LES SYNDICS DES DRAPIERS
sacrifice qui nuit à l'unité de la composition était, il faut bien le reconnaître, une des causes du succès de l'artiste qui, en mettant en pleine lumière tous ses modèles, était plus assuré de les contenter tous.
Telle était la situation quand Rembrandt reçut la commande de son tableau des Syndics, commande à laquelle van de Cappelle ne fut peutêtre pas, non plus, étranger, car il était à ce moment l'ami du maître, et son commerce de teinturerie le mettant en relations avec les principaux drapiers, il avait bien pu leur parler à ce propos de Rembrandt. Quoi qu'il en soit, celui-ci n'essaya pas en cette occasion — comme il avait fait pour la Ronde de nuit — de renouveler la donnée admise par ses prédécesseurs, en imaginant quelque épisode imprévu ou quelque effet de lumière, destinés à animer sa composition. Ainsi que le fait observer M. Bredius (i), « il avait reconnu, sans doute, que de telles visées ne répondaient guère aux intentions de ses clients, et peut-être même ceuxci avaient-ils pris soin d'enchaîner sa liberté, afin de prévenir ses écarts pittoresques ». Rembrandt accepte, au contraire, la donnée admise, dans sa simplicité élémentaire. Rangés, comme d'habitude, autour d'une table, les cinq dignitaires de la corporation sont très prosaïquement occupés à vérifier leurs comptes. Vêtus de costumes uniformément noirs, ils ont au cou les mêmes collerettes blanches et sont coiffés tous les cinq de chapeaux noirs semblables, à larges bords et à haute forme. Derrière eux, la tête découverte et un peu dans l'ombre, ainsi qu'il convient, un serviteur également habillé de noir se tient debout. Le tapis de la table est rouge vermillon ; des lambris d'un brun jaunâtre, à moulures peu compliquées, garnissent le fond de la pièce. Aucune diversité dans les costumes, aucun accessoire inutile, et une lumière égale, venant de gauche, éclairant d'une manière pareille ces visages d'hommes déjà mûrs ou touchant même à la vieillesse : c'est avec d'aussi modestes éléments que Rembrandt a fait un chef-d'œuvre.
Dès le premier coup d'œil, l'ensemble saisit par sa puissante réalité. On reste surpris de l'intensité de vie, de la grande tournure de ces personnages. Ce ne sont pourtant que de braves bourgeois, des drapiers qui causent entre eux de leurs affaires; mais ces mâles et honnêtes visages ont un aspect imposant et commandent le respect. On sent chez
(i) Les chefs-d'œuvre du Musée d'Amsterdam, p. 26.
ces hommes auxquels leurs confrères ont confié leurs intérêts toute une existence de droiture et de loyauté, des trésors de santé physique et morale accumulés par une race saine et robuste. Ces yeux regardent franchement, bien en face ; ces bouches ne doivent s'ouvrir que pour des paroles sincères et sensées. Vous vous oubliez à les contempler et vous songez à peine à demander à l'œuvre, tant l'art y est caché, le secret de l'impression de grandeur qu'elle vous produit. Votre admiration augmente quand vous y pensez. Quel art, en effet, dans la disposition de ces personnages, dans la façon dont ils occupent la toile, dans cette ligne légèrement infléchie suivant laquelle sont étages et espacés leurs visages, dans ces attitudes et ces gestes variés à si peu de frais, dans l'équilibre et le rythme de toute la composition! Descendez aux détails; vérifiez la solidité des constructions de ces corps et de ces têtes, la justesse absolue des mises en place, l'accent si profondément individuel et si expressif de ces physionomies, l'accord qu'elles offrent entre elles. Votre étonnement croît encore si du dessin vous passez aux intonations, si pleines, si savoureuses; à ces beaux noirs veloutés et intenses, à ces blancs colorés, à ces carnations si nettement caractérisées où la lumière semble comme pétrie dans la pâte; à ces ombres toujours nettement accusées dans le sens des formes et qui leur donnent tout leur relief; à cette harmonie générale, enfin, montée à un tel degré de puissance qu'il faut regarderies toiles voisines pour s'aviser de sa prodigieuse vigueur.
L'exécution n'est pas moins surprenante dans sa sobriété parfaite et son ampleur, soutenue jusqu'au bout sans défaillance. Ainsi que le remarque Fromentin, « l'extrême vivacité de la lumière est aussi finement observée que si la nature elle-même en avait donné la vivacité et la mesure. « On dirait presque de ce tableau, ajoute-t-il, qu'il est des plus contenus et des plus modérés, tant il y a d'exactitude dans ses équilibres, si l'on ne sentait à travers toute cette maturité « pleine de sang-froid beaucoup de nerfs, d'impatience et de flamme », et l'on ne saurait mieux dire, en effet, hormis ces mots d'impatience et de nerfs qui certainement sont de trop. J'en appelle ici au jugement de tous ceux qui ont étudié cette peinture dans laquelle on ne saurait découvrir aucune trace de précipitation, ni de négligence, mais où « avec la flamme » il faut bien reconnaître une constante possession de soi-même.
Nous n'avions plus depuis longtemps affaire avec les timidités de
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