LA «JUDITH» DU MUSEE DE BERLIN
est assez obscur. Est-ce une Judith? est-ce une Minerve? Il est permis d'hésiter et c'est assez dire que le caractère du personnage n'est pas très nettement spécifié dans cette peinture qui pendant longtemps était restée enfouie dans les magasins sous le nom de Ferdinand Bol. C'est M. Bode qui l'en a tirée en lui restituant avec raison l'ancienne attribution à Rembrandt que portaient autrefois les inventaires et qui est d'ailleurs pleinement justifiée par l'exécution, aussi bien que par les restes à demi effacés du monogramme primitif. Le costume bizarre que porte cette jeune femme appartient à cet Orient de fantaisie que le maître aimait à se représenter. Sa robe d'un gris bleuâtre est brodée d'argent et un manteau de velours pourpre doublé de fourrures et orné d'une garniture d'or et de pierreries est jeté sur ses épaules. Une écharpe aux couleurs éclatantes entoure sa taille. Sur la table devant laquelle elle est assise, sont posés des livres, une armure, un luth; un trophée d'armes avec un casque, une épée et un bouclier, dont la tête de Méduse remplit la partie centrale, pendent accrochés à la muraille. Pâle et frêle d'apparence, une branche de menu feuillage passée dans sa chevelure blonde, la jeune femme regarde le spectateur d'un air résolu. Ni son costume, on le voit, ni les accessoires qui l'environnent ne sauraient nous renseigner sur son compte d'une façon bien précise. Quant à la peinture elle-même, elle témoigne de l'habileté de l'artiste et c'est avec une application évidente qu'il s'est efforcé, en variant de son mieux la manœuvre de son pinceau, de rendre les divers objets réunis sur ce petit tableau. Souple et moelleuse dans le velours et la soie des étoffes, la touche est ferme, incisive, arrêtée, pour exprimer la dureté, le poli, l'éclat métallique des armes et des bijoux. Elle rappelle la netteté, la franchise que nous avions constatées dans la Présentation au temple de La Haye; mais avec une harmonie moins chaude, moins ambrée, tirant ici plutôt sur le gris, et des tons un peu verdàtres dans les ombres des carnations.
En regard des obscurités de ce tableau, le sujet de V Enlèvement de Proserpine est clairement spécifié, et bien que la manière dont Rembrandt l'a traité ne rappelle en rien les traditions académiques, il serait difficile de s'y tromper. L'œuvre a été probablement exécutée en même temps qu'une autre peinture à laquelle elle servait peut-être de pendant et dont nous n'avons pu retrouver la trace : un Enlèvement d'Europe, signé et
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daté de i632 et qui a figuré à la vente de M. de Morny en 1 865. La composition comme le parti-pris de la Proserpine sont, en tout cas, d'une originalité très personnelle. Au milieu de ses suivantes vêtues de riches costumes d'un gris bleuâtre ou violacé, la jeune fille couverte d'une robe blanche lamée d'or vient d'être saisie par le Dieu des enfers au moment où elle cueillait des fleurs dans la prairie voisine. A demi renversée, elle se débat énergiquement et déchire avec fureur de ses ongles la figure de son ravisseur. Mais Pluton, tout en se détournant pour éviter ses coups, la serre à pleins bras contre sa poitrine. Ivre de joie, hors de lui, il presse dans leur course ses chevaux qui, les yeux enflammés, les naseaux fumants, s'élancent impétueux dans le vide. C'est en vain que les compagnes de Proserpine essaient de la retenir, et se cramponnent éperdues à ses vêtements ; déjà les coursiers font jaillir sous leurs pieds l'eau noirâtre du Styx dans lequel ils vont se précipiter. Rembrandt a su tirer le plus heureux parti des éléments pittoresques qu'un pareil épisode offrait à son imagination, opposant avec un merveilleux à propos l'aspect riant d'un ciel d'azur et d'une campagne parée de la plus riche végétation aux ténèbres et à la sombre désolation des enfers. La pâleur et le visage gracieux de la victime ne contrastent pas moins avec le teint bronzé et le type étrange de son futur époux. On sent là deux inondes en présence, et, jusque dans les plus minutieux détails, l'artiste achève de les caractériser par des traits heureusement choisis. Ce sont des plantes délicates, des tulipes, des œillets, des bleuets épanouis en plein soleil, des pariétaires qui tapissent le haut des rochers; c'est le char du Dieu avec ses roues pleines et ce lion d'or, à la gueule ouverte et aux crocs menaçants, sculpté sur le devant; ce sont ces noirs chevaux aux formes fantastiques, à l'allure furieuse, retenus au char par de fortes chaînes d'acier, et, mieux encore que tous ces détails, c'est la fougue et la passion sauvage que respire la scène entière. La mythologie,-qui si rarement a porté bonheur à Rembrandt, l'a cette fois bien inspiré. En dehors des lieux communs et des conventions décoratives, il s'est représenté comme une réalité cet épisode rebattu, et son génie inventif l'a transfiguré, en y mêlant je ne sais quel souffle de vie et de lyrisme qui nous transporte avec lui dans le domaine supérieur de la poésie. L'exécution de V Enlèvement de Proserpine est, comme celle du tableau précédent, d'un fini extrême, et la tonalité très fraîche et même
un peu froide de ces deux ouvrages caractérise bien cette époque. Nous retrouvons d'ailleurs dans tous deux un type féminin — le visage ovale, la bouche petite, les yeux ronds, les cheveux blonds et le teint pâle — que plusieurs fois déjà nous avions rencontré dans des productions antérieures. M. Bode croit qu'il convient d'y voir Lysbeth, la jeune sœur de Rembrandt, et que la fréquence de ce type, à ce moment, permet de supposer qu'elle avait quitté Leyde avec le peintre pour aller tenir son ménage à Amsterdam. Rien, il est vrai, dans les documents que nous possédons sur la famille, ne confirme ce séjour et il semblerait môme un peu étrange que Lysbeth, pour suivre son frère, eût quitté Leyde lorsque sa mère déjà âgée pouvait avoir besoin de son aide.
D'autre part, dans les arrangements intervenus après la mort de cette dernière, nous pouvons voir que Lysbeth était surtout en relations avec Adriaen, son frère aîné, car il la prit alors avec lui,
et moins d'une année après, dans son testament daté du 24 juillet 1641, c'est lui qu'elle nomma son héritier, à charge de servir une petite rente à ses frères. D'autres considérations, en revanche, paraissent confirmer l'hypothèse de M. Bode. Il est certain qu'étant données les habitudes de travail de Rembrandt, une personne dont il a si souvent reproduit les traits devait fairepartie de son intérieur. De plus, dans quelques-uns de ses tableaux exécutés encore à Leyde, celui de Loth et ses filles par exemple, nous trouvons déjà le type de cette jeune fille, dont il existe également plusieurs portraits peints au commencement du séjour de l'artiste à