LE CHRIST ET LA SAMARITAINE
tempérament sain et
robuste. De ses deux mains il tient une feuille de papier, et, la tête à demi tournée vers le spectateur, avec un air d'assurance et de triomphe, il semble prendre celui-ci à témoin des merveilles que sa vaillante plume va tracer. Il est impossible d'imaginer une exécution à la fois aussi large et serrée d'aussi près. Si la plénitude et l'éclat lumineux du ton sont bien tels qu'on pouvait les attendre de Rembrandt en ses meilleurs jours, le modelé rappelle Holbein par sa consciencieuse et savante précision. C'est comme un défi jeté par le vieil artiste à tous ces finisseurs à outrance qui abondaient alors dans l'école, et que ses détracteurs se plaisaient à lui opposer ; il
(1) Rembrandt avait même pris soin de faire poser Coppenol avec sa plume dans la main gauche, afin qu'elle se trouvât dans sa main droite sur les épreuves tirées.
a accepté la lutte sur leur propre terrain, pour les confondre, pour leur montrer qu'avec tous les prodiges de facture minutieuse dont ils étaient capables, lui seul pouvait mettre dans son travail cet entrain, cette puissance d'expression, ce souffle de grandeur et de vie auxquels jamais ses émules n'auraient su atteindre. L'eau-forte faite d'après ce petit chefd'œuvre (B. 283) et dans les mêmes dimensions n'est pas moins remarquable par le fini de l'exécution. Avec sa peinture sous les yeux, Rembrandt pouvait mener méthodiquement son travail à bonne fin. Aussi, bien qu'elle soit assez montée de ton, la gravure a conservé la transparence et la netteté d'une œuvre préparée avec soin, conduite jusqu'au bout sans impatience et sans hésitation. Comme le tableau, c'est, à ce moment, un ouvrage unique en son genre, et l'application dont Rembrandt fait preuve en cette occasion atteste à la fois le désir qu'il avait de contenter son ami Coppenol et la force de volonté dont il disposait encore.
Les autres planches très sommairement gravées par lui à cette époque sont peu nombreuses et d'un caractère bien différent. Parmi elles, pour 1 658, nous ne rencontrons plus que deux compositions, et aucune après cette date. Le Christ et la Samaritaine (B. 70) est un sujet qui auparavant avait déjà tenté Rembrandt et dont, sans compter l'eau-forte de 1634, nous connaissons plusieurs dessins, notamment celui du Cabinet de Stockholm que nous reproduisons ici. L'eau-forte cette fois est traitée en esquisse, d'une pointe large et franche, mais d'une manière un peu expéditive. Debout devant le puits, la Samaritaine écoute avec respect la parole du Christ assis sur un pan de mur à côté d'elle, tandis qu'au fond, dans un paysage pittoresque dominé par la silhouette d'une ville, des passants qui les regardent échangent entre eux leurs observations. Dans le Tombeau allégorique (B. 1 10), daté également de i658, l'idée du maître est restée un peu énigmatique et l'aspect aussi bien que les détails de la composition ne laissent pas d'être assez bizarres. Au bas d'un large piédestal orné d'un écusson avec une couronne ducale, la statue qui le surmontait est renversée par terre, au premier plan. A la place et au milieu d'une gloire lumineuse, une cigogne, emblème de la Hollande, se tient droite sur son nid, de chaque côté duquel deux petits génies ailés sonnent de la trompette. En bas, des spectateurs applaudissent à ce prodige. M. Middleton a cru découvrir dans cette allégorie une allu-