LA NOURRICE DE TITUS
Dessin à la plume, rehaussé de lavis, (Musée Teyler/
pendants d'oreilles et une broche en perles d'un grand prix, aux montures finement ouvragées. Il serait difficile, nous l'avouons, de vanter la beauté de ce visage au nez un peu gros et aux traits peu corrects; mais l'éclat du teint, la fraîcheur de cette bouche vermeille, ce regard si profond, d'une expression à la fois si vive et si tendre, et ce beau front autour duquel des cheveux ardents se jouent en mèches capricieuses, forment un ensemble plein de charme et de jeunesse, que font encore valoir le naturel de la pose et le goût de l'ajustement. Quant à la peinture elle-même, à la lumière radieuse qui en émane, à l'harmonie puissante des tons fauves de la fourrure et de la robe qui rehaussent si heureusement les carnations de cette aimable créature, ce sont là des prodiges auxquels, en ses meilleurs jours, Rembrandt seul pouvait atteindre et qu'il n'a jamais dépassés.
Le type d'Hendrickje est aussi facilement reconnaissable dans un autre tableau du Louvre, la Bethsabée de la galerie Lacaze, datée de 1654. Peinte de grandeur naturelle, la jeune femme est représentée assise et sortant du bain. Elle vient de recevoir la lettre de David et reste plongée dans ses réflexions, tandis qu'une vieille femme placée à ses pieds, sans doute la porteuse de ce billet, est occupée, détail assez prosaïque, à lui rogner les ongles. Disons bien vite encore que les jambes de Bethsabée sont d'une grande vulgarité et que le ventre porte des traces évidentes de déformations. En revanche, le haut du corps, la poitrine et le cou, très finement modelés en pleine lumière, ont une pureté de dessin, un éclat et une délicatesse de couleur qui, suivant la remarque de M. Bode, soutiendraient la comparaison avec les plus beaux ouvrages de Giorgione, de Titien ou du Corrège, les peintres par excellence de la nudité féminine. Mais, nous ne craignons pas de le dire, aucun de ces artistes n'aurait su mettre sur le visage de Bethsabée l'expression si vraie que Rembrandt lui a donnée. Flattée, mais encore indécise, l'épouse d'Uri ne songe pas à repousser les coupables propositions qui lui sont adressées. Elle laisse errer à l'aventure sa pensée dont son vague regard et le trouble de sa physionomie trahissent les incertitudes. Plus tard, vers i658-i66o, c'est encore Hendrickje que nous retrouvons dans une étude d'une crânerie superbe, exposée à Londres, à la Winter-Exhibition de 1 883, et qui nous la montre couchée sur un lit, l'épaule découverte,
Bethsabée (16S4).
(MUSÉE DU LOUVRE)
La Baigneuse (1654).
(national gai
pi 3o
TABLEAUX PEINTS D'APRES HENDRIGKJE. 3gi
tirant un rideau rouge de sa main gauche vue en raccourci (i).
Enfin, le meilleur tableau de cette série, la Baigneuse de la National Gallery, datée, comme la Bethsabée, de 1604, nous offre également les traits d'Hendrickje. Dans ses dimensions restreintes c'est assurément un des chefs-d'œuvre de Rembrandt. Vue presque de face, vêtue seulement d'une chemise, la jeune femme vient d'entrer dans l'eau, et son attitude indique à la fois une impression de bien-être et le saisissement de tout son corps au premier contact de cette eau glace'e. Le jour tombant de haut frappe sa poitrine, ses bras et son front, sur lequel sa chevelure d'un blond ardent s'éparpille en mèches folâtres et soyeuses, tandis que le bas du visage et les jambes restent à demi noyés dans une ombre transparente. Autour de ces carnations éclatantes de lumière ou caressées par de mystérieux reflets, les tons bruns du terrain, du fond et de l'eau, l'or et la pourpre foncée des draperies — nous retrouvons parmi ces étoffes l'épais brocart d'or que le peintre avait déjà placé à côté de la Bethsabée — forment un merveilleux encadrement. La franchise de l'effet, la largeur de l'exécution, à la fois très attentive et très magistrale, les contrastes de la touche, tout ici indique l'entrain et la maturité d'un artiste sûr de lui, tout s'accorde pour rendre saisissante cette image de grâce robuste et de radieuse jeunesse.
Quand Rembrandt peignit ces divers ouvrages, il était assuré d'avoir toujours près de lui le modèle qui se prêtait si complaisamment à ses études. Depuis quelque temps, en effet, Hendrickje était devenue sa maîtresse. Comme il n'était pas homme à dissimuler, ni à beaucoup se soucier de l'opinion, cette situation bientôt patente n'avait pas laissé de provoquer quelque scandale, et le 23 juillet de cette même année 1654 où elle posait pour la Bethsabée et pour la Baigneuse, Hendrickje mandée devant le consistoire de son église — cette immixtion dans la vie privée des fidèles est un signe assez caractéristique des mœurs religieuses de cette époque — avait été privée de la communion et sévèrement admonestée. L'eût-elle voulu, elle ne pouvait penser à nier le fait qui lui valait ces remontrances, car l'année n'était pas encore finie qu'elle accouchait d'une fille. Celle-ci, reconnue par Rembrandt, était baptisée le 3o octobre dans la Oudekerk, sous ce même nom de Cornelia qu'en souvenir de
(1) Cette étude, un peu plus petite que nature, qui appartenait alors à sir John Mildmay Bart, a été depuis acquise par un marchand de Londres, M. Wertheimer.
sa mère il avait déjà donné par deux fois à des filles qu'il avait eues de Saskia et qui n'avaient pas vécu. La liaison d'ailleurs remontait à plusieurs années auparavant, et un premier enfant né de ce commerce et mort aussitôt après sa naissance avait été enterré le i5 août [652 à la Zuiderkerk. C'est bien d'Hendrickje qu'a voulu parler Houbraken quand, sous le nom de « la paysanne de Ransdorp », il la désigne comme la femme de Rembrandt, car, d'après un document découvert
assez récemment, c'est d'un village de ce nom, situé sur les confins de laWestphalie, que celleci était originaire. A la date du 3i août iG(5i, Hendrickje donnait, en effet, procuration à son beau-frère, habitant de Breevort, commune voisine de Ransdorp, pour toucher tout l'argent qui pourrait lui échoir dans ce pays. La jeune femme, du reste, n'avait pas reçu grande instruction, et c'est une croix qui tient la place de sa signature au bas de cet acte, aussi bien que dans tous ceux où elle est intervenue. Mais il faut renoncer à l'opinion, pendant longtemps admise, qu'elle ait jamais été l'épouse légitime de Rembrandt. On serait en droit de s'en étonner, car, tout en sachant le prix de la bonne compagnie et des hautes amitiés qu'il comptait parmi elle, l'artiste ne se déplaisait pas dans la société des gens les plus simples. Il n'aurait donc point trop souffert en donnant son nom à une femme dont il ne devait plus jamais se séparer et qui, par le dévouement qu'elle lui témoigna jusqu'à la fin, par sa conduite et par ses procédés vis-à-vis de Titus, prouva