‹ RembrandtChapitre 69 sur 285 · LA FAMILLE DE SASKIA · texte numérisé non relu

LA FAMILLE DE SASKIA

fils avaient comme lui embrassé la carrière du barreau ; le troisième e'tait militaire. Quant aux filles, à l'exception de Saskia, elles étaient mariées; l'une, Antje, avec un certain J. Maccovius, professeur de théologie à Franeker et calviniste très ardent; une autre, Hiskia, avec Gerrit van Loo, secrétaire de la commune du Bildt, qui habitait dans une des paroisses de ce bailliage, à Sainte-Anna Parocchie, vers l'extrémité septentrionale de la Frise; une troisième, Titia, avec le commissaire François Copal; une autre, Jeltje, avec un de ses compatriotes nommé Doede van Ockema, et la cinquième enfin, Hendrickje, avait épousé le 19 août 1622 un artiste nommé Wybrandt de Geest. Ce dernier était un peintre d'histoire et un portraitiste habile qui, né en 1096 à Leeuwarden, avait voyagé de 161 1 à i63o en France et surtout en Italie, où son talent très apprécié lui avait valu le surnom d'Aigle de la Frise. Après un court séjour à Anvers, il s'était fixé dans sa patrie, à Leeuwarden, où il mourut en 1659. Le Ryksmuseum possède de lui un assez grand nombre de portraits des comtes de Nassau, stathouders de la Frise, ou de princes de leur famille, et récemment encore, grâce à la générosité de M. Bredius, cet établissement s'est enrichi d'un beau portrait de Dame, peint en pied et de grandeur naturelle. Ces ouvrages qui prouvent la faveur dont il jouissait, rappellent un peu la manière de Moreelse et de Mierevelt; mais son chef-d'œuvre, un Portrait de famille, du Musée de Stuttgart, exécuté en 1621, peu de temps après son retour dans sa ville natale, dénote une observation et une facture plus originales.

Restée orpheline à l'âge de douze ans, Saskia avait successivement vécu chez plusieurs de ses sœurs et aussi chez une de ses cousines mariée avec le ministre Jan Cornelis Sylvius, qui avait d'abord résidé en Frise, avant d'être appelé à Amsterdam en 1610. Un autre cousin de Saskia, Hendrick van Uylenborch, était aussi, nous le savons, établi dans cette ville où, après avoir fait un peu de peinture, il se livrait au commerce des objets d'art et des tableaux. Nous avons vu que, même avant son départ de Leyde, Rembrandt était assez intimement lié avec lui pour lui prêter une somme d'argent importante et accepter son hospitalité pendant les courts séjours qu'il avait pu faire à Amsterdam. Quand le jeune maître était venu y demeurer, ces relations avaient continué et il est naturel de penser que c'est grâce à l'entremise

de Hendrick que Saskia, qui habitait à ce moment chez les Sylvius, s'était décidée à faire faire son portrait par Rembrandt. Les jeunes gens s'étaient vus à cette occasion et apparemment ils s'étaient convenus. Saskia avait pris peu à peu l'habitude de revenir dans l'atelier de l'artiste, et quelque temps après, dans cette même année 1632, elle posait de nouveau devant lui. Mais cette fois ce n'était plus un portrait d'apparat qu'il peignait d'après elle, et les portraits du Musée de

Stockholm et de la collection Liechtenstein (i) où il l'a représentée, sont d'un tout autre caractère que celui de M. Haro. Signés du monogramme usité par Rembrandt en i632, et datés également de cette année, ils nous montrent, le premier aussi de profil et l'autre de face, Saskia avec son type très particulier et, à notre avis du moins, très franchement reconnaissable, modelé avec la même finesse, mais exécuté plus largement, en étude. Rem-

portrait de saskia. brandt s'est familiarisé avec

(i632) Appartenant à m. Haro. ce visage et il s'applique

maintenant à mettre mieux en lumière la fraîcheur éclatante de ce teint de blonde, l'expression de ces petits yeux pénétrants, le charme de cette chevelure fine, frisottée en tous sens, avec ses mèches dorées et folâtres. Le costume, à peu près pareil dans ces deux images, est cette fois moins correct, et la jeune fille s'est laissé parer, au goût du peintre, de ce grand manteau bordé d'ornements d'or qui fait partie de la garde-robe de Rembrandt et que souvent déjà nous avons pu voir sur les épaules de personnes de sa famille. Ainsi accoutrés et rappro-

(i) Ce dernier a été acquis à la vente de la collection Secrétan.

La Fiancée Juive (vers i632).

(collection du prince Liechtenstein).

pljj

PORTRAITS DE SASKIA.

chés du précédent, qu'ils ont évidemment suivis de très près, ces deux portraits nous semblent un témoignage significatif de l'intimité croissante qui s'était établie entre les deux jeunes gens.

C'est encore Saskia, croyons-nous, que nous retrouvons dans un tableau signé et daté de i632, qui sous le titre de la Fiancée juive était célèbre à la fin du siècle dernier (1); acheté récemment à sir Robinson par M. Sedelmeyer, il est devenu également la propriété du prince Liechtenstein. Assise presque de face, la jeune femme porte par-dessus une robe de satin blanc brodée d'or le grand manteau rouge que nous avons déjà signalé dans plusieurs peintures de cette époque. Derrière elle, une vieille femme est occupée à peigner ses longs cheveux blonds. Le groupe se détache sur un fond d'architecture d'un gris coloré qui fait valoir les rouges du costume et la fraîcheur des carnations, et où l'on

entrevoit, appliqués à la muraille, un banc assez bas et des flambeaux. Le visage et les mains de la jeune femme sont modelés en pleine lumière avec une délicatesse exquise, et la savante précision de la facture s'allie avec la finesse du clair-obscur pour faire de cet ouvrage peint avec amour un des plus importants et certainement le mieux conservé de tous ceux que Saskia ait inspirés à l'artiste à ce moment. M. Bode, il est vrai (2), croit que ce dernier tableau, aussi bien que les portraits

(1) Il figurait- avec cette désignation à la vente de Mme de Bandeville en 1787.

(2) Dans l'article des Graphischen Kùnste que nous avons cité plus haut.

PORTRAIT DE SASKIA.

(l632) Musée de Stockholm.

i;o REMBRANDT.

précédents, représentent encore Lysbeth, la sœur de Rembrandt, et non sa fiancée. Mais tout d'abord il semblerait assez étrange que Rembrandt eût fait à ce moment d'après sa sœur un portrait d'apparat comme celui que possède M. Haro, alors qu'il avait peine à suffire aux nombreuses commandes dont il était accablé et que d'ailleurs une telle façon de procéder vis-à-vis d'une personne de sa famille était absolument contraire à ses habitudes. De plus, la comparaison de ces divers portraits, que nous reproduisons ici, avec celui du Musée de Cassel, dont nous parlerons tout à l'heure et qui bien certainement est celui de Saskia, permettra à nos lecteurs d'apprécier eux-mêmes la conformité des types, autant du moins qu'elle peut se rencontrer dans des ouvrages faits assez librement, sans trop se préoccuper d'une ressemblance absolue, car l'artiste, nous devons le redire, considérait ces ouvrages plutôt comme des études que comme des portraits.

Quoi qu'il en soit, Rembrandt ne négligeait aucune occasion de se rapprocher de Saskia. Il avait fait la connaissance du ménage Sylvius, chez lequel elle se trouvait à ce moment, et parmi ses eaux-fortes de 1 633 figure le portrait du pasteur. C'était alors un homme âgé de soixanteneuf ans, qui depuis plus de quarante ans déjà exerçait son ministère. Il jouissait de la considération générale, et une épigraphe en vers latins, composée par C. van Baerle pour un autre portrait de Sylvius gravé quelques années après (1646) par Rembrandt, proclame avec raison l'autorité que son savoir, son éloquence, la simplicité de sa vie et la dignité de ses mœurs donnaient à sa parole et à toute sa personne. Dans l'estampe de 1 63 3, Sylvius est représenté presque de face; sa physionomie est vénérable, un peu austère, et l'expression s'accorde avec le maintien du personnage qui, les deux mains posées sur un livre ouvert devant lui, vient d'interrompre sa lecture et réfléchit. L'artiste avait fait hommage à son modèle de plusieurs épreuves de son portrait, ainsi que le prouve la mention écrite de sa main sur l'une d'elles (1) : « A Jan- Cornelis Sylvius ces quatre épreuves ».

Ces portraits faits successivement d'après Saskia, et ces attentions pour sa famille nous montrent assez les sentiments que la jeune fille avait inspirés à Rembrandt. Entré dans cette came ardente, l'amour

(1) Elle appartenait en 1860 à Mme van Lennep, descendante de Sylvius.

INTIMITÉ CROISSANTE. i7i

l'avait envahie tout entière. Le jeune peintre vivait jusque-là très solitaire à Amsterdam ; il n'avait aucun goût pour les distractions habituelles de ses confrères et on ne le rencontrait nulle part dans les lieux de réunion et les tabagies où ceux-ci se plaisaient. Uniquement épris de son art, il ne sortait pas volontiers de chez lui, et avec sa nature aimante, ce casanier devait désirer un intérieur : il était mûr pour le mariage. Il n'avait pas impunément approché cette jeune fille aimable et bien née qui n'avait pas elle-même de foyer. C'était bien la compagne qu'il lui fallait. Mais les Sylvius étant chargés de veiller sur elle, il devait s'ouvrir à eux de ses projets. On ne pouvait avoir de préventions contre les peintres dans une famille qui, bien que composée surtout de ministres et de légistes, comptait déjà plusieurs artistes parmi ses membres. De Geest gagnait honorablement sa vie en Frise où il était fort estimé; un autre cousin de Saskia, nommé Rombertus, comme son père, était aussi peintre, et enfin Hendrick van Uylenborch pouvait, au besoin, se porter garant pour son ami. Il vivait toujours avec lui dans les meilleurs termes et c'est chez lui que Rembrandt mettait en vente en 1 633 la grande gravure de la Descente de Croix qui, si elle n'est pas de sa main, est du moins composée par lui et porte sa signature. Par ses relations avec les amateurs, Hendrick était bien à même de renseigner ses parents sur la situation du jeune maître. Il n'y avait pas à ce moment à Amsterdam d'artiste plus en vue que lui, ni dont l'avenir s'annonçât sous d'aussi brillants auspices. Portraitiste à la mode, son atelier ne désemplissait pas de modèles appartenant à la société la plus choisie d'Amsterdam, et le stathouder lui-même l'avait récemment honoré de commandes importantes. Ses gains étaient donc considérables et si Saskia était dans l'aisance, il avait de son côté une situation très enviable à lui offrir. Quant à son caractère, sa bonté pour ses parents, son existence studieuse, la modération même de ses goûts parlaient en sa faveur. Sa sobriété était extrême, car, suivant le témoignage de Houbraken, « il vivait très simplement et quand il était à son travail, il se contentait d'un morceau de fromage ou d'un hareng avec du pain ». Ses seules dépenses, et ce n'est pas Hendrick qui eût trouvé à y redire, étaient pour les objets d'art et les curiosités qu'il commençait à collectionner, mais on ne pouvait le blâmer d'orner ainsi son intérieur; c'était au "contraire un attrait et une garantie de plus pour la vie de

ménage. Enfin les portraits que, suivant sa coutume, il faisait de luimême à cette époque — ceux de Dulwich-College et de lord Leconfield à Petworth, datés tous deux de i632 et très finement exécutés, celui du Musée de La Haye (vers 1 633- 1634) où il s'est représenté sous l'accoutrement guerrier dont il aimait à se revêtir, et plus encore ceux du Louvre, datés 1 G 3 3 et 1634, d'une facture plus large et plus libre;

— nous donnent de sa tournure l'idée la plus séduisante. Dans le dernier de ces portraits surtout, il nous apparaît comme un cavalier accompli ; sa physionomie ouverte et son maintien assuré dénotent la pleine maturité de la force et du talent, en même temps que l'aisance d'un homme qui a frayé avec le meilleur monde.

La carrière qui s'ouvrait devant Rembrandt, sa vie rangée, son amour du travail et le charme de sa personne, c'étaient là autant de considérations qui, en cette circonstance, plaidaient en sa faveur, et si la situation qu'il avait acquise par son talent devait inspirer confiance, même à des gens graves et rassis comme les Sylvius, sa jeunesse et cette auréole de gloire qui déjà entourait son nom, étaient bien faites pour toucher Saskia. Sa demande fut donc agréée, et, comme le prouvent assez les nombreux portraits qu'il fit alors de sa fiancée, les jeunes gens continuèrent à se voir. Mais, soit pour mettre à l'épreuve leurs sentiments, soit pour attendre le moment où la jeune fille pourrait elle-

PORTRAIT DE SASKIA.

(l632) Collection du prince Liechtenstein.

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