‹ RembrandChapitre 25 sur 26 · a cupidité et son avarice · texte numérisé non relu

a cupidité et son avarice

Suivant Landon, Galerie historique des hommes les plus célèbres , ce ne serait pas Rembrand qui aurait engagé sa femme, ce serait celle-ci qui aurait poussé son mari à répandre le faux bruit de sa mort pour obtenir un prix plus élevé de ses œuvres. Lorsque la ruse aurait réussi, Rembrand se serait réjoui de bon cœur de la sottise et de la crédulité de ceux qu'il avait trompés. Si c'est de sa première femme, Saskia Uilenburg, qu'il est question, combien cela suffirait pour infirmer la croyance à cette tradition ! Car enfin on ne peut supposer qu'une femme, considérée et riche comme l'était Saskia, se soit prêtée à un acte aussi ignoble et aussi honteux. Ce conte absurde donna probablement lieu à la comédie française : Rembrandt, ou la Vente après décès. Le personnage principal y est représenté prenant la résolution, d'après les conseils de sa femme, de se cacher et de se faire passer pour mort, tandis qu'elle

vendait au plus haut prix possible ses tableaux, comme s'ils eussent été d'un artiste décédé.

Immerzeel raconte qu'en 1838 ou .1839 on exposa à Paris un tableau où Rembrand était représenté à ses derniers instants, contemplant encore une foule de caisses et de coffres remplis d'argent, que, suivant le désir du mourant, on avait placés autour de son lit. Ainsi une absurdité en produit une autre. Josi, Nieuwenhuys et d'autres ont déjà tâché de disculper de ce blâme notre peintre et de prouver l'invraisemblance de ces contes, qui semblent issus de la source impure de l'envie et de la malveillance. Je pense que Gérard de Nerval a dit sur cela toute la vérité par ce peu de mots : « Ne pouvant attaquer son talent, on l'a traité d'avare. »

On a livré à la publicité, dans ces derniers temps, trois lettres de Rembrand adressées à Huigens. Elles nous apprennent à le connaître comme un homme illettré sans doute, mais nullement grossier. Elles sont, dit M. Six, qui le premier publia deux de ces lettres, elles sont écrites naturellement, sans contrainte, avec conscience de son mérite, mais tempérées par la modestie et par la soumission à un jugement plus éclairé. Ces lettres sont rédigées en ces termes :

« Monsieur!

« Je vous envoie donc par Lyvensen 4 deux peintures, qui, je pense, seront trouvées telles que Son Altesse ne me donnera pas moins de mille florins pour chacune; mais, si Son Altesse pense qu'elles ne méritent pas autant, elle m'en donnera moins suivant son bon plaisir, me fiant au goût et à la discrétion de Son Altesse. Je me contenterai de cela avec reconnaissance, restant, avec mes salutations,

« Votre dévoué et affectionné serviteur, « Rembrandt2.

« Ce que j'ai dépensé aux cadres et à la caisse s'élève à 44 florins en tout. »

Au dos de la lettre on lit :

« Le compte des 2 tableaux. »

« Monsieur !

« Monsieur, ce n'est pas sans crainte que je vous écris, et cela sur l'encouragement du receveur Wttenboogaert,

1 Jan Lyvens, le peintre, ami de Rembrandt (?) ; mais il paraît, suivant M. Vosmaer, que ces lettres n'ont pas été lues correctement, et qu'il ne s'agit point ici de Lievens. — W. B.

2 Voir les rapports et communications des quatre classes de l'Institut royal néerlandais des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts, pour 1843. Communication de deux lettres autographes de Rem-

auquel je me plaignais du retard apporté dans mon payement : le trésorier Volbergen nie que l'on touche annuellement des intérêts ; mais le receveur Wttenboogaert m'a assuré mercredi dernier que Volbergen a touché lesdits intérêts tous les semestres, et jusqu'à présent, de sorte qu'il a de nouveau été perçu maintenant 4,000 florins impériaux dans ses comptoirs. Les choses étant ainsi, je vous prie, mon bienveillant Sieur, de faire préparer mon ordonnance au premier jour, pour que je puisse enfin toucher les 4,1 M florins que j'ai bien mérités. Je tâcherai toujours de vous en récompenser par la réciprocité de mes services et le témoignage de mon amitié. Sur quoi je salue vous, Monsieur, cordialement et je souhaite que Dieu vous conserve longtemps en bonne santé.

« Votre dévoué et affectionné serviteur, « Rembrandt *.

« Je demeure sur le Binnen-emster (Binnen Amstel, FAmstel intérieur) dans la sucrerie.

« 7 oct. »

Adresse : « Monsieur

Monsieur de Suylijkum conseiller et secrétaire de Son Altesse

Port. La Haye. »

brandt, par Six, p. 142. — Smith, Catalogue raisonné, etc., t. VII, consacré à Rembrand. — Cette lettre paraît avoir été écrite vers le milieu de l'année 1638. — S.

1 J. Burnet : Rembrandt and his works, p. 14. — L'année de la lettre est 1638. — S.

« Monsieur !

« C'est avec un plaisir particulier que j'ai lu votre agréable missive du 14 de ce mois ; j'y trouve votre bienveillance et votre affection, de sorte qu'avec l'affection cordiale que je vous porte de mon côté, je me trouve obligé de vous rendre service et amitié. C'est par suite de cette affection que, malgré vos réserves, je vous envoie la toile ci-jointe, espérant que vous ne la refuserez pas, car c'est le premier souvenir que je vous donne.

« Monsieur le receveur Wttenboogaert est venu chez moi, comme j'étais occupé à emballer les deux tableaux. Il voulait d'abord les voir encore une fois. Il me dit que, s'il plaisait à Son Altesse, il voulait bien me faire le payement en question sur sa recette. Ainsi je vous prierais, Monsieur, de faire en sorte que Son Altesse me paye ces deux tableaux et que j'en reçoive l'argent au plus tôt, vu qu'il me serait extrêmement utile en ce moment. En attendant, s'il vous plaît, une réponse, je souhaite à votre famille tout bonheur et prospérité et lui présente mes salutations,

« Votre dévoué et affectionné serviteur, « Rembrandt \

« A la hâte, ce 27 janvier 1639.

ce Monsieur, suspendez ce tableau sous un jour trèsfort et qu'on puisse le voir à une grande distance. »

1 Six, dans les Rapports de l'Institut, p. 142. — S.

On voit, par ces trois signatures autographes de Rembrandt, qu'il

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La question se présente ici tout naturellement de savoir ce que représentaient les deux tableaux exécutés par Rembrand pour le prince. Nous chercherions en vain la réponse, si elle ne nous était donnée par le livre des Ordon nances du prince Frédéric-Henri , qui s'étend de 1637 à 1641, et se trouve aux archives des domaines de la maison Orange-Nassau ; on y lit, page 242 :

« Le dix-sept février 1639 fut dépêchée l'ordonnance sur l'attestation de Monsieur de Zuylichem, pour le peintre Rembrandt, comme suit :

« Son Altesse ordonne, par ce, à Thymen van Volber- « gen, son trésorier et administrateur général, de payer au « peintre Rembrandt la somme de douze cent 1 quarante-

écrivait son nom avec le t final. Les signatures de ses tableaux et de ses eaux-fortes ont aussi la même orthographe, sauf dans ses premières années, où il écrivait souvent: Rembrant; telle est, par exemple, la signature de la Leçon d'anatomie. Je ne crois pas que, passé 4635 ou 1636, il ail plus jamais omis le d. Pour les variations des signatures de Rembrandt, voir un article de W. Bûrger dans l'Artiste du 48 juillet 1858. — W. B.

1 Celte ordonnance officielle montre que chacun de ces tableaux était payé à Rembrandt 600 florins, les 44 florins en sus étant le remboursement de la dépense des cadres et de la caisse, comme l'indique la lettre n° I. Il est singulier que ce brave Rembrandt, qu'on accuse de tant d'avarice, se soit trompé de 100 florins en moins, lorsque, dans la lettre n° II, il réclame 4,144 florins, « qu'il a bien mérités. » Mais, pour qui le connaît â fond, on s'aperçoit vile que, loin d'être avare, il n'est pas très-fort en finance, que l'argent ne le préoccupe guère, et qu'il ne brilla pas beaucoup dans l'administration de ses affaires. Témoin sa ruine complète en 4656, quoique, en 4638, comme on l'a vu par l'instance devant la Cour de Frise, il se fût déclaré « super abondamment pourvu de biens, » quoique, en 4642, à

« quatre florins Carolus,- pour deux tableaux, représente tant l'un l'Ensevelissement et l'autre la Résurrection de « Notre Seigneur Christ, exécutés par lui et livrés à Son « Altesse, en vertu de la déclaration ci-dessus. »

Ces tableaux avaient donc pour sujet l'Ensevelissement et la Résurrection du Sauveur. Avec la Mise en croix, la Descente de croix et l'Ascension, livrés auparavant au prince par Rembrand, ils formaient une suite de morceaux de la Passion, comme il en existe encore de plusieurs maîtres éminents. De la succession du prince Frédéric-Henri, ils passèrent dans la ci-devant galerie de Dusseldorf, où ils ont été décrits, ainsi qu'un sixième tableau représentant F Adoration des bergers. De Dusseldorf ces six œuvres d'art furent enlevées au temps de la Révolution française ; aujourd'hui, elles sont déposées dans la pinacothèque de Munich \ Ce doivent être des tableaux de cabinet, d'égale

la mort de Saskia, l'ensemble de leur fortune montât à environ 40,000 florins, somme considérable pour un artiste hollandais de ce temps-là.

On remarquera aussi que le prix de 600 florins, payé par le prince Frederik Hendrik pour chaque petit tableau de la série de la Vie du Christ, est énorme. Gela prouve l'estime qu'on faisait du talent de Rembrandt, dès les premiers temps de son installation à Amsterdam. — W. B.

1 Ces six tableaux portent, dans le catalogue de 1853, les nos 255, 256, 257, 258, 259, 260 de la seconde série, et sont classés dans le cabinet n° XI. Ils ont tous 2 pieds (allemands) 10 pouces de haut sur 2 pieds 2 pouces de large. Tous sont sur toile, sauf la célèbre Descente de croix, n° 257, qui est sur bois. Le tableau que M. Scheltema nomme V Adoration des bergers est intitulé dans le catalogue : la Naissance du Christ. L'honorable rédacteur du catalogue de Munich, peu initié sans doute au style de Rembrandt, appelle ces

grandeur et d'une fort belle exécution, qui n'ont perdu par le temps que quelque clarté de ton.

Il convient aussi de remarquer ici l'amitié qui liait Huigens et Rembrand, et qui paraît clairement dans ces lettres. J'en ai déjà dit quelques mots plus haut. Uitenbogaard se fait aussi connaître comme ami de Rembrand, par son empressement à venir en aide à l'artiste dans le payement de la somme qui lui était due, et par la visite qu'il fait à Rembrand dans le désir d'examiner une dernière fois ses tableaux avant leur départ. Que Uitenbogaard fût lié avec notre peintre, cela nous semble prouvé, en outre, par le fait que celui-ci fit son portrait, soigna une belle gravure de sa maison de campagne, et qu'il le représenta dans ses fonctions de receveur général, dans le portrait appelé le Peseur d'or.

Il ne m'est tombé sous les yeux que ces trois lettres de Rembrand ; sans doute, il en existe encore ça et là qui ne sont point connues. Ainsi on lit dans un catalogue de Manuscrits qui furent vendus à Londres , en 1825 , p. 104:

« N° 460. Four letters of (quatre lettres de) Rembrand van Rijn. »

Il paraît que ces lettres ont été vendues 32 livres sterling, mais je n'ai pu réussir à découvrir quel en fut l'acquéreur, ni ce qu'elles contenaient. Pourtant je conclus de

tableaux des esquisses ou des ébauches (skizze), à l'exception de la Mise en croix et de la Descente de croix, qui probablement lui semblent plus terminés. — Dans le nouveau catalogue du professeur Marggraff, Munich, 1865, le mot skizze a été précieusement conservé. — W. B.

la date de l'une d'elles, écrite le 27 janvier 1639, qu'elle est la même que la dernière des trois précédentes l.

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