TABLEAUX DE CORPORATIONS BOURGEOISES
commande, sans même chercher à les caractériser par des accessoires choisis à dessein. La reddition des comptes, opération commune à toutes ces sociétés, était devenue la scène la plus usitée pour la représentation de chacune d'entre elles. Autour d'une table couverte d'un tapis, les administrateurs vérifiant les comptes et la caisse et témoignant par des pantomimes plus ou moins expressives que tout s'était passé suivant les règles établies et qu'ils avaient fidèlement rempli leur
LE PRINSENGRACHT ET LA WESTERKERK.
(Près du Rozengracht, où habitait Rembrandt.) (Dessin de Boudier, d'après une photographie.)
mandat; par derrière, un peu à l'écart, quelque employé subalterne, tête nue, se tenant à leur disposition ou leur venant en aide dans l'accomplissement de leur charge, tel était le thème commode, presque banal, qui s'adaptait également à toutes ces sociétés et auquel, avec des variantes insignifiantes, les peintres s'étaient à l'envi conformés. Seule la diversité de leurs talents mettait quelque différence entre leurs œuvres et ils apportaient d'ailleurs dans l'exécution des commandes qu'ils recevaient le même esprit de conscience, d'exactitude et de sincérité absolue qui avait assuré la fortune de leurs modèles et
qui devait aussi faire la gloire de l'école hollandaise.
Ces qualités, nous les trouvons déjà dans les Régents de l'hospice des Vieillards de Cornelis van der Voort et dans les tableaux de Werner van Valckert que ses représentations de scènes empruntées à la vie des orphelins avaient rendu justement célèbre et qui avait peint également en 1622 les Quatre Syndics de la Gilde des Merciers. Avec Th. de Keyser et Nicolaes Elias ce genre de peinture était arrivé à son entier épanouissement. Adopté par les notables d'Amsterdam comme leur portraitiste attitré, Elias recevait en 1626 la mission de représenter les Administrateurs de la Gilde des Marchands de pin et en 1628 les Régents du Spinhuis. Santvoort, à son tour — bien qu'il excelle surtout dans les portraits de femmes, — manifestait en 1643 tout son talent dans les Quatre Régents de la Halle aux Serges, une toile d'un aspect grave et austère, d'un modelé délicat et d'un sentiment très personnel. Mais ce n'est pas Amsterdam, c'est Harlem qui possédait le meilleur tableau de corporation bourgeoise qui eût été fait avant Rembrandt. Bien qu'on ait un peu trop dit que l'influence de ce dernier est manifeste dans les Régents de l'Hospice de sainte Elisabeth peints par Frans Hais en 1641, nous croyons qu'il convient de laisser au maître de Harlem tout l'honneur de ce chef-d'œuvre. Comme s'il pressentait qu'il aurait un jour à recourir à l'assistance de ses modèles, Hais, avec ses qualités habituelles de virtuosité, montre cette fois une correction et une noblesse que nulle part ailleurs il n'a égalées.
Vers ce moment, du reste, la peinture hollandaise avait atteint son plus haut degré d'éclat et déjà même les tableaux de corporation allaient commencer à décliner. Malgré son talent, F. Bol, un des meilleurs élèves de Rembrandt, plus apprécié dès lors que son maître lui-même, n'est pas exempt d'un certain maniérisme dans ses Régents de l'Hospice des Vieillards datés de 1 65j ( 1 ). Les six personnages y sont, comme d'ordinaire, rangés autour d'une table, mais les têtes un peu rondes, un peu molles, n'ont plus cette expression intime du caractère individuel que nous avions pu constater dans les productions de ses devanciers. L'arrangement, aussi, manque de simplicité et l'on y sent je ne sais quelle préoccupation de varier quand même les attitudes. Chacune de ces figures semble vouloir attirer sur elle l'attention, et cette absence de
(1) Il devait être plus tard lui-même un des administrateurs de cet établissement.