LX1II
Dans la note i. p. 89 . l’auteur fait mention des Sceptuques dont parle Strabon, en disant (XI. 3. §. i3.) que l’on trouvoit chez les Hénioches cette espèce de chefs , qui étoient soumis à des tyrans ou à des rois. M. Raoul- Rochette croit que Strabon parle des rois du Bosphore. Mais comment cela pourroit-il être?
1 ) Il est impossible de prouver que ce peuple ait été soumis à ces rois , ni que la domination de ces derniers se soit étendue si loin vers le midi.
a) Si M. RR. avoit voulu lire avec attention le passage de Strabon qu’il cite , il auroit trouvé que ce géographe parle des rois Hénioches et non pas de ceux du Bosphore, puisqu'il dit que ce peuple étoit gouverné par quatre rois: «/ yovv H'Jiôx 01 TtTTupati e!x ov fi Mikdou rfvUx Wii&ptixrtu « EtirxTivp (piûytov ix rîjt Tfoyovmîjç el( Biaropov inpet rrjv xtùptot UVTÜV.
Les Sceptuques que l'on trouve nommés dans une ancienne inscription d'Olbie, étoient les anciens ou chefs d’une partie de ces peuplades Scythes. Ils étoient soumis au roi des différentes peuplades. Un de ces rois est mentionné dans l'inscription citée d'Olbie , et d’autres rois sarmates le sont aussi dans un fragment trouvé dans l’ancien em-
placement de la même ville ; on y lit les mots suivans : ci rîji ZAPMhTIAS BAXIAëÆ , et dans un autre conservé dans le riche cabinet de M. de Blaremberg , où on lit: cl THS XilPAS BASIAEIS.
On doit relever beaucoup de méprises dans le passage suivant, p. 89 : „si du tems de Mithradate, le plus puissant des rois du Bosphore , les Dandariens avoient conservé un chef de leur tribu , à plus forte raison devons nous penser , que dans les tems antérieurs , où l’autorité de ces monarques étoit encore récente et mal affermie , les Sindes et les autres tribus sarmates qui leur obéissoient n’avoient pas entièrement renoncé à leur indépendance/* Avant de faire aucune remarque sur ce passage, j'observe qu'il n’est point exact de dire :
1) que Mithradate a été le plus puissant des rois dn Bosphore;
2) qu’avant ce roi l’autorité des rois du Bosphore étoit encore récente et mal affermie;
3 ) que les Sindes et les autres Sarmates n'avoient pas entièrement renoncé à leur indépendance.
Si Mithradate étoit puissant comme roi de plusieurs états , il ne l’étoit pas plus pour cela que ses prédécesseurs dans le royaume du Bosphore. An contraire, éloigné de ce dernier pays, il est très probable que son gouvernement y avoit moins de force que le leur, puisqu' ils y résidoient , et mes remarques §. XXXVI. sur l’état du Bosphore au commencement de la guerre de Mithradate avec les Romains, semblent le prouver.
Il seroit bien curieux de savoir où M. RR. a puisé tout ce qu’il a dit de l’autorité encore récente et mal affermie des rois du Bosphore , prédécesseurs de Mithradate. Les anciens auteurs se taisent sur ces particularités qui ne sont probablement que le fruit de l’imagination de M. Raoul -Rochette.
On ne peut pas porter un jugement plus favorable sur ses remarques relatives à l'état de liberté ou d’indépendance des peuples Sauromates. Les idées erronées
qu’elles présentent proviennent de ce que M RR. ignorait que ces peuples Sauromates , nomades et guerriers , ne pouvoient être gouvernés que par le moyen de leurs chefs ou dynastes Les Maeotes étoient agriculteurs; mais, comme les tribus nomades , ils aimoient la guerre (Strab. Al. a. §. 4 'i et ne pouvoient par conséquent se passer de chefs. Les peuplades établies près la ville de Tenais étoient plus sauvages que celles qui se trouvoient dans le voisinage du Bosphore. Comme guerriers , les Maeotes avoient besoin de chefs, et Appien (Bell. Mithr. c. toa.) dit positivement que les nations Maeotes avoient plusieurs dynastes. C'est donc parceque M. RR. ignorait tous ces faits qu'il trouve p. 87 s ^remarquable un passage de Plutarque en ce qu’il prouve ce dont personne n’a jamais douté , „que les Dandariens , et probablement aussi les autres tribus scythiques , soumises au sceptre des rois du Bosphore , avoient conservé leurs dynastes ou princes particuliers." C'est aussi par la même raison qu'il dit, p. 89 : ,,que les Sindes et les autres tribus sarmates n’avoient pas entière» ment renoncé à leur indépendance."
Ce n’est pas une fauté moins étrange que l’auteur des antiquités du Bosphore confonde, p. ç)3. lesScy thés d'Europe avec les Scythes d'Asie. Car après avoir raconté que Pharnace doit avoir dérivé, au moyen d’un ancien canal, les eaux de l’Hypanis sur le territoire des Dandariens, il ajoute immédiatement après : „le voisinage de ces tribus ennemies amena enfin la chute de la seconde dynastie des rais du Bosphore. Non contentes de leur avoir imposé un tribut, elles ravageoient, dans les courts intervalles des trêves qu'elles consentoient encore à accepter , le territoire dont elle» convoitoient la possession. La Chersonèse Taurique devint le principal théâtre de ces continuelles hostilités." Les Dandariens; peuple sauromate d’Asie, n'ont eu aucune part aux invasions de la ville de Chersonèse , opérées uniquement par les Scythes d'Europe Strab. VII. 4- §• 40 qui habitoieut la Chersonèse Taurique, et hors de la pé-
ninsule un terreia immense qui s'étendoit jusqu'au Danube, et très loin dans la direction du nord. Xenophon (Memor. II. i.) observe , que les Scythes d'Europe sont indépendans et se gouvernent eux-mêmes, tandis que les Maeotes de l'Asie, loin d’être indépendans, sont soumis k un pouvoir étranger: tv ik rÿ Euftury, fihi âpxovst,
tAxiUTXI ik xpxosrca.
L’auteur qui, comme nous l’avons vu, §. XXXII. rouloit à toute force priver les Grecs du Bosphore de leur gouvernement républicain , pour les soumettre au pouvoir absolu et arbitraire des rois de celte contrée, a suivi par rapport aux Sauront aies un principe opposé , en prétendant qu’ils n’avoient pas entièrement renoncé à leur indépendance. On auroit dû croire que. les Grecs de Phanagorie, de Panticapaeum et de Théodosie avoient mérité de jouir au moins d'un peu plus d'indépendance que les Sindes et les autres tribus Sauromates. Les lecteurs auront remarqué que M. Raoul - Rochette n’a prouvé ni l’une ni l’autre de ses assertions.
LXYII.
Il nous reste encore à examiner une correction que M. Raoul-Rochette veut faire dans le texte de Strabon , p. 89-90. Il dit: ,, Strabon fait mention de la résidence royale des Sindes, et je conjecture que cette ville étoit la même qui reçut le nom de Topyrrir/x , de celui de Gorgippus l’un des fils cft Satyrus II. roi du Bosphore. Voici le passage de Strabon qui n'est pas exempt d’obscurité : «V* ds Topynrxt*’ dv ik r y 2/i/J<xÿ, to jixalketav rüv YiiviSv , xAyviov rrjt &*Aaérry{.‘‘ Je ne trouve pas d'obscurité dans ce passage. Strabon dit: là se trouve la ville de Gorgippie-, dans la Sindique , la résidence royale des Sindes située à peu de distance de la mer. Ce passage est clair, mais M. RR. pour qui il ne l’est pas, dit : „que la ponctuation seule de la phrase de Strabon en produit l’obscurité: car en lisant : est ik xxi Topynrrix dv rÿ Xiviixy , ro fixcltit» tu» Etviùy, vhtjefn rîjç £*À«rryî, en supprimant
le point après F ofytrxlx , et la particule àè , la phrase devient à la fois très correcte et très intelligible." S’il étoit permis à ceux qui s’occupent de recherches dans les anciens auteurs , de supprimer des mots uniquement parce qu'ils sont contraires à leurs idées , quelle est l’hypothèse dont on ne pourroit pas prouver la réalité ? Mais le passage de Strabon (XI. a. §. 10.) n’a pas besoin de ce changement, et il est sûr que ce géographe parle de deux villes différentes, de la ville de Gorgippie, et de la résidence des rois des Sindes avec un port, et non pas d’une seule ville comme le croit M. RR. Cette ville ou résidence des, rois des Sindes avec un port est citée encore une fois par le même Strabon (XI. a. §. i4) : « Zwéwse iu kaijv , xxi ~ckr.. Ce qui achéveroit de mettre en évidence ce que je viens d’observer , si toute fois le premier passage de Strabon n’éloit pas décisif, comme il l’est effectivement, ce sont les mots suivans du même auteur (XL 3. §. 13): fierai ik rijv ’S.rjiixijv hx! rijv Yopynr-xUv txJ rÿ ^aAcérry. Dans le premier passage, Strabon (XI. a. §. 10.) avoit placé la ville ou résidence des rois des Sindes à peu de distance de la mer , -rk.ipj!ov t yf SxAxrryç ; dans l'endroit cité fout à l'heure il dit que Gorgippie avoit été bâtie au bord de la mer , trri rîj âxkxrry.
11 résulte des trois passages de Strabon que la ville et la résidence des rois des Sindes ne doit pas être confondue avec la ville de Gorgippie , et que l’ancien géographe en a distinctement parlé comme de deux villes situées â peu de distance l'une de l'a u [te. C'est donc par erreur que M. RR. a cru que Strabon n’a parlé que d’une seule ville.
M. Raoul - Rochette finit ses recherches sur Gorgippie en disant , p. 90 : ,, Etienne de Byzance qui n’a fait que transcrire Strabon pour toutes les positions géographiques de cette côte, nous apprend en effet, que la ville Sindique, ou la capitale des Sindes, étoit la même qui fut nommée Gorgippe". Ce seroit sans doute un argument très - fort en faveur de l’opinion de M. RR, s’il étoit fondé, et j'es-
fit —
père que par reconnoissance pour ce service, M. RR. ne fera pas à Etienne de Byzance le reproche d'avoir transcrit de Strabon ce passage qu’on y chercheroit en vain.
Mais il faut pourtant, avant que de croire à l’assertion de M. RR. examiner ce qu’Etienne a dit. Voici ses paroles : ^
Xiwfrxo,-, wcXii irpoçex^Ç rÇ Xtcuâ'/x, È'xovtra kl/uvcc f'vioi iè YopyiTTyjv nxXoZm. Je les traduis ainsi : Sindicus, ville qui touche la Scythie , ayant un port ; quelques uns la nomment Gorgippe. Ou est étonné, il faut l’avouer, que M. RR. ait pu croire , qu’il pouvoit prouver par ce passage l’identité de la ville et résidence des Sindes avec la ville de Gorgippie, identité prônée par lui et par Berkel. Si Etienne dit: quelques uns nomment la ville des Sindes Gorgippe; suit - il de ce petit nombre de personnes, gens obscurs et mal instruits sans doute, qui ont confondu les deux villes ensemble que , contre l’autorité de Strabon , Sindicé et Gorgippie n’ayent été qu’une seule ville ?
Ce que prétend M. RR. p. 89. que la ville de Gorgippie avoit reçu son nom d'un Gorgippus fils d’un roi Satyrus qui doit être, dit-il, le second du nom, est une assertion sans fondement, parce que Polyen, qu’il a cité ne peut pas servir d’autorité pour prouver l'existence de Ce Satyrus, ni de sôn fils Gorgippus.
L’auteur passe ensuite aux rapports qu’avoit la ville de Tanais avec les Maeotes ; de là, aux hostilités continuelles qu’éprouvoit de la part des Scythes la ville de Chersonèse.
Tout ce long discours , p. 90 - 97. écrit sans prétention et ne renfermant aucuns faits nouveaux , sert de préambule aux belles choses que M. Raoul-Rochette va nous dire sur les monumens qui, à ce qu’il croit, appartiennent au fameux roi Scilurus. Pour rendre ce chapitre plus piquant , l’auteur n’a pas dédaigné de réchauffer l'apologue mille fois raconté , que ce roi mourant avoit présenté à ses fils, un faisceau de traits, en leur ordonnant de le briser. Voyons si M. RR. comme il s'en flatte , est parvenu, p. 98-100: ,,à ajouter aux témoignages de la puissance et
de la sagesse de ce roi , un monument d’un genre aussi neuf, que d’une haute autorité : c’est", dit-il, „le portrait même de ce prince, gravé sur deux médailles de petit brome que je publie".
Avant que d’examiner l’exactitude de cette annonce emphatique, il est nécessaire de dire mon sentiment sur les monumens dont il est question.
Je connois depuis long-tems les monnoies dont parle M. Raoul -Rochette. On ne les trouve que rarement dans le sol qu’occupoit autrefois l’ancienne ville d’Olbie. Elles sont en petit brome et minces , ce qui , ensemble avec la mauvaise qualité du cuivre , a été cause de leur trèsmédiocre conservation. Toutes celles qui sont connues jusqu’à présent sont frustes et indistinctes; la légende n’est entière sur aucune ; si l’une porte les lettres I 5 ASIA..., le nom du roi y manque, et si l'on découvre ce dernier sur une autre , on n'y voit point le titre de roi ; sur d’autres encore l’un et l’autre mot sont illisibles ou tronqués.
M. Raoul- Rochette dit, p. 98: ,,la première de ces médailles, pl. I. m. 9. 10. 11. nous offre incontestablement les traits d’un prince barbare, coiffé d’une espèce de chapeau d’une forme particulière aux nations scythiques". Je réponds à cette description, que les figures que M. RR. a données de ces médailles sont , s’il est possible , encore moins exactes et plus infidèles que les autres qu’il a publiées dans son ouvrage. Sur tous les exemplaires que j’ai vus de cette monnoie, y compris celles des m. 9. et 11. l'avers porte clairement la tête imberbe de Mercure, couverte du pétase, seul type de la classe des monnoies d’Olbie , qui ont le caducée pour revers , et si le dessinateur des médailles citées y a vu la tête d’un roi en costume barbare, il a suivi son imagination ou son caprice, et n'a pas copié ce qu'il voyoit sur l'original. Ce que l'auteur nomme une espèce de chapeau d’une forme particulière aux nations scythiques, sans nous donner d’autres preuves de l’existenCe de ce costume, n’est autre chose que le pétase de Mercure.
Il est vrai que l’inexactitude et le peu de pratique de celui qui avoit fait les dessins ont conduit M. RR. dans cet abyme d'erreurs ; mais cette remarque ne l’excuse pas, puisqu’aucun antiquaire expérimenté n’oseroit publier une médaille d’un genre particulier , pour la faire servir de base à de nouvelles hypothèses, sans avoir la certitude que cette médaille est authentique , et si on ne lui en avoit communiqué que le dessin, il s'assureroit que l'original a été fidèlement rendu.