LE « CHANGEUR
de lourdeur, et avec cet amoncellement de paperasses et de grimoires poudreux, la composition semble un peu incohérente. En revanche, la lumière et les valeurs sont heureusement réparties et rendues avec justesse. La tonalité de l'ensemble reste, il est vrai, un peu jaunâtre et monotone ; mais les colorations très discrètes — le vert du tapis et le violet du manteau, — amorties et neutralisées avec intention, sont subordonnées à l'effet. Enfin les empâtements, assez forts dans la lumière, ont été égalisés et comme écrasés afin de ne pas offrir un contraste trop marqué avec les fonds dont les parties sombres, à peine recouvertes, laissent jouer les transparences brunes de la préparation. A l'encontre d'Elsheimer et de Honthorst qui, en de pareils sujets, s'appliquaient à reproduire dans toute sa vivacité l'éclat du foyer lumineux lui-même, Rembrandt en a caché la flamme et s'est contenté de montrer la clarté qu'elle répand sur les objets environnants. Il a compris que de tels effets dépassent les ressources de la peinture, et en atténuant de parti pris ce qu'une opposition excessive aurait de blessant pour nos yeux, il a préféré mettre tous ses soins à modeler avec une extrême délicatesse la tête du vieillard.
Ce ne sont là que des compositions à un seul personnage et dont l'artiste a pu copier tous les éléments sur la réalité elle-même. La difficulté était plus grande dans deux tableaux exécutés l'année suivante et où il a réuni plusieurs figures. Il faut bien reconnaître qu'il ne s'en est pas tiré à son honneur. Dans le Samson pris par les Philistins qui, après avoir appartenu à la maison d'Orange, fait aujourd'hui partie de la collection du château royal à Berlin, l'ordonnance de la composition laisse fort à désirer. Peint comme les deux précédents sur un panneau de chêne, ce tableau est de dimensions un peu plus grandes (om,6i de haut sur om,5o) et le monogramme dont il est signé présente aussi une légère modification : aux initiales R et H entrelacées s'ajoute maintenant un trait horizontal que nous retrouverons sur presque toutes les œuvres de cette période et qui, //^/ 1 Kj f conformément à l'opinion de M. Bode, nous paraît représenter un L et signifier Leidensis ou Lugdnnensis, car tant qu'il habitera Leyde, l'artiste se servira de ce monogramme, auquel il ne renoncera que peu de temps après avoir quitté sa ville natale.
Endormi par terre et accroupi aux pieds de sa maîtresse, Samson
R KMBRANDT.
est revêtu d'une tunique flottante jaune clair, serrée à la taille par une écharpe rayée de bleu, de blanc, de rose et d'or, à laquelle pend un criss javanais. Dalila porte une robe d'un gris violet à bordure bleue et or, qui s'accorde heureusement avec les couleurs du costume de Samson ; mais ses carnations fades et un peu molles, ses traits vagues, ses cheveux d'un blond pâle présentent un type assez insignifiant que nous
retrouverons, du reste, plus d'une fois dans les œuvres de cette époque.
La jeune femme a déjà coupé une poignée de la chevelure de son amant et la montre à un Philistin placé derrière elle et vers lequel elle tourne à demi son visage. Celui-ci, bien qu'armé jusqu'aux dents, ne s'avance qu'avec crainte, et plus méfiant encore, un autre de ses compagnons, dont on n'aperçoit que la tête couverte d'un casque et le sabre nu, demeure prudemment caché par les rideaux du lit. Si la disposition de trois des figures superposées en ligne droite témoigne encore d'une grande inexpérience, la facture ici montre plus de finesse et de largeur, l'harmonie est mieux entendue. Les personnages se détachent franchement sur les tons jaunâtres du plancher et de la muraille, et l'éclat de la lumière du soleil — qui frappe en plein la poitrine de la femme, sa robe et la tunique de Samson — est encore rehaussé par les ombres foncées qui occupent toute la partie droite du tableau. Notons, en passant, un détail caractéristique et que nous observerons par la suite fréquemment chez l'artiste : dans la chevelure que tient en main
(Musée de Cassel.)
LA « PRESENTATION AU TEMPLE »
Dalila, deux ou trois des mèches ont été dessinées en relief avec la hampe du pinceau dans la pâte encore fraîche.
Les mêmes défauts de facture un peu grosse et de contrastes violents entre la lumière et les ombres, nous les retrouvons dans une Présentation au Temple qui, après avoir appartenu à la famille de Sagan, a été récemment acquise du comte Reichenbach de Lœvemberg par M. le consul Weber à Hambourg. Signée du nom entier de Rembrandt, elle n'est point datée, mais nous la croyons de la même époque. Si l'Enfant Jésus que Siméon tient sur ses genoux paraît d'une raideur extrême et comme en bois, la composition, en revanche, est mieux équilibrée et le groupe des personnages agenouillés devant une fenêtre est heureusement terminé par la figure de la prophétesse Anne qui le couronne.
Les colorations jaunes et rousses s'harmonisent bien avec la robe bleue de la Vierge, et les expressions répondent au caractère de la scène. Comme dans les œuvres précédentes, la mimique est très franche et même un peu exagérée. Avec son robuste bon sens, le jeune homme tient avant tout à se faire comprendre et à conserver la vie et la vérité des mouvements. Si les gestes sont parfois excessifs et les types un peu vulgaires, du moins les intentions apparaissent très nettement écrites, sans malentendus possibles. Avec le temps, tout en conservant cette force dans l'expression de sa pensée, le