SCÈNE UNIQUE
Ruysdael entre à gauche, cassé, souffreteux, se traînant péniblement. Il s'arrête près d'un tronc de saule et semble s'absorber dans la contemplation du paysage. Un coche d'eau traîné par un cheval passe sur le canal. Un instant après Rembrandt entre à droite.
L^'homme qui conduisait le cheval tirant la barque m^a demandé pourquoi je m'arrêtais ici, pourquoi je n^'allais pas jusqu'à Leyde, comme les autres voyageurs... Pourquoi!...
Il reste à considérer le paysage avec la ville au loin.
RUYSDAEL, au bout d'un instant, s'apercevant qu'il n'est plus seul.
Ah ! . .. vous regardez...
Oui... je regarde...
RUYSDAEL
C'est beau toute cette campagne, tout ce pays... mais cela donne les fièvres.
Cela donne les fièvres, oui... mais c'est la vie surtout...
RUYSDAEL
On est cassé, grolottant...
REMBRANDT, le considérant.
Oui.
RUYSDAEL
Vous allez à Leyde?
Oui... non... je voulais y aller... je n'ai pas le courage... A quoi bon?...
RUYSDAEL
Si vous y avez des amis, des parents, cela vaut toujours la peine... On n'est pas abandonné...
Ils dorment tous dans le cimetière... le père, la mère, Adriaen, Gerrit, Machtelt^ Cornélis, Willem, Lisbeth, tous... Je suis le dernier... A quoi bon aller jusqu'à la ville? Il n'y aura personne... Et pourtant, là-bas, près de la porte Blanche, sur le Vieux Rhin, le moulin familial tourne encore; ses grands bras noirs s'élèvent et s'abaissent lentement. La voix d'Adriaen ne retentit plus dans les chambres de bois, mais les meules écrasent toujours les orges, du même