LES PEINTRES DE CORPORATIONS MILITAIRES
portionnées à la fois à leurs grades respectifs, aux ressources dont ils disposaient et au talent de l'artiste, les Doelen se garnirent insensiblement de tableaux et devinrent à la longue de véritables musées. Comme toutes les villes de la Hollande ont eu leurs corporations militaires, on conçoit l'intérêt d'un genre de peintures qui dès lors était constitué, genre vraiment national et' qui lié aux destinées mêmes de ce peuple s'est développé en quelque sorte parallèlement avec son histoire.
Comme pour les associations religieuses, les premiers tableaux de gardes civiques ne nous offrent guère qu'une série de portraits juxtaposés, rangés sur une ou deux lignes, sans aucune recherche de composition. Telles sont, avec des mérites inégaux, les œuvres de Dirck Jacobsz, de Cornelis Teunissen et de Dirck Barentsz, dont nous rencontrons au Ryksmuseum des peintures datées de 1629 à i56i. Sans chercher à varier l'ordonnance de leurs toiles, ces artistes essaient pourtant démettre un peu de vie dans les physionomies ou les gestes des personnages qui y figurent, et de diversifier les accessoires qu'ils placent entre leurs mains. Mais d'habitude ils nous les montrent uniformément vêtus de costumes austères, discutant entre eux comme de graves théologiens, ou dépeçant avec leurs couteaux quelque poisson maigre, arrosé des modestes libations d'un broc de bière qui circule de main en main (1).
Pendant la période suivante, de 1 566 à 1579, nous ne trouvons à signaler aucun tableau de gardes civiques. Les membres de ces corporations avaient mieux à faire en ce moment que de poser devant leurs peintres et l'on sait la part qu'ils prirent à la défense et à l'affranchissement de leur patrie. Répondant à l'appel de Guillaume de Nassau, des compagnies de volontaires s'étaient formées parmi eux, en i5j3, à Gouda, à Dordrecht, à Delft et à Rotterdam pour venir au secours de Harlem assiégée, et le sentiment de solidarité qui poussait ainsi les gildes bourgeoises à s'unir contre l'ennemi commun finissait par amener le triomphe de l'indépendance nationale. Après la guerre, ces associations s'étaient reconstituées sur des bases plus larges, et leurs Doelen avaient été agrandis. Ils conservaient cependant leurs anciens noms, mais ce n'étaient plus là que de pures désignations, qui n'impliquaient aucun patronage religieux. Quelques-unes des gildes, formées
(1) Voir pour plus de détails sur ces tableaux de corporations militaires notre étude publiée dans la Revue des Deux Mondes (n° du i5 décembre 1890).
par dédoublement, se distinguaient simplement de celles qui leur avaient donné naissance par les dénominations de nouvelles et d'anciennes gildes de Saint-Georges ou de Saint-Sébastien. Une vive émulation régnait entre ces diverses sociétés, et les concours auxquels elles se conviaient mutuellement avaient pris plus d'extension. Leurs Doelen étaient aussi appropriés et meublés avec plus de luxe : des tapisseries en garnissaient les parois, et leurs trésors s'étaient enrichis. Ça et là étaient accrochés des étendards aux vives couleurs, portant des inscriptions patriotiques : Pro aris et focis; Hâc nitimur, hanc tuemnr; Concordia facit vim, etc.
Quant aux tableaux qui formaient le principal ornement de ces lieux de réunion, on pourrait croire qu'après les grands événements dont ils avaient été témoins et auxquels plusieurs d'entre eux avaient même pris part, les peintres allaient se proposer d'y retracer quelques-unes des actions d'éclat qui avaient illustré ces milices bourgeoises, et d'en consacrer ainsi le souvenir. Il n'en est rien; après comme avant la guerre, nous les voyons reprendre à l'envi le thème connu et aligner, ainsi que le faisaient leurs devanciers, de longues files de personnages juxtaposés. Le seul progrès consistera à donner un peu plus de vie à ces portraits, à grouper les figures avec un peu plus d'art autour d'une table, le plus souvent le verre en main. Ce dernier motif est, en général, si goûté, que presque exclusivement il sera désormais adopté comme type dans des œuvres nombreuses entre lesquelles la conscience ou l'habileté de leurs auteurs établissent seules des différences.
Parmi les villes où furent exécutés les travaux les plus remarquables en ce genre, Harlem et la Haye figurent au premier rang et l'on sait l'intérêt qu'offrent à cet égard les chefs-d'œuvre de Hais et de Jan van Ravesteyn qui font l'ornement des musées municipaux de ces deux villes. Si remarquables pourtant que soient leurs ouvrages, c'est par le talent de l'exécution, bien plus que par la nouveauté des ordonnances, qu'ils se distinguent de ceux qui les avaient précédés. Comme ceux-ci, d'ailleurs, ils étaient payés au moyen de cotisations réglées à l'avance entre ceux des membres de chaque gilde qui désiraient être représentés. On comprend dès lors les difficultés auxquelles un tel mode de commande exposait les peintres, obligés qu'ils étaient de compter avec les exigences et les susceptibilités de modèles qui, ayant tous versé la même somme, se croyaient les mêmes droits pour être mis également en lumière et à
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