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FETES ET MŒURS DU TEMPS

procédaient à l'élection de leurs chefs; un banquet réunissait ensuite officiers et soldats dans leur Doelen, installé à l'ouest de la ville, dans le voisinage de l'Université. Au premier rang, sur leur passage, on aurait pu remarquer, sans doute, le futur peintre de la Ronde de Nuit, avec sa figure vermeille, ses longs cheveux ébouriffés, sa mine éveillée, ses yeux vifs et perçants. L'Université, du reste, avait sa place marquée dans ces fêtes, et la Chambre de Rhétorique ne manquait pas, à cette occasion, d'organiser quelqu'un de ces cortèges à la fois religieux et païens, si fort en vogue à cette époque.

On y voyait, montée sur unchar,une jeune femme en robe blanche, personnifiant l'Écriture Sainte et entourée des quatre évangélistes, pour symboliser les études théologiques. L'étude du droit et celle de la médecine étaient également .représentées par des figures allégoriques, escortées des jurisconsultes et des médecins les plus célèbres de l'antiquité. Enfin, pour rappeler la délivrance de la ville et l'inondation à laquelle elle avait dû son salut, le cortège se terminait par un navire sur lequel Apollon et les neuf Muses étaient rangés à côté de Neptune. A ces fêtes officielles se joignaient des marchés libres, des jeux publics, des foires avec leur personnel obligé de saltimbanques et de badauds. Ces divertissements et ces spectacles offraient à un observateur tel que Rembrandt bien des sujets d'étude. Mêlé à la foule, il pouvait se rendre compte des mœurs et des impressions du populaire, saisir en quelque

PORTE DU DOELEN DE S'-GEORGES A LEYDE (1614). (Dessin de Boudier, d'après une photographie.)

io REMBRANDT.

sorte sur le vif ces attitudes variées, ces gestes expressifs qu'il a su plus tard rendre avec tant de vérité et d'éloquence. Mais c'est à l'Hôtel de Ville surtout que l'écolier trouvait des jouissances appropriées à ses goûts. Dans les salles ouvertes à ce moment au public, à côté des drapeaux enlevés à l'ennemi et du butin pris dans la tente même du général espagnol Francesco de Valdez, il pouvait voir exposées deux œuvres célèbres entre toutes, dues au talent de deux artistes originaires de Leyde et qui avaient passé dans cette ville la plus grande partie de leur existence, Cornelis Engelbrechsz et son élève Lucas Huyghensz, plus connu sous le nom de Lucas de Leyde. Le grand triptyque exécuté par le premier pour le couvent de Marienpoel et qui représente au centre le Christ en croix et sur les volets latéraux le Sacrifice d'Abraham et le Serpent d'airain, avait été, lors de la ruine de ce couvent, vers la fin du xvi" siècle, préservé de la destruction et recueilli par la municipalité, à raison, dit van Mander, « de sa valeur et du souvenir d'un maître et citoyen si éminent ». L'œuvre, en effet, était remarquable et son mérite artistique justifiait le prix qu'on y attachait. Si l'exécution offre avec celle des successeurs des van Eyck des analogies évidentes, on y peut cependant relever déjà quelques-uns des traits particuliers qui caractériseront l'école hollandaise : la sincérité avec laquelle sont peints les portraits des donateurs, des membres de la famille Martini, figurés sur les volets extérieurs, et surtout les paysages servant de fond aux épisodes et dans lesquels les tons bleuâtres des lointains s'opposent harmonieusement aux colorations brunes et jaunâtres des rochers. Au premier plan, l'artiste a même reproduit avec une scrupuleuse fidélité des pervenches, des chardons, des chicorées et les ronces dans lesquelles s'embarrasse le bélier qu'Abraham va immoler à la place de son fils.

Mais le Jugement dernier de Lucas de Leyde et les deux panneaux du Paradis et de V Enfer qui l'accompagnent, témoignaient certainement aux yeux de Rembrandt d'un amour de la nature encore plus vif, en même temps que d'une originalité plus saisissante dans le dessin, dans l'éclat et l'harmonie de la couleur. En face de cet important ouvrage, il pouvait se rappeler ce qu'on racontait de la vie du peintre, sa précocité, ses succès, sa réputation bientôt répandue dans toute l'Europe, son existence remplie par un travail incessant et abrégée peut-être par ce train de grand seigneur qu'il menait vers la fin et dont Albert Durer, qui

LES ENVIRONS DE LEYDE. n

s'était lié avec lui pendant son voyage dans les Pays-Bas, nous a conservé le souvenir. L'œuvre elle-même, du reste, avait son histoire. Peinte en 1 533 pour l'église Saint-Pierre, elle avait été aussi sauvée du pillage au moment de la terrible destruction des images et transférée à l'Hôtel de Ville en 1577. Sa renommée, suivant le témoignage de van Mander, était telle que « de puissants monarques avaient fait des démarches pour l'acquérir, mais leurs offres avaient été poliment déclinées par le Magistrat qui ne voulait pas se séparer d'une production aussi glorieuse de son concitoyen ».

La considération dont ces deux artistes étaient restés entourés et la célébrité qui s'attachait à leurs ouvrages étaient bien faites pour stimuler la vocation de Rembrandt. En voyant apprécier à ce point le talent de ses prédécesseurs, il se sentait encouragé dans ses goûts. Il rêvait à son tour de faire honneur à sa ville natale et il pouvait espérer qu'un jour aussi ses œuvres seraient offertes à l'admiration de tous, à côté de celles de ses illustres devanciers. Mais bien que sa gloire ait de beaucoup surpassé la leur, c'est en vain qu'on chercherait le nom de Rembrandt dans ce Musée de Leyde où brillent encore aujourd'hui le Jugement dernier de Lucas Huyghensz et le triptyque d'Engelbrechsz, son maître.

Si vives que fussent pour lui ces jouissances, la campagne des environs de Leyde lui en fournissait de mieux faites pour lui plaire, et en dehors des heures de classe il n'était pas en peine de trouver l'emploi de ses loisirs. Quoique d'un caractère affectueux et tendre, il demeura toujours assez sauvage, aimant à observer dans son coin, à vivre à part et à sa guise. Aussi de bonne heure il manifesta cet amour de la campagne qui ne fit que croître chez lui avec les années. La situation même de la maison paternelle, sur les remparts, à l'extrémité occidentale de la ville, semblait choisie à souhait pour ce solitaire. En face il avait sous ses yeux mêmes, la construction pittoresque de la Porte Blanche, flanquée de ses deux tours gothiques, et dominant le cours du Rhin ; sur l'autre rive, à demi cachées dans les arbres, les habitations du chef des travaux et du menuisier de la ville, bâties dans l'ancien style hollandais. De tous côtés, des promenades variées s'offraient à lui. Dans le voisinage le plus proche, c'étaient, vers Rynsburch, de vertes prairies égayées par un nombreux bétail et ça et là des fermes entourées de grands arbres, des canaux et le fleuve

lui-même sur lequel passaient et repassaient des bateaux aux voiles blanches ou colorées. Vers Oegtsgeest, où son père était propriétaire d'un jardin d'agrément, il rencontrait des pâturages et de beaux domaines dont les ombrages respectés s'apercevaient de loin dans la plaine. Avait-il plus de temps, il poussait jusqu'à la mer, vers Katwyck ou vers Zuytbroeck, d'où la famille de sa mère était originaire et où il avait probablement encore des parents. C'était sans doute dans cette direction que ses pas se portaient de préférence, car il y trouvait la nature entièrement abandonnée à elle-même, avec le moutonnement confus des dunes et leur végétation rare, tourmentée, courbée sous l'effort du vent. Au milieu de cette contrée étrange, mais pleine de délicates harmonies et de grandeur, il dut s'oublier plus d'une fois à interroger les horizons infinis de la mer grisâtre et changeante, à voir se former dans le ciel la troupe légère des nuages que pousse devant elle la brise du large, à suivre le jeu mobile des ombres qu'ils promènent à travers l'espace. Frappé par la beauté de ce spectacle, le jeune écolier essayait peut-être d'en reproduire les aspects les plus saisissants en griffonnant, sur quelque album apporté avec lui, des croquis ingénus, souvenir de ces bonnes journées de liberté et de contemplation. Mais, le lendemain, la tâche semblait plus dure au pauvre reclus et il ne prêtait qu'une oreille distraite aux leçons du maître. Il fallut bien, à la fin, se rendre à l'évidence et le peu de goût que Rembrandt montrait pour les lettres, en même temps que la vivacité du penchant qui l'entraînait vers la peinture, décidèrent ses parents à le retirer de l'école latine. Renonçant à l'avenir qu'ils avaient caressé pour lui, ils lui permirent, vers l'âge de quinze ans, de se livrer à sa vocation. Ses rapides succès dans cette nouvelle carrière allaient bientôt donner à l'ambition de sa famille des satisfactions plus hautes que toutes celles qu'elle s'était promises.

Les ressources qu'on pouvait alors trouver à Leyde pour son éducation artistique étaient assez restreintes, et après une période antérieure d'activité et d'éclat, la peinture y avait cédé le pas aux sciences et aux lettres. Une première tentative faite pour y établir en 1610 une Gilde de Saint-Luc n'avait pu aboutir, tandis que des villes du voisinage, comme La Haye, Delft et Harlem, comptaient déjà, parmi les membres des associations qu'elles possédaient, des maîtres nombreux et en vue. Mais les parents de Rembrandt le jugeaient encore trop jeune pour se

Etude de vieillard.

Dessin à la sanguine vers i63o) (collection nv loi vri

LES SWANENBURCH.

séparer de lui et ils résolurent de le mettre en apprentissage dans sa ville natale. D'anciennes relations et peut-être même des liens de parenté fixèrent leur choix sur un artiste aujourd'hui tout à fait oublié, mais qui jouissait alors d'une grande considération parmi ses concitoyens. Jacob van Swanenburch appartenait, en effet, à une famille patricienne fort estimée et dont les membres avaient occupé, dès le commencement du xvie siècle, des charges importantes dans l'administration municipale.

L'un de ses frères, Claes, était peintre comme lui ; un autre, Willem, a gravé les planches dont nous avons parlé plus haut, et leur père, Isaac van Swanenburch, qui de i582 jusqu'àsamort, en 1614, avait compté parmi les échevins ou les bourgmestres de la cité, était lui-même un artiste d'un talent remarquable. On en peut juger par la suite des six tableaux qu'il exécuta pour la salle de réunion de la corporation des Drapiers (1). Quatre d'entre eux, lesmeilleurs, représentent les diverses opérations du travail de la laine, et la franchise de la peinture aussi bien que la force des colorations qui les distinguent, rappellent le robuste réalisme de Pieter Aertsen. Mais les œuvres du maître de Rembrandt, il faut bien l'avouer, étaient loin d'avoir un mérite pareil.

Jacob van Swanenburch était né vers i58o et l'on croit qu'il reçut de

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