LA PRIÈRE DE MANUÉ
de ferme avec des plantes qui grimpent çà et là et des animaux : un paon accroupi sur un mur, des poulets et une oie. La facilité élégante de la touche égale ici le charme du clair-obscur, et dans cette scène d'un aspect si aimable, le groupe des deux femmes placé en pleine lumière, au centre même du tableau, attire et captive aussitôt le regard. Le costume un peu sombre d'Elisabeth et l'ombre projetée sur son visage par la cape jaunâtre dont elle est coiffée rehaussent encore l'éclat de la figure de la vierge, tandis que les vêtements de celle-ci forment comme un bouquet de nuances fraîches et harmonieuses autour de cette figure svelte et mignonne, au type ingénu, au teint aussi pur, aussi vermeil qu'une rose de buisson.
En 1641, avec la Prière de Manué du Musée de Dresde, Rembrandt aborde une œuvre plus importante. C'était là un sujet qui lui tenait au cœur, car on connaît deux dessins faits pour ce tableau : l'un appartenant au Cabinet de Stockholm, l'autre au Musée de Berlin. Dans le premier, plus fait, plus étudié, la disposition est la même que celle du tableau. L'autre, probablement postérieur à ce dernier et indiqué simplement en quelques traits, jetés fiévreusement sur le papier, nous présente une acception très différente de la scène. La surprise et le respect de Manué à la vue de l'ange qui prend son vol vers le ciel, la terreur de sa femme à la pensée que cette apparition de l'Eternel va déterminer sa mort prochaine, tels sont les sentiments, de tout point conformes au texte sacré, que Rembrandt se proposait d'exprimer dans la saisissante interprétation qu'il donnait de cet épisode. Il est permis de regretter que pour la figure de l'ange il n'ait pas adopté le jet de cette spirale audacieuse dans laquelle cette figure est comme enveloppée et semble s'élancer sous nos yeux. L'ange, tel qu'il l'a représenté dans le tableau de Dresde, est un gros garçon absolument grotesque, lourd, empêtré dans les plis de sa longue tunique et que ses ailes seraient tout à fait incapables de soulever. En revanche, les figures en grandeur naturelle de Manué et de sa femme comptent parmi les plus admirables et les plus touchantes que l'art ait imaginées. Jamais, en tout cas, le maître n'a rendu avec une éloquence aussi touchante l'intime communication de deux êtres unis et comme confondus ensemble par l'égale ferveur de leur prière. On songe à peine, tant le recueillement nous gagne en leur présence, à admirer la simplicité et l'ampleur de l'exécu-
tion, la noblesse exquise de l'ajustement des deux personnages, et la coloration magnifique de ces rouges si habilement opposés l'un à l'autre — un peu amortis dans le costume de Manué, d'une intensité singulière dans celui de sa femme — et offrant le plus heureux accord avec le ton des entrailles fumantes de la victime immolée en sacrifice.
Nous retrouvons quelque chose du charme de ces compositions inspirées par la Bible dans plusieurs des portraits faits par le maître à cette époque. Il avait toujours aimé à peindre des vieillards, et peut-être, en
souvenir de sa mère qu'il venait de perdre, montre-t-il, à ce moment, une prédilection particulière pour les portraits de vieilles dames que nous avons à signaler dans son œuvre. Parmi ces derniers, nous citerons celui qui appartient au comte Yarborough, exposé par lui àlaWinter- Exhibition de 1890 :
une octogénaire assise dans un fauteuil, les mains croisées devant elle, et vêtue d'une casaque de velours sombre bordée de fourrures, avec une fraise blanche et un bonnet blanc surmonté d'une coiffe noire; une figure vénérable toute froncée de rides, mais empreinte de bonté, et dont M. Bode vante avec raison « la lumière discrète et les carnations peintes largement dans une pâte généreuse, qui laisse ça et là à découvert, dans les ombres, des dessous transparents d'un brun coloré » (1). La collection de M. Six, à Amster-
(1) Bode, Studien, p. 461; une répétition de ce portrait que nous avons vue autrefois à Paris chez un amateur et qui porte avec la date de 1640 l'indication de l'âge : 87 ans, nous paraît une copie ancienne d'une facture plus petite et moins franche. Une autre copie, probablement par J, Backer, ariguré récemment dans une vente publique à Londres (mars i88q).
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ETUDE POUR « LA PRIERE DE MANUE ». 1641 Plume et lavis (Cabinet de Stockholm).
Fragment de « La Prière de Manué » (1641,
(GALERIE DE DKESDE).