‹ RembrandtChapitre 158 sur 285 · LA NOURRICE DE TITUS · texte numérisé non relu

LA NOURRICE DE TITUS

inspirer l'état d'abandon où elle le voyait. Geertje Dircx s'était même tellement attachée à lui, que, par un testament fait le 24 janvier 1648, elle l'instituait son légataire universel pour tout ce dont elle pouvait disposer de son bien en dehors de ce qui revenait légalement à sa propre mère, à charge par Titus de payer à la fille d'un certain Pieter Beetz de Hoorn une somme de 100 florins et de lui remettre son portrait. Était-ce Rembrandt lui-même qui avait fait ce portrait? Nous l'ignorons; mais, à en croire une ancienne inscription portée sur un charmant dessin du Musée Teyler, ce dessin, dont nous donnons ici une reproduction, représenterait la nourrice de Titus. Peut-être quelque calcul était-il entré dans l'esprit de cette femme, et l'espoir de remplacer un jour Saskia au foyer de son maître se mêlait-il au dévouement qu'elle lui témoignait. Toujours est-il que cette première période de bonne entente n'avait pas duré longtemps. Moins de deux ans après ce testament, Geertje faisait connaître à Rembrandt son intention de le quitter, et elle élevait alors toutes sortes de prétentions, parlant avec aigreur de son désir de révoquer les dispositions qu'elle avait prises, et assignant son maître devant la justice. Rembrandt, à la date du ier octobre 1649, fit certifier par deux témoins en présence d'un notaire la teneur de' ses engagements vis-à-vis de cette femme; mais quand, quelques jours après, le 14 octobre, on voulut présenter à cette dernière l'acte qu'elle devait signer pour confirmer ses dispositions, elle s'y refusa avec emportement et se répandit en injures, alléguant l'insuffisance de la rente viagère qui lui était allouée pour son entretien (1). Plus tard enfin, en i65o, la santé de Geertje et ses facultés mentales s'étant gravement altérées, il avait fallu la faire enfermer dans un hospice, à Gouda. Sur la demande de sa famille, Rembrandt avait, à ce moment, avancé l'argent nécessaire pour payer les frais de son transport et sa pension. Mais quand il se trouva lui-même dans la détresse en i656, il chercha à rentrer dans ces avances en intentant contre les parents de son ancienne servante une action judiciaire, à la suite de laquelle l'un d'eux, Pieter Dirksz, fut même arrêté et se porta partie civile « à raison des injures et des affronts auxquels il avait été en butte dans toute cette affaire ». Au cours de ces premiers démêlés, l'un des deux témoins dont, le

(1) Oud-Holland, III, p. 95-98, et VIII, p. 17 5.

Ier octobre 164g, Rembrandt avait requis la déposition, était une jeune fille nommée Hendrickje Stoffels, également attachée à son service à cette époque. Cette jeune fille, alors âgée de vingt-trois ans, était appelée à tenir une grande place dans l'existence du maître, près duquel elle devait rester jusqu'à sa mort. Un peu délaissé par ses contemporains, Rembrandt n'était plus pressé par les commandes, et, libre de son temps, il s'était remis, on sait avec quelle ardeur, à ces études désintéressées dans lesquelles, toutes les fois qu'il le pouvait, il aimait à se retremper. Ce retour à la nature, la sincérité avec laquelle il la consultait, la force et la

chaleur de ses interprétations marquent d'un caractère tout particulier cette période de sa carrière artistique. Ce n'étaient pas seulement le paysage et les animaux qui l'attiraient, c'étaient des objets quelconques, même les plus insignifiants, qui lui offraient des enseignements, comme la Coquille dont nous avons signalé l'eau-forte, ou le Bœuf épentré d'après lequel il exécutait en i655 la superbe peinture du Louvre.

Mais, on le comprend, la figure humaine avait encore pour lui plus d'intérêt et plus de charme. Excepté Cornelis de Harlem et quelques-uns des italianisants primitifs, nous ne croyons pas qu'en Hollande aucun autre artiste ait fait d'après le modèle vivant des études aussi nombreuses et aussi suivies. En général, nous l'avons vu, c'étaient de jeunes garçons qui posaient devant lui, et pour quelque argent il lui était aisé d'en trouver parmi les pauvres de son quartier, aux environs du port ou sur les quais d'Amsterdam. Mais avec les femmes les négociations étaient plus difficiles, et au milieu de cette société puritaine elles éprouvaient à se montrer nues des scrupules de pudeur dont les peintres avaient quelque peine à triompher. Celles qu'ils parvenaient à décider n'étaient pas, d'ordinaire, des types de beauté, ni de distinction. Parmi celles qui ont posé pour Rembrandt, il en est de tout à fait horribles; le maître copie

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