LE FESTIN DE SAMSON
C'est encore Saskia qui a servi de modèle pour le personnage principal d'un tableau inspiré également par la Bible et daté de l'année suivante, le Festin de Samson de la galerie de Dresde. Le repas est servi dans une salle tendue de magnifiques tapisseries, et la fête, qui, suivant le texte sacré, s'était prolongée pendant sept jours, touche sans doute à sa fin. A en juger par l'attitude et le débraillé des convives, ceux-ci se sont un peu trop écartés de la sobriété proverbiale de l'Orient. Assis ou couchés autour de la table, ils se livrent sans vergogne à leurs ébats. Au premier plan, un gaillard plus entreprenant se permet avec sa voisine des privautés assez risquées; une autre de ces dames, que son galant presse de boire, témoigne qu'elle ne saurait sans danger poursuivre ces libations. Presque au centre, sous les traits de Saskia, la fille des Philistins, le diadème au front, parée comme une châsse, chargée de colliers et de bijoux et les mains croisées béatement sur son ventre, assiste impassible à la fête. A côté, mais lui tournant presque le dos, Samson ne paraît pas davantage se soucier d'elle. Une couronne de feuillage est posée sur son épaisse crinière, et son vêtement, fait d'une étoffe verte brodée d'or et de pierreries, découvre sa large poitrine. Il s'entretient avec des personnages placés derrière lui, des musiciens travestis en turcs de carnaval, auxquels, avec un geste vulgaire, il propose ses énigmes. On dirait un hercule forain causant familièrement avec son orchestre et l'on se demande, en vérité, ce qui a pu tenter le maître dans cet épisode assez peu intéressant par lui-même. Quant à ce qu'on appelle le style, je veux dire l'accord d'un tel sujet avec ses moyens d'expression, il ne saurait en être ici question. Mais si, négligeant les singularités de la composition, nous nous attachons à l'exécution elle-même, il faut reconnaître qu'elle est désormais plus libre et plus large. Le rôle de la lumière est aussi mieux marqué; elle reste concentrée sur le groupe principal, et, dans les ombres, moins opaques, les détails plus enveloppés sont aussi devenus plus lisibles. Enfin, si les personnages manquent de noblesse, nous trouvons du moins comme une évocation des splendeurs et des harmonies de l'Orient dans la richesse de leurs costumes et dans l'étalage pittoresque de ces étoffes, les unes d'unbleupàle lamées d'argent, les autres rouges mêlées d'or et très heureusement opposées aux tons verts qui dominent dans ce tableau.
La nouveauté et l'intérêt de l'oeuvre résident surtout dans la variété
des colorations qui, tout en demeurant discrètes, sont maintenant plus animées et ne restent plus bornées aux rousseurs monotones et un peu trop sommaires des débuts de l'artiste. Le plus souvent c'est encore un ton dominant qui lui sert de base et auquel toutes ses dégradations font écho, avec des modulations d'une merveilleuse diversité. Et remarquez
que, dans la ténuité ou la vigoureuse franchise de ses nuances, nulle part ce ton n'est dénaturé. Tout subtil et ondoyant qu'il soit, et bien qu'il se prête à toutes les exigences de l'effet, en se modifiant par les accidents de la lumière et les reflets des objets voisins, ce ton n'est jamais louche ; il conserve partout sa tenue et ses qualités propres.
Le Chasseur avec un butor, daté de iG3o, et qui appartient également à la galerie de Dresde, nous offre une précieuse indication sur les enseignements que Rembrandt savait à ce moment tirer de la nature au point de vue de l'étude de la couleur et sur la conscience avec laquelle il l'interrogeait. Ce n'est pas là, comme on pourrait s'y attendre, une de ces ébauches lestement enlevées dans laquelle, ainsi que l'ont fait plus d'une fois ses confrères, le peintre aurait cherché un délassement à des œuvres plus sérieuses. Le travail comporte, au contraire, une intention formelle et vise un but précis. Presque entièrement dans l'ombre, le chasseur s'efface derrière l'oiseau,