VIE DE FAMILLE
l'homme qui autrefois se laissait dominer par la nature et ne l'interrogeait jamais qu'avec des scrupules inouïs; nous ne retrouvons pas davantage ici l'aventureux entrain d'un virtuose faisant parade de son habileté, avec ses inégalités ou ses violences. C'est la force maîtresse d'elle-même qui, sans hésitation comme sans faiblesse, atteint le but qu'elle s'est proposé. Pour réunir ainsi, et dans une si intime union, tant de rares qualités, il fallait être l'artiste qu'était alors Rembrandt. Il n'était jamais parvenu jusque-là à cette excellence et il ne devait plus retrouver dans sa vie ce moment privilégié où tous les dons de la nature alliés à toutes les expériences d'une existence passionnée pour l'art avaient abouti à une si magnifique expansion de son génie. Avec l'éclat radieux dont elle est illuminée et la poésie qui la remplit, l'œuvre est absolument correcte, parfaite de tout point, et tandis que la Ronde de nuit ne cesse pas de provoquer les restrictions et les disputes de la critique, celle-ci ne saurait en face des Syndics éprouver d'autre sentiment qu'une admiration sans réserve. Simples ou raffinés, coloristes ou dessinateurs, artistes épris de la réalité ou amoureux de l'idéal, tous s'accordent pour reconnaître ici un des chefs-d'œuvre de la peinture.
Quel accueil fut fait aux Syndics} Nous l'ignorons; mais il est permis de croire — et l'absence même de tout témoignage contemporain à cet égard tendrait à le prouver — que l'œuvre de Rembrandt ne produisit pas grand effet. La vogue n'était guère alors à cette mâle peinture et ce que de plus en plus on goûtait à ce moment, c'étaient les tableaux finis et léchés. Avec sa manière large et la liberté de ses allures, le maître semblait défier l'opinion. Il était bien difficile d'ailleurs qu'à son âge et avec l'existence qui lui était faite, Rembrandt pût conserver longtemps encore la grandeur et la mesure qu'il avait su mettre dans les Syndics. Fier et indépendant comme il l'était jusque dans sa disgrâce, il ne se souciait guère des jugements du public. De plus en plus il cachait sa vie. Dans le quartier retiré où il s'était établi, son ardeur au travail et les allures régulières de son ménage lui avaient peu à peu mérité les sympathies de tous. A voir les soins et l'affection que Hendrickje prodiguait aussi bien à Titus qu'à Cornelia, on les croyait tous deux ses enfants; elle-même passait pour la femme légitime de l'artiste. Autrefois, quand ils habitaient la Breestraat, leur liaison bien connue avait causé quelque scandale. Dans un inventaire dressé le 11 février 1679 à la suite de la
mort de Clément de Jonghe, inventaire dans lequel les eaux-fortes qui se trouvaient en sa possession sont désignées sous le nom qu'elles portaient alors, l'une d'elles, en effet, figure avec ce titre : n° 47, La Concubine de Rembrandt. C'était probablement une de ces études de femmes nues comme celles que nous avons déjà signalées et comme, en 1661, le maître en gravait une autre encore : la Femme à la Flèche (B. 202), exécutée avec plus de soin que les précédentes, puisqu'il en avait auparavant cherché la pose et l'effet dans un dessin à la plume lavé de sépia qui appartient au British Muséum. Hendrickje avait sans doute servi cette fois encore de modèle, car le type du dessin est très certainement le môme que celui des eaux-fortes de i658 pour lesquelles elle avait posé. Mais l'existence calme et simple de Rembrandt et de sa maîtresse ne pouvait au dehors exciter aucun soupçon sur la correction parfaite des liens qui les unissaient, et un document récemment découvert par M. Bredius nous fournit une preuve convaincante que dans leur nouvelle résidence on les tenait tous deux pour mari et femme. C'est là ce qui résulte clairement du procès-verbal d'une enquête faite le 27 octobre 1 661, à la suite de quelques désordres causés par un ivrogne dans le voisinage; Hendrickje appelée à déposer avec d'autres habitants du quartier est qualifiée d' « épouse légitime du sieur Rembrandt peintre (1) ». Malheureusement la santé de la compagne de l'artiste était déjà gravement altérée vers cette époque. Peu de temps auparavant, le 7 août 1661, se croyant en danger sérieux, et bien que ce jour fût un dimanche, elle avait fait mander un notaire pour recevoir ses dernières volontés. Son testament, qui est arrivé jusqu'à nous, confirme une fois de plus les sentiments de bonne harmonie et de tendresse mutuelle qui continuaient à régner entre les membres de la petite famille. Elle y institue sa fille son héritière; mais au cas où celle-ci mourrait sans enfant, la succession reviendra à Titus, son demi-frère, et Rembrandt sera son tuteur et usufruitier des biens que Cornelia pourra laisser. L'enquête du 27 octobre suivant nous apprend que Hendrickje s'était rétablie; cependant ses jours étaient comptés, et bien qu'on ignore la date exacte de sa mort, il est probable qu'elle eut lieu avant 1664. Du moins, jusqu'au moment où il la perdit, Rembrandt put encore goûter un peu de tranquillité et
(1) « Huysvromv van S. Rcmbrant van Rcyn fijnscliildcr » ; comme toujours, clic signe d'une croix et c'est Titus qui, à la suite, affirme la validité de cette signature.