LUCRECE SE DONNANT LA MORT
du 1" mars 1 658, M. Bredius nous signale un « grand tableau représentant Lucrèce par R. van Ryn ». La Lucrèce signée et datée de 1664 a fait autrefois partie de la collection de San Donato et nous avons eu récemment l'occasion de la revoir à Paris. Peinte de face, jusqu'aux jambes et de grandeur naturelle, elle tient dans sa main droite un poignard qu'elle dirige contre elle-même ; de l'autre main, levée en l'air, avec un geste de désespoir, elle semble prendre le ciel à témoin qu'après
LA FIANCÉE JUIVE (RUTH ET BOOZ ?) Vers 1 665 (Ryksmuseum d'Amsterdam).
l'outrage dont elle a été victime, elle n'a plus qu'à mourir. La jeune femme est vêtue d'un justaucorps d'un ton brun doré, ouvert sur une chemisette blanche, et elle porte un collier de perles; un médaillon auquel est attachée une grosse perle est suspendu sur sa poitrine. La tête, un peu inclinée, est coiffée d'un diadème d'or autour duquel s'enroulent des cheveux d'un brun ardent. Ses traits réguliers, l'ovale arrondi de son visage et sa chevelure font penser à quelqu'une de ces belles Vénitiennes qu'a immortalisées le Titien, et l'exécution elle-même,
plus souple et plus sage qu'on ne pourrait l'attendre à cette date, n'est
pas sans analogie avec celle du peintre de Cadore, pour lequel, à en juger par le nombre de ses ouvrages ou de ses gravures qu'il avait recueillis, le maître professait une grande admiration. Mais l'harmonie de ces tons fauves et l'éclat lumineux des carnations sur le fond sombre sont bien caractéristiques de Rembrandt et justifient le propos de Burger en parlant de ce tableau : « C'est peint avec de l'or ». Si la facture est plus sommaire, l'expression est, en revanche, bien supérieure dans le Maître de la vigne et ses ouvriers, tableau faisant partie de la collection de sir Richard Wallace et qui, à en juger parle caractère de l'exécution, doit être aussi de cette époque. Les personnages vus jusqu'aux genoux y sont également de grandeur naturelle. Assis devant une table, sa bourse à côté de lui, le maître de la vigne, un homme déjà grisonnant, est occupé à payer les travailleurs. Il est coiffé d'un turban à haute forme et vêtu d'une robe rouge qui laisse apercevoir sa chemise blanche ornée de dessins. Une de ses mains est posée sur la table et il montre de l'autre son compte inscrit sur une feuille à l'un des trois ouvriers qui l'entourent; un autre de ces ouvriers porte un costume militaire avec un casque à plumes blanches. Là aussi l'harmonie, formée de tons rouges, de blancs passés et de gris bruns ou jaunâtres, est, dans son austérité voulue, d'une grande distinction. Mais ce qui domine tout, c'est la grandeur de la composition, l'air d'autorité et de décision qui anime le visage bienveillant du maître sous le coup des injustes réclamations qu'on lui oppose et qui froissent en lui le sentiment de sa bonté méconnue.
C'est également à cette époque, vers i665, qu'il convient, croyonsnous, de placer le tableau de la collection van der Hoop, au Ryksmuseum, désigné sous le nom de la Fiancée juive, dénomination qui, du reste, ne nous semble pas plus justifiée que celle de la Ronde de nuit. Quoique très simple, la scène est tout à fait énigmatique. Cet homme dont l'âge confine à la vieillesse et qui, dans une attitude un peu risquée, pose une de ses mains sur la poitrine de la jeune fille, tandis qu'il appuie l'autre sur son épaule, cet homme est un peu mûr pour un galant et sa tournure respectable n'est pas celle d'un séducteur. A l'expression de déférence et d'ingénuité de la dame, à la gravité de son propre visage, nous verrions plutôt en lui un père, un tuteur ou quelque parent dont elle va se séparer. Quant à chercher, quant à découvrir