LE CHANGEUR
(Fragment du tableau du Musée de Berlin.)
3o REMBRANDT.
maître saura la rendre avec des nuances plus délicates et plus variées.
Un minuscule tableau (oni,2 2 de haut sur om, 17) peint sur cuivre (c'est presque le seul que nous connaissions dans l'œuvre de Rembrandt), et qui porte avec le monogramme du peintre la date 1628 (1), représente un sujet assez énigmatique dans lequel M. Bode pense avec raison qu'il convient de voir le Reniement de saint Pierre. L'apôtre, si c'est bien en effet de lui qu'il s'agit, est entièrement couvert d'une armure et soutient à la fois les interrogations ou les regards curieux des soldats et des domestiques rangés autour d'un grand feu, dans la cour du Grand Prêtre. La composition frappe par son étrangeté, par la diversité des expressions et surtout par la franchise de l'effet. Dans ces dimensions restreintes, l'exécution paraît plus habile, moins appuyée, et le clair-obscur mieux observé.
Le sentiment de la vie et la science du clair-obscur que nous remarquons déjà dans ces divers tableaux, Rembrandt les avait acquis par des études toutes personnelles, faites directement d'après nature et qui allaient avoir une grande influence sur le développement de son talent. Les modèles à cette époque étaient rares en Hollande, particulièrement à Leyde qui ne possédait pas, comme Harlem, une Académie de peinture. Mais les occasions ne manquent jamais à un artiste vraiment désireux de s'instruire, et ni l'intelligence, ni la volonté ne faisaient défaut à Rembrandt. Au lieu de chercher au loin des moyens d'étude, le jeune maître allait s'en créer. Ne pouvait-il pas être à lui-même son modèle et faire aussi poser pour lui son père, sa mère, ses proches? En leur consacrant les prémices de son talent, il était assuré de trouver près d'eux une complaisance inépuisable. Heureux de lui être utiles, ils se prêteraient à tous ses caprices et il pourrait, sans les lasser jamais, varier avec eux ses tentatives. Rembrandt mit donc à profit leur bon vouloir. Passionné comme il l'était pour son art, il apportait une telle ardeur à l'étude que, suivant le témoignage d'Houbraken, « il ne cessait pas de travailler dans la maison de ses parents, tant que durait le jour ».
De ce temps datent quelques petites têtes d'étude peintes sur panneaux et dont non seulement l'attribution à Rembrandt est assez
(1) Il appartenait à M. Otto Pcin à Berlin et il a figuré dans une vente publique à Cologne en ;888. M. von der Heydt à Elberfeld en est aujourd'hui le possesseur.
PORTRAITS DE REMBRANDT PAR LUI-MEME. 3i
récente, mais qui, même après que M. Bode les eut signalées à la critique, furent longtemps contestées, car elles déroutaient les opinions reçues et paraissaient peu d'accord avec les œuvres qui devaient les suivre. La première de ces têtes, bien qu'elle ne porte ni date, ni signature, est certainement du maître et peut être considérée, avec le Saint Paul dans sa prison, comme un de ses premiers ouvrages. Elle appartient au Musée de Cassel (n° 208 du catal.) et représente Rembrandt âgé de vingt à vingt et un ans. Le visage, vu de trois quarts, est large, ramassé et se détache franchement en vigueur sur un fond clair, d'un gris bleuâtre. Un rayon de soleil frappe en plein le cou, l'oreille et la joue droite, tandis que le front, les yeux et tout le côté gauche sont couverts d'une ombre très intense. Un bout de chemisette blanche dépasse à peine le vêtement brun. Le teint vermeil, le nez gros et luisant, l'encolure épaisse, les lèvres entr'ouvertes, surmontées d'un duvet naissant, la chevelure rebelle, tout indique la santé, la vigueur du tempérament; on dirait un jeune paysan, robuste et naïf. L'exécution très large, un peu sommaire, ajoute à cette impression : la touche est donnée franchement dans une pâte abondante sur laquelle, ainsi que dans le Samson de Berlin, les cheveux ont été tracés à la diable, avec le manche du pinceau. Bien que les yeux noyés dans l'ombre soient à peine indiqués, il semble qu'ils vous fixent avec une pénétration singulière, et quoique le contraste entre cette ombre et la lumière soit très prononcé, l'intervention d'un ton moyen qui sert de passage évite toute dureté.
Le clair-obscur est ménagé plus discrètement encore, en même temps que la facture est moins sommaire et l'expression plus pénétrante dans le petit portrait du Musée de Gotha (n° 181 du catal.) où l'on retrouve quelque trace du monogramme habituel de Rembrandt, avec la date 1629, à peine lisible, mais qui nous paraît d'ailleurs assez vraisemblable. Les dégradations moins apparentes sont délicatement suivies et les localités mieux observées; la touche a aussi plus d'aisance et de finesse, notamment dans les yeux, la bouche et le col blanc rabattu sur le costume brun. Bien que moins accusés, les empâtements sont encore suffisants pour que l'artiste ait pu, suivant sa pratique habituelle, y tracer en relief, à l'aide du grattoir ou de la hampe du pinceau, les cheveux frisottés qui s'étalent autour du visage. Ce procédé, plus expéditif que
correct, .nous le retrouvons encore dans un autre portrait de dimensions moins restreintes, également au Musée de Gotha (n° 182 du catal.), mais qui, à raison des maladresses qu'il nous offre, nous semble plus que douteux, bien qu'il porte le monogramme ordinaire de l'artiste.
Quoiqu'il soit probablement de la même époque, le portrait du Musée de la Haye est de beaucoup le plus intéressant et le meilleur de tous ceux de cette série. On sent que Rembrandt s'y est appliqué, visant à la fois une complète fidélité de ressemblance et désireux aussi de montrer dans une œuvre faite avec plus de soin l'expérience acquise par ses études. Comme dans les précédents, la tète, vue de trois quarts, éclairée vivement par la lumière venant de gauche, se détache sur un fond gris neutre, de valeur moyenne. Les carnations sont pleines d'éclat, modelées avec une habileté extrême dans une pâte abondante, maniée dans le sens de la forme, ainsi que de plus en plus le peintre saura le faire. Les ombres très intenses ont cependant gardé leur transparence. Un vêtement gris sombre et un bout de collerette un peu fripée, débordant sur un hausse-col en fer forgé, accompagnent heureusement le visage. Nous retrouvons d'ailleurs le type de Cassel et de Gotha, mais cette fois allongé, affiné, avec une physionomie plus distinguée et une tenue plus élégante. Les traits, il est vrai, n'ont rien de régulier; mais les lèvres humides semblent près de s'ouvrir, les yeux petits, ombragés par des sourcils proéminents, regardent avec une assurance ingénue, et, entre eux, le front porte déjà ce pli vertical qu'avec l'âge, les habitudes de vision de l'artiste y creuseront de plus en plus. Ainsi dégagée, coiffée de cette épaisse chevelure qui se joue en mèches capricieuses sur son front, cette tête d'adolescent est charmante de santé, de naturel et de bonne grâce. Elle respire la volonté, l'intelligence, avec je ne sais quel air d'autorité qui explique l'ascendant que de bonne heure ce jeune homme était appelé à prendre sur ses contemporains. En même temps que ces peintures, Rembrandt avait évidemment exécuté de nombreux dessins, mais qui, par malheur, sont pour la plupart perdus ou dispersés à travers les collections sous de fausses attributions. Très peu nous ont été conservés. L'un d'eux est une esquisse au crayon noir appartenant au Musée de Hambourg, et représentant, avec un effet de lumière très vif, la tête d'un jeune garçon qui nous paraît ressembler à Rembrandt lui-même. Un autre, au British
Portrait de Rembrandt (vers i62g-i63o)