‹ RembrandtChapitre 59 sur 174 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

juge ou théologien, j^ai négligé de m'établir, avec privilège de la Cité, marchand dans la Kalverstraat ou sur les quais de TAmstel, je ne mendie pas de sinécure au Sénat et ne serai jamais ni échevin, ni bourgmestre. C'est un crime, je le sais, aux yeux de certaines gens, qui me reprocheraient jusqu'à mes tableaux, si ceux-ci ne donnaient pas à mon nom plébéien une auréole dont le leur, tout arrogant qu'il soit, est à jamais privé... Eh quoi! Ils me les reprochent!... Incapables d'élever leur âme au-dessus de leur infime destin, ils ne conçoivent pas que de plus heureux, frappés d'un rayon de la bonté divine, échappent par la pensée et par l'art au misérable cercle des petitesses humaines où ils sont irréparablement enfermés. L'idéal, pour ces aveugles, voilà le monstre! Sus à ceux qui le représentent! Haro! haro!... Ils accomplissent leur besogne ténébreuse avec un rire sauvage ! ... 0 joie, s'ils parviennent à blesser au cœur^ ou à flageller d'un coup de lanière au front, un de ces messagers de la race étrangère!...

GERRIT, avec un accent de protestation.

Rembrandt van Ryn, ne croyez pas...

Je sais... Mais vous avez peur du trouble que j'apporte : je suis l'incertitude, l'inconnu, le danger!... Avant tout, je suis lafranchise. Me voici. Je ne connais d'autre loi que l'indépendance. Par l'indépendance, l'homme se rapproche de

Dieu. Je crois que le travail a pour but de sanctifier la vie, non d'acquérir des richesses. Je ne sacrifie pas à Topinion. Je n'attends des hommes ni tolérance, ni justice; je ne leur demande qu'un peu de bonté. Je ne mets pas mon ambition à fréquenter les grands. Je me plais dans la compagnie des simples. Libre à vous de vous offusquer de mon entourage!... Ahl oui, il y a Stoppertge!... Stoppertge — cette herbe folle! — ... Quoi?... Stoppertge vous offense-t-il? Et si ce brave cœur a fait un long voyage — avec quelles ressources, lui seul le sait! - — pour mêler sa joie à celle qui m'attendait, voudriez- vous que je le renie, dans la crainte de heurter vos habitudes?... Stoppertge, je le revendique!... Parlez maintenant de la promiscuité de mon atelier, parlez des filles nues qui me servent de modèles, parlez de la rue où je descends, parlez de la populace à laquelle je me mêle, parlez des mendiants, des gueux, des ivrognes et des voleurs que j'étudie, parlez de la tourbe du port dont la bigarrure me séduit, parlez du ghetto juif où je vais passer des journées entières... Tout cela, c'est moi!... C'est moi, sachez-le bien!... Promiscuité?... Vous honorez celle qui est la source du négoce, celle qui féconde les métiers I . . . Honorez donc un peu celle qui fait naître l'art!

GERRIT

Ah ! . . . Rembrandt van Ryn. . .

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