INFLUENCE DU SEJOUR A LEYDE
ses cartons de types variés qui, plus tard, pourraient trouver place dans ses compositions. Sur son propre visage, il s'était appliqué à démêler quels traits essentiels servent à caractériser les sentiments les plus divers.
Mais ce n'était là qu'une partie des préoccupations qu'il apportait dans son travail. L'étude des effets de lumière, qui avait déjà provoqué les recherches de ses devanciers, il l'avait entreprise à son tour. Après en avoir noté comme eux les différences et les contrastes les plus marqués, il avait voulu pousser plus loin ses investigations et il s'était efforcé de reproduire exactement le jeu de ces valeurs plus délicates, les rapports de ces oppositions moins tranchées et de ces passages insensibles de l'ombre à la lumière qui constituent la science du clairobscur. Il avait déjà pressenti les ressources inépuisables que cette science pouvait mettre entre ses mains. Le dessin ne lui apparaissait plus comme cette manière un peu abstraite de figurer les objets dans une délimitation continue et rigide. C'était pour lui une façon vivante de les modeler, de donner aux formes leur relief, en noyant çà et là leurs contours, en les accusant avec plus de force dans leurs saillies principales. Mais dans le domaine de la composition l'emploi du clairobscur lui réservait des découvertes encore plus imprévues et plus personnelles. Il n'est pas d'élément pittoresque en effet qui se prête à des combinaisons plus diverses, ni qui s'adapte mieux à l'expression des sentiments, des plus fugitifs comme des plus profonds. Grâce à cette faculté d'étendre ou de restreindre à son gré le champ de la lumière, il pouvait mettre en évidence les côtés caractéristiques d'un sujet et subordonner entre eux les détails, suivant leur importance relative et suivant l'aspect de l'ensemble. Pour le moment, le jeune artiste s'en tient encore aux partis les plus francs et les plus simples. Mais il a compris qu'un monde nouveau où bien des trouvailles restaient à faire, s'était ouvert devant lui. Il va pouvoir donner satisfaction à ces aspirations confuses qui s'agitent en son esprit, sans jamais perdre pourtant l'appui solide que lui fournira une étude toujours plus pénétrante de la nature. Opiniâtre comme il l'est, il ne s'arrêtera pas en chemin et il persévérera jusqu'au bout dans les voies où il s'est engagé.
Cette période d'isolement volontaire aura donc exercé une action décisive sur une vie qu'il entend désormais consacrer tout entière à son
art. Il a un but dont il ne se laissera plus distraire; il sacrifiera tout à ses études, et son humeur casanière s'accusant de plus en plus, comme il n'aime pas à quitter son intérieur, il cherchera à y réunir tout ce qui peut contenter sa curiosité et profiter à son talent. D'ailleurs son originalité est déjà assez marquée et sa volonté assez forte pour que les séductions de toute sorte qu'il va rencontrer dans un milieu nouveau n'aient sur lui aucune prise. Une transformation profonde s'est accomplie en lui et son visage même en porte la trace. Dans une eauforte de 1 63 1 (B. 7) qui, une fois de plus, nous montre son image, nous ne retrouvons plus rien de cet air ingénu de l'adolescent que le portrait de la Haj'e nous avait montré dans toute sa grâce. Les traits sont plus fermes, l'expression plus assurée; la figure plus mâle, plus épanouie, respire la force et la confiance. L'attitude et le costume complètent cette impression. Le poing sur la hanche, drapé fièrement dans un riche manteau de damas doublé de fourrure, avec sa collerette de dentelles plissées et ses cheveux crépus s'échappant de son chapeau, son maintien est celui d'un homme fait qui sent sa valeur et s'avance résolument dans la vie. Il y a sept ans, quand il quittait Amsterdam, il n'était encore qu'un débutant; c'est en maître qu'il va y rentrer.
Vers l63l (B. 8).
VUE ANCIENNE D AMSTERDAM Vers 1640 (B. 210).