‹ RembrandtChapitre 24 sur 285 · GUEUX DEBOUT · texte numérisé non relu

GUEUX DEBOUT

Vers i63i (B. 169).

es collectionneurs ne manquaient pas en Hollande à ce moment, et la récente publi- ^=d cation de notes recueillies au commencement du xviie siècle par un avocat des États d'Utrecht, Arent van Buchel (1), nous a valu de curieux détails sur plusieurs amateurs de Leyde : Boissens, le bourgmestre Booms, H. Hondius, H. Screvelius, le recteur de la faculté, l'avocat Backer, etc., et sur leurs collections, où les Flamands et les plus anciens peintres hollandais : Lucas de Leyde, Heemskerck, Goltzius, C. Ketel, Bloemaert, etc., étaient surtout représentés. Leurs œuvres devaient particulièrement intéresser Rembrandt, et nous ne doutons pas qu'il les étudia de son mieux. Mais van Buchel ne se contente pas de mentionner les peintures qu'il avait

(1) Arent van Bucliel's Res Pictoriae par G. van Ryn (Oud-Holland ; V, p. 143).

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pu voir pendant plusieurs séjours faits par lui à Leyde en i6o5, en 1622 et 1628. Il rassemblait en même temps alors sur les artistes de son pays toutes les informations qu'il parvenait à recueillir soit par luimême, soit par ses correspondants, et il semble qu'il ait eu en vue la rédaction d'un travail faisant suite à celui de van Mander. Or, parmi les notices abrégées qui concernent quelques-uns des peintres de son temps, nous trouvons à la date de son dernier voyage à Leyde, en 1628, l'indication suivante qui se rapporte évidemment à Rembrandt : Molitoris etiam Leidensis Jîlius magni fit, sed ante tempus. Si ambigu que soit le latin de cette note, elle nous prouve du moins que le fils du meunier de Leyde jouissait déjà à cette date d'une réputation précoce (1). Mais un document découvert ces mois derniers (mars 1891) nous apporte une preuve plus convaincante et plus explicite de cette célébrité de Rembrandt, en même temps qu'il nous permet de lui restituer un des plus importants ouvrages de sa jeunesse.

M. le docteur J.-A. Worp, de Groningue, en préparant une nouvelle édition de tous les poèmes de C. Huygens dont la bibliothèque de l'Académie des sciences d'Amsterdam possède plusieurs manuscrits, vient, en effet, de trouver, à la fin d'un des in-folio de cette collection, une autobiographie de Huygens (de 1596 a 1614), écrite probablement de 1629 a i63i, dans ce latin élégant et un peu subtil qu'employaient alors les érudits hollandais (2). A propos de son éducation, qui avait été très soignée, Huygens, entrant dans le détail des sciences et des arts qu'on lui a enseignés dans sa jeunesse, vient à parler des artistes ses contemporains qu'il admire ou avec lesquels il a eu des relations. Ce qu'il dit de Rembrandt et de Lievens concerne donc aussi la jeunesse de ces deux maîtres, « encore imberbes et cependant déjà célèbres », bien que tous deux soient comme de vivants démentis de cette doctrine de l'hérédité à laquelle Huygens ne saurait se ranger et qui, on le voit, n'est pas née d'hier. « De ces deux adolescents, en effet, l'un est fils d'un simple artisan, brodeur en tapisseries, et l'autre d'un meunier, mais non

(1) Tel est, en effet, le sens le plus probable de ce passage, dont quelques personnes ont cru pouvoir donner une interprétation différente, pensant que van Buchel voulait dire que le jeune artiste entreprenait prématurément des tâches au-dessus de ses forces. Il ne nous semble pas que les visées de Rembrandt ou les dimensions de ses œuvres jusqu'en 1628 autorisent cette interprétation.

(2) Cette autobiographie, qui comprend 1 1 5 pages, est insérée à la fin du volume catalogué sous le n° xlviii et sous le titre : Prosa Anglica, Italica, Hispanica, etc.

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de la même farine que son père », ajoute-t-il plaisamment. « Voilà évidemment des origines qui font paraître plus prodigieux encore leur intelligence et leur talent. Quant à leurs maîtres, ce sont des hommes médiocres, à peine connus, car les modestes ressources de leurs parents ne permettaient pas de leur en donner de plus relevés.... C'est à leur génie seul qu'ils doivent ce qu'ils sont, et je me persuade que, livrés à eux-mêmes, s'il leur avait pris fantaisie de peindre, ils seraient arrivés à ce même degré de talent auquel on croit, bien à tort, que ces maîtres les ont amenés. Le premier de ces jeunes gens, celui que j'ai dit fils d'un brodeur, se nomme Lievens; l'autre, le fils du meunier, Rembrandt. Tous deux sont encore imberbes, et même à leur visage et leur tournure, on les croirait plus près de l'enfance que de la jeunesse. » Huygens estime que « Rembrandt l'emporte sur Lievens par l'intelligence et la vivacité des impressions; celui-ci, en revanche, est supérieur à son compagnon par je ne sais quelle fierté d'allures et quelle ampleur dans les formes. Car, dans sa fougue juvénile, ne concevant rien que de grandiose et de magnifique, il se plaît non seulement à égaler la grandeur naturelle des objets qu'il a à représenter, mais à la dépasser. Rembrandt, au contraire, à force de talent, même dans les dimensions restreintes qu'il choisit de préférence, atteint une puissance de concentration telle qu'on en chercherait en vain l'équivalent dans les compositions les plus vastes de ses confrères. Je n'en veux pas d'autre preuve, dit Huygens, que son tableau de Judas rapportant au grand prêtre les pièces d'argent, prix de sa trahison »; et dans cet unique tableau, notre auteur, négligeant bien d'autres sujets d'admiration, entend se borner « à la seule figure de Judas, hors de lui, se lamentant, implorant son pardon sans l'espérer, avec son visage horrible à voir, ses cheveux arrachés, ses vêtements en lambeaux, ses bras tordus, ses mains serrées jusqu'à en saigner, prosterné à genoux, le corps entier abîmé et comme secoué par son atroce désespoir ». Opposant alors cette figure aux élégances de l'antiquité classique, Huygens, par un de ces mouvements oratoires chers à son époque, défie les Parrhasius, les Apelles, les maîtres de tous les siècles, d'égaler la puissance d'expression que montre ici « ce Batave, ce meunier, cet adolescent », et il termine par une apostrophe pleine des plus chaleureux encouragements pour le jeune artiste.

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Le document, on le voit, est significatif, venant d'un tel homme et à cette date. Il explique les relations que Huygens allait bientôt avoir avec Rembrandt et les travaux nombreux dont il le chargeait dès sa nomination au poste de secrétaire des commandements du prince Frédéric- Henri. Sachant tout l'intérêt qu'aurait pour moi une si précieuse communication, M. Worp avait bien voulu, grâce à l'entremise de notre ami commun M. Bredius, m'offrir la primeur de sa découverte avec

une prévenance dont je tiens ici à le remercier, et il me demandait en même temps si je connaissais ce tableau de Judas, si vanté par Huygens et dont on avait perdu la trace. Par une rencontre assurément fort imprévue, j'avais eu l'occasion de le voir deux jours auparavant chez M. Haro, qui en est aujourd'hui le possesseur. Au premier aspect, le caractère rembranesque de la composition, du clair-obscur et des types m'avait frappé; mais à raison d'une inexpérience encore notoire dans la répartition de la lumière aussi bien que de certaines gaucheries d'exécution, j'aurais peut-être hésité à attribuer cet ouvrage au maître lui-même, si la figure de Judas n'avait frappé mon attention. Cette figure, je la connaissais pour l'avoir maintes fois examinée en feuilletant l'œuvre de J. van Vliet, où elle est gravée en contre-partie jusqu'à micorps, avec la date 1634 et la mention : Rembrandt invefttor. En me référant au catalogue de Bartsch — elle y porte le n° 22 et le titre : Homme affligé, — j'avais lu la note suivante : « Les éditeurs du catalogue de Gersaint racontent au sujet de ce morceau qu'ils ont vu un beau tableau de Rembrandt, représentant Judas rapportant dans le

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