LES CORPORATIONS MILITAIRES EN HOLLANDE
pour recevoir son travail. Autrement, il profite des vides laissés sur une planche déjà à moitié couverte et c'est ainsi que dans la gravure de la Vierge avec l'Enfant Jésus (B. 61) on peut distinguer dans les nuages une petite tête de femme renversée qui n'offre aucun rapport avec le sujet et dont il n'a pas pris soin d'effacer la trace.
A en juger par le peu de soin qu'il y mettait, Rembrandt ne cherchait dans ces croquis sommaires qu'un délassement aux grandes œuvres que nous avons mentionnées. Un tableau exposé autrefois dans un pavillon du parc de Péterhof et transporté récemment au Musée de l'Ermitage, la Réconciliation de Jacob et d'Esaiï, datée de 1642, avec des figures de petites dimensions, témoigne également d'une exécution un peu précipitée. Les deux figures de Jacob et d'Esau, accoutrées à la turque, sont plus étranges qu'expressives, et au fond les constructions d'une architecture fantastique et le paysage lui-même avec ses montagnes cahoteuses ne sont pas non plus d'une invention très heureuse ; monuments et personnages, ainsi que le dit M. P. Mantz, « appartiennent à cet orientalisme bizarre qui frise la mascarade ». Depuis quelque temps, les préoccupations de Rembrandt étaient ailleurs, et un ouvrage capital, commencé sans doute l'année d'avant, absorbait la plus grande et la meilleure partie de son activité : nous voulons parler de la Ronde de nuit. Mais pour apprécier comme il convient cette grande toile, il nous paraît utile de rappeler brièvement ici les conditions du genre de peinture à laquelle elle appartient et les productions analogues qui l'avaient précédée.
Nous avons dit plus haut le rôle important qu'ont joué en Hollande les diverses corporations dans lesquelles s'était en quelque sorte personnifiée l'activité de ce pays au temps le plus glorieux de son histoire. Parmi elles, il n'en est pas qui aient tenu une plus grande place, ni exercé une action plus décisive que les corporations militaires. Bien différentes des associations similaires établies en Flandre et qui conservèrent jusqu'au bout le caractère de confréries religieuses qu'elles avaient à leur origine, les gardes civiques formées au nord des Pays-Bas avaient reçu de bonne heure une organisation franchement nationale et indépendante. Favorisées, au début, par le clergé et par les princes auxquels elles fournissaient des gardes d'honneur, lors de leurs visites dans les villes, elles avaient pris peu à peu un développement considérable.
Elles se recrutaient parmi les habitants notables de chaque cité, et venaient en aide à l'autorité municipale, qui se déchargeait sur elles du soin de veiller à la sécurité publique. Chacune d'elles avait son lieu de réunion, ou Doelen, et son champ d'exercices, où tous les ans, au jour consacré, se tenait le concours solennel de tir. La proclamation du vainqueur était célébrée par des fanfares ; un repas lui était offert, et le plus souvent il recevait un prix de la ville, prix d'abord assez modeste, quelques cuillers ou une tasse d'argent. Dans les concours entre villes voisines, ces prix étaient plus importants et consistaient en cornes à boire, chaînes en vermeil ornées de médaillons, vases en or ou en argent ciselé; ils étaient conservés au siège de la corporation, où ils formaient une espèce de trésor. Les exercices terminés, on procédait à l'élection des chefs qui, avec le roi du tir, devaient administrer la société pendant le cours de l'année suivante ; après quoi, les chefs sortants rendaient compte de leur gestion, et toute la troupe prenait ensuite place à un banquet. Les dignités de capitaine et de lieutenants étaient fort recherchées et l'on choisissait généralement le porte-enseigne de la compagnie parmi les jeunes gens les plus riches et les mieux tournés ; aussi son costume était-il plus élégant. On comprend que la considération attachée à ces diverses charges était de nature à flatter l'amourpropre de ceux qui y étaient promus. Afin de perpétuer le souvenir d'un pareil honneur, les dignitaires prirent peu à peu l'habitude de se faire peindre et d'offrir leurs portraits à leur Association pour décorer les salles de son Doelen. La destination de ces tableaux justifiait pleinement l'exclusion des sujets religieux, demeurés toujours en honneur parmi les Flamands. Dégagés de tout scrupule à cet égard, les chefs des Gildes pouvaient avec un contentement légitime se faire représenter dans leur tenue militaire, parés des insignes de leur commandement. En môme temps, cet amour de l'uniforme qui a été la passion constante des bourgeois de tous les pays, poussait leurs subordonnés à briguer la faveur de paraître à côté de leurs officiers, vêtus comme eux du costume de la Compagnie. Les chefs n'avaient aucune raison de refuser à leurs subordonnés une satisfaction qui, en allégeant leurs propres déboursés, rehaussait l'éclat de leurs fonctions et en faisait ressortir l'importance aux yeux de tous. Moyennant une dépense assez modérée, soldée par des cotisations réglées à l'avance entre les sociétaires, et pro-