‹ RembrandtChapitre 173 sur 285 · LA LEÇON D'ANATOMIE DE J. DEYMAN · texte numérisé non relu

LA LEÇON D'ANATOMIE DE J. DEYMAN

clartés soudaines de la vérité, cherche à les fixer, à les retenir en elle et demeure plongée dans une muette extase.

C'est la force et la plénitude de la vie, au contraire, qu'avec toute la maturité de son talent, Rembrandt a su nous montrer dans l'admirable portrait du docteur Arnold Tholinx qui, après avoir fait partie de la collection van Brienen, a trouvé un asile digne de lui dans la princière habitation de M. Edouard André. Le grand artiste apparaît avec toute sa puissance dans ce chef-d'œuvre dont la gracieuse obligeance de ses possesseurs nous permet de donner ici une reproduction. Tholinx est représenté presque de face, coiffé d'un chapeau noir à larges bords et vêtu d'un costume noir très simple. Des ombres intenses, mais très transparentes, accusent la ferme construction de son mâle visage, au teint coloré, aux traits énergiques. Les carnations éclatantes se détachent franchement sur le col blanc rabattu et sur le fond gris; la bouche entr'ouverte semble respirer. En dépit de l'âge qu'indiquent seulement la barbiche et les moustaches grisonnantes, le sang circule généreusement sous la peau toujours souple, et le regard a conservé cette perspicacité qui dénote le praticien consommé. L'exécution, d'une ampleur magistrale, est pleine de feu ; sa décision et sa sûreté font pressentir la grande manière des Syndics. Le peintre d'ailleurs s'était déjà familiarisé avec son modèle, en gravant d'après lui, probablement l'année précédente, la belle eau-forte où il l'a représenté également presque de face, assis à sa table de travail, un livre ouvert devant lui, et des fioles avec une cornue placées à côté. Rembrandt avait toujours aimé la compagnie des médecins; il avait récemment fait les portraits d'Éphraïm Bonus et de van der Linden, et au début de sa carrière, Tulp avait aidé à ses succès en lui commandant la Leçon d'Anatomie. Il pouvait parler de ce premier patron avec Tholinx qui, en sa qualité d'inspecteur du collège médical, avait eu à reviser le Formulaire pharmaceutique de Tulp.

C'est probablement aussi par Tholinx que l'artiste fut mis en relations avec le successeur de ce dernier, Joh. Deyman, qui le chargeait, à son tour, de peindre, pour la salle des séances de la Gilde des chirurgiens, un tableau, qui fut très endommagé et en partie détruit en 1723 par un incendie. La peinture cependant a dû subir, depuis cette époque, des détériorations plus graves encore, car Reynolds qui la vit en 1781 dans le local de la Gilde, après avoir vanté le cadavre « si fort en raccourci

que les pieds et les mains se touchent pour ainsi dire », ajoute: « Il y a quelque chose de sublime dans le « caractère de la tête qui en rappelle une de Michel-Ange. Le tout est bien peint et le coloris tient beaucoup de celui du Titien. » Au lieu de ces analogies assez douteuses, Reynolds aurait pu, avec plus de raison, signaler l'emprunt positif fait par Rem-

LA LEÇON D ANATOMIE DU DOCTEUR J. DEYMAN. l656 (Ryksmuseum d'Amsterdam).

brandt, pour le raccourci de ce cadavre, au Christ mort de Mantegna (i) qu'il connaissait par une gravure ou par un dessin du maître. Quant à l'exécution, il faut bien convenir que, dans l'état actuel du tableau, il n'est plus guère possible d'en apprécier la valeur. Le linge blanc, le visage de l'opérateur et surtout celui du cadavre donnent seuls aujourd'hui quelque idée de l'ampleur de la peinture primitive, qui probablement avait été faite elle-même sur une toile déjà couverte. On retrouve,

(i) Aujourd'hui au Musée Brera, à Milan.

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