LA RESURRECTION DE LAZARE
tude du Christ est ici un peu théâtrale, et, suivant la remarque de Charles Blanc, il semble que le maître ait cherché à exprimer le miracle comme le résultat d' « une sublime incantation ». Mais c'était bien ainsi qu'à ce moment il comprenait cette figure du Christ, et la puissance, l'air d'autorité qu'il lui a donnés, nous les avons également signalés dans les eaux-fortes de cette période dont nous avons parlé plus haut. Nous ne saurions donc en aucune façon partager l'hypothèse de M. Seymour- Haden qui pense que deux tableaux de J. de Wet représentant aussi la Résurrection de Lazare, et qui se trouvent à l'Ermitage et au Musée de Darmstadt (l'exemplaire de ce dernier musée est daté de 1 633), ont pu donner à Rembrandt l'idée de sa composition. Ces tableaux, que nous connaissons, offrent des différences assez marquées avec l'œuvre du maître et lui sont postérieurs. Rembrandt, du reste, n'aurait eu aucun emprunt à faire à de Wet à ce propos. Le sujet était un de ceux qui depuis longtemps hantaient son esprit. Dès son séjour à Leyde, il préoccupait ses compagnons d'étude et lui-même. Van Vliet l'avait traité, comme toujours d'une façon assez grossière, dans une de ses premières eaux-fortes (B. 4) et Lievens devait en faire à la fois un tableau, que possédait récemment encore M. Willett à Brighton, et l'une de ses plus importantes et de ses meilleures gravures (B. 3). Quant à Rembrandt, avant la grande planche que nous étudions, il avait déjà abordé l'interprétation de cet épisode, bien fait pour le tenter, dans un dessin à la plume appartenant au Musée Boymans, et dans un des tableaux de ses débuts, un petit panneau peint vers 1628, acquis récemment par M. Sedelmeyer. Le Christ y est debout, au-dessus de la tombe, un de ses bras élevés en l'air, et à ses pieds Lazare essaie de se soulever, dans une attitude très gauche, mais déjà fort expressive. Tout eu reprenant quelques-uns des traits de cette composition — plusieurs des figures des assistants, ainsi que les accessoires : le carquois, le turban et le sabre oriental qui faisaient dès lors partie de sa petite collection (1), — Rembrandt l'a très heureusement remaniée, en lui donnant plus de simplicité et de grandeur. Nous y relevons pourtant, parmi les témoins de la scène, cette mimique encore excessive, ces gestes d'étonnement ou d'enthousiasme un peu forcés que nous avons déjà eu l'occasion de signaler dans quelques-uns de ses
(1) Ces accessoires se retrouvent également dans le tableau de de Wet à l'Ermitage et dans la gravure de Lievens.
ouvrages primitifs, notamment dans la Présentation au temple de 1628, chez M. le consul Weber à Hambourg. Mais nous chercherions vainement dans l'exécution de cette eau-forte les différences tranchées que croient y voir, non sans quelque contradiction, MM. Seymour- Haden et Middleton, le premier reconnaissant la main de Bol et celle de Lievens dans cette estampe où le second, tout en admettant la haute direction du maître, serait disposé à voir çà et là le travail de van Vliet. Pour nous, c'est bien Rembrandt qui seul est l'auteur de cette planche, et seul, à notre avis, il était capable de concevoir et d'exprimer avec une pareille éloquence ce prodige du miracle, les sentiments divers qu'il provoque parmi les assistants, et surtout cette figure de Lazare, sur les traits duquel se lisent à la fois l'épuisement, la souffrance et, avec l'épouvante de la mort à laquelle il vient d'être arraché, ce retour de la vie qui, rentrant en lui, ranime peu à peu ses membres affaissés. En face de cette création qui, en dépit de quelques taches, reste dans son ensemble une des plus saisissantes de l'artiste, nous comprenons et nous partageons l'admiration qu'avait pour elle Alfred Tonnelle et qu'il exhalait si chaleureusement en ces termes : « Le geste tout-puissant du Christ, que la lumière frappe en avant, est sublime et tout concourt à l'effet de la scène : cette lumière surnaturelle, étincelante, qui descend dans la tombe; le pâle mort qui se soulève lentement, surpris par cet éclat dans ses linceuls ; les gestes de ces gens qui se rejettent en arrière, frappés aussi de cet éclat trop fort pour leurs yeux, ou se penchent dans des transports de joie en voyant le mort remuer. L'œuvre divine d'une résurrection a-t-elle jamais été exprimée avec cette majesté (1) ! »
Nous avons déjà parlé de la Descente de Croix peinte en i633 pour le stathouder. La composition était, sans doute, du goût de Rembrandt, car aussitôt après il avait voulu la reproduire dans une grande eauforte exécutée par lui d'une pointe fine et délicate et qu'il datait également de i633 en la signant de son nom orthographié sans d, ainsi qu'il a fait plusieurs fois à cette époque. Malheureusement la préparation défectueuse de la planche devait, à la morsure, altérer tout le travail et môme le détruire complètement par places. Trois épreuves seulement furent tirées de cette planche ; le temps et la peine qu'elle avait
(1) Alfred Tonnelle, Fragments sur l'art et la philosophie, Paris, 1860, p. 177.