MUSÉE DE LA HAVE
LA «PRÉSENTATION AU TEMPLE». 67
nouilles sur les dalles, contemplent le petit enfant que Siméon, agenouillé comme eux, tient avec tendresse. La prophétesse Anne et d'autres personnages les entourent, et en face d'eux, revêtu d'une longue chape violette, le grand prêtre, les bras e'cartés, semble transporté à la vue de ce spectacle. Dans l'ombre, sur les degrés qui montent vers le sanctuaire, se presse une foule nombreuse de curieux, de fidèles, de gens en armes; à droite, des docteurs assis au premier plan regardent la scène. Dès le premier coup d'œil l'impression est saisissante. Elle croît à mesure qu'on regarde le tableau, car tout concourt à la renforcer : la répartition de la lumière d'abord, avec le groupe principal très en relief et vivement éclairé par le soleil, et, au centre, lapetite figure rayonnante de l'Enfant Jésus; tout autour, dans l'ombre mystérieuse, le temple avec ses vastes proportions, sa structure grandiose et çà et là quelques vagues lueurs accrochées aux dorures des chapiteaux, aux ornements des vases sacrés, ou aux armures des gens de guerre étages sur les marches de l'escalier.
Jusqu'alors les devanciers de Rembrandt ne nous avaient montré dans la représentation des édifices de l'Orient que des monuments d'une architecture lourde ou grotesque, et souvent le maître lui-même ne devait pas être plus heureux dans ses inventions. Mais cette fois à un sentiment très poétique du pittoresque il joint un goût plus sobre et moins bizarre. Il arrive également ici à nous donner une idée du luxe de l'Orient dans la richesse des étoffes qu'il étale à nos regards; la simplicité des costumes de la Vierge et du saint Joseph et la pauvreté des deux mendiants debout à côté d'eux font mieux encore ressortir la splendeur des vêtements du grand prêtre et de Siméon dont l'épaisse simarre semble tissée d'or et de pierreries. Quant à l'exécution, elle est d'une finesse et d'une habilité merveilleuses. Regardez plutôt avec quelle science de coloriste le violet de la chape du grand prêtre est travaillé dans l'ombre comme dans la lumière, avec quelle justesse les tonalités sont respectées, avec quel soin scrupuleux l'effet de l'ensemble est maintenu malgré le prodigieux rendu des détails! Dans cet ouvrage où il a comme résumé l'expérience de ses tentatives antérieures, Rembrandt manifeste une entente surprenante de toutes les ressources de son art. Mais pour lui cette perfection des procédés ne vaut que comme un moyen de mieux rendre sa pensée, de servira une expression plus significative du sujet.
La est sa grandeur propre et le secret de sa supériorité sur ses rivaux. Plus tard, dans sa pleine maturité, il montrera plus de force, plus d'ampleur, des allures plus libres, des inventions plus imprévues ; il n'imaginera pas de figure plus touchante que celle de la Vierge, ni qui respire un amour plus tendre et un abandon plus complet de soi-même ; il n'en peindra pas de plus vénérable que celle de Siméon avec sa couronne de cheveux blancs, ses traits augustes, son visage illuminé d'une foi joyeuse et enthousiaste. C'est bien là, en vérité, le noble vieillard des textes sacrés (i) ! Le vieux serviteur a vu enfin le Sauveur qu'il attendait ; il le serre dans ses bras, il le presse contre son cœur, et maintenant que son heure est arrivée, il peut mourir en paix!
La lecture des livres saints était, on le voit, déjà familière à Rembrandt. C'était pour lui une source d'inspiration à laquelle il devait toujours puiser, et désormais il n'avait plus à imiter les interprétations que ses prédécesseurs avaient données de la Bible et des Évangiles. En les lisant lui-même, il se pénétrait de plus en plus des beautés qu'il y découvrait directement. Echauffé par cette lecture, les sujets se présentaient spontanément à son esprit, et son génie créateur les évoquait, les faisait comme revivre sous ses yeux. Il allait d'instinct aux plus touchants; sans effort il en mettait en lumière des côtés jusque-là ignorés. La Sainte Famille de la Pinacothèque de Munich nous en fournirait au besoin la preuve. Dans ces sortes de représentations, les peintres italiens avaient visé un idéal de noblesse qui s'accordait chez eux avec la beauté de la race et avec la destination même de leurs œuvres offertes dans les églises et sur les autels à l'édification des fidèles. Plus frappé par la signification intime de pareils sujets, Rembrandt les envisage surtout dans ce qu'ils ont de profondément humain. Comme ces images sont bannies des temples, c'est pour des intérieurs hollandais qu'il les peint et il se préoccupe avant tout d'exprimer des sentiments qui l'émeuvent lui-même. Le tableau de Munich tel qu'il l'a conçu, c'est la glorification du travail dans un ménage honnête et laborieux. Il ne s'agit plus cette fois des splendeurs de l'Orient. La scène est des plus modestes : les outils du charpentier garnissent sa pauvre chambre, et les vêtements de Marie et de Joseph, comme les types de leurs visages,
(i) Saint Luc, chapitre 11.