Ses amis et ses protecteurs
On trouve dans les OEuvres poétiques de Jeremias de Decker une pièce sur le « tableau du Christ ressuscité et de Marie Madeleine, peint par le très-éminent Rembrandt van Rhijn, » dans laquelle de Decker s'adresse à Hembrand comme à son ami. Après que notre peintre eut exécuté par affection le portrait du poëte, celui-ci écrivit de nouveau en vers un « Remercîment à l'éminent et célèbre Rembrandt van Rhijn, » et adressa en terminant ces paroles à l'artiste :
De même qu'un (pot de) vin exquis n'a pas besoin de festons,
De lierre toujours vert, De même, ton divin pinceau n'a pas besoin de louanges étrangères,
Des chants d'un poëte.
Cet admirable pinceau ne doit se soucier des louanges de personne ;
Il est illustre par lui-même, Et a peut-êlre porté le nom de son maître
Jusqu'aux bords où navigue la libre Néerlande. Sa gloire artistique, ayant passé dans son vol au-dessus des Alpes
Jusqu'à la fameuse Rome, Fait l'admiration de l'Italie elle-même, qui s'extasie
Au bord de son Tibre ; Elle y fait baisser pavillon à des milliers d'artistes;
Elle peut y comparer librement Ses chefs-d'œuvre à ceux de Raphaël et de Micbel-Ange ;
Oui, elle les dépasse tous deux.
Ce serait donc, van Rhijn, donner une preuve trop sensible
D'un cerveau téméraire, Que de vouloir célébrer dans des vers la gloire
De ton fameux pinceau.
Je ne puis donc aujourd'hui te témoigner autre chose
Que de la gratitude, Prix trop médiocre pour rémunérer
Tes bontés et ton art.
Eh bien, trois fois merci pour tes dons et tes bontés !
Accepte cette courte pièce Seulement comme un signe, qu'envers ton art
Je me sens obligé éternellement.
Vondel et de Bie lui consacrèrent aussi quelques vers.
Rembrand possédait particulièrement l'estime et la confiance du professeur Nikolaas Tulp et de son gendre Jan Six, seigneur de Vromade. Pour le premier l, il peignit la Leçon d'anatomie; pour le second, il exécuta, entre autres peintures, le portrait de Jan Six et celui de sa mère, madame Anna Six, née Weymers, portraits qui se trouvent encore tous deux dans le cabinet de M. Six van Hillegom 2.
11 existe, en outre, un album de Jan Six où l'on trouve deux pages de croquis par Rembrand. L'un de ces croquis représente une personne occupée à dessiner un buste ; l'autre représente un rabbin ou professeur juif parlant à une multitude de personnes assemblées autour de lui. C'est
1 Rembrandt a peint aussi le portrait de Tulp, en buste, dans la même année que la Leçon d'anatomie, 1632, et peut-être comme étude d'après nature pour la composition destinée à la gilde des chirurgiens. Ce portrait, très-expressif et très-distingué, est aujourd'hui chez M. le baron Sellières, qui possède six autres portraits par Rembrandt. — W. B.
2 Voir sur la collection de M. Six van Hillegom, dans V Artiste du
12 septembre 1858, un article de W. Bùrger, où sont décrits ces deux portraits, le petit portrait d'Ephraïm Bonus, dont il est parlé plus loin, et d'autres tableaux de la collection Six. — W. B.
bien là une preuve que cet éminent protecteur des arts comptait Rembrand parmi ses amis.
Je pourrais encore citer les noms d'autres hommes distingués et estimables avec lesquels Rembrand a été en relations d'amitié. Ainsi il était certainement lié avec Jan Gornelisz., chez qui, comme je l'ai fait observer plus haut, a eu lieu probablement la première entrevue de Rembrand et de Saskia. Jan Pieterszoon Zoomer, courtier d'art, à Amsterdam, homme très-savant et très-distingué, nommait Rembrand, dans une note inscrite sous une épreuve de la pièce aux Cent florins que celui-ci lui avait donnée, son ami spécial. Mais ce qui est surtout honorable pour Rembrand, c'est l'amitié que lui portait le célèbre Constantin Huigens, seigneur de Zuilichem, qui le recommanda à la faveur du prince Frederik Hendrik.
Tout ce que je viens de dire suffira pour prouver que Rembrand ne fréquentait pas exclusivement et de préférence la dernière classe du peuple, mais qu'il pouvait se vanter, au contraire, de la faveur et de l'amitié de plusieurs concitoyens et compatriotes remarquables. Je ne crois donc pas mériter le reproche qui m'est adressé d'une manière polie par un écrivain français, Gérard de Nerval, qui, à ce qu'il dit, a assisté à la fête de Rembrand et en a fait une courte relation. Je ne puis pas davantage me rallier entièrement aux motifs qu'il a exposés pour confirmer son opinion. « M. Scheltema, dit-il, a peut-être un peu trop vengé Rembrandt du reproche d'avoir fréquenté le bas peuple. Nous possédons à la bibliothèque nationale (à Paris) une collection de gravures qu'il eût été difficile à l'artiste de réaliser sans se mêler un peu à la basse société.
Le beau monde était très-beau monde sans doute du temps de Rembrandt, mais les gens en guenilles n'étaient pas à dédaigner pour un peintre. Ne cherchons pas à faire, des poètes et des artistes, des gentlemen accomplis et méticuleux. La main qui tient la plume ou le pinceau ne s'accommode des gants paille que quand il le faut absolument, pour toucher parfois d'autres mains ornées de gants paille ; et des esprits de la force de Rembrandt sont de ceux qui, comme les dieux, épurent l'air où ils ont passé. »