JOSEPH ACCUSÉ PAR LA FEMME DE PUTIPHAR
cette figure d'homme aux traits nobles et réguliers, avec son mâle visage et l'abondante chevelure brune qui le couronne, saisit dès le premier aspect et reste profondément gravée dans le souvenir.
Le profit d'études si variées devait se faire sentir dans les tableaux de cette époque. Déjà dans le Denier de César, daté de i655, un petit panneau avec un assez grand nombre de personnages — après avoir fait partie de la collection Wynn-Ellis, il se trouve maintenant à Londres chez M. Beaumont, — les colorations sont plus animées et plus riches que dans la plupart des peintures de la période précédente. Mais cet éclat des colorations, nous avons à le constater dans deux compositions plus importantes peintes toutes deux en i655 (1) et qui avec quelques légères variantes représentent le même sujet : la Femme de Putiphar accusant Joseph devant son mari. D'une conservation meilleure et d'une couleur plus éclatante que le tableau de l'Ermitage, celui du , Musée de Berlin est aussi composé d'une manière plus dramatique. Putiphar, moins confiant dans la parole de sa femme, observe d'un regard plus perçant le visage de Joseph pour essayer de découvrir si l'accusation dont il est l'objet est réellement fondée. La figure du jeune homme est aussi plus expressive; hors de lui, il lève ses yeux vers le ciel, comme pour protester de son innocence, tandis que dans le tableau de l'Ermitage il écoute, les yeux baissés et impassible, la perfidie qu'on lui reproche. Si expressives que soient les attitudes et les physionomies, la richesse extrême et l'accord heureux des colorations constituent cependant le principal mérite de cet ouvrage. Dans aucun autre, Rembrandt n'a su atteindre à cette magnificence, et mieux encore que dans la Suzanne et les Vieillards, qui appartiennent également au Musée de Berlin, il a déployé ici toutes les ressources de sa palette. Mais pour éviter l'incohérence et le bariolage de couleurs trop diaprées, il a ramené avec un art exquis la tonalité générale au jeu de deux couleurs amies, opposant les rouges variés de ce tableau aux verts qui y sont répartis avec un goût parfait. Aussi l'aspect de l'ensemble est-il resté simple et c'est une véritable fête pour le regard que cette somptueuse
(1) M. Bode pense que le tableau de l'Ermitage, commencé en 1654 et daté d'abord de cette année, aurait été repris l'année suivante et que le peintre en aurait alors modifié la date. M. Somoff, directeur du Musée de l'Ermitage, me confirme que la date primitive a toujours été i655.
harmonie dans laquelle Rembrandt a su résumer toutes les magnificences de la vie orientale.
Comme toujours, le maître aime à se délasser d'un travail par un autre. Jamais il n'a pu rester oisif et la diversité de ses tâches est le seul passe-temps qu'accepte son incessante activité. Outre les nombreuses productions dont nous venons de parler, nous trouvons une assez grande quantité d'eaux-fortes gravées pendant les deux années 1654 et i655. L'exécution y présente, en général, la même simplicité et la même largeur. Comme celles de la période précédente, elles ont été souvent jetées sur la planche sans esquisse préalable et traitées d'une façon sommaire, un peu hâtive. Mais il semble que dans la spontanéité même du travail on sente mieux encore toute la vivacité et le feu de l'inspiration. Presque toutes ces eaux-fortes se rapportent à l'évangile et l'on dirait qu'en parcourant, comme il le fit alors, le cycle complet de la vie de Jésus et en choisissant dans cette vie les épisodes qui lui paraissaient les plus saillants, Rembrandt ait cherché à pénétrer plus profondément qu'il n'avait fait jusque-là le caractère de cette grande figure. Avec une constance émue il s'attache à ses pas; il le suit depuis sa naissance jusqu'au delà de sa mort. Voici, en effet — après la Nativité (B. 49) que nous avons déjà signalée et que probablement il faut rapporter à cette époque, — la Circoncision (B. 47) dont la scène cette fois se passe dans une étable et non, comme d'habitude, dans un temple (1); puis la Présentation (B. 5o), d'un effet très pittoresque et gravée d'une pointe très ferme et très sûre, sans doute en 1654, ainsi que la Fuite en Egypte (B. 55) avec la Sainte Famille traversant un gué; et la Vierge endormie (B. 63) reposant sa tête sur celle de son enfant.' Viennent ensuite: Jésus au milieu des docteurs (B. 64), un sujet dont nous rencontrons plusieurs répétitions dans l'œuvre gravé de Rembrandt et dans ses dessins ; un Jésus ramené au temple (B. 60), suivant le titre donné par Wilson à cette planche que Bartsch avait appelée à tort un Retour d'Egypte, l'âge de Jésus n'étant aucunement en rapport avec cette dernière désignation; puis le Christ au Jardin des Oliviers (B. 75), avec le Christ défaillant, soutenu par un ange, près de là les apôtres plongés dans le sommeil, et au dernier plan, à peine éclairé par les
(1) Cette eau-forte porte à la fois deux signatures et les dates 1654 et i656.
Homme lisant.
Dessin à la plume et la sépia.