VIEILLE SE COUPANT LES ONGLES
1658 (Collection de M. R. Kann).
ongles, que M. R. Kann a très récemment acquise en Russie (i). Vue
(i)Ce tableau, qui se trouvait en Angleterre à la fin du siècle dernier chez Ingham Foster, fut alors gravé par J.-G. Haid dans la collection Boydcll et il a été catalogué d'après cette gravure par Smith qui ne l'avait pas vu. Transporté en Russie par M. Bibikoff', il y était resté jusqu'à ces derniers temps à Moscou, chez M. Massaloff, le père du graveur bien connu.
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jusqu'aux genoux et assise presque de face dans un fauteuil, des ciseaux d'acier à la main, elle est' vêtue d'une robe jaune à corsage brun, et coiffée d'une capeline grise et jaune clair qui projette sur son visage une ombre vigoureuse. Elle a bien souffert, cette pauvre vieille, et l'altération de ses traits aussi bien que ses chairs flasques et pendantes accusent sa décrépitude. Mais en dépit de la vulgarité de son visage et de l'intimité par trop familière de son occupation, l'impression produite est grave et élevée. Cette fois, l'exécution, très libre, mais singulièrement habile, montre par places une finesse extrême, notamment dans les fourrures du corsage et le modelé de la tête et des mains. La puissance des intonations — des rouges et des jaunes jouant avec les gris de fer usités par l'artiste à ce moment, — la force et la délicatesse exquise de l'harmonie, l'expression très pénétrante de la physionomie et par-dessus tout l'imposante tenue de l'ensemble ne laissent place qu'à l'admiration pour cette belle peinture, une des plus fortes et des plus éclatantes que Rembrandt ait produites. Quant aux études faites d'après des modèles masculins, nous nous contenterons de mentionner chez lord Wimborne, à Camford Manor, un Apôtre Saint Paul assis l'épée au côté, tout pensif, devant une table et peint vers 1 658- 1660, et en 1 65g le Portrait d'un marchand, lisant près d'une fenêtre, signalé par M. Bode chez le comte de Feversham à Duncombe-Park. Le Vieillard de la National Gallery, coiffé d'une cape rougeàtre et enveloppé d'une houppelande garnie de fourrure, est daté de 1659. Peint dans une pâte très abondante, maniée avec une grande habileté, ce tableau a malheureusement beaucoup noirci ; mais ce visage maigre, un peu triste, avec ses gros sourcils en broussailles ombrageant des yeux très perçants, produit une vive impression. Viennent ensuite vers la même époque : au Palais Pitti, un autre Vieillard assis, peint avec la même science du clair-obscur, mais d'une couleur plus chaude et d'un aspect très lumineux; puis une petite tête d'homme aux longs cheveux roux, aux traits nobles et fiers, au regard pénétrant (chez M. M. Kann), et deux Portraits de jeunes garçons traités magistralement en esquisse: l'un vêtu de gris et coiffé d'un chapeau à plumes rouge et blanche, appartenant au comte Spencer à Althrop et désigné à tort comme représentant Guillaume III; l'autre le Jeune Homme chantant de la galerie du Belvédère, coiffé d'une barrette d'où s'échappent ses longs cheveux
PORTRAIT DU BOURGMESTRE SIX, 45i
frisés d'un brun ardent, peinture lumineuse, d'une grande largeur de parti. Un portrait du même temps, vendu à Paris le 12 juin 1890, avec la collection Crabbe, est plus important (1). C'est celui d'un homme vu jusqu'aux jambes et presque de face, en grandeur naturelle. Coiffé d'un chapeau à larges bords, il porte une houppelande fourrée, par-dessus un pourpoint rouge garni d'une passementerie d'or. Une gibecière retenue par une courroie est passée en travers de sa poitrine, sur laquelle pend un petit instrument en or, ayant la forme d'un sifflet, qu'on rencontre dans plusieurs tableaux peints ou gravés de cette époque et qui, considéré comme un signe de commandement, a sans doute motivé le titre d'amiral donné à ce personnage. Ses traits n'ont pas grande distinction, mais sa physionomie est très vivante, et ainsi encadré par ses longs cheveux roussâtres, ce visage un peu décharné indique un homme résolu. Des ombres très fortes accusent les saillies, et les colorations, excessives de près, se tempèrent à distance et donnent à l'ensemble une tenue magnifique.
A côté de ces inconnus, d'autres portraits d'amis ou de proches méritent de mieux fixer notre attention. Parmi eux, nous rencontrons tout d'abord celui du bourgmestre Six avec qui Rembrandt n'avait pas cessé d'être en rapports. Des documents récemment découverts par MM. Bredius et de Roever (2) nous apprennent, en effet, qu'en 1 653 Six avait fait à l'artiste une avance d'argent pour laquelle le marchand L. van Ludik s'était porté garant. La créance ayant été ensuite transférée à un certain G. Ornia, celui-ci, après la faillite de Rembrandt, avait dû se faire rembourser par son répondant. Au mois d'octobre i652, Six avait aussi conclu avec Rembrandt un arrangement par lequel il devenait possesseur d'un portrait de Saskia, en échange duquel il recédait à l'artiste deux autres de ses tableaux, un Siméon et la grisaille de la Prédication de saint Jean-Baptiste, avec la restriction qu'il pourrait cependant les reprendre jusqu'à une date déterminée. Mais cette convention avait été annulée par une décision des curateurs de la faillite, intervenue le i3 septembre i658. On le voit, les relations entre Rembrandt et Six étaient restées assez fréquentes et c'est peut-être à la suite de quelque règlement de compte qu'un beau jour, probablement vers 1660, lemaî-
(1) Il fut payé 106 5oo francs et il appartient aujourd'hui à M. Schaus à New- York.
(2) Oud-Holland, VIII, p. 181.
tre avait exécute le portrait de Six. Il semble que l'œuvre soit d'hier, tant sa conservation est parfaite. Debout, la tête un peu inclinée, dans une attitude très naturelle, Six est occupé à mettre ses gants, comme s'il se disposait à sortir. Il est coiffé d'un chapeau noir et vêtu d'un pourpoint gris sur lequel est jeté son manteau rouge orné de passementeries d'or. Le visage, autour duquel flotte une abondante chevelure roussâtre, est étudié par grands plans, et se détache sur un fond de couleur sombre. Très facile, la facture est en même temps d'une décision merveilleuse. Aucun raffinement, mais des accents posés avec une sûreté extrême, et,
comme harmonie, l'ac-
cord très simple, mais très heureux, d'un rouge mat mêlé d'or avec un gris neutre. On sent que dans cet ouvrage, enlevé certainement en quelques heures, tous les coups ont porté juste, que chaque touche était définitive, et qu'au moment où il a déposé le pinceau l'artiste n'avait plus rien à ajouter à son travail.