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LES FIANÇAILLES

même disposer de sa main, l'époque du mariage fut différée jusqu'après sa majorité. En multipliant les images qu'il nous a tracées d'elle pendant cet intervalle, Rembrandt contentait à la fois sa passion pour Saskia et son amour pour son art. C'est bien le type de Saskia — tel qu'il nous apparaît dans le portrait de i632, chez le prince de Liechtenstein — ■ que nous retrouvons dans une peinture ovale datée de i633 et appartenant à M. le baron de Hirsch.

La tête est vue presque de face, avec ses cheveux roussâtres, un peu en broussailles, son front bombé et la petite moue de sa bouche mignonne.

La fraîcheur des carnations est encore rehaussée par le brun du fond et par des ombres d'un gris neutre assez intense.

Un autre, portrait du Musée de Dresde, signé et daté de i633, nous montre de trois quarts et gaiement éclairé par un rayon de soleil le visage de la jeune fille. Le béret rouge grenat, surmonté d'une plume grisâtre, dont elle est coiffée, projette sur son front une ombre blonde et transparente. Sa robe bleue à dessins blancs est coquettement ornée de nœuds et d'aiguillettes d'or, et ses mains sont enfermées dans des gants gris. Les yeux à demi clos pétillent de malice, et un sourire entr'ouvrant ses lèvres laisse voir des dents plus blanches que les perles qui s'étalent sur sa chemisette. Dans toute la grâce épanouie de sa jeunesse, elle semble radieuse; la vie s'annonce pour elle pleine de promesses. Ils causent sans doute entre eux de leurs projets,' et en regardant son peintre, comme pour l'encourager à sa

PORTRAIT DE SASKIA.

(Vers 1634) Musée de Cassel.

tâche, elle lui renvoie dans son regard le joyeux écho de son bonheur.

Un autre portrait de Saskia, qui appartient au musée de Cassel, présente un caractère bien différent. Peint avec un soin extrême, cet ouvrage, un des plus finis et des plus travaillés que Rembrandt ait produits, ne porte cependant ni date ni signature. Apparemment, c'est à Saskia elle-même qu'il était destiné, et il n'était pas besoin d'attester une authenticité que l'œuvre affirmait d'elle-même (i). Coiffée d'un large chapeau de velours écarlate ombragé par une plume blanche, la jeune fille est vue de profil, et c'est décidément sous cet aspect que l'artiste l'aime le mieux, car c'est presque la seule personne qu'il ait peinte ainsi. L'éclat du teint n'a pas changé, et si depuis les portraits appartenant à M. Haro et au Musée de Stockholm, le visage s'est un peu aminci, les traits caractéristiques sont restés les mêmes, notamment la forme des yeux, celle du nez légèrement renflé du bout, celle de la bouche un peu pincée. Le costume et les bijoux dont Saskia est couverte sont d'une grande richesse, et cet accoutrement pittoresque mais un peu surchargé (2) a été minutieusement rendu par le peintre. On sent qu'avec l'étude la plus scrupuleuse de la nature, il a voulu montrer tout ce qu'un savoir consommé peut mettre de finesse dans le modelé, tout ce que la puissance de la couleur et la délicatesse du clair-obscur peuvent y ajouter de prix. Seule une petite feuille de romarin — cette plante était alors en Hollande l'emblème des fiançailles — que la jeune fille tient dans sa main droite, contre son cœur, rappelle la situation des deux jeunes gens.

Le terme assigné à leur union étant encore assez éloigné, Saskia avait quitté Amsterdam dans l'automne de i633 pour aller à Franeker. Peutêtre y avait-elle été rappelée par sa sœur Antje dont la santé s'était gravement altérée, puisqu'elle'mourait dans cette ville le 9 novembre 1 633. Retirée ensuite chez les van Loo, à Anna-Parocchie, Saskia y avait passé l'hiver; mais elle devait encore revenir à Amsterdam pour y faire un petit séjour au printemps de 1634, car à ce moment Rembrandt peignit un nouveau portrait de son amie. C'est le tableau de l'Ermitage connu

(1) La repétition de ce portrait, qui se trouve au Musée d'Anvers et qui a longtemps passé pour un original, n'est qu'une copie un peu lourde et assez médiocre faite du temps de Rembrandt, peut-être par un de ses élèves.

(2) L'habile restauration de M. Hauser en 1888 a rendu à ce tableau un éclat merveilleux et permis d'y découvrir les traces de repentirs jusque-là invisibles, par exemple dans la coiffure que Rembrandt, désireux de parer son amie, avait encore compliquée d'une ou deux plumes.

AUTRES PORTRAITS DE SASKIA. i75

sous la désignation assez peu justifiée de la Fiancée juive et auquel l'appellation de Flore s'appliquerait plus exactement. Suivant une mode assez répandue à cette époque, Saskia est représentée en bergère, à l'entrée d'une grotte tapissée de pariétaires. Elle porte dans sa main droite une houlette enguirlandée de fleurs et sur la tête une épaisse couronne de renoncules, d'anémones, de fritillaires, avec des iris, une ancolie et une tulipe blanche jaspée de rouge. Quelques feuillages légers sont entremêlés à toute cette floraison printanière, sans doute un peu trop abondante, mais copiée avec soin d'après nature et qui précise ainsi le moment de l'année où a été peint ce tableau, sur lequel d'ailleurs la date 1634 est inscrite en blanc au-dessous de la signature du maître. Le visage rose, tourné presque de face vers le spectateur, est en pleine lumière, encadré par une chevelure opulente, qui retombe en désordre sur les épaules. Une écharpe orientale est croisée sur la poitrine de Saskia, et de sa main gauche elle ramène en avant les plis d'un grand manteau vert pâle jeté sur sa robe de soie blanche brochée. Sa tournure, sa taille un peu cambrée et la disposition même de ces plis ramassés vers la ceinture lui donnent déjà un air de jeune dame, et n'était la date très authentique de cet ouvrage, on pourrait le croire postérieur d'une année. Ingénue, avenante, parée de ces étoffes brillantes et de ces fleurs aux vives nuances, cette gracieuse apparition est peinte en pleine lumière, et il semble qu'au début de cette année qui doit amener leur union, le renouveau chante sur la palette du maître un hymne d'amour et de radieuse poésie. L'idée de ce travestissement avait sans doute plu à Rembrandt, car il y revenait, presque sans le modifier, dans une autre peinture faite vers la même époque et qui, après avoir figuré successivement dans les collections de W.-H. Fortescue, du duc de Buccleugh et de sir Josuah Reynolds, appartenait dans ces derniers temps à sir Edmond Lechmere. L'arrangement diffère à peine et la jeune femme, vue de face, avec ses grands cheveux épars, tient, comme dans le tableau de l'Ermitage, une houlette enguirlandée; mais sa robe est un peu plus décolletée et elle porte dans son autre main une gerbe de fleurs. L'exécution, très libre, est aussi traitée d'une manière plus décorative.

Dès le début de l'été, Saskia était retournée chez sa sœur Hiskia, et, la date de leur union étant fixée, Rembrandt devait bientôt l'y rejoindre. Le registre des mariages d'Amsterdam contient en effet, à la

date du 10 juin 1684, la déclaration faite devant les commissaires par le prédicant Jean-Cornelis Sylvius, qui, en sa qualité de cousin de Saskia, se porte caution pour elle, -

s'engageant à fournir son / j) / \A O

consentement légal au ma- L-/ \J^^^V <P^^\Sk

riage avant la troisième pu- "

blication (1). De son côté, Rembrandt Harmensz van Rijn, de Leyde,

se disant âgé de vingt-six ans, et

demeurant dans la Breestraat, produira aussi en temps utile le consentement de sa mère, et il appose triomphalement la signature dont nous donnons ici le fac-similé.

Après avoir, suivant toute vraisemblance, cherché lui-même ce consentement à Leyde pour y embrasser sa mère, Rembrandt avait hâte de retrouver Saskia.

Quatre jours après, le 14 juin, il rapportait à Amsterdam l'acte notarié concernant l'autorisation exigée et priant les commissaires d'abréger quelques-unes des formalités relatives à la publication des bans. Désormais tout était en règle, et, l'artiste ayant rejoint sa fiancée, le mariage était conclu à la maison communale du Bildt, en présence des van Loo, le 22 juin 1634, puis consacré à l'église paroissiale du bailliage par le ministre Rodolphe Hermansz Luinga.

Ardent et d'humeur un peu sauvage, comme il l'était, on peut penser que Rembrandt avait ramené presque aussitôt sa jeune épouse dans la maison disposée pour la recevoir et où il était impatient de cacher son bonheur. Saskia, d'ailleurs, avec sa nature aimante et simple, n'avait

PORTRAIT DE SASKIA.

(1) Rembrandt; Discours sur sa vie et son génie, par le Dr Scheltcma, publié et annoté par W. Bûrger. Paris; Renouard, 1866.

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