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PORTRAITS D'APRES LUI-MEME

l'harmonie et le caractère de l'exécution rappellent le délicieux portrait inscrit au Musée de Cassel sous le titre de Bruyningh. M. Bredius croit encore reconnaître Titus dans deux portraits du Louvre, l'un, d'une expression très puissante, représentant un jeune homme d'une pâleur olivâtre, à l'air noble, au regard triste et fier; l'autre, qui fait partie de la galerie Lacaze, très largement traité en ébauche, avec des rehauts d'une franchise extrême. Mais, outre que la ressemblance entre ces deux portraits ne nous semble pas très marquée, les personnages représentés dans l'un et dans l'autre paraissent sensiblement plus âgés que Titus ne l'était en 1667 et 1668, époque vers laquelle ces portraits ont été exécutés.

Quant à Rembrandt lui-même, si au plus fort de sa vogue il ne s'était plus guère pris pour modèle, maintenant qu'il était devenu plus libre de son temps, ses portraits, avec l'âge, allaient devenir de plus en plus nombreux. Le voici d'abord, vers i658, au Musée des Offices et dans celui du

Belvédère, presque de face, coiffé d'un béret découpé, en costume d'ate- ' lier, avec une tunique brune, large et flottante, les mains passées dans une écharpe qui lui sert de ceinture. Deux autres portraits de Rembrandt, l'un appartenant à lord Ellesmere, l'autre, plus petit, qui fait partie de la collection de sir Richard Wallace, nous frappent tous deux par leur expression douloureuse. D'un aspect plus austère, le portrait du Louvre, daté de 1660, que nous reproduisons ici, est peutêtre plus caractéristique. Cette fois Rembrandt est à son travail, vêtu d'une houppelande d'étoffe commune et coiffé d'un serre-tête blanc. Sa

barbe n'est point faite, ses cheveux moins abondants sont gris. Debout

CROQUIS A LA PLUME REHAUSSE DE SEPIA. (Collection de M. Seymour-Haden).

près de son chevalet, sa palette et des pinceaux à la main, il observe son modèle avec attention, cherchant à graver dans son esprit les formes et les colorations que lui offre la réalité. Dans ce regard exigeant, perspicace, on sent toute la pénétration de l'artiste habitué à scruter les nuances les plus fugitives d'une physionomie humaine et à doser dans leur infinie variété les modifications infinies de la lumière. On voit que, malgré tout son savoir et toute son expérience, il a conservé en face de la nature une entière sincérité. Oubliant ses peines, absorbé par l'unique souci de bien faire, le consciencieux artiste a retrouvé quelque calme; il goûte de nouveau le bonheur de peindre, et, battu de l'adversité, il ne demande qu'à travailler en paix dans son coin.

De fait, il avait bien fallu le reconnaître, Rembrandt n'était bon qu'au travail, et les siens, réunis dans un même sentiment d'affection, s'étaient ligués contre lui pour arranger sa vie, pour lui interdire les imprudences ou les prodigalités que, livré à lui-même, il n'aurait pas manqué de commettre encore. Il avait assez montré ce dont il était capable à cet égard. Vis-à-vis de ses créanciers aussi, il était urgent de prendre des précautions afin de le mettre à l'abri de leurs importunités. Le i5 décembre 1660, de concert avec Titus et en présence d'un notaire et de deux témoins, Hendrickje conclut un arrangement pour assurer à la fois à Rembrandt une existence indépendante et la tranquillité nécessaire à son travail. Comme il ne peut plus rien posséder en propre qui ne soit aussitôt revendiqué par ses créanciers toujours aux aguets, elle imagine une combinaison par laquelle elle espère le tirer de leurs griffes. Elle fonde avec Titus une association pour continuer un commerce de tableaux de curiosités et de gravures, commerce déjà commencé depuis deux ans. Chacun d'eux apporte dans la communauté tout ce qu'il possède et chacun sera de moitié dans la propriété du mobilier et des objets d'art achetés, aussi bien que dans les profits et les pertes de la société. Mais « comme il est indispensable que tous deux soient assistés et aidés dans ce commerce et que personne mieux que Rembrandt ne serait capable de le faire », il est convenu que celui-ci vivra avec eux, qu'il sera nourri et ne paiera aucun loyer, mais que, de son mieux, il s'efforcera de leur être utile. Il ne se réserve rien de ce qu'il peut posséder au moment présent ou dans l'avenir, et il n'émettra jamais aucune prétention sur les gains que pourront faire les

ARRANGEMENTS DE FAMILLE 45y

associés ; moyennant quoi, il lui est alloué pour sa subsistance 95o florins par Titus et 800 florins par Hendrickje et il s'engage à leur rendre ces avances aussitôt qu'il aura pu gagner quelque argent par son propre travail.

Dans cette combinaison qui mettait les deux associés sur le pied d'une égalité complète, Rembrandt était traité, pour les affaires d'intérêt, comme un véritable enfant qu'il était. C'est lui qui devenait le mineur, tandis que Titus et Hendrickje se chargeaient d'administrer la communauté. On comprend d'ailleurs qu'un tel acte, conçu avec l'intention évidente d'évincer les créanciers, ne devait pas être accepté par eux sans difficulté; aussi réclamèrent-ils énergiquement. Il est cependant douteux que les opérations des deux associés aient pu être bien lucratives. La guerre avec l'Angleterre avait un peu épuisé le pays; on sentait que la trêve serait de courte durée et le temps n'était guère favorable pour un commerce de luxe. Ainsi que l'a montré M. Bredius dans son intéressante étude sur le trafic des objets d'art au xvir9 siècle (1), la plupart des grands marchands de curiosités de cette époque devaient, en effet, finir par la banqueroute ou la misère. Mais, suivant toute vraisemblance, Hendrickje et Titus, instruits par le malheur, évitaient les gros risques et se bornaient à placer quelques œuvres du maître, notamment ses gravures. Bien que l'inventaire de Rembrandt soit assez détaillé, nous ne voyons pas, en effet, qu'il y soit fait mention des cuivres de ses eaux-fortes. Quelques-uns de ces cuivres, il est vrai, avaient dû être cédés à des marchands ; mais il est probable que Rembrandt en avait aussi gardé plusieurs, soit pour les remanier, soit pour les terminer, et que ces planches n'avaient pas été comprises dans la vente de i658. Ces eaux-fortes commençaient à être recherchées des

amateurs ; on en formait des collections déjà très réputées, et suivant leur rareté, les divers états d'une même gravure atteignaient parfois des prix assez élevés, sans que ces augmentations de prix répondissent toujours à un mérite supérieur. C'est sans doute à ce commerce de gravures que se rapporte le passage de Houbraken où il raconte que Titus allait colporter, afin de les vendre, les eaux-fortes de son père, et tire parti de ce fait pour dénoncer une fois de plus l'avarice de Rem-

(1) Amsterdamsch Jaarboekje, voor Geschiedenis en Letteren, 1891.

brandt. Il est permis de se demander avec Vosmaer « ce qu'un tel commerce pouvait avoir de déloyal ». Les bénéfices résultant de ces ventes aidaient, en tout cas, à faire vivre la petite famille, et, rassuré à ce sujet, Rembrandt pouvait se consacrer tout entier à son art. Encore fortifié par les études désintéressées qui avaient occupé ces deux dernières années, il allait illustrer la fin de sa carrière par de nouveaux chefs-d'œuvre.

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