LE BENJOIN
comme teinture, ou sous forme d'acide benzoïque. Ce dernier fut décrit, dès 1617, par Biaise de Vigenère, et même avant lui, parle célèbre astrologue et médecin Michel de Nostredame (Nostradamus), dans son « Excellent et moult utile opuscule a touts nécessaire qui désirent avoir cognoissance de plusieurs exquises receptes », paru en 1556.
Le benjoin fut longtemps employé comme excitant aromatique et antispasmodique. D’autres l’ont considéré comme un stomachique et un stimulant de la circulation et des sécrétions. Il en est même qui l’ont donné dans les maladies cutanées, pour rappeler à la peau les éruptions rentrées.
C’est surtout dans les affections pulmonaires qu’il a trouvé, pendant un temps, ses indications; à tel point qu’on désignait le benjoin sous le nom de baume du poumon. On faisait brûler le baume et on inhalait les vapeurs qui s’en dégageaient ; on ne tarda pas à substituer au baume les fleurs debenjoin (acide benzoïque).
Le benjoin entre dans la composition de pastilles, trochisques, clous fumants, etc., ainsi que des fameuses pastilles du sérail, dont on faisait encore usage il y a quelques années.
Disons, enfin, que le benjoin entre dans la composition du baume du commandeur, du baume apoplectique, des tablettes héchiques et anti-asthmatiques.
On en prépare, avons-nous dit, une teinture, miscible à l’eau, et qu’on nomme le lait virginal. C’est à peu près la seule forme sous laquelle on connaisse aujourd’hui le benjoin, qui a bien déchu de son antique renom.
Ce lëatac
« Le fléau inconnu sévissait avec fureur parmi nous et avait déjà fait un nombre prodigieux de victimes. Il déjouait tous nos efforts, il résistait à tous les agents connus de l’ancienne thérapeutique. Dans leur impuissance les médecins appelaient à leur secours un remède nouveau... Tout à coup on apprit que ce remède existait, qu’il venait d’être découvert.
(( D’après les récits de marchands que les intérêts de leur commerce avaient conduits sur les rives du nouveau monde, il existait, par delà les mers, une île dont les indigènes étaient affectés du même mal que nous, ou d’un mal presque identique. Or, ces insulaires, disait-on, savaient se guérir de ce mal : ils s’en guérissaient seuls, sans avoir recours aux médecins, à l’aide d’un certain bois qui croissait sur le sol... ce bois, c’était le gaïac. »
Ces lignes, écrites dès 1527 — en latin — serviront
LE G AÏ AC
d’avant-propos à l’historique du médicament que nous allons entreprendre. Elles sont extraites d’un opuscule (1), d'une centaine de pages environ, qui porte, selon l’expression même du traducteur, érudit et élégant, qui nous l’a restitué, « le titre le moins médical et le plus excentrique qui se puisse imaginer : Nouveau Carême de 'pénitence et Purgatoire d'expiation, à l’usage des malades affectés du Mal français ou Mal vénérien, ouvrages suivis d’un Dialogue où le mercure et le gaïac exposent leurs vertus et leurs prétentions rivales à la guérison de ladite maladie. »
Le Carême en notre monde et le Purgatoire dans l’autre étant les seuls modes d’expiation offerts aux pécheurs, le mal de Vénus doit subir une mortification de même nature. « La cure du gaïac imposant aux malades un jeûne austère de quarante jours, constitue une sorte de Carême de pénitence, qui doit être essentiellement profitable à la purification du pécheur vénérien. Et d’autre part, le traitement par le mercure qui, avec une abstinence moins sévère, introduit dans le corps un vexatoire ennemi, semble être un Purgatoire terrestre, éminemment propre à servir d’épreuve expiatoire (2). »
De là le titre étrange donné à son livre par Béthencourt.
Si on n’avait à relever dans l’opuscule, mis si opportunément au jour par le professeur Fournier, que
(1) Jacques de Béthencourt, Nouveau Carême de pénitence ou Purgatoire d’expiation, etc. Traduction et commentaires par Alfred Fournier, professeur à la Faculté de médecine de Paris, 1871, p. 57-58.
(2) Alfred Fournier, op. cit., p. 4.
I5EMÈDES d’autrefois
(( de semblables billevesées », mieux assurément eût valu laisser ce livret jauni, corrodé par l’usure du temps. Mais il y a des documents plus sérieux dans cet ouvrage vétuste, et que nous sommes heureux d’y retrouver aujourd’hui, d’autant qu’ils nous aideront à débrouiller le chaos qui règne dans l’histoire confuse, et à vrai dire pas encore écrite, de la médecine et plus particulièrement delà thérapeutique des époques disparues (1).
Si l’on veut bien se reporter aux lignes de Béthencourt citées plus haut, on verra que, selon notre auteur, les propriétés du bois de gaïac auraient été d’abord reconnues par des indigènes habitant « une île par delà les mers. » Cette île serait, d’après l’opinion, très vraisemblable, d’ailleurs, des commentateurs, l’île d’Haïti (Hispaniola), découverte en 1492, par Christophe Colomb.
Cette tradition était généralement acceptée, au XVI® siècle tout au moins, car Fracastor, qui écrivait son livre De contagionihus^ en 1546, la mentionnait en ces termes d’une pompe affectée; n’oubliez pas qu’il écrivait en vers :
Sous les yeux ardents du Cancer, au sein d’une mer immense où se plonge le char de Phébus au déclin du jour, s’étend une île étroite et longue, que les navigateurs espagnols abordèrent
(1) Nous faisons exception toutefois pour le remarquable ouvrage de notre distingué confrère, le D*’ Fiessinger, dont la Thérapeutique des vieux maîtres est un modèle à suivre.
LE GAIAC
les premiers et qu’en souvenir de leur patrie, ils appelèrent Hispaniola. Cette terre est semée d’or-, mais ce qui plus que l’or en fait la richesse, c’est l’arbre précieux auquel les naturels du pays ont donné le nom de gaïac (1).
A en croire Ulric de Hutten, qui publia, en 1519 un traité fameux sur le mal français et le bois de gaïac (2), ce remède était connu en Europe dès 1517.
Exporté d’Hispaniola, dit le chevalier de Hutten, c'est en Espagne que le gaïac fut primitivement essayé; son emploi réussit. Les Siciliens se hâtèrent d’accepter le remède. De chez eux il passa en Italie pour venir en Allemagne où nous avons apprécié ses effets ; nous savons que depuis il a opéré des cures nombreuses parmi les Français.
Le même écrivain relate ailleurs que le gaïac fut
(1) Fracastor, La Syphilis ; Le Mal Français (Extrait
du livre De contagionibus, 1546, traduction et commentaires par le Alfred Fournier. Paris, 1870, p. 107-108).
(2) Voici le titre primitif de l’ouvrage d’ülric de Hutten : Ulrichi de Hutten equitis de Guaiaci Medicina et Morho Gallico liber unus^ in-4 (26 chap.). Moguntiæ, 1519. Cet ouvrage a été traduit en anglais en 1533, par Thomas Peynel, chanoine de l’abbaye de Merton, et publié à Londres, en 1536, sous ce titre : Of the Wood called Guaiacum that healeth French Poches and also helpeth the goûte in the feete^ the stoone, the palsey, lepree, dropsy, fallynge enyll^ and other diseases. (Du bois nommé Guaiacum^ qui guérit la vérole française et combat la goutte des pieds, la pierre, la paralysie, la lèpre, l’hydropisie, l’épilepsie et autres maladies). Cet ouvrage a été plusieurs fois réimprimé (F.-A.FuucKiGERet Daniel HANBURY,^ïs?ofre des Drogues, etc.,t. I, p. 195). Il existe une traduction française, relativement récente, de l’ouvrage d’Ulric de Hutten, parue à Lyon en 1855, sous ce titre : « Sur la maladie française et sur les propriétés du bois de gaïac, traduction de Potton ; Lyon, 1855. » Le professeur Alfred Fournier en avait annoncé une réimpression, avec notes et commentaires, qui devait figurer dans la Collection choisie des anciens syphiligraphes. Nous ne sachions pas qu’il ait donné suite à cet intéressant projet.
REMÈDES d’autrefois
rapporté d’Hispaniola « par un noble officier espagnol qui, gravement affecté du mal, fut guéri par le remède. A son retour il divulgua les effets merveilleux de cette médication et en répandit l’usage dans sa patrie (1). »
Si bon en croit Brassavolus, le gaïac n’aurait été apporté en Europe qu’en 1525, dans les circonstances que voici :
Un Espagnol, nommé Gonsalvo, extrêmement incommodé de la vérole, ayant inutilement employé toutes sortes de remèdes pour s’en délivrer, prit le parti, avec quelques autres personnes qui étoient dans le même cas que lui, de s’en aller en Amérique pour y éprouver l’effet de ce remède, dont il avoit ouï parler depuis long-tems. Il guérit par son moyen comme il l’avoit espéré, et lorsqu’il fut de retour en Portugal, il y exerça la médecine et guérit tous ceux qui avoient la même maladie, par l’usage du remède auquel il étoit redevable de sa guérison (2).
Hutten dit, au contraire, dans le traité que nous avons cité, « qu’un gentilhomme espagnol, qui étoit receveur général dans l’Isle de Saint-Domingue, ayant été guéri de la vérole avec ce remède que les naturels du pays lui avoient indiqué, l’apporta en Espagne, dans le doute cependant s’il y produiroit le même effet que dans son lieu natal (3). »
(1) Fuacastor, Aa Syphilis, traduction Fournier, p. 148.
(2) Dictionnaire de Médecine, de James, t. IV, p. 159-160.
(3) La même version est rapportée dans un ancien traité de matière médicale (celui de Geoffroy, croyons-nous, car nous avons négligé, au moment de prendre copie du passage, de marquer le nom de l’auteur) à peu près dans les mêmes termes :
« Quoi qu’il en soit de l’origine de ce mal, il est certain qu’après avoir tenté en vain plusieurs remèdes en Europe, ce fut enfin en Amérique que l’on trouva d’abord le remède qui lui était propre. Un Espagnol étant dansl’lsle de Saint-Domingue,
LE GAÏAC
Quoi qu’il en soit, ajoute celui qui cite ce passage (1), « tout le monde convient unanimement que nous devons ce remède aux Amériquains (sic), chez qui la vérole est endémique, et qui nous l’ont les premiers communiquée.
Si nous consultons les ouvrages modernes, nous constatons que la tradition s’est à peu près conservée intacte.
Il n’est pas douteux, écrivent les auteurs de Y Histoire des Drogues, que le premier bois de vie importé provenait de Saint- Domingue. Oviédo (2), qui débarqua en Amérique en 1514^ mentionne Tarbre sous le nom de Guayacan comme indigène de cette île. Il décrit ses fruits comme jaunes et semblables à deux lupins unis, ce qui ne pourrait être attribué qu’au Guaiacum officinale, et non aux fruits ovoïdes, à cinq cornes, du G. sanctum. Oviédo paraît cependant avoir eu connaissance de deux espèces. Il trouva l’une à Espanola (Saint-Domingue),
était tourmenté de grandes douleurs causées par la vérole qu’il avait reçu d’une Américaine. Son domestique qui était Américain, et qui exerçait la médecine dans ce pays, lui fit boire de la décoction d’un bois appelé guïacan, ce qui le délivra non seulement de ses grands tourments, mais le rétablit encore dans sa première santé. Plusieurs autres Espagnols infectés de la même maladie suivirent son exemple et furent guéris par le même remède. Cette guérison s’étant aussitôt répandue par toute l’Espagne par le moyen de ceux qui étoient revenus de cette Isle, fut bientôt connue de toute la terre, et d’un très grand usage jusqu’à ce que l’on eût trouvé la manière de guérir ce mal par le moyen du Vif-Argent, qui fit tomber peu à peu le fréquent usage du gayac.» 2e partie, p. 386-387.
(1) James, loc. cit.
(2) Natural hystoriade las Indias; Toledo, 1526, fol. XXXVII.
dans le Nagrando (Nicaragua), et Tautre dans l’île de Saint-John (Puerto-Rico), d’où lui venait son nom de Lignum sanctum.
La première édition d’Oviédo fut imprimée en 1526 ; mais le bois doit avoir été connu plusieurs années auparavant en Allemagne. Gela est rendu évident par les traités écrits en 1517, 1518 et 1519 par Nicolaus Poil (1), Léonard Schmaus (2) et Ulric de Hutten.
Nicolaus Poil avait dédié au cardinal Lange, en 1517, son ouvrage sur le traitement du mal français par le bois de gaïac. Cet auteur serait donc le premier qui aurait préconisé le bois de gaïac, puisque la dédicace est datée de 1517, bien que la première édition qu’on connaisse du livre lui-même porte la date de 1535.
Selon d’autres, c’est le médecin bavarois Léonard Schmaus qui serait le premier écrivain ayant fait mention du gaïac, et qui l’aurait surtout préconisé. Schmaus publiait son ouvrage en 1518, tandis que le Carême de pénitence, de Béthencourt, ne paraissait qu’en 1527. Deux ans plus tard (1529), un prêtre espagnol, du nom de François Delgado, écrivait son traité : De la manière d' employer le saint bois, ou des moyens de guérir la vérole et autres maladies incurables, in-4”, Venise, 1529. Le digne ecclésiastique avait été tourmenté, vingt-trois ans durant, par le vilain mal et avait tenu à donner le fruit de son expérience personnelle. Son livre se terminait par un privilège du pape Clément VII, en forme de bulle (3).
(1) De cura Morbi Gallici per lignum Guyacum Libellus, imprimé en 1535, mais daté du 19 décembre 1517, 8 pages in-8“.
(2) De Morbo Gallico Tractatus, Salisburgi, nov. 1518 ; réimprimé êdinsY Aphrodisiacus de Luisinus, Lugd. Batav., 1728.
(3) François Delicado, d’origine espagnole, a écrit en italien. Il écrit que le saint bois fut distwbué pour la première fois, en
LE GAÏAG
D a tous ces poetæ minores nous ne retiendrons plus qu’un nom, celui d’Alphonse Ferri qui, dans son livre sur le hois saint (1), publié à Rome en 1537, présentait le gaïac comme un remède propre à guérir les maladies les plus dissemblables, et notamment la syphilis, dont il était proclamé le spécifique. Ferri convenait néanmoins qu’il est des cas où il faut quand même recourir au mercure, mais en secondant son action par le bois dont il vante les qualités.
En dépit des mérites dont peuvent se targuer tous les précurseurs, il est équitable de reconnaître que c’est avant tout au chevalier Ulric de Hutten que le gaïac dut de jouir d’une incroyable vogue pendant tant d’années (2).
1508, dans les hôpitaux d’Espagne, et qu’il ne fut mis en usage en Italie qu’en 1517.
Delicado, qui s’appelle en latin Delicati, a eu la vérole, et ne s’en cache pas ; il lui semblerait inhumain de ne pas dire comment il a été guéri : « Nam cum per vigenti et très annos partim atrocissimis doloribus, partim sevissimis ulceribus con~ fectus sum ; inhumanum mihi visum est... » Dr E. Turner, L’Etymologie du mot « syphilis », p. 481.
(1) « Le gayac porte depuis longtemps le nom de Bois-Saint, qui lui a été donné à cause de ses grandes vertus. M. Astruc, dans son Traité des maladies vénériennes, liv. II, chap. VI, soutient, d’après plusieurs anciens auteurs, que le gayac doit être distingué du Bois-Saint, quoique ces deux bois ayent de grandes ressemblances entre eux. On nous a d’abord apporté le gayac de l’isle de Saint-Domingue ; il croît dans la plupart des Isles Antilles, et dans toute la partie de l’Amérique, qui est sous la zone torride. Les naturels du pays lui donnoient le nom NHyacan ou Huyacan, dont les Européens ont fait celui de gayac. » Fracastob, op. cit., p. 196-197.
(2) Le gayac, qui avait été accueilli d’abord avec tant de
Les dithyrambes ampoulés de Fracastor (1), pas plus que les sages conseils tombés de la bouche du vénéré Fernel (2) n’auraient réussi à mettre le bois de gaïac à la mode, s’il n’avait été vulgarisé par un ouvrage qui avait la valeur d’une autobiographie, pour ne pas dire d’une confession.
Le célèbre guerrier Van Hutten avait été guéri par le gaïac, après onze traitements infructueux par le mercure ; et ce n’est que lorsque le mode d’administration du métal liquide fut convenablement réglé, lorsqu’on osa enfin en donner aux gens de qualité et non plus le borner aux gens du peuple, comme on
faveur, commençait à perdre sa réputation dans le temps de Matthiole. Boerhaave tenta de faire revivre l’usage du gayac dans la cure des maladies vénériennes (V. la préface qu’il a mise en tête de la collection qu’il a faite des auteurs qui ont écrits sur la vérole). Il le justifie de ce grand éloge, qu’il peut achever une cure que la salivation a manquée, tandis que là où le gayac échoue, il est inutile d’employer la salivation.
( l) Voici en quels termes enthousiastes s’exprimait Fracastor {Syphilis ou le mal vénérien, par Jérôme Fracastor, p. 166) :
« Je te salue, Arbre Saint, planté de la main des Dieux, Arbre charmant par ton feuillage, précieux par tes vertus, l’espoir des malades, la gloire et l’ornement du Nouveau-Monde. Trop heureux les Peuples de nos climats, si le ciel eût voulu te faire naître et te perpétuer parmi nous ! Les Muses daigneront, peut-être, se servir de mes chants, pour répandre tes bienfaits, par les nations de nos contrées, et célébrer ton nom dans notre Hémisphère. Si mes vers ne portent point ta gloire chez les Bactriens jusqu’au Pôle Arctique, dans l’Abyssinie et dans les sables brûlants de la Lybie, du moins on entendra chanter tes vertus salutaires dans le Latium, sur les rives du lac Bénaco, et dans ces campagnes oû la Dèse fait serpenter ses eaux. Il suffira que Bembe s’entretienne quelquefois de ton nom, sur les bords du Tibre, en lisant cette ouvrage. »
(2) L’ouvrage de Fernel est ainsi intitulé : Jean Fernel, Le meilleur traitement du mal vénérien, 1579. Traduction, préface et notes par L. Le Pileur, Paris, 1879.
LE GAÏAG
fit à l’origine de son emploi (1), que tomba le crédit du gaïac, qui pourtant avait été si grand (2).
Comme l’a fait justement remarquer le professeur Fournier, u la préparation du saint hois se faisait avec une sorte de solennité, suivant un véritable rite, dont personne n’eût osé se départir. On n’y procédait qu’avec une attention religieuse et suivant certaines règles, que nous retrouvons scrupuleusement indiquées dans les mêmes termes par les auteurs du temps (3) ». Il suffira donc de reproduire une de ces recettes, qui est à très peu près celle de Béthencourt (4), de Fracastor (5) ou de Ulric de Hutten (6).
Voici donc comment on préparait autrefois la décoction de gayac.
On prenoit une livre ou douze onces de gayac râpé (7), et on le faisait macérer pendant l’espace de vingt-quatre heures dans
(1) Mérat et DE LenSj Dictionnaire universel de Matière médicale^ t. III, p. 4 33.
(2) On connaissait autrefois deux sortes de gayac propres à guérir la vérole : le premier solide, compact, résineux, noirâtre, composé de fibres diversement entrelacées, d’un goût acrimonieux et açornatique, mêlé de quelque amertume et d’une odeur pénétrante. Les Américains l’appellent Hiacan^ ou Huiacan, d’où est venu le nom de gayac qu’on lui donne en Europe. Le second approche beaucoup du précédent par sa densité, par la complication de ses fibres, par son goût et par son odeur ; mais il tire davantage sur le blanc, ou pour mieux dire sur le jaune. Les naturels de l’Amérique le nomment Hoaxecan, et les Européens Lignum Sanctum, Bois saint, à cause de sa vertu extraordinaire [Dict. de James).
(3) Nouveau Carême de pénitence,^. 59 (note).
(4) Idem, p. 59 et suivantes.
(5) Fracastor, La Syphilis, traduction Alfred Fournier, pp. 109 et suivantes et pp. 183 et suivantes.
(6) Idem, p. 142 (note 5).
(7) Ulrich de Hutten est autrement précis : « Le gaïac, ditil, se prépare ainsi qu’il suit : on commence par le réduire en
un pot de terre neuf, qui contenoit dix ou douze chopines d’eau. On houchoit avec soin le vaisseau, et on les faisoit bouillir in diplomate, c’est-à-dire, en posant le pot sur un fourneau rempli d’eau, jusqu’à la diminution d’un quart, d’un tiers ou même de la moitié, suivant qu’on vouloit la décoction plus ou moins forte (1), ou qu’on le jugeoit {dus convenable à la force et au tempérament (2) du malade, ou à la violence de la maladie. On passoit cette décoction (3) lorsqu’elle étoit refroidie, et on la conservoit avec soin dans un vaisseau bien fermé. On faisoit bouillir de nouveau le marc à petit feu dans la même quantité d’eau, jusqu’à diminution d’un quart, et l’on enfermoit cette décoction, ou bochetum, dans des bouteilles, et elle servoit de boisson ordinaire (4).
On disputa beaucoup, jadis, parmi les médecins, pour savoir si l’on devait employer le bois de gaïac
fragments aussi petits que possible; on le divise en le travaillant autour pour le faire macérer ensuite ; ou bien on le broie avec le pilon, on le met en poudre fine, afin qu’il puisse mieux céder ses principes pendant la décoction. D’autres préfèrent fendre le bois, le râper avec une lime et fait tremper la poussière dans le liquide. » Ulrich de Hutten, traduction de Potion; cité par A. Fournier, traduction de Fracastor, p. 142-
(1) U. de Hutten conseillait une ébullition de six heures. Le vase devait reposer sur des charbons ardents at il fallait, avant tout, éviter « un feu à flamme éclatante. » On recueillait avec soin l’écume, laquelle pouvait servir a pour le pansement des ulcères. » Fournier, Fracastor, p. 143.
(2) « Certains médecins ajoutent à ces préparations, suivant les tempéraments, du sucre, du miel ou de la manne en grains. » Nouveau Carême de pénitence, p. 60. « On additionne parfois la première (décoction) de séné, d’hermodacte ou d’autres médicaments analogues y>. Fracastor, par le professeur Fournier, p. 183.
(3) C’était ce qu’on appelait la première eau ou première décoction, toujours trouble, tandis que la seconde décoction était plus claire, plus fluide.
(4) Dictionnaire de James, p. 160. — « Ce produit sert de boisson en mangeant, tandis que le premier constitue le remède proprement dit. » Fracastor, par A. Fournier, /oc. cit.
LE GAÏAC
avec l’écorce, ou sans écorce, ou tous les deux ensemble ; ou seul, ou avec d’autres bois, racines ou plantes de même nature ; s’il fallait faire la décoction dans du vin ou dans de l’eau, ou dans une décoction d’eaux distillées de quelques plantes de même espèce ; mais, fait observer l’auteur qui nous fournit ces renseignements, « il est impossible d’établir quelque règle fixe là-dessus, à cause de la variété que l’on remarque dans les tempéraments, l’âge et la condition du malade, aussi bien que dans la nature, le degré et la complication de la maladie ; c’est pourquoi il vaut mieux s’en rapporter là-dessus à la prudence et au discernement du médecin, puisqu’il est plus en état que tout autre de savoir ce qui convient au malade suivant l’exigence des cas (1). »
Plusieurs auteurs prétendent qu’en effet le gayac ne peut produire dans nos climats d’aussi bons effets que dans les contrées d’où on nous l’apporte. Tant parce que la maladie vénérienne y est moins violente, et moins difficile à guérir, ainsi que dans les autres pays chauds ; que parce que le gayac, dont on s’y sert, est frais, est nouvellement coupé, au lieu que celui qui nous vient ici, est sec, et a perdu une partie de ses sucs (2).
Quelques précautions préalables étaient nécessaires avant de soumettre le malade à la cure par le gaïac.
Il faut d’abord que le malade réduise progressivement son régime habituel... Il faut de plus, s’il est affecté de tumeurs
(1) Le climat était aussi un facteur essentiel.
(2) James, op. cit., p. 160. V. sur ce point Jean Fernel, d’Amiens, traduction Le Pileur, pp. 171-175.
REMÈDES d’autrefois
OU de tubercules indurés, que ces lésions soient soumises comme soins préparatoires à l’action du caustique... De même, s’il existe une lésion osseuse, il importe que tout d’abord elle soit ruginée... Enfin, on aura soin de purger le malade avec la •casse (1).
Le malade étant ainsi préparé, et la décoction étant prête, voici de quelle manière était institué le traitement. C’est encore à Ulric de Hutten et à Fracastor que nous emprunterons les détails de cette bizarre médication, dont nous avons tant de peine aujourd’hui à comprendre l’étonnant succès.
On enfermait tout d’abord le malade dans une chambre qui avait un degré de chaleur convenable, soit naturellement, soit artificiellement, et qui n’était pas exposée au froid, encore moins aux vents.
Il faut placer le malade à Vabri de Vair^ formule Ulric de Hutten, dans une chambre fermée, chauffée avec soin, ou, comme on le pratique en Allemagne, dans une étuve bien conditionnée. Il ne suffit pas pour lui que la température soit très haute, il importe de le préserver contre toutes les influences extérieures. Le froid est à craindre. En hiver et en automne, on aura soin d’allumer du feu à l’aube du jour... S’il existe aux fenêtres des ouvertures, des fentes, même légères, on les bouchera avec de la chaux ou du plâtre ; devant la porte on drapera un tapis ou un rideau pour prévenir les courants d’air (2).
Ces mesures prises, on veillait au régime diététique: on réduisait d’abord d’un quart, d’un tiers ensuite, puis de la moitié, la quantité d’aliments que
(1) De Béthencourt, Nouveau Carême de pénitence, traduction Fournier, p. 60.
(2) Fracastor, traduction Fournier, p. 144.
LE GAÏAC 401
devait prendre le malade soumis au traitement. Le vin élait largement coupé d’eau.
Après avoir administré un purgatif, on abordait enfin la médication spéciale.
Le malade prenoit tous les matins, dans son lit, huit ou dix onces de la première décoction, on le couvroit bien, et on le laissoit tranquillement suer pendant deux ou trois, heures. On i’essuyoit ensuite avec des linges chauds, et on lui donnoit quatre heures après deux ou trois onces de biscuit avec des raisins secs^ des amandes ou des pistaches, et pour boisson, plusieurs verres de la seconde décoction. On lui donnoit au bout de quatre heures huit ou dix onces delà première décoction, on le laissoit suer pendant trois heures, on l’essuyoit et on lui donnoit la même nourriture et la même boisson qu’auparavant. Lorsqu’il étoit faible, exténué, d’un tempérament délicat, et hors d’état de supporter une si sévère abstinence, on augmentoit sa nourriture de quelque chose, on lui accordoit même quelques massepains, du bouillon de poulet, et quelques jours après, la moitié ou le quart d’un petit poulet rôti ou bouilli, sans sel. On persistoit dans cette méthode pendant quinze jours ; et supposé que le malade fut constipé, on lui donnoit tous les deux ou trois jours un clystère émollient. Au bout des quinze premiers jours on le purgeoit avec la pulpe de casse, la manne, les tamarins, ou autre chose semblable, et il ne buvoit ce jour-là autre chose que la seconde décoction. On réitéroit ce même traitement pendant trente ou quarante jours, mais on lui accordoit un peu plus de nourriture. Au bout de vingt-cinq ou trente jours, supposé que ses forces le permissent, on lui laissoit la liberté de se lever et de faire un ou deux tours dans sa chambre, pourvu qu’il fût bien couvert, et qu’il ne suât point. On le purgeoit de nouveau vers la fin de la cure, et on lui permettoit de passer de sa chambre dans une autre, mais non point de s’exposer à l’air, jusqu’à ce qu’il fut en état de le supporter (1).
(1) Dictionnaire de James, loc. cit., p. 160-161.
REMÈDES d’autrefois
Certains praticiens n’autorisaient pas le malade à quitterla chambre avant que la guérison fût complète. D’autres estimaient suffisante cette réclusion de trente jours^ laissaient le sujet circuler dans les pièces voisines, puis peu après dans les maisons du voisinage, afin de l’habituer progressivement à l’impression de l’air.
On avoit grand soin de ne point faire d’innovations trop promptes ; mais on prenoit encore un mois pour remettre peu à peu le malade à son premier genre de vie, et durant ce temps-là il observoit le régime le plus exact, il s’abstenoit de vin etusoit de la seconde décoction pour sa boisson ordinaire (1).
Cette réclusion forcée de trente à quarante jours était considérée par les médecins du xvi® siècle comme une des conditions essentielles de la guérison. On permettait toutefois aux malheureux reclus de se distraire par le chant, la musique, quelques conversations agréables, quelques lectures peu sérieuses, etc. (2).
Reconnaissons, avec le maître A. Fournier, que nos ancêtres avaient des clients bien dociles pour supporter à la fois le triple supplice de la faim, des sudations forcées et de la prison. Nous trouverions aujourd’hui moins d’obéissance à de telles prescriptions, s’il nous prenait envie de les renouveler.
Jadis pouvait-on faire moins que de s’y soumettre, quand ceux qui avaient qualité d’édicter de pareils principes écrivaient que la médication par le gaïac « réussit d’autant mieux que le malade supporte et.
(1) James, loc. cit.
(2) Nouveau Carême de Pénitence^ p. 61 (note).
LE GAÏAC
suit une diète plus sévère (1). » Et Ulric de Hutten, qui écrivait ces lignes, entraînait d’autant plus la conviction qu’il pouvait dire : Experto crede...
« Plus sévère sera le régime, plus rapide sera la guérison », proclamait de son côté Jacques de Bétliencourt. Et il ajoutait : « Si une telle abstinence ne guérit pas le mal par elle-même, du moins elle ne le nourrit pas. Elle sera du reste facilement tolérée, car la décoction de gaïac est une boisson fortifiante, qui sert d’aliment et permet de manger peu (2). »
Ces vertus réconfortantes du gaïac étaient admises par tous à cette époque, et nul n’aurait songé à les révoquer en doute. C’était bien, comme l’écrivait Béthencourt, un véritable Carême de pénitence^ que subissaient les malades à titre d’expiation, pour revenir à la santé, et ceux qui avaient passé par ces dures épreuves avaient tout droit de dire qu’ils avaient fait leur « purgatoire sur la terre ».
Cette méthode guérit cependant un grand nombre de personnes de la vérole, y compris Ulric de Hutten qui s’en fit l’agent propagateur dans ses écrits.
V. Poil, médecin de l’empereur Charles V, assure, dans un petit traité sur la cure de la vérole parle bois de gaïac, « que l’usage de cette décoction guérit dans le même temps trois mille personnes de la vie desquelles on désespéroit, et cela si parfaitement, qu’il leur sembloit qu’elles ne faisoient que naître (3). »
Mais c’est surtout Ulric de Hutten qui contribua le plus à établir la réputation de ce remède ; il avoue
(1) Fracastor , Fournier, p. 146.
(2) De Béthencourt, op. cit., p. 62.
(3) Dictionnaires de James , loc. cit.
REMÈDES d’autrefois
qu’il a été affligé pendant neuf ans d’une vérole accompagnée de douleurs cruelles, d’un grand nombre d’exostoses, d’une carie ulcéreuse des os, d’une maigreur extraordinaire et d’un marasme dangereux. Il ajoute qu’après avoir passé onze fois inutilement par les grands remèdes et souffert une infinité de douleurs, d’anxiétés et de dangers presque incroyables, il recouvra parfaitement la santé par l’usage seul de la décoction de gayac, qu’il prit pendant trente jours consécutifs. « Avec le gaïac et la diète, concluait-il, un sujet affecté du mal français guérit d'une manière infaillible. » On ne saurait demander à l’apôtre le plus convaincu d’être plus affirmatif.
On pourrait croire que le gaïac n’a été expérimenté que dans un cas bien déterminé, contre une maladie unique, spécifique. Le passage d’un livre, classique il y a trois cents ans, dissipera à cet égard toute illusion :
Le gaïac et son écorce, écrit Fernel (1)^ enlève à la bouche sa mauvaise odeur, guérit les obstructions chroniques du foie et de la rate, ainsi que l’ictère, l’hydropisie et les autres maladies qui en procèdent. Il dissipe et évapore les humeurs superflues et froides de toutes les parties du corps. Il tarit les catarrhes de la tête et fait cesser les douleurs qu’ils causent. Il est d’un merveilleux secours dans l’angine bâtarde, la goutte des pieds et des mains, la sciatique et tout ce qui est rhumatisme. Il guérit l’asthme, la paralysie, la stupeur et la faiblesse de tout genre. Il soulage toutes les affections nerveuses, amène à sup-
(1) Fernel, traduction Le Pileur, pp. 181-183.
LE GAÏAC 405
puration toutes les tumeurs froides ou dures, sèche les ulcères cacoètes et ch'ironiens et les cicatrise...
Le gaïac a conservé la réputation d’un bon sudorifique, agissant également contre le rhumatisme et le mal vénérien, la goutte et les scrofules, les maladies osseuses et la leucorrhée.
MératetPringle l’ont vanté dans le rhumatisme (1); Solenander et Barthez, contre la goutte (2). Plus récemment, le 6 avril 1830, le D'‘ Aillé lisait à l’Académie de médecine un mémoire où il prescrivait l’emploi du gaïac, mais à forte dose (8 onces par jour dans 2 pintes d’eau, qu’on réduit au tiers), et il affirmait avoir toujours réussi à guérir de la sorte le rhumatisme, même accompagné de fièvre.
Le gaïac a été encore administré dans les névralgies rhumatismales, les maladies de la peau, la leucorrhée, la scrofule, les maladies des os (3).
Le bois de gaïac entre dans la composition de la décoction sudorifique. On obtient la résine en traitant le bois par l’alcool. On en retire encore un extrait, un sirop, une huile essentielle.
La teinture alcoolique de résine de gaïac a été recommandée par Fowler contre le rhumatisme, même le rhumatisme aigu (4).
Un goutteux de la Martinique, M. Emerigou, amis en vogue le remède dit des Caraïbes contre la goutte, qui consiste à faire dissoudre deux onces de résine de gaïac dans une pinte de tafia (et non d’eau-de-vie),
(1) Mérat et DE Lens, t. III, p. 434.
(2) Traité des Maladies goutteuses, par Barthez, t. I, p. 148.
(3) Mérat et de Lens, loc. cit.
(4) Bibl. brit., t. II, p. 115.
REMÈDES d’autrefois
dont on prend tous les jours une ou deux cuillerées à bouche pendant plusieurs années, en buvant une tasse de thé ou un verre d’eau par-dessus (1).
Un médecin de Philadelphie, Dewees, prescrit une teinture de gaïac de sa composition, pour faciliter la menstruation ; on en donne une cuillerée à café trois fois par jour, dans un peu de vin généreux, avant le repas (2) .
Le gaïac, en tant que médicament interne, est tombé de nos jours dans un discrédit absolu et, il faut le dire, mérité. Il s’est trouvé cependant, il y a quelques armées, un médecin qui, après avoir lu et traduit l’ouvrage de Ulric de Hutten, a voulu soumettre le remède à une nouvelle et définitive épreuve. Le docteur Potton (de Lyon) a, pendant un certain temps, traité par le gaïac ses malades syphilitiques de l’Antiquaille. « Les résultats de cette médication ont été, dit le professeur Fournier (3), des plus défavorables. Notons et signalons le fait pour qu’aucun d’entre nous ne soit tenté de renouveler la même expérience. »
A l’heure actuelle, on ne se sert guère plus de la résine (4) et de l’extrait de gaïac que comme exci-
(1) Ane. Journ. de médec., XLVII, p. 424, cité par Mérat et de Lens.
(2) Bull, des soc. méd.^ de Fértissac, IV, p. 277.
(3Î Nouveau Carême de pénitence, p. 93 (note).
(4) « La résine de gaïac entre dans la thériaque céleste ; on la mêle au savon pour en faire des pilules. Si on y ajoute du sublimé, elles prennent une teinte bleue [Journ. de pharm., XV, 14) ; ce qu’elles éprouvent aussi avec la farine de froment ; la dose est de 12 à 20 grains, qu’on peut porter facilement jusqu’à 1 gros ; cette dernière quantité purge ordinairement. » Mérat et de Lens, op. cit., p. 435.
LE GAÏAC
pient pilulaire ; et de la teinture, mélangée à Teau, que comme tonique des gencives, ou comme odontalgique.
La chute est profonde et, faut-il nous en affliger, probablement irrémédiable.
Qüurlquej^ méDication^
D'autvefoiô
Comment on tcaitait (a avant t’ère mo&ernc
Comme l’a dit Lancereaux, la syphilis n’a pas d’âge, pas plus qu’elle n’a de patrie. Elle est de toute antiquité et elle appartient à l’humanité tout entière.
Ceux qui se sont livrés à l’étude des origines du a gros mal » (1) ont établi, par d’abondantes citations, que le mal vénérien, méconnu pendant des siècles, a réapparu au quinzième, et qu’on l’a pris pour une maladie nouvelle, alors qu’il n’était qu’une maladie éteinte, prenant un nouvel essor sous l’influence d’une constitution épidémique spéciale (2).
S’il fallait une autre preuve de l’ancienneté de la vérole, nous la trouverions dans ce fait que, dès le huitième siècle, les Arabes faisaient usage du mer-
(1) C’est le nom que lui donne le Di* F. Buret ; Le « g?'os mal » du moyen âge et la syphilis actuelle. Paris, 1894.
(2) Df L. Dupouy, Le moyen âge médical. Paris, 1888.
REMÈDES d’autrefois
cure. Ils l’employaient, il est vrai, contre la « lèpre » ; mais qui ne sait qu’on englobait sous cette appellation générique nombre d’affections des plus disparates, parmi lesquelles on en a reconnu présentant les symptômes de la syphilis ? Comme nous n’avons pas dessein de renouveler la querelle des anciens et des modernes, nous passerons outre au débat qui divise encore les historiens de notre art. Notre ambition veut se borner à rappeler quelques anciens traitements de la lues venerea, dont la plupart ont disparu sous les injures du temps, dont d’autres ont eu un sort meilleur, sans qu’on puisse toujours en donner une satisfaisante explication.
Puisque nous venons de parler du mercure, rappelons que si son introduction dans la thérapeutique fut longtemps retardée, c’est que les premiers auteurs le considéraient comme un poison.
Galien l’avait rangé parmi les agents délétères ; à sa suite, et sur la foi de son autorité, Dioscoride et Oribase en interdirent l’emploi. Il fallut l’influence des Arabes pour le faire accepter ; encore ne se risquèrent-ils pas jusqu’à en préconiser l’usage interne et se contentèrent-ils de le prescrire sous forme de pommades et d’onguents.
Le célèbre médecin Petrus Hispanus, qui devint pape sous le nom de Jean XXI, en 1276, aurait, a-t-on dit (1), employé, la première fois en Europe, l’onguent Sarasin (qui contientun huitième de vif argent),
(1) Cf. la Chronique médicale, 1899, p. 438.
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l’ÈuE MODERNE 413
contre... les poux du pubis (1) et plus tard contre la galle (sic) (2). Or, il est au moins deux médecins qui semblent avoir connu les propriétés thérapeutiques du mercure avant Pierre d’Espagne.
L’un, maître Bernard le Provincial, mentionne dans son Commentaire, qu’il écrivait vers 1155, le mercure ou vif argent en ces termes, assez ambigus il est vrai :
Ab auctoribus habetur, quod solum argentum vivum est humidum in quarto gradu universaliter... Les docteurs enseignent que, seul, le meveuve (argent vif), est humide au quatrième degré.
Maître Salernus, surnommé Œquivocus, qui est mort en 1167, est plus explicite; il décrit, dans son Compendium, la manière de préparer l’onguent mercuriel et même son mode d’application :
Argentum vivum pernecat pediculos...De eo frontis superficie tenus capilli unguantur et pediculos pernecat. Si velis ponere in unguentis, ponatur cum sputo et cinere et pulvere sulphuris.
Ce qu’on a traduit ainsi: « Le mercure fait mourir les pedicidi. 11 s’emploie, sans toucher la peau du front, en onctions sur les cheveux et par là fait mourir les pediculi. Si l’on veut le préparer en onguent, qu’on y mêle de la salive, de la cendre et de la fleur de soufre (3). »
Mais cela ne nous dit pas à quelle époque le mer-
(1) Thésaurus Pauperum, ch. IV : De Pediculis et Lentibus.
(2) Id., cap. Lxxvi ; édition de Lyon, 1525.
(3) Chronique Médicale, ann. cit., p. 799.
414 REMÈüES d’autrefois
cure fut préconisé contre la syphilis. Nous y arrivons.
On en attribue, d’ordinaire, le mérite à Paracelse, qui préconisa, pour les affections syphilitiques, le précipité rouge, le sous-sulfate de mercure [turhith minéral} et le sublimé corrosif. Mais, bien avant le bruyant réformateur, on pourrait placer Bernard de Gordon, Guy de Chauliac, Théodoric et Arnauld de Villeneuve (1).
Dès le début du quinzième siècle, Basile Valentin parle de sel de mercure dissous dans une décoction de gaïac, comme très efficace contre le mal français (expellit morhum gallicum).
A l’époque où la syphilis se propageait, l’emploi du mercure ne pouvait que se généraliser. Le choix de ce métal pour le traitement de cette affection s’explique par le rôle important qu’il jouait dans les opérations des alchimistes. A un mal mystérieux, on opposait un remède occulte ; aussi vit-on les empiriques le prescrire à l’envi.
Jean de Vigo, célébré médecin italien de la seconde moitié du quinzième siècle, en vante l’emploi sous forme d’onguent {unguentum Neapolitanum) ; d’emplâtre, emplastrum Vigonium (2) ; de fumigations.
(1) « Tout ce qu’on a trouvé de bon pour la guérison de la vérole, tant dans les remèdes particuliers que dans les généraux, vient de Théodoric et d’ Arnauld de Villeneuve. » Astruc, cité par Hallopeau, thèse d’agrégation sur le Mercure (1878).
(2) On a donné plusieurs formules d’emplâtre de Vigo. Pri-
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l’ÈRE MODERNE 415
En 1407, Torella conseille les lotions de sublimé contre les douleurs et les pustules vénériennes (1).
Torella se plaint — déjà ! — de la concurrence que font les charlatans aux médecins, pour la cure d’un mal dont « aucun médecin ne venait à bout. Les savants évitaient de traiter cette maladie, étant persuadés qu’ils n’y entendaient rien eux-mêmes. C’est pourquoi les vendeurs de drogues, les herboristes et les gens des métiers les plus bas, les vagabons et les charlatans se donnent encore aujourd’hui (1500) pour être ceux qui la guérissent véritablement et parfaitement. Et comme ils ne savent rien, ils no doutent de rien (2) ». Ne croirait-on pas, dit fort sensément notre confrère Buret (3), qui a exhumé cette curieuse citation, que ces deux dernières phrases ont été écrites au vingtième siècle ?
Voici un autre témoignage, postérieur de quelques années au précédent et qui émane, celui-là, d’Ulric de Hutten. Ulric de Hutten, qui avait luimême été contaminé, pouvait parler en connaissance de cause.
« Les médecins, effrayés de ce mal, écrit-il, non seulement se gardaient bien d’approcher ceux qui en étaient attaqués; ils fuyaient même leur vue, comme
mitivement, il ne contenait pas de mercure, au dire de certains pharmacologistes. Par contre, il y entrait des grenouilles vivantes, de la graisse de vipère, des vers de terre lavés dans du vin (I), etc. (Gf. V Histoire pharmacotechnique et pharmaco^ logique de mercure à travers les siècles ; Thèse de Bordeaux, pour le doctorat en pharmacie, de Mighelon. Tours, 1908).
(1) Thèse Hallopeau (citation de Korsch, Die Quecksilber sublimât Curen gegen Syphilis ; Wien, 1876)-
(2) Dialogus de dolore in pudendagra. 1500.
(3) D'' F. Buret, loc. cit.
REMÈDES d’autrefois
s’il se fût agi de la maladie la plus désespérée (1)... »
C’est que la syphilis de nos jours n’est plus que l’ombre de celle que connurent les contemporains de Charles VIII.
Le mal à son début fut véritablement effroyable. Ceux qu’il avait frappés devenaient bientôt un objet d’épouvante et de dégoût. Les ulcères qui couvraient leur corps et le rongeaient jusqu’aux os exhalaient une puanteur telle que, d’après la croyance populaire, il suffisait de la sentir pour risquer d’être atteint. Aussi ne voulait-on ni leur parler, ni les voir, ni habiter auprès d’eux (2).
N’a-t-on pas conté que le roi d’Angleterre, Henri VIII, fit décapiter le cardinal Wolsey, sous le prétexte que celui-ci, atteint de la vérole, lui avait parlé bas à foreille, dans le but de la lui communiquer par son haleine ! Cette idée de la contagion par l’haleine n’aurait-elle pas été imaginée, selon la judicieuse remarque d’un philosophe du temps, pour expliquer les cas de syphilis chez les grands personnages ? Il y a forte apparence pour que celte explication soit la bonne.
Ce que nous en devons retenir, c’est que la maladie régnante, au temps que nous évoquons, revêtait un caractère de particulière malignité et que la thérapeutique, maladroite et barbare, à laquelle on soumettait les malheureux infectés du virus vérolique, n’était pas pour diminuer l’intensité *du mal.
(1) De guaiaci medicina et movbo Mayence, 1519.
(2) V Hôpital du Midi et ses origines ; recherches sur r histoire médicale et sociale de la syphilis à Paris, par le A. Pi- GNOT (Paris, 1885), p. 9. (D’après Jean Fernel, Grünbeck, Trithémius et autres syphiligraphes du quinzième siècle.)
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l/ÈRE MODERNE 417
Pour tout dire, celte thérapeutique, au début, se réduisait à l’expectation.
En 1496, la prieure de l’Hôtel-Dieu porte sur son compte, finissant au dernier jour de septembre, une dépense de quatre-vingts livres parisis, pour les malades de « grosse vérolle de Naples ». Et c’est tout : il n’est aucunement question de médicaments.
La maladie sévissait depuis deux ans dans la capitale du royaume, quand les registres de l’Hôtel- Dieu (1) en font, pour la première fois, mention.
Défense avait été faite à tout malade de quitter sa demeure avant guérison complète. Le supplice de la hart attendait ceux qui contrevenaient à l’arrêté.
Les pauvres furent relégués hors des murs, dans le bourg Saint-Germain ; quant aux étrangers, ils reçurent l’ordre de partir dans les vingt-quatre heures.
Aux deux extrémités de Paris, devant les barrières Saint-Denis et Saint-Jacques, des gardes avaient été placés, pour prendre les noms des bannis et remettre à chacun d’eux, comme secours de voyage, la somme de quatre sols parisis.
Le lieu choisi pour recevoir les vagabonds atteints du mal de Naples était une dépendance de la célèbre abbaye Saint-Germain. Le Parlement fit l’acquisition de deux granges, qui formaient l’angle du che-
(4) Collecion de Documents sur les Hôpitaux de Paris j t. III, 2e fascic., par Brièle.
REAJÈDES d’autrefois
min de Sèvres et de la rue du Sépulcre, actuellement rue du Dragon (1).
Des quêtes, des taxes et le produit de quelques amendes couvrirent les frais d’une installation sommaire, qui permit bientôt de loger et secourir tant bien que mal les indigents contaminés.
Ainsi fut fondé le premier hôpital de vénériens à Paris (2).
La masure du bourg Saint-Germain était plutôt une prison, pour ne pas dire une fourrière, qu’un véritable établissement hospitalier. C’était, en somme, de l’isolement que nos pères avaient prétendu faire ; mais comme on relâchait les malades avant leur complète guérison, — se préoccupait-on seulement de les traiter? — cette mesure de précaution était bien illusoire.
Bientôt la grange où on a essayé de les parquer devient notoirement insuffisante. Le mal s’étend, fait de rapides progrès ; ceux qui en sont atteints envahissent en nombre l’Hôtel-Dieu, se confondent avec les autres malades, « vivant dans les mêmes salles, couchant dans les mêmes lits que les fiévreux et les blessés ».
Le Parlement s’émeut enfin, et voyant que « ces malheureux manquent de tout ce qui leur est nécessaire, qu’ils traînent une vie misérable, qu’ils sont dans le plus grand abandon, la Cour ordonne qu’il sera construit un hôpital spécialement destiné à cette maladie et que le produit de toute espèce d’a-
(1) V. la Topographie du Vieux Paris, par Berty et Tisserand (Région du bourg Saint-Germain, p. 92).
(2) PiGNOT, Th. cit.
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l'ÈRE MODERNE 41 9
mondes prononcées sera affecté à cette construction » Mais le projet n’aboutit pas et deux ans après, des chirurgiens jurés, visitant l’Hôtel-Dieu, par ordre du lieutenant criminel, y constataient encore la présence d’une centaine de vérolés des deux sexes, et se déclaraient impuissants à rien modifier à cet ordre de choses.
Sans gîte et sans ressources, traqués et chassés de toutes parts, ces parias étaient bien contraints de demander asile à la vieille maison hospitalière de la Cité. A quel régime, à quel traitement y étaient-ils soumis ? Les documents sont complètement muets à cet égard et peut-être pour cause.
La panique calmée, les médecins reprirent leur sang-froid. Ils recoururent à l’emploi du mercure ou vif-argent, qui avait fait ailleurs ses preuves mais ils en usèrent avec si peu de modération, ils le prescrivirent si inconsidérément que le remède se transforma le plus souvent en poison.
On ne manqua pas de rendre le médicament responsable de méfaits qui n’étaient imputables qu’à la manière de l’administrer.
Jacques de Béthencourt (1), l’auteur du premier livre publié à Paris sur la vérole, nous a tout au long exposé la manière dont se pratiquait la cure de cette
(1) J. de Béthencourt, Nouveau Carême de Pénitence et Purgatoire d'expiation à l'usage des malades affectés du mal français ou mal vénérien ; Paris, 1527 ; traduit et annoté par le professeur Alf. Fournier (Collection des vieux syphiligraphes),
affection, dans les premières années du xvi® siècle.
Par un temps doux et tiède, le malade saigné et congrument purgé, était enfermé dans une chambre bien close et chauffée sans relâche. Là, deux fois par jour, à l’aurore et le soir, on le frottait devant le feu, sur les bras et les cuisses, avec l’onguent confectionné secundum artem.
On se servait d’un pinceau à vernir et on étalait la mixture largâ manu, ainsi qu’en témoigne une curieuse vignette du temps (1).
Les apothicaires ou autres, chargés d’appliquer l’onguent, étaient appelés « graisseurs de vérole », au dire de Rabelais (2). Le badigeonnage terminé, on couchait le sujet sous d’épaisses couvertures, en l’entourant de gros sachets d’orge chaude, pour provoquer la diaphorèse.
Les patients étaient astreints à un régime des plus sévères. Les viandes de bœuf et de porc, les poissons, les volailles, les œufs même leur étaient interdits. Le menu ne comportait que quelques viandes blanches, des raisins secs et de l’orge.
La cure durait au moins une semaine, le plus souvent davantage.
En Allemagne, c’était bien autre chose. Le malade maintenu, pendant près d’un mois, dans une étuve surchauffée, se faisait chaque jour de deux à quatre onctions sur la tête, les membres, l’ombilic et le long de la colonne vertébrale.
(1) Elle a été reproduite par le D*’ F. Buret, en tête de son ouvrage ; Le gros mal, etc., 1894.
(2) 11 est fait mention de la stomatite mercurielle, consécutive à des onctions d’onguent napolitain, dans le prologue de Pantagruel. (Cf. Le moyen âge médical, par le D'’ Edm. Düpoüy ; Paris, 1888, p. 352.)
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l’ÈRE MODERNE 421
HuUen affirme et nous le croyons sans peine, qu’à celle pratique barbare ne survivait pas un sujet sur cent de ceux qui s’y soumettaient. Quant à ceux qui ' y résistaient, ils traînaient une existence misérable ; bien peu guérissaient complètement; la plupart, on peut dire, malgré la médecine.
Les malades « hurlaient » de douleur, c’est l’expression d’un de ceux qui étaient passés par cette épreuve ; et il ajoute, non sans en être étonné lui-même, qu’il a suivi pendant huit ans un pareil traitement, sans y succomber, mais sans que les accidents se soient ^ amendés. Aussi attribue-t-il sa guérison à la cessation complète de tout remède actif, notamment du mercure (1). Il se refusait à convenir qu’à l’abus du médicament seul étaient attribuables tous ces désordres, ^ et que si les frictions hydrargyriques avaient été faites avec plus de mesure, les accidents auraient certainement présenté moins de fréquence et d’intensité.
t En dépit de ses nombreux détracteurs, le mercure h resta pendant longtemps le grand antidote ; et la fric- • lion, forte ou faible, le principal élément de la cure. ï Quand maître Antoine Le Coq, homme docte et L expert, mais courtisan médiocre, est appelé à se prononcer sur la maladie du roi François I®** : « Froti telur / s’écrie-t-il; c’est un vilain qui a gagné la vérole ; frottetur comme un autre et comme le dernier
: (1) V. la traduction par Potton, de l’ouvrage de ülric de
^ HufTEN, La maladie française (Lyon, 1865).
422 REMÈDES d’autrefois
de son royaume, puisqu’il s’est gâté de la même manière (1). »
La manière de « curer la vérole », comme le dit le bon Paré, était donc toujours « l’onction ou friction », mais on y procédait moins brutalement quejadis.
On lui substitua peu à peu les emplâtres d’hydrargyre, qu’on appelait les « vicaires de la frotte », et qu’on appliquait sur le corps en cuirasse, en bracelets ou en semmlles; les fumigations de cinabre, réservées aux cas graves ; les lotions de sublimé, inventées par le médecin de Catherine de Médicis ; enfin, les injections à base de vif-argent, destinées seulement à enrayer les écoulements uréthraux que, communément, on croyait d’essence syphilitique.
L’usage interne des produits mercuriaux fut une véritable révolution dans la thérapeutique de la maladie vénérienne. Les fervents des drogues galéniques persistaient à soutenir, sur la foi de l’oracle, que l’argent-vif était un poison redoutable ; mais à l’anathème de Galien les novateurs répliquaient que le médecin de Pergame, de son propre aveu, n’avait jamais expérimenté le mercure. On administra donc le métal per os (par la bouche), et l’usage s’en généralisa, quand on vit qu’il n’en résultait aucun inconvénient sérieux.
Matthiole, le commentateur de Dioscorides, avait osé le premier administrer du mercure cru, sous le nom de poudre angélique ; le précipité rouge avait été le premier sel de mercure absorbé par la voie stomacale ; on lui préféra bientôt l’hydrargyre en nature.
Un célèbre corsaire de Pile de Lesbos, le fameux
(l) Lettresde Gui Patm{é(i\i\on Reveillé-Parise), t. III, p. 119.
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l’ÈRE MODERNE 423
Barberousse (1), en apporta à François I®'', de telle sorte que le roi-chevalier inaugura en France ce mode de traitement. Les pilules de Barberousse contenaient, outre le mercure métallique, de la rhubarbe, de l’ambre gris, de l’aloès, du mastic et de la myrrhe (2).
Il ne semble pas que le remède ait produit grand effet sur le roi français ; nous en avons un témoignage assez inattendu. En 1543, le royal vérolé (3) faisait appareiller un vaisseau pour aller lui chercher certain remède que nous nommerions aujourd'hui spécifique. Voilà le fait tel que l’a consigné l’historiographe le plus autorisé de la marine française (4) et qu’une bienveillante communication nous permet de révéler :
François I®'' dépêcha au Brésil le galion le Saint-Philippe. A la curiosité qu’il nourrissait pour les bêtes exotiques et que le vice-amiral de la Meilleraye savait satisfaire, en lui offrant un mouton des Indes (vers 1538), se joignait, pour le malheureux avarié, un urgent besoin de certain baume des forêts américaines. Je ne vois pas d’autre objet aux missions, secrètes et
(1) Cheireddin ou Kheireden, plus connu sous le nom de Barberousse de Mitylène, roi d’Alger, capitan-bacha des Turcs sous le règne de Soliman II.
(2) Le Di* Büret en donne une formule très légèrement différente [op. cit., p. 251, note I) ; cf. Thèse Michelon, p. 20.
(3) V. V Histoire de la marine française, par La Roncière, t. III, p. 291 (Plon, 1906).
(4) On ne doute plus aujourd’hui que François 1er ait été atteint de syphilis. Au dire de Brantôme, il aurait même infecté la reine Claude, dont les nombreux enfants moururent pour la plupart en bas âge. Mais il résulte des recherches de Dechambre, Gorlieu, Gullerier et de nous-même, que François I®r n’a pas succombé à cette maladie, mais à une affection que nous avons ailleurs déterminée. (V. le. Cabinet secret de V Histoire, t. I.)
REMKDES d’autrefois
répétées, du capitaine Jean de Bellanger de Biserets, au Brésil, suivies chaque fois d’un retour à Paris avec sa cargaison de bois. Lors d’un séjour à La Rochelle, le roi acquit de corsaires normands leur butin et, entre autres, du g ay et o\i palme saine te (1^'' janvier 1543).
Le passage est des plus explicites et il en résulte bien que le roi-chevalier était assez préoccupé du mal qui le rongeait, pour envoyer prendre des médicaments jusqu’en Amérique !
Le gayet ou gaïae, que le peuple appelait Varhre sacré, le sainct hois, avait joui dès son apparition, d’une vogue immense ; les poètes l’avaient chanté (1), les malades rendaient grâces au ciel de sa découverte (2).
Les marchands le vendaient au poids de l’or, jusqu’à sept écus la livre.
La préparation selon le rite indien prenait toute l’importance d’une solennité véritable. La liqueur, précieusement conservée, était administrée d’après des règles minutieuses, dont la plus importante avait trait au régime. Trois ou quatre onces de pain et quelques raisins secs devaient suffire au malade pour sa nourriture quotidienne jusqu’à la fin de la cure, qui ne durait pas moins de quarante jours (3).
(1) Fracastor, livre III.
(2) « Si c’est à Dieu qu’il faut rapporter également la somme des biens et des maux qui nous arrivent, que ne lui devons nous pas pour la faveur de nous avoir accordé le gaïae 1 Le bien ici ne prévaut-il pas sur le mal ? » Ulric de Hutten, op. cit., p. 42.
(3) PiGNOT, th. cit., p. 33 ; cf. Nouveau Carême de pénitence, de J. -J. DE Béthencourt, éd. Alf. Fournter.
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l’ÈRE MODERNE 425
Le malade était un pécheur, un coupable, qu’il fallait à la fois guérir et châtier : d’où ces jeûnes prolongés, ces « carêmes de pénitences », ces purgations d’expiation auxquels se soumettaient nos ancêtres, s’en rapportant, pour le surplus, à la clémence divine ou à l’intercession des saints.
Saint Damien, le second patron du collège de saint Corne, était particulièrement révéré par les vérolés; mais saint Job (1) était plus fréquemment invoqué par ces infortunés.
Saint Fiacre, saint Mein ou Meen se partageaient leurs faveurs. L’une des chapelles de saint Fiacre se trouvait dans la Brie, près de Meaux : on y allait vénérer les reliques du bienheureux, dans l’espoir d’obtenir la guérison du mal de Naples. Quant au sanctuaire de saint Meen, il était situé en Bretagne, à Saint- Jean-de-Gaël, dans le diocèse de Saint- Malo (2).
Ceux qui imploraient le saint devaient porter, pendant le pèlerinage, deux grandes mains en étoffe, l’une sur la tête, l’autre sur la poitrine : on devine l’allusion, assez transparente pour ne 'pas nécessiter une explication. C’était un moyen comme un autre de désigner à l’attention le contaminé et de l’empêcher de communiquer avec les personnes saines.
Cette digression sur l’hagiothérapie de la syphilis nous a, pour un instant, fait interrompre la relation des méthodes curatoires mises en pratique contre la maladie. Nous la reprenons.
(1) Grünbeck, De la Mentulagre. Notes de Corlieu.
(2) Le culte date de loin, si nous en croyons un passage du livre de Torella, Dialogus de dolore in pudendagra; cité par PiGNOT, p. 37, note 1.
REMÈDES d’autrefois
Le gaïac ne devait avoir qu’une vogue éphémère. On abusa, comme de tout remède trop prôné, de ce diaphorétique et on constata bientôt, à l’user, ses inconvénients.
Les sujets de complexion délicate, principalement, étaient fort débilités par les sueurs profuses que son usage provoquait. A tout prendre, ils préféraient encore ce médicament anodin au traitement par le mercure ou par la casserole.
La casserole ! Pour avoir l’explication de ce terme, il nous faut remonter en arrière, au temps où l’on enfermait les vérolés dans de vastes étuves, tellement chauffées que la plupart s’y asphyxiaient.
La chambre où se pratiquaient les frictions possédait pour tout ameublement une ou deux couchettes ; pas de fenêtre ; une haute cheminée où brûlait un grand feu de bois. On y enfermait sous clef les patients qui ne devaient en sortir que lorsque la salivation avait atteint son maximum (1).
Les pauvres étaient entassés tout simplement dans des fours, où on les oubliait parfois ; aussi n’était-il pas rare d’en trouver un certain nombre passés à l’état de fumerons.
Cette méthode comptait, paraît-il, néanmoins, des succès ; sauf, dit un de nos spirituels confrères, « quelques roussis et quelques rôtis. C’était une manière directe d’opérer la coction des humeurs ; celle du malade s’en suivait quelquefois. »
(1) Le Maguet, Le Monde médical parisien sous le Grand Roi, 1899.
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT L^ÈrE MODERNE 427
En agissant ainsi, on avait surtout pour but d’expulser le virus par la sueur et par la salive. La salivation était tellement abondante (1), que chaque malade était pourvu d’une écuelle spéciale, qu’on appelait la casserole : d’où l’origine de l’expression. Plus tard, celle-ci s’appliqua à tout l’ensemble du traitement. Le mot a même été conservé dans les hôpitaux militaires, où il est synonyme de traitement par le mercure ] mais les troupiers, qui parlent encore aujourd’hui de « passer par la casserole », ignorent certainement d’où vient cette locution (2).
Les compagnons de Henri III se soumettaient à un régime à peu près analogue, mais fortement mitigé : en langage de cour, cela s’appelait swer une dieite (3). Pour faciliter la sudation, ils buvaient du gaïae en abondance.
Si l’on en croit la Satire Ménippée, le catholicon, cet électuaire dont les pharmacopées d’antan nous vantent les merveilles, était, encore sous la Ligue, très employé contrôla maladie vénérienne. Sur leurs tréteaux de la cour du Louvre, les charlatans, mis en scène par les auteurs du pamphlet, le proclament le
(1) Dans le premier temps de la cure hydrargyrique, on excitait la salivation ; dans le deuxième, on la gouvernait et elle était bien réglée quand le malade rendait, par 24 heures, de 4 à 6 livres de salive « visqueuse, gluante et pituiteuse. » P. Delaunay, Le Monde médical parisien au xviiie siècle. Paris, 1906, p. 237.
(2) Büret, op. cit., p. 248.
(3) V. les Mémoires de Marguerite de Valois et le journal de Henri III, par P. de l’Estoile.
REMÈDES d’autrefois
remède infaillible non seulement de la jaunisse, de la gravelle, de la... boulimie, mais encore de la vérole. C’est ce que dit, très clairement, la chanson de l’empirique espagnol (1).
Mais, peu à peu, le catholicon, de même que le mithridate et le diaphœnix, subirent le sort du gaïac, qui n’avait jamais été considéré, par les praticiens doués de jugement, que comme un auxiliaire du traitement mercuriel.
Il en est un, cependant, qui se montra un adversaire intraitable du mercure, une des plus grandes personnalités scientifiques de son époque, le représentant le plus illustre de l’École de Paris sous le règne des Valois : Fernel, qui avaient pour clients des -têtes couronnées et qui, parmi ses clientes de marque, comptait la belle Diane de Poitiers, syphilisée par son royal amant, faisait prendre à ses malades exclusivement du lait d’ânesse ! (2) Il ne trouva heureusement que peu d'imitateurs (3).
Le règne du gaïac n’avait duré guère plus de vingt ans ; celui des panacées qui lui succédèrent fut de moindre durée encore.
La squine, qui avait guéri, dit-on, Charles- Quint
(1) Cf. Satire Ménippée, édition Jouaust (1880), pp. 30 et 91.
(2) Benoît Textor, un contemporain de Fernel [De la nature
et cure du chancre, Lyon, 1550), indiquait contre le chancre le traitement suivant : Sang de canard ou d’oison à boire tout
chaud, de la beste frais tuée... ou brouet descrevisses avec lait d’asnesse prins par lespace de cinq jours, en mengeant autant de jours des escrevisses, ce qui est merveilleusement utile. »
(3) La thèse de Le Paulmier (1595), intitulée : Hydrargyrum non est luis venereæ alexipharmacum, fut le dernier écho des doctrines de Fernel.
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l’ÈRE MODERNE 429
de la goutte, eut un moment de vogue ; mais elle fut bientôt détrônée par la salsepareille, qui a eu un destin meilleur, puisqu’elle subsiste encore dans nos formulaires; par contre, le sassafras ne se retrouve plus que dans les droguiers.
Le siècle du Grand Roi vit le triomphe du mercure, qui était rentré en grâce dès 1560. Tous les auteurs de Traités de chimie et de Pharmacopées (1) lui consacrent de longs chapitres.
Vers 1696, un chirurgien de feue Madame Royale, Belloste, lançait les pilules qui portent son nom (2).
Son Traité du mercure est un petit livre de réclame où est vantée, avec attestations à l’appui, l’efficacité de ses pilules, dont une instruction d’une quinzaine de pages indique le mode d’emploi.
Belloste arrivait à son heure; jamais le mal vénérien ne fît autant de ravages. L’Anglais Martin Lister qui, après la paix de Ryswick, avait accompagné, en qualité de médecin, l’ambassadeur de Guillaume III à Paris, ne manque pas d’en faire la remarque :
« La grande affaire, ici, dit-il dans la relation de son voyage (3), c’est la vérole, maladie qui, à Paris,
(1) Notamment Jean Béguin, dans ses Eléments de Chimie (1632) ; Moyse Charas, clans sa Pharmacopée royale (1676) ; avant celui-ci, Jean de Rendu (1637), Bauderon (1650), etc.
(2) Il est à remarquer qu’au xvii® siècle, la grande majorité des ouvrages ayant trait aux maladies vénériennes ont des chirurgiens pour auteurs. Ainsi Nicolas de Blégny, chirurgien autant qu’apothicaire, a résumé, dans son ouvrage intitulé : V Art de guérir les maladies vénériennes, toutes les connaissances qu’on avait, de son temps, sur la pathogénie, la symptomatologie et le traitement des maladies vénériennes.
(3) Voyage de Lister à Paris ^ en 1698. Paris, Société des Bibliophiles, 1873.
REMÈDES d’autrefois
a contribué jusqu’à un certain point à la ruine de la médecine, comme à Londres. Les traitements secrets ont mis en pratique de misérables petits animaux de toute sorte et leur ont donné lieu d’insultei des familles une fois qu’ils ont été au fait de leur malheur. »
Les maîtres chanteurs connaissaient déjà leur métier.
(( C’est pour cette raison, ajoute notre voyageur, qu’à Paris, comme chez nous, les charlatans amassent rapidement, en traitant en secret ces tristes accidents, des fortunes que n’obtiennent jamais les médecins eux-mêmes. »
Notre insulaire, qui veut paraître bien informé, pousse plus loin ses investigations : « Tout le mondé ici s’en mêle et veut avoir son spécifique pour cette maladie, écrit-il : apothicaires, barbiers, femmes, moines ; et quelques recherches que j’aie pu faire, je n'ai pas trouvé qu'ils aient d'autre remède que nous. »
Son amour-propre d’Anglais était sauf, c’était l’essentiel.
Le remède, de quelque nom qu’on le décorât, était toujours à base de mercure, qu’il fût sous forme de pilules, de liqueur, — la liqueur de Van Swieten ne fera son apparition qu’en 1743 — d’emplâtre ou de linirnent.
Le nom pompeux de « Grands Remèdes », usité au xviii® siècle, désignait tout simplement la friction
COMMENT ON TRAITAIT LA SYPHILIS AVANT l’ÈRE MODERNE 431
avec l’onguent mercuriel, telle qu’on l’avait pratiquée deux cents ans plus tôt (1).
Pour qu’il ne se perdît point de mercure et que le malade en fût imprégné, on avait soin, selon le conseil de Boerhaave, de ne changer ni les draps ni la chemise du patient, tout noirs et gras du mercure des frictions.
Comme jadis, on chauffait la chambre du malade, on entassait sur lui les couvertures, jusqu’à ce qu’arrivât la sueur salutaire, et quand on l’avait bien purgé, saigné, canulé — les lavements faisaient partie du régime — et soumis à une diète rigoureuse, s’il n’était pas mort d’inanition, c’est que Job l’avait exaucé. Encore aux temps bibliques on ignorait le mercure; sans quoi, comme le dit spirituellement Delaunay (2), le diable eut certainement infligé au saint homme l’épreuve des grands remèdes.
On conçoit que les patients ne se soumettaient qu’avec répugnance à un pareil traitement. Aussi s’ingéniait-on à leur en épargner le désagrément. L’un annonce qu’il guérit infailliblement la vérole par une pommade non sialalogue (3) : il s’agissait d’un mélange d’axonge et d’ardoise pilée ; mais, en cachette, il faisait ingérer à ses malades du mercure, naturellement à leur insu.
Un autre avait composé une liqueur qu’il appelait la (( quintessence antivénérienne ».
(1) Sanchez, Parallèle des divers traitements des maladies vénériennes {il cf. Jourdan, Traité complet des maladies vénériennes (1826).
(2) Delaunay, op. cit., p. 238.
(3) L’Etal de médecine^ chirurgie, pharmacie en Europe (par Le Fébure de Saint-Ildefont. Paris, 1776, p. 162).
REMÈDES D^UTREFOIS
Puis on s’engoua, tour à tour, des dragées antivénériennes du sieur Keyser (qui étaient du mercure €n combinaison avec l’acide du vinaigre) ; du remède d’Agirony, qui était à base de suc de plantes et ne contenait pas de métal, etc.
Vers la même époque, un ancien chirurgien-major des armées du Roi prônaît ses clystères antivénériens. Baumé lançait ses bains au sublimé. Enfin paraissait le grand, le célèbre Boyveau-Laffecteur, avec son Roh antisyphylitique^ sans mercure, qui retiendra pendant plusieurs lustres la faveur populaire.
Depuis lors, après une nouvelle éclipse, le traitement par les frictions a été remis en honneur, pour être remplacé par la méthode hypodermique, détrônée à son tour par les injections intramusculaires, actuellement à la mode.
Combien de temps durera cette mode et que nous réserve l’avenir ? Sans doute, un retour au passé ; n’est-ce pas la loi du progrès ?
Cuiefqitee temcbee eecvete
Il y a une cinquantaine d’années environ, en 1862, Trousseau avait été chargé de faire une conférence à l’Association polytechnique. Le sujet qu’il devait traiter et qui lui avait été imposé par les directeurs de l’Association était : YEmpirisme.
Le grand clinicien, qui ne dédaignait pas de jouer au paradoxe, commença par affirmer, devant le public convié à l’entendre, qu’il était lui-même empirique — et qu’il s’en faisait gloire ; qu’on avait à tort essayé de déverser le blâme et le ridicule sur l’empirisme ; qu’on avait détourné ce mot de son véritable sens et que ce terme ne signifiait rien autre chose que : médecine de V expérience.
Il montra, par de nombreux exemples, que la médecine proprement dite ne s’était pas formée autrement que par l’empirisme. La première médecine, et, avant elle, la première hygiène, n’avait-elle pas été toute instinctive ? On avait la fièvre : on buvait de l’eau; plus tard, on prit une écorce amère, qu’on
KEWÈDES d’aUTHEFÜIS
avait reconnue, par le simple hasard, posséder des propriétés fébrifuges.
N’est-ce pas encore le hasard qui dota l’art de guérir de l’iode contre le goitre, dès qu’on eût constaté que les éponges calcinées en contenaient; que le fer était efficace contre l’anémie ; le soufre, contre les maladies de peau, etc. ?
Pour défendre l’empirisme, Trousseau eut recours à d’autres arguments.
N’était-ce pas à l’empirique Talbot qu’on devait l’introduction et la vulgarisation du quinquina en France ? N’est-ce pas l’alchimiste Glauber, encore un empirique, qui découvrit le kermès, le sulfate.de soude, etc. ?
Et l’ipéca, n’a-t-il pas été découvert par un épicier du nom de Grenier ; de même qu’un autre épicier, Garus, a trouvé la composition de l’élixir qui porte son nom
Il est même assez singulier, ajoutait le maître, de voir certains remèdes acquérir de la vogue, précisément parce que leur composition n’est pas connue.
Le quinquina aurait-il si bien réussi, s’il ne s’était pas appelé la Poudre des Jésuites ?
Le kermès n’était-il pas d’abord connu sous le nom de Poudre des Chartreux et Poudre de la Ligerîe, parce qu’un chirurgien, du nom de la Ligerie, s’en servit plus que ses confrères, en même temps que les Pères Chartreux (1) le distribuaient au public ?
(1) La Poudre des Chartreux dMYO.ïiéié inventée par un apothicaire allemand, qui la fît connaître à la Ligerie, chirurgien de Louvois (Voltaire, Siècle de Louis XIV, édit. Garnier, t. XIV, p. 471). Vers 1714, la Ligerie révéla le secret au frère Simon, apothicaire des Chartreux, à qui le Régent l’acheta en 1720.
QUELQUES REMÈDES SECRETS
Trousseau n’avait cité qu’un petit nombre de remèdes d’abord secrets, mais dont plus tard fut révélée la composition ; combien d’autres en est-il qui ont joui, en leur temps, d’une faveur exceptionnelle et dont on a oublié, à l’heure actuelle, la composition?
Sait-on, par exemple, ce qu’était ce rossolis du Roi, ainsi appelé parce que Louis XIV en avait usé pendant un assez long temps et s’en était très bien trouvé ; ce rossolis, que Gui Patin, dans une de ses lettres, datée de 1653, prétendait « souverain contre les douleurs des reins?»
Eh bien, nous avons découvert la recette du rossolis, là où nous ne la cherchions guère : dans un Cours d' opérations de Chirurgie (1) !
De tous les rossolis, le plus renommé était celui de Turin; n’était-ce pas l’italienne Catherine de Médicis qui avait mis à la mode, en France, les boissons spiritueuses et principalement ces sortes de liqueurs, « qu’on employait moins pour la santé que pour le plaisir (2) ? »
(1) « On prend une pinte d’eau-de-vie faite avec du vin d’Espagne, dans laquelle on met infuser pendant trois semaines des semences d’anis, de fenouil, d’annet (aneth), de chervy, de carottes, de coriandre, de chacune demi-once; on y ajouteaprès l’infusion une demi-livre de sucre candy, dissous dans de l’eau de camomille, et cuit avec consistance de julep, et on passe le tout par la chauffe : on en prend une cuillerée le soir en se couchant. Ce remède est excellent contre les crudités et les coliques d’estomac, car il dissipe les matières indigestes et les vents, il fortifie les organes de la digestion. » Dionis, Cours d’opérations de Chirurgie, p. 125-126.
(2) Legrand d’Aussv, Histoire de la vie privée des Français.
REMÈDES d’autrefois
- A peu près de la même composition était celte eau cordiale, composée par un médecin de Genève, du nom de Colladon, avec de l’huile essentielle d’écorces de citrons, obtenue par expression. Il dissolvait cette huile dans de l’alcool rectifié, puis il ajoutait du sucre et de l’eau de mélisse.
Bien que cette liqueur fût « la plus salubre et certainement la plus agréable de toutes celles qu’on avait imaginées jusqu’à lui, le prix en était si excessif que, même pendant la vie de l’auteur, elle n’eut qu’une faible vogue (1). »
On ne saurait en dire autant de la fameuse Poudre du sieur Ailhaud, que les annuaires de l’époque (2) affublent des titres pompeux de « Conseiller secrétaire du Roi, Baron du Castelet, de Vitrolles et de Mont-Justin, et Docteur en médecine de l’Université d’Aix en Provence, »
Ailhaud prétendait, modestement, que sa poudre était « un remède spécifique à tous les maux connus. » Il avait obtenu un privilège de vente qui lui avait été concédé par lettres patentes du Boi, en date du 15 mars 1772, enregistrées au Parlement le 28 août de la même année. Le dépôt général du remède à Paris était chez le sieur de Mestre du Rival, rue et place du Chevalier-du-Guet ; en province, dans les couvents des Carmes déchaussés.
(1) Legrand d’Aussy, Histoire de la vie privée des Français.
.(2) ijtat de la médecine, etc., 1776, pp. 214-216.
QUELQUES REMÈDES SECRETS 437
Le paquet de 10 prises coûtait 12 livres 10 sols ; la prise seule, 25 sols.
La composition de cette poudre purgative drastique avait été déterminée, pour la première fois, par un alchimiste allemand.
Parmentier la fît connaître en France : c’était, selon nilustre apothicaire, un extrait ou un suc, évaporé jusqu’à siccité, de scammonée ou de quelque autre plante de la même famille, mêlée avec un peu de jus de réglisse ou de gomme arabique. Parmentier ajoutait qu’Ailhaud avait cherché à « tromper les curieux, en faisant varier l’odeur et la couleur de sa poudre, sans cependant changer sa base, et qu’il y avait beaucoup de probabilités pour que cette poudre ne fût autre chose qu’un composé de scammonée, de racine d’angélique et de rhubarbe torréfiée. »
Un remède qui ne figure plus dans nos formulaires, est celui qu’on appelait autrefois les Gouttes d* Angleterre. Dans le Codex actuel, on trouve bien la recette des gouttes noires anglaises^ mais c’est une préparation opiacée qui a une composition toute différente des gouttes d' Angleterre.
Nous donnons ci-après une lettre écrite par Biet, premier apothicaire du roi, à Levrat, maître apothicaire à Lyon, le 19 avril 1713, et où est expliqué en détail le secret de la composition des « véritables Gouttes d’Angleterre. »
Outre que le document est des plus piquants, il est des moins connus, enfoui qu’il est dans un indi-
geste recueil du commencement du siècle dernier (1).
Tout d’abord, notre apothicaire déclare qu’il y a plusieurs sortes de liqueurs ou teintures, auxquelles on donne, mal à propos, le nom de « gouttes d’Angleterre. » Il s’en expliquera plus tard avec son correspondant ; pour l’instant, il ne se préoccupe que de lui indiquer le secret de la composition du remède.
Je ne vous envoyé à présent, écrit-il, que la composition de celles qui doivent être regardées comme véritables et bien éprouvées en plusieurs occasions et qui sont (par l’expérience) préférables à celles qu’on tire de la soye des araignées (2) et d’autres matières.
Peut-être sera-t-on aise d’apprendre quel est l’inventeur des gouttes volatiles d’Angleterre ? M. Biet Ta satisfaire notre curiosité :
C’est un nommé M. Godoald, médecin de Londres, où il -exerçait la médecine avec réputation. La maladie dangereuse d’une personne de considération, pour laquelle le roi d’Angleterre Charles II s’intéressoit, s’augmenta beaucoup. Ce prince, sçachant qu’elle étoit abandonnée de tous les médecins qui la voyoient, ordonna à M. Godoald, dont on lui avoit souvent parlé, de l’aller voir, et de lui donner de son remède, s’il le trouvait à propos ; ce qui fut exécuté, et l’effet en fut si surprenant, que cette guérison fut regardée de tout le monde comme une espèce de résurrection. Ce prince résolut dès lors d’avoir, ^ quelque prix que ce fût, la composition de ce remède, qui lui paraissoit si précieuse ; il fît offrir pour cela jusqu’à vingtcinq mille écus à M. Godoald. Un des neveux de ce docteur, que j’ai vu à Paris, il y a quelques années, et duquel je scai
(1) Mémoires de Trévoux, 1713, pp. 1409 et suivantes.
(2) Lemery commençait par distiller les cocons de vers à soie (V. sa Pharmacopée, p. 876.)
QUELQUES REMÈDES SECRETS
■ces particularité/, me dit que son oncle étoit d’une humeur si bizarre, qu’il eut toutes les peines du monde à se résoudre de donner son remède au roi d’Angleterre, malgré la somme considérable qu’il lui offrait pour cela.
Il n’y consentit enfin qu’à la condition que le prince ne révélerait le secret à âme qui vive, tant que l’auteur serait de ce monde.
Charles II tint parole et, ajoute M. Biet, « pour empêcher que personne n’en eût connoissance, il se donnoit la peine lui-même de le préparer, car vous sçavez peut-être qu’il aimoit fort la chymie, et qu’il avait un très beau laboratoire, où il rassembloit souvent plusieurs curieux, et même un François, nommé Le Fevre, fort bon artiste, qui nous a laissé un cours de chymie curieux et utile, et qui a travaillé longtemps dans ce même laboratoire, gratifié d’une pension par le prince. »
Voilà bien une curieuse révélation : Charles II se mettant à fabriquer des remèdes, comme les Ptolémées, comme Mithridate, comme Agrippa (1), comme Louis XIV (2).
L’art de guérir a, comme on voit, de glorieux parchemins.
(1) Histoire des apothicaires, de Phillippe.
(2) Chronique médicale, 1898.
Jî^é^icaticm0 ein^ulUre^ ^u vieux
£c6 effete eaùitaivee 5u fouet
Übi stimulus, ihi affluxus : où il y a stimulation, il y a fluxion. Cet axiome hippocratique a été vérifié tant de fois par l’expérience, qu’on a presque l’air d’énoncer un truisme.
La flagellation, tout comme l’urtication et la vésication, a pour résultat de produire une sorte de révulsion cutanée, qui se traduit, selon les degrés, par une suractivité de la circulation capillaire, ou par une cuisson vive et brûlante, comme celle que produirait l’action d’un caustique.
On cherche, par les moyens que nous venons d’indiquer, et auxquels on peut joindre les moxas, le feu, les frictions, etc., à produire une inflammation dérivative. De tous ces procédés, nul, au dire de ceux qui s’en sont faits les adeptes, ne serait plus efficace que la flagellation, pour stimuler l’activité nerveuse à la périphérie du corps.
444 REMÈDES d’autrefois
Les effets les plus manifestes de la flagellation sont de deux sortes.
Les premiers sont d’ordre moral. L’appréhension des coups inspire aux êtres faibles ou impuissants une terreur que certains déclarent salutaire.
Les anciens étaient persuadés que cette pratique réussissait à merveille dans le traitement de l’aliénation. La contrainte et la force, pensaient-ils, sont indispensables contre la manie furieuse, et l’on agit puissamment sur l’imagination par l’appareil imposant d’une autorité brutale. C’est ainsi que se sont si longtemps conservées dans les maisons de fous et dans les établissements pénitentiaires, les procédés barbares de coercition qui, même à l’aurore du XX® siècle, ne semblent pas avoir complètement disparu.
Timor înitium sapientiæ... Combien a-t-on fait abus de ce précepte ! N’est-ce pas de là que dérivent les corrections parles verges, appliquées aux enfants indociles ou [paresseux ; la discipline en usage dans les ordres monastiques?
Nous raisonnons autrement que nos pères, et nous estimons que les remontrances, plus ou moins énergiques, ont une vertu éducative supérieure aux coups de férule sur les doigts des écoliers.
Nous réservons le bâton, encore renonce-t-on chaque jour davantage à ces traitements aussi inefficaces quejdésuets, pour les bêtes rétives aux moyens habituels de persuasion.
Sans nous perdre en réflexions sur l’utilité qu’il peut y avoir à conserver ce mode de répression chez les peuples sauvages, dont on ne saurait obtenir de
soumission qu’à ce prix, venons-en à ce qui nous occupe pour l’instant : aux indications thérapeutiques de la flagellation.
Nous ne savons ce que l’avenir nous réserve, mais nous ne serions pas autrement surpris que l’on remît en honneur une méthode de traitement qui a jadis fait ses preuves.
Tout en faisant la part de l’exagération, convenons que les anciens en surent tirer parti autrement que nous, dans des cas où ce procédé de guérison semblait rationnel.
Quand Musa, le médecin à qui Auguste fit élever une statue de son vivant, eut l’idée, pour guérir la sciatique de son illustre client, de le faire flageller à l’aide d’une poignée de roseaux ou de tiges d’ombellifères, il obéissait à une inspiration heureuse.
L'urtication (1), qui n’est autre chose qu’une flagellation avec des orties, devait produire des effets analogues. Les parties atrophiées ou paralysées, sous l’influence de ce traitement, se réveillaient de leur engourdissement, comme on l’observe de nos jours.
(1) Rien n’est si simple que de pratiquer l’urtication : on cueille avec des gants, pour ne point l’opérer sur soi, un bouquet d’orties, que l’on enveloppe d’un papier sur la partie que l’on tient, et on frappe à coups redoublés sur la région indiquée ou sur toute la surface du corps, si on veut une action vive et générale ; on laisse ensuite le malade, sans rien appliquer sur i’éruption, en quelque sorte érysipélateuse, qui se développe ; on recommence l’opération à l’intervalle prescrit, jusqu’à ce que l’on ait obtenu l’effet attendu ; on ne la cesse que lorsqu’on a acquis la certitude qu’elle est sans efficacité {Dict. des Sciences médicales, 1821, t. LU.)
SOUS Finfluence des révulsifs, de quelque nature qu’ils soient.
Sans doute, nos ancêtres ne se laissaient-ils guider que par le seul empirisme; mais l’observation ne préexiste-t-elle pas à toutes les déductions qui peuvent plus tard en être tirées ? Ainsi Galien avait observé que les maquignons font paraître leurs chevaux gras, en les fustigeant modérément, et que les muscles sous-cutanés se gonflent par ce moyen: il en conclut que l’on pourrait donner plus d’embonpoint aux personnes maigres, en les soumettant à cette pratique.
Les statues antiques, qui représentent les athlètes avec une musculature si développée, nous instruisent, mieux que tout document écrit, de l’hygiène des Grecs et des Romains, accoutumés, après le bain, à se faire masser avec le strygile, parce qu’ils avaient remarqué que les muscles augmentaient de volume, grâce à cette percussion.
De même, les Russes de nos jours qui, dans leurs bains de vapeur, se font fustiger avec des verges de bouleau, et en sortent, rouges et brûlants, pour se rouler ensuite nus dans la neige, ont, la plupart, des muscles gras et solides.
Si on ne flagelle plus les varioleux dont l’éruption est tardive, on ne peut méconnaître la vérité du principe sur lequel était fondé le conseil, donné par Elidæus Paduanus, de flageller avec des orties les enfants atteints de variole, chez lesquels la sortie des boutons était trop lente à se produire.
Nous nous expliquons moins Futilité de la flagellation dans la mélancolie et dans la fièvre quarte. Ecoutons ce que nous en disent, pour leur justification, ceux qui Font préconisée dans ces cas particuliers; nous serons libres de ne pas nous rendre à leurs raisons.
Par exemple, dans l’érotomanie, ou mélancolie amoureuse, il y a concentration des forces, tristesse, chagrin profond, et dépérissement par cette cause. La flagellation appelant la chaleur et la vie au dehors détend cette concentration, et la douleur extérieure cause une puissante diversion à la passion accumulée au dedans.
Quant à la fièvre quarte, vous doutez-vous pourquoi elle disparut parfois sous Finfluence de la fustigation? Parce que « cette secousse extérieure a changé le mode de la sensibilité nerveuse et le rythme de la circulation du sang ! » Et voilà pourquoi votre fille est muette !
Que Corvisart ait pu guérir un cas de léthargie, en flagellant son malade, nous en serons moins étonnés, sachant aujourd’hui que la prétendue léthargie n’est, le plus souvent, qu’une manifestation de Fhystérie.
Une guérison plus singulière est celle que rapporte Thomas Campanella, de ce prince de Venouse « qui ne pouvait aller à la garde-robe sans être fouetté par un domestique chargé spécialement de ce soin. » Voilà un remède contre la constipation qui ne ferait pas la fortune des pharmaciens.
La fustigation se donnait, en ce cas, sur les fesses, ce qui n’allait pas sans quelque inconvénient, ou quelque agrément, selon le point de vue auquel on
REMÈDES d’autrefois
se place. Il y a trop de communications sympathiques entre les rameaux nerveux de l’extrémité de la moelle épinière, pour que la fustigation sur la région fessière n’eut pas de retentissement dans la sphère génitale (1).
Il y a beaux jours que l’on a remarqué l’effet produit sur l’organe génital par la fustigation.
Déjà, au temps de Néron et de Pétrone, on connaissait l’art de stimuler les parties viriles, par les coups de verges sur les lombes. Il y a tel passage de Pétrone (2) qui est aussi explicite qu’on le peut souhaiter. Pétrone dit, en parlant d’une sorcière, d’une de ces sagæ qui préparaient des philtres, pour les débauchés à court de moyens :
Elle mélange le suc de cresson avec celui del’aurone, et, après m’en avoir arrosé, elle saisit un paquet d’orties vertes, avec lequel elle frappe doucement les parties situées au-dessous du nombril.
Apulée (3) parle d’un instrument à peu près analogue, destiné au même usage : c’était un fouet cornai) « Le désir sexuel, écrit Krafft-Ebing, peut aussi être éveillé par l’excitation des nerfs du siège sexuel, au moyen de la flagellation. Ce fait est très important pour la compréhension de certains phénomènes physiologiques. Il arrive quelquefois que, par une correction appliquée sur le derrière, on éveille chez les garçons les premiers symptômes de l’instinct sexuel et on les pousse par là à la masturbation ; c’est un fait que les éducateurs de la jeunesse devraient bien retenir. »
(2) Satyrion, GXXXVIII.
(3) Métamorphoses, livre VIII.
posé de plusieurs cordes en laine, garnies de nœuds et munies à leur extrémité d’un petit os de mouton. Les dames romaines se soumettaient à la flagellation pour devenir fécondes. Aux fêtes de Pan, les prêtres du dieu, les Luperques, établis à Rome sur le mont Palatin, vêtus d’une peau de chèvre, parcouraient la ville, porteurs de longues lanières de peau de bouc, avec lesquelles ils frappaient les mains et le ventre des femmes, pour favoriser leur fécondation (1).
Des médecins, comme Faventinus, ont conseillé la flagellation dans le cas d’une extrême brièveté de la verge, assurant que, par ce moyen l’organe se « magnifiait ».
Mais c’est surtout pour allumer les feux éteints que l’on a eu recours aux verges.
J’ay bien ouy dire d’un grand seigneur, conte le sire de Brantôme, qu’avant d’aller habiter avec sa femme, (il) se faisait fouetter, ne pouvant relever sa nature baissante sans ce sot remède.
Pic de la Mirandole, ce prodige d’érudition, rapporte qu’un personnage connu de lui et très libertin, ne pouvait consommer l’acte sans être étrillé « à grandes sanglades d’étrivières. » Il apportait, chez les prêtresses de Vénus, un fouet, durci en le trempant dans du vinaigre, et suppliait sa compagne de ne le point épargner; car, plus on le fouettait rudement, plus il y trouvait de délices.
(1) Histoire de la prostitution, par P. Dufour.
La discipline que se donnaient les dévots avec un fouet de cordelettes devait produire les mêmes effets et Tartufe, qui recommandait à son laquais de « serrer sa haire avec sa discipline », n’était pas à l’abri des tentations du malin.
Comme le dit plaisamment Montaigne, les religieux qui portaient la haire — la haire est une chemise de crin grossier — n’étaient pas de pauvres hères en amour !
Si l’on consulte les rapports des inspecteurs de police, au siècle de Louis XV, on constate que le paquet de verges faisait partie, en ce temps-là, du matériel des maisons de prostitution, de ces maisons closes où nous a fait pénétrer un guide bien informé (1).
Aujourd’hui, écrit l’inspecteur Marais, il n’y a point de maison publique où on ne trouve force poignées de verges toutes prêtes adonner aux paillards refroidis la cérémonie...; cette passion domine singulièrement les gens d’Eglise ; j’en ai trouvé, dans ces sortes de maisons, qui se faisaient étriller de la bonne façon, entre autres le bibliothéquaire {sic) des Petits Pères de la place des Victoires, du règne de M. Berryer, sur lequel deux femmes, après avoir usé sur son corps deux ballets (balais) entiers, furent encore obligées, faute de verges, de prendre un paillasson de jonc qu’elles avoient déficelé ; quand j’entrai dans ce lieu, tout son corps ruisselait de sang.
Il n’y a pas si longtemps, du reste, que l’on décou-
(1) Les maisons closes au wiii^ siècle, par Gaston Capon. IL Daragon, éditeur.
4oi
vrait, dans un immeuble discret du quartier Monceau, un couvent, tenu par une demoiselle de Florainval, qui se disait « ancienne religieuse de l’ordre de N.-D. de Sion (1). »
Au milieu de son grand salon, entièrement tendu de violet et orné de tableaux les plus rares, l’exreligieuse de N.-D. de Sion, le corps recouvert d’un costume de pénitences sacerdotal, faisait la classe à toute une assemblée de jeunes et jolies femmes.
Celles-ci, afin d’être plus à l’aise, avaient jeté au loin tous leurs vêtements.
Toute une collection de martinets, de disciplines, de cilices, de livres obscènes, traitant de la flagellation, furent découverts dans ce réduit d’amours illicites et saisis. Les magistrate impitoyables appréhendèrent, en même temps que le corps du délit, toutes les délinquantes.
Mlle (jg Florainval aurait pu invoquer des traditions séculaires, consacrées par l’Eglise elle-même.
N’est-ce pas David qui, au milieu de ses tribulations, avoue que « ses lombes sont remplis d’illusions », reconnaissant ainsi qu’il prenait quelque plaisir aux macérations que lui imposait sa piété ?
N’a-t-on pas béatifié deux héroïnes de la flagellation, Maria-Magdalena de Pozzi et Elisabeth de Genton, à qui les flagellations et plus encore les conséquences de ce genre de pénitence valurent une célébrité ?
(1) V. Le Journal du 10 décembre 1902.
REMÈDES d’autrefois
Maria-Magdalena, fille de parents occupant une haute position sociale, était religieuse carmélite, à Florence, vers la fin du xvi® siècle. Son plus grand bonheur était, disait-elle, quand la prieure lui faisait mettre les mains derrière le dos et la faisait fouetter sur les reins mis à nu, en présence de toutes les sœurs du couvent. Mais, ajoute Krafft-Ebing, « les flagellations qu’elle s’était fait donner dès sa première jeunesse avaient complètement détraqué son système nerveux ; il n’y avait pas une héroïne de la flagellation qui eut tant d’hallucinations qu’elle. Pendant ces hallucinations, elle délirait toujours d’amour. La chaleur intérieure semblait ^vouloir la consumer, et elle s’écriait souvent : « Assez ! n’atti- « sez pas davantage cette flamme qui me dévore. « Ce n’est pas ce genre de mort que je désire, il y « aurait trop de plaisir et trop de charmes... »
Il en était de même d’Elisabeth de Genton : la flagellation la transmuait en une véritable bacchante. Cet état lui procurait un bonheur si intense, qu’elle s’écriait souvent : « O amour ! ô amour infini ! ô créatures, criez donc toutes avec moi : amour, amour !... »
C’était un véritable délire d’extase.
Voltaire, qui a touché à tout, n’a pas manqué de signaler l’influence toute spéciale de la flagellation sur l’appareil génital. Le 26 janvier 1758, il écrivait à sa nièce, de Fontaine :
Je ne crois pas que l’abbé de Prades soit fouetté sur le c..., cela est sujet à des inconvénients. Les théologiens disent que
cette façon peut occasionner ce qu'ils appellent des pollutions.
Un casuiste, et pas des moindres, Fabbé Boileau, reconnaît, dans son Histoire des Flagellans, que cette bizarre coutume de se fouetter coram populo n’était pas non plus sans inconvénients et pouvait amener les plus graves désordres dans les mœurs. Les fameuses processions, où Henri III et ses mignons commirent tant d’extravagances, donnent pleinement raison à l’excellent abbé.
Les physiologistes ne sont pas embarrassés pour donner l’explication de cette action élective de la fustigation.
On sait, écrit Virey, que plusieurs sortes de fatigue ou de gêne excitent l’érection, comme le coucher sur la dure, ou les coliques, ou l’ischurie, et d’autres douleurs et irritations à la vessie, à l’urètre, par la pierre, ou vésicale ou rénale, etc.
On sait que toute stimulation poignante au système dermoïde ou cutané se propage rapidement aux organes sexuels : ainsi les galeux, dartreux, lépreux, surtout quand ils se grattent avec une sorte de rage, dans le plus violent prurit, entrent souvent en érection, ou même éjaculent spontanément. La lubricité furieuse des lépreux et de toutes les personnes affectées de ces maladies de peau, avec une cuisante démangeaison, n’a pas une autre cause (1).
Bordeu et Lorry attribuent la disposition érotique, chez les personnes engagées par des serments sacrés à ne jamais violer la chasteté, à l’étal de malpropreté et au défaut de linge, qui laissent amasser sur leur peau une crasse âcre et salée, résultant de leur transpiration.
Sans nier que cet état de mortification religieuse
(1) Dict. des sciences Paris, 1816, t. XVI.
REMÈDES d’autrefois
et cet abandon corporel contribuent, soit à des maladies cutanées et à la vermine, soit à diverses irritations du système dermoïde, celles-ci devaient surtout s’augmenter par des vêtements rudes, comme le cilice, par la dureté de la couche sur laquelle ils reposaient, et par-dessus tout, par l’usage de la discipline.
Dans son ouvrage paru à Francfort, en 1698, sous le titre de Flagellum salutis, le naturaliste et méde cin allemand Paullini a érigé le fouet à la hauteur d’une véritable panacée, d’un spécifique propre à la guérison de toutes sortes de maladies, tant aiguës que chroniques.
Le travail de Paullini a pour but de montrer que le fouet peut être considéré comme un moyen curatif excellent dans une foule d’affections. Le docteur A. Beauvois, qui Ta analysé, nous en a fait connaître les divisions essentielles.
Dans un premier chapitre, l’auteur traite : « De l’utilité des coups dans les professions ecclésiastiques et mondaines » : nous n’avons pas besoin d’y insister, après ce qu’on vient de lire.
Une deuxièitie partie rapporte des observations de flagellation, utilisée dans la mélancolie, la rage, la paralysie, Fépilepsie ; dans les maladies des yeux, des oreilles et des dents.
Un troisième chapitre a trait aux « maladies internes » : croup, mal de poitrine, points de côté, goitres.
Dans le quatrième, Paullini relate les résultats
t^btenus, grâce à la flagellation, dans la cure de la diarrhée, de la constipation, des métrorrhagies, de ravortement, de la rétention d’urine, de la goutte.
Un cinquième et dernier chapitre est consacré à la flagellation dans les différentes fièvres (continues, tierces ou quartes) ; enfin, un appendice, qui termine l’ouvrage, traite des questions accessoires.
Comme on le voit, la flagellation est, pour Paullini, ce qu’était la saignée pour Gui Patin, l’eau pour le docteur Sangrado : un remède applicable à toutes les maladies.
On a de bonne heure remarqué qu’il était possible de réveiller, par des procédés dynamiques, la réaction vitale endormie, et d’activer mécaniquement les fonctions d’absorption.
Au dire du docteur Roussel (de Saint-Etienne), les anciens se servaient, à cet effet, de deux instruments : la palette et le fléau.
La palette était une espèce de spatule, en forme de mince raquette, pourvue d’un long manche, faite en bois très léger et recouverte de peau de velours ou de satin.
Le fléau se composait d’une vessie de mouton ou de veau, bien gonflée d’air, attachée d’un peu loin au bout d’un bâton, de façon à pouvoir être aisément maniée.
On faisait usage de la palette pour les muscles du tronc et des membres, que l’on flagellait à petits coups répétés, à l’effet de provoquer, comme nous l’avons dit, l’afflux sanguin et d’en accroître le développement.
REMÈDES d’autrefois
Le fléau était destiné plutôt aux organes simples (ventre et estomac), que l’on battait à grands coups, pour les faire sortir de leur torpeur, c’est-à-dire pour accroître l’activité des vaisseaux absorbants et tirer de leur espèce d’assoupissement les viscères noyés dans l’eau.
A Rome, il existait des établissements spéciaux, où les femmes désireuses de chercher l’embonpoint et d’acquérir la fraîcheur allaient se soumettre aux coups de palette ; de même, celles qui voulaient redresser les défectuosités de certaines parties de leur corps.
Les hommes s’y rendaient pour aller retrouver la virilité perdue dans les excès.
La férulalion, conclut notre confrère, était jugée un moyen excellent pour engraisser les maigres sans les bouffir, et débouffir les gras sans les émacier.
Aujourd’hui, nous avons la bicyclette qui remplit le même office.
Avant de terminer, disons un mot d’une coutume légèrement barbare, que nos mœurs actuelles ne toléreraient plus.
Il fut un temps où l’on fustigeait sans merci des malheureuses qui n’avaient commis d’autres crimes que d’avoir eu la malechance de tirer un mauvais numéro à la loterie d’amour.
A la Salpétrière, pour les femmes, à Bicêtre, pour les hommes, une chambre particulière était réservée aux malades atteints du mal vénérien. Chaque
malade, à son entrée dans cette chambre, était fustigé très vigoureusement, et fustigé encore, avec la même rigueur, à sa sortie.
Dans la pensée des directeurs de l'Hôpital général, une maladie vénérienne était assimilée à un délit, parce qu’elle entraînait un scandale public et semblait accuser un excès de libertinage. Cette fustigation pénale fut maintenue, du moins en principe, jusqu’à la fin du règne de Louis XV.
La fustigation qui précédait le traitement des maladies syphilitiques, devait être bien cruelle ou accompagnée de circonstances bien pénibles ou désagréables, pour que les directeurs de l’Hôpital général, dans une délibération de 1675, aient reconnu que la crainte de cette étrange punition empêchait souvent les malades de déclarer leur état, et, par conséquent, de recourir, en temps utile, aux remèdes indispensables. On dut en référer à l’autorité supérieure pour faire cesser tout à fait ou pour suspendre provisoirement ces exécutions pénales, qui avaient un si fâcheux résultat pour la santé publique#
Hâtons-nous de dire que ce n’est pas seulement en France que sévissaient ces odieuses pratiques. En Angleterre, on allait jusqu’à fouetter les folles — et les varioleux ! Les comptes du constable du Great Staughtam (Comté de Hungtindon) fournissent la preuve de cette ignominie :
1690. Avoir arrêté, veillé et fouetté une folle : 8 shillings 6 pence.
1710. Payé pour la fustigation de deux individus atteints de la petite vérole ; 8 shillings.
Combien plus avisés étaient nos voisins, quand ils
REMÈDES d’autrefois
appliquaient la peine du fouet aux alcooliques. A Durham, en 1690, une femme mariée, du nom d’Eléonore Wilson, fut fouetté publiquement, sur la •place du Marché, entre 11 heures et midi, pour s’être grisée un dimanche (1).
Voilà une législation que nous verrions, sans trop de déplaisir, remettre en vigueur.
(1) Cf. Les Châtiments de jadis (Carrington, éditeur).
S>c6 maîabice que ^ueneeait fopctation
yJièaiîatb.
L’extirpation des organes générateurs a été, dans l’origine, expérimentée d’abord sur les animaux, et ce n’est que plus tard qu’on s’est aventuré à priver l’homme des marques de la virilité.
Sous le règne de Cyrus, les Ethiopiens étaient réputés pour leur adresse dans l’art de châtrer, et le tribut annuel qu’ils payaient aux Perses consistaiten cent garçons, qui étaient probablement des eunuques (1). De l’Ethiopie, l’usage de la castration passa en Egypte et dans l’Assyrie, et c’est de là qu’on a inféré que la reine Sémiramis ordonna de châtrer les êtres de santé débile, pour fortifier et améliorer la race.
Des méchantes langues assurent que cette reine
(1) Sprengel, Hist.de la médecine.^ IX, c. xxin.
REMÈDES d’autrefois
choisissait les hommes les mieux faits et les plus beaux de son armée, et qu’elle faisait ensuite châtrer tous ceux qu’elle avait admis aux honneurs de sa couche, les empêchant, par ce procédé, d’une efficacité douteuse, de s’attacher à une autre femme (1).
Les Israélites paraissent avoir appris des Egyptiens les méthodes de castration qu’ils mirent en usage.
Ces méthodes étaient assez barbares. Ou l’on froissait les testicules entre les doigts; ou l’on écrasait ces mêmes organes entre deux corps durs; ou bien on les arrachait, après avoir, au préalable, fendu le scrotum.
On pratiquait encore l’amputation des testicules, peut-être en y comprenant leur enveloppe extérieure.
On présume que cette coutume ne dura pas longtemps chez les Israélites, qui regardaient comme les plus respectables de leurs lois celles qui leur recommandaient de croître et de se multiplier.
Les mobiles de l’eunuchisme sont des plus variés.
L’auteur d’un Traité des eunuques, publié dans les
(1) D’autres racontent que c’est l’expédient dont cette reine usa, lorsqu’elle voulut monter sur le trône, après la mort de Ninus, son mari, afin que ceux qui devaient l’approcher n’eussent ni dans leur voix, ni dans leur extérieur, rien qui pût déceler cette usurpation: ce fait prouverait tout au moins que la castration était connue avant elle ; on sait, en tout cas, que le fils de Sémiramis arma contre sa mère un eunuque, son confident ; on sait, en outre, que Sésostris, qui vivait plus de deux cents ans avant Moïse, fut assassiné par un de ses eunuques (Dujardin, Hist. de la Chirurgie, t. I ; Introduction).
l’opération d’abailard 461
premières années du xviii® siècle, nous en a donné complaisamment l’énumération.
En Orient, on fabriquait des eunuques pour garder les filles ou les femmes et empêcher leurs infidélités.
En Grèce, certains prêtres, comme les prêtres de la Diane d’Ephèse, étaient obligés de se soumettre à cette mutilation.
La religion chrétienne a eu également des eunuques, des fanatiques que l’Eglise condamnait : tel Valésius, qui réussit à fonder une secte, dont les adeptes s’engageaient à subir la castration.
On a fait des eunuques pour en trafiquer ; ce genre de commerce n’a peut-être pas complètement disparu de la surface de la terre.
La castration a été également appliquée comme châtiment, notamment aux adultères, aux esclaves qui avaient dérobés, etc. Pendant longtemps on a eu recours à la même opération pour obtenir de jolies voix, en dépit de toutes les décisions des conciles et des édits pontificaux. Cette coutume persisterait encore, et l’on trouverait des eunuques dans les chœurs des églises pontificales : le maître des chœurs de la chapelle Sixtine, le fameux eunuque Mustapha^ jouit d’une réputation universelle (1).
Après la Révolution, ces pratiques n’étaient pas complètement abolies dans notre pays. Nous avons, à cet égard, un document des plus probants. Dans le journal Y Ami des lois, du 30 fructidor an IV (16
(1) J. -J. Matignon, Superstition, crime et misère en Chine,
REMÈDES d’autrefois
septembre 1796), on peut lire cet écho, que nous dirions aujourd’hui très suggestif :
Le nommé Mansard, concierge de la caserne des Minimes, vient de faire mutiler ses deux enfants, sous prétexte de leur procurer une belle voix et une place à l’Opéra.
Les pères ont-ils donc le droit d’outrager impunément, dans un pays libre, la nature et l’humanité ? Les lois qui ont aboli l’esclavage peuvent-elles permettre que les enfants soient, dans la main de leurs parents, comme de vils bestiaux, qu’on égorge ou qu’on mutile à volonté ?
Le célèbre docteur badois Franck, d’origine française, a raconté qu’avant de se faire recevoir docteur en médecine à TUniversité de Pont-à-Mousson, il avait dans sa jeunesse, une très belle voix et que la margrave de Bade eut l’idée de l’envoyer en Italie, pour lui faire faire une opération qui en aurait fait un excellent soprano. Un général, qui le protégeait, eut beaucoup de peine à faire renoncer la princesse à son projet. Franck était, à cette époque, à l’école des pianistes, à Rastadt (1).
Par amour de l’art, Choron, l’illustre compositeur, voulait, à tout prix que son élève, le ténor Duprez, se fit mutiler. Le chanteur ne se rendit pas aux arguments de son maître et sut résister à toutes ses sollicitations : ce qui ne l’empêcha point de devenir un des chanteurs les plus réputés de son temps (2).
On connaît le mot naïf d’une jeune fdle qui venait d’entendre le ténor Crescentini. On ne tarissait pas d’éloges sur l’artiste. « Oui, sans doute, il a une
(1) Intermédiaire des chercheurs, 1878.
(2) Meunier, Les Excentricités physiologiques.
l’opération d’abailard 463-
jolie voix ; mais il me semble qu’il lui manque quelque chose... »
La castration n’a pas toujours été déterminée par la jalousie, parla cupidité, ou par des considérations artistiques.
On a pratiqué cette opération par nécessité, pour certaines affections des organes génitaux, et même d’organes éloignés plus ou moins reliés à ces derniers par des liens de sympathie.
Jusqu’à Celse, il ne semble pas que les médecine se soient occupés de l’ablation des testicules malades. D’après Celse, trois espèces de tumeurs réclamaient une intervention chirurgicale : le circosèle, qui présente beaucoup d’analogie avec le varicocèle ; le sarcosèl6f consistant en « des carnosités développées dans l’interstice des membranes » ; enfin le gonflement des testicules, qu’il décrivait sous le nom de huhonocèle.
L’auteur latin paraît avoir ignoré le squirrhe et autres tumeurs malignes du testicule. Les satiriques nous renseignent mieux, sous certains rapports.
La castration était pratiquée à Rome par des barbiers, tonsores, ou par ceux qui faisaient le commerce particulier des eunuques, les mangones.
L’opération se faisait de très bonne heure, comme le disent Martial (1) et Claudien (2), qui emploient la même expression : ah uhere raptus puer, a On l’en-
(1) Martial, liv. IX, ép. ix.
(2) Claudien, In Eutropium, lib. I, v. 45.
REMÈDES d’autrefois
lève au sein maternel pour le châtrer ; un supplice cruel l’attend au moment de sa naissance. »
Les eunuques étaient fort recherchés par les dames romaines. Juvénal nous fait connaître le motif pour lequel elles attendaient que les sujets eûssent un certain âge avant de les faire opérer. Le latin devient ici nécessaire : ut mentulatiores essent.
On choisissait de préférence des jeunes gens beaux et bien conformés.
Ce ne fut jamais l’enfant difforme que le fer cruel d’un tyran priva des sources de la vie; jamais Néron, parmi les jeunes patriciens, n’enleva ni le boiteux, ni le scrofuleux, ni le bossu.
Il existait déjà, en ce temps-là, des spécialistes pour la hernie, ce qui prouve que cette affection devait être assez répandue chez les Romains.
Le D^’ Prosper Ménière (1) conte, à ce propos, l’aventure arrivée à un prêtre qui avait une hernie scrotale. Un certain aruspice recommande à un paysan, qui voulait immoler un bouc, de lui enlever les testicules, afin d’empêcher que la chair de l’animal ne devint fétide. La recommandation était bonne ; les chasseurs ne manquent pas d’en faire autant au gros gibier.
Mais le prêtre, penché sur l’autel, laisse voir un scrotum énorme, gonflé par une hernie, et le rustre, croyant obéir aux rites sacrés, coupe d’un seul trait cette tumeur et châtre le pauvre aruspice qui, de Toscan qu’il était, devint Gallus (Gaulois ou prêtre
(1) Ménière, Etudes médicales sur les poètes latins ; Dupouy, Médecine et mœurs dans l'ancienne Rome.
l’opération d’abailard
de Gybèle) : il faut se rappeler que les prêtres de Cybèle étaient eunuques, pour comprendre le sel de la plaisanterie.
Martial, qui ne laisse passer aucune occasion de faire un mot, fait entendre à Taruspice, en guise de consolation, qu’il pourra changer de corporation religieuse.
Nous ne plaignons pas beaucoup cet aruspice, ajoute Menière : il a été opéré cito et tuto, sinon jucunde, parce que le chirurgien improvisé s’est servi d’un bon instrument, falce peracuta ; tandis que les prêtres de Cybèle suivaient un procédé sauvage pour arriver au même résultat.
C’était,' en effet, avec un fragment de vase qu’ils pratiquaient la castration. Et, ce qui paraîtra extraordinaire à nos chirurgiens, l’opération était rarement mortelle et elle n’était presque jamais suivie d’hémorragie.
A Rome, l’extirpation des testicules ne fut pas toujours livrés aux empiriques. Archigène nous apprend que, de son temps, les médecins pratiquaient l’ablation des testicules, quoique ces organes ne fussent pas malades, mais qu’ils le faisaient dans de bonnes intentions.
Ayant remarqué, ajoute-t-il, que les castrats sont exempts de la lèpre, plusieurs médecins se sont avisés de châtrer les lépreux, dont ils sont parvenus à guérir quelques-uns de cette manière. Nous verrons ce préjugé renaître des siècles plus tard (1).
(1) Croirait-on qu’on ait fait la castration pour guérir... la
REMÈDES d’autrefois
Gœlius Aurelianus (1) dit que la castration a été recommandée dans l’épilepsie ; Aétius (2) la vante, comme un moyen presque infaillible contre cette même affection. Paul d’Egine réservait cette opération pour les sarcocèles ; il convient néanmoins qu’il est parfois imposé aux médecins de la pratiquer malgré eux, et qu’ils doivent se soumettre aux ordres qui leur sont donnés (3).
Le siècle où vivait Paul d’Egine peut lui servir jusqu’à un certain point d’excuse. Les eunuques jouissaient alors d’une si grande considération, que quelques-uns d’entre eux parvinrent aux plus hautes dignités. Il s’en suivit que le nombre de ces mutilés s’accrut prodigieusement dans l’empire grec, où beaucoup d’hommes, parvenus même à l’âge adulte, renonçaient volontairement aux marques de leur sexe, dans l’espoir d’arriver à la fortune et aux honneurs.
L’opération se faisait tantôt par l’attrition, tantôt par la section.
Lorsqu’on adoptait la première méthode, on plaçait
colique ! Suivons le raisonnement d’Arétée : « Les vents, dit-il, distendent douloureusement le côlon, excitent par sympathie des douleurs dans les reins et la vessie et suppriment les urines. « Un phénomène plus étonnant encore, continue Arétée, c’est que la douleur se porte jusque dans les cordons spermatiques et les testicules » ; et, à cette occasion, le même auteur nous apprend que les médecins de son temps, transportant le siège primitif de la maladie des intestins aux testicules, extirpaient ceux-ci, pour attaquer le mal dans sa source (Dujardin, op. cit., t. IL) Il devait s’agir, en l’espèce, d’accès de coliques néphrétiques, qui rétractent, en effet, les testicules et peuvent laisser croire que ce dernier organe est le siège du mal.
(1) Cqelius Aurelianus, lib. I, c. iv.
(2) Aetius, Tetrab., sermo II, cap. 22.
(3) Paul d’EoiNE, lib. VI.
l’opébatiün d’abailard
le sujet dans un baquet plein d’eau chaude, afin d’aider au relâchement des parties, et on lui froissait les testicules entre les doigts, jusqu’à ce qu’ils fussent complètement aplatis. •
Dans l’autre procédé, on tendait la peau du scrotum avec la main gauche; on faisait une incision longitudinale sur chaque testicule, qui sortait alors de sa loge naturelle et on l’excisait ensuite, de manière à laisser en place une partie de l’épididyme.
Les Arabes, adoptant la méthode de Paul d’Egine, firent une place à la castration dans leurs livres de chirurgie ; comme lui, ils reconnaissaient que les princes et les seigneurs ont le droit d’imposer au médecin cette mutilation ; leur caprice seul doit en décider.
Au Moyen Age (i), on sacrifiait d’autant plusaisé-
(1) Avant le Moyen Age, la castration fut employée... pour remédier à la faiblesse d’un enfant qui avait peine à se tenir sur ses jambes I C’est au D‘' Bougon que nous devons la connaissance de cette observation singulière ; nous lui laissons la parole : « Lors du procès de Poitiers, à la suite de la célèbre révolte du couvent -de Sainte Croix, au vie siècle, durant la rivalité de Frédégonde et de Brunehaut, il arriva le fait curieux que voici : Chrodielde, fille du roi Caribert, qui était à la tête des révoltées, accusait l’abbesse, entre autres crimes, de s’entourer d’eunuques, d’avoir fait opérer de la castration les petits enfants du pays 1 Par extraordinaire, cette accusation, absurde au fond, se trouva reposer sur un fait authentique. Chrodielde, sûre de ce qu’elle avançait, donna le nom de l’enfant. Alors on vit apparaître comme témoin, devant le tribunal, l’arcliiâtre Riowald, qui fit la déposition suivante :
« Quand cet enfant était tout petit, il était incapable de se tenir sur ses jambes ; son état ne tarda pas à sembler désespéré : infirmaretur in femore, desperaius cœpit haberi.
« Sa mère s’adressa à Sainte-Radegonde, qui vivait encore.
468 REMÈDES d’autrefois
ment les testicules, qu’on était peu fixé sur leur rôle et leur utilité.
« Les théories du vulgaire relatives aux fonctions génitales, écrit Brissaud (1), témoignent d'une profonde ignorance. » Ainsi, on fut longtemps persuadé que le sperme provenait de la moelle épinière : c’est, dit Galien, le « doux écoulement de la moelle du dos. » Paré définissait le liquide fécondant « l’excrément humide et bénin qui vient pour la plus grande part du cerveau. » Quant aux testicules, on ne soupçonnait pas qu’ils pussent servir à quelque chose. On se contenta de leur prodiguer les noms de baptême (2), qui n’avaient que le tort de ne point renseigner sur leurs fonctions.
la priant de lui venir en aide par quelque moyen. Celle-ci me fit appeler et me prescrivit de le soulageras! toutefois j’y pouvais quelque chose. Alors, me rappelant une pratique autrefois mise en usage par les médecins de Constantinople^ je lui enlevai les testicules, et je rendis l’enfant guéri à la pauvre mère. »
Il devait s’agir en ce cas d’une paralysie médullaire. Nous ne croyons pas qu’on ait songé depuis à traiter cette affection par la castration.
(1) Histoire des expressions populaires relatives à V anatomie^ à la physiologie et à la médecine. Paris, 1888.
(2) Tels sont, dit Brissaud ; « roupettes (qui se dit encore en Berry] ; amourettes (aux environs d’issoudun) ; couillets (Berry et Touraine.) Le mot français couillon n’était pas, dit la Monnoye, un mot sale ; il dérive du grec oA,eoç, du latin coleus. Malgaigne préférait « couillon », malgré sa trivialité, à testicule. Ce dernier mot, d’origine latine, signifie simplement témoignage : d’où le mot de témoins, donné parfois à ce qu'on a nommé, en d’autres temps, la « joie de ce monde », les dates (à rapprocher de dainliers.^ les testicules du sanglier) ; les trebillons, etc.
L’enveloppe testiculaire a été désignée sous le nom de trousse (on dit actuellement : les bourses). On se rappelle le mot de Ricord, qui disait, en parlant d’un malade à qui on
l’opération d’abailard
Seul, Rabelais, qui était médecin, imagina l’expression de génitoires, qui avait un sens déterminer
L’alchimiste et médecin Pierre d’Abano usa toutes les ressources de sa dialectique à discuter si ces organes étaient ou non indipensables pour la génération.
Les autres praticiens de l’époque se contentent de suivre l’exemple des Arabistes, et de s’autoriser de leurs ouvrages, pour pratiquer à tout propos, le plus souvent hors de propos, l'extirpation des testicules. Ils paraissent, cependant, avoir porté plus d’attention que ceux-là à l’hémorragie produite par la lésion des artères spermatiques et ils recourent le plus souvent au fer rouge pour l’arrêter (1).
Ambroise Paré jugeait la castration inutile, quand le mal avait envahi le cordon spermatique et s’était propagé à l’abdomen : on ne raisonnerait pas différemment aujourd’hui. Il s’élève avec la dernière vigueur contre ces opérateurs peu scrupuleux qui enlèvent aux jeunes garçons, dans un but de lucre, ces parties qui sont « si nécessaires à la génération » et, ajoute-t-il, a qui mettent la paix en la maison (2) ».
avait enlevé un testicule : « 11 n’aura plus qu’un témoin à décharge. »
(1) Roger de Parme, Guillaume de Salicet, Lanfranc de Milan, Jean de Gaddesden, opèrent surtout les sarcocèles et autres tumeurs testiculaires, mais en respectant le testicule. Mondini de Luzzi enlevait le testicule, en même temps que la hernie étranglée. Guy de Chauliac, bien que plus instruit que la plupart de ses contemporains, partageait leurs idées erronées sur les sarcocèles : il ne considérait ces tumeurs (^ue comme une masse survenue autour du testicule et qu’on devait détacher de celui-ci. Pierre de Norcie extirpait le testicule parfaitement sain, dans l’unique but de guérir une hydrocèle.
(2) Œuvres, d’A. Paré, édition de 1607.
REMÈDES d’autrefois
Paré eut beau élever la voix, on n’en continua pas moins à châtrer à tort et à travers, non seulement pour la lèpre (1), mais pour la goutte (2), pour la manie (3), pour les varices (4), etc., etc.
Fabrice d’Acquapendente parle d’un habile inciseur qui, à lui seul, châtrait près de deux cents sujets par an (5). Un peu plus tard, Fabrice de Hilden
(1) François .Ranchin convient cependant {Opuscules et Traictés divers et curieux en médecine, 1640), que la castration « n’est pas un remède certain pour les lépreux. » « Voici, écrivait Ancillon, en 1707, une autre espèce de gens qui se font eunuques : ce sont des hommes qui craignent la lèpre ou la goutte, et qui, pour jouir de l’avantage qu’il y a à en être exempt, aiment mieux perdre ceux qu’ils pourraient tirer de leurs parties civiles. Il est certain que la lèpre n attaque pas les eunuques. » L’historien Mézeray, dans sa Vie de Philippe- Auguste, rapporte avoir lu « qu’il y avait des hommes qui appréhendaient si fort la ladrerie, cette vilaine et honteuse maladie qu’ils se châtraient pour s’en préserver. »
(2) L’opération de la castration était fort usitée contre la podagre (Sprengel, t. IX.)
(3) Samuel Formio, ayant essayé en vain diverses autres opérations chez un maniaque, finit par lui enlever les testicules, ce qui convertit la manie en mélancolie. Lazare Rivière a rapporté l’observation d’un adolescent atteint de manie, et traité par la castration. « Les remèdes les plus énergiques avaient été émployés, pour sa guérison, à tel point qu’on en était venu successivement à l’emploi de l’antimoine, au trépan, et à l’artériotomie des temporales. Aucun de ces remède n’ayant agi, je conseillai la castration qui amenda les symptômes : la folie furieuse cessa de suite, le délire mélancolique persistant seul jusqu’à transformation de la manie en mélancolie. » Opéra omnia, 1679. Lanzoni fut plus heureux que Rivière : il prétend, en effet, avoir obtenu la guérison radicale de son malade. « Un enfant âgé de sept ans, atteint de manie, sur lequel on avait en vain essayé de nombreux remèdes, fut guéri par la castration » Cité par R. Millant, Castration criminelle et maniaque. Paris, J. Rousset, 1902.
(4) Bodix, Le théâtre de la nature universelle, édition de
(3) Alf. Franklin, Varùé tés chirurgicales.
l’opération d^abailard
rapportera l’histoire d’un moine qui <( feignit d’être hernieux au nombril, pour se faire châtrer, et, muni de l’ordre de son prieur, courut se faire opérer par un châtreur (1), très fameux dans tout le pays. »
Les herniaires ambulants furent longtemps en possession du monopole presque exclusif de l’opération de la hernie. Les habitants de Norcia, bourg de rOmbrie, sur les frontières du royaume de Naples, qui s’étaient rendus célèbres dans l’art d’extraire les calculs de la vessie, opéraient les hernies avec succès ; mais ils châtraient toujours le malade, persuadés que cette opération complémentaire assurait la guérison définitive.
Un médecin de Montélimar, Joseph Covillard, vit un vagabond guérir une hernie : mais il n’employait, à ceL effet, que les caustiques et la ligature. Les médecins espagnols, qui passaient pour de très habiles herniaires, ne châtraient pas non plus, mais repoussaient les testicules dans le bas-ventre et cousaient l’anneau avec un fil d’or (2).
C’est surtout au xviii® siècle que les châtreurs se multiplièrent dans d’inquiétantes proportions (3).
(1) En 1451, à Saint-Mihiel, Baudet, barbier, pour avoir castré un nommé Aubertin, qui en mourut, fut condamné à 20 francs d’amende, « Il avait pratiqué la chirurgie malgré la défense qui lui en avait été faite. » On ne l’inquiéta donc que pour exercice illégal de la médecine, et non pour avoir commis un homicide par imprudence (Dumont, Justice criminelle des Duchés de Lorraine et de Barrois, etc., t. II.)
(2) Sprengel, t. VII.
(3) La castration était d’usage courant, pour la cure de la
REMÈDES d’autrefois
On était généralement convaincu que la castration était le traitement de choix pour les hernies et Dieii sait les abus qui en résultèrent ! Le chirurgien Dionis assure avoir connu un opérateur qui ne nourrissait son chien que des testicules qu’il enlevait. Le chien se tenait sous le lit ou sous la table d’opération, « proche son maître, en attendant ce morceau friand, dont il le régalait aussitôt après avoir fait l’extirpation. »
Les pouvoirs publics finirent par s’émouvoir.
En 1776, un rapport fut demandé, par le Gouvernement, à la Société royale de médecine, sur les inconvénients de la castration pratiquée pour obtenir la cure radicale des hernies.
Les plaintes portées au ministère par les intendants de Paris et du Languedoc, au sujet de la quantité de jeunes gens que cette mutilation exemptait du service militaire, avait provoqué un rapport, confié à Vicq d’Azyr, Andry et Poulletier de la Salle. On ne lira pas sans intérêt le passage suivant, que nous en extrayons :
...MM. les évêques de Montauban et de Saint-Papoul.. ayant appris que plusieurs charlatans s’étaient annoncés à son de trompe dans leurs diocèses, comme possédant un moyen préservatif assuré contre les hernies, lequel n’était autre chose que la castration, ils se sont empressés de l’apprendre à M. l’Intendant.
La somme exigée pour les opérations, par chaque homme, est de trente-cinq livres. M. l’évêque de Saint-Papoul nous apprend, d’après un examen fait par ses ordres, qu’il y a plus de
hernie, au temps de Bonaventure des Périers (cf. la nouvelle XV des Nouvelles Récréations, etc., édition Garnier, 1872).
l’opération d'abailard
cinq cents enfants d’opérés dans son diocèse. Ce prélat avait fait distribuer dans les campagnes, des bandages élastiques, que les opérateurs dont il est question, ont eu l’audace d’enlever et d’emporter avec eux...
Indépendamment des dangers qui naissent de l’opération, les sujets mêmes qui sont les mieux traités, et auxquels il reste encore un testicule, ont au moins perdu la moitié de leur force et de leur virilité ; ils courent alors les plus grands risques de devenir tout à fait impuissants, s’ils sont exposés à subir certaines opérations, et dans plusieurs autres circonstances où le testicule et ses annexes peuvent être blessés (1).
Les rapporteurs concluaient à ce qu’on remît en vigueur l’édit du mois de novembre 1634, par lequel Louis XIII interdisait à toutes personnes, si elles ne sont pas reçues en la manière ordinaire des chirurgiens, de faire l’opération des descentes ; et qu’on maintint l’article 104 des statuts de 1699, en vertu duquel les chirurgiens-herniaires ne pouvaient, sous quelque prétexte que ce fût, faire aucune opération ni incision, à moins de se faire assister d’un des maîtres de la communauté des chirurgiens.
Les auteurs du rapport exprimaient, en outre, le vœu qu’on édictât la défense absolue de recourir à la castration pour la cure des hernies, et que, dans aucun cas, on ne la pratiquât, sans en faire la déclaration à l’intendant de la province (2).
Il faut croire que ces vœux restèrent lettre morte, car, sous le premier Empire, une véritable épidémie de castration d’enfants sévit dans l’est de la France.
(1) Ce rapport est inséré à la page 289 du premier volume des Mémoires de la Société royale de médecine ; in-8, Paris,
(2) Dict. des Sciences médicales (1813), t. IV.
REMÈDES d’autrefois
Le Préfet de l’Aisne écrivait, vers 1807, au ministre de l’Intérieur, une lettre, que celui-ci renvoyait à l’Ecole de médecine, « sur l’abus qui existe encore dans quelques lieux de son département, d’amputer l’un ou même les deux testicules, sous prétexte d’opérer la guérison radicale des hernies. »
Une femme, domiciliée dans le département des Ardennes, se vantait publiquement d’avoir fait cette opération à plus de 4.000 sujets.
Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que cette castration criminelle trouvait ses appuis dans les magistrats eux-mêmes, qui auraient dû être les premiers à sévir contre ceux qui l’exerçaient.
Un maire écrivait que, depuis plus de deux cents ans, plusieurs chirurgiens, d’une famille qu’il appelle respectable, pratiquaient de père en fils, avec le même succès, cette opération à plus de dix lieues à la ronde, sur un grand nombre de sujets de tout âge ; ainsi, ajoute le maire, ils ont rendu d*importants services à V humanité et ne peuvent être coupables aux yeux de la loi. Il finissait par demander si ces opérateurs devaient être arrêtés ou non.
Le D'' Chaunier, chargé de faire la réponse au ministre, après un historique succinct de la question, pour prouver l’ancienneté de l’abus, proposait, dans le cas présent, de recommander au préfet de surveiller avec attention ces sortes d’opérateurs, et à écrire à tous les maires de son département, pour qu’ils fissent tout ce qui dépendait d’eux, afin de détruire ces mutilations si meurtrières pour la population. M. Chaunier ajoutait qu’il était à désirer qu’une pareille circulaire fût adressée à tous les préfets de l’Empire, en les invitant à prendre toutes les
l'opération d’abailard
mesures les plus efficaces que leur dicteraient leur sagesse et leur prudence, afin de déraciner un abus aussi criant et aussi désolant pour l’humanité (1).
Est-il vrai que les eunuques ne sont jamais fous ?
Croirait-on que celte question, quelque étrange qu’elle paraisse, a été sérieusement discutée par certains auteurs ?
Selon Virey, fauteur bien connu d’une Histoire du genre humain, et l’un des collaborateurs les plus assidus du Dictionnaire de Panckouke, plus connu sous le nom de Dictionnaire en 60, la folie viendrait « le plus souvent de la trop grande vivacité des sens, relativement à la capacité du cerveau. Ainsi, on ne verrait jamais de maniaques avant l’âge de la puberté ; car c’est surtout à cette époque que les sens reçoivent un développement et une activité extraordinaires, à cause de l’influence des organes sensuels, dont le propre est d’augmenter la vigueur et les fonctions de la vie sensitive. Aussi, les eunuques ne deviennent jamais fous, et l’on guérit quelquefois les maniaques, en opérant la castration sur eux (2). »
Si l’on a renoncé au traitement de la manie par la castration, il est, de nos jours encore, des chirurgiens qui ont appliqué cette opération à la cure de f épilepsie.
A vrai dire, ce traitement, très ancien (3), a été
(1) France médicale, 1903.
(2) Intermédiaire, IX.
(3) Dujardin, Histoire de la Chirurgie, p. 337.
REAIÈDES d’autrefois
remis en honneur par un chirurgien anglais, en 1859, dans des circonstances qui valent la peine d’être rapportées.
Un malade, qui avait été traité en Amérique pour des crises d'épilepsie, au moyen du nitrate d’argent, sans en ressentir d’amélioration, se rend en Europe, avec l’idée fixe de se faire faire la trachéotomie ou la castration, persuadé que sa maladie a son point de départ dans les organes génitaux.
Il en arriva à ses fins : il trouva, à Westminster, un chirurgien qui consentit à le châtrer. L’opérateur n’avait pas vu qu’il avait affaire à un monomaniaque. Les accès ne continuèrent pas moins, aussi fréquents, aussi intenses qu’avant l’opération.
Quelques dix années plus tard environ — en 1869 — le Dï" Mackensie-Bacon, superintendant médical à l’asile de Cambridge, faisait une tentative analogue.
L’étude des différentes formes d’épilepsie, écrivait ce praticien, m’a amené à cette conclusion que, en ce gui touche au traitement des épileptiques internés dans les asiles, le grand point à considérer est la sphère d’activité génitale.
Gomme de tels malades peuvent vivre pendant de longues années, et qu’ils ont des crises parfois très fréquentes, il est nécessaire d’y remédier et d’atténuer leurs souffrances dans la mesure du possible.
Or je pense que la condition nécessaire du succès dans les cas de ce genre est intimement liée à l’attention que l’on donne aux organes génitaux. Tout épileptique est, en général, un grand masturbateur et il existe chez lui un état d’excitation permanent du centre génésique...
Le D' Mackensie ajoute qu’il a eu dans son service un jeune homme de dix-huit ans, atteint d’épilepsie depuis plusieurs années déjà, « et finalement tombé
l’opération d’abailard
en démence. » Il lui avait fait d’abord une circoncision, puis cette première opération n’ayant pas donné de résultats, il avait pratiqué la castration, « pensant que, puisqu’il ne quitterait jamais l’asile, et qu’il ne serait jamais d’aucune utilité à ses semblables, c’était une expérience permise (sic). »
Le succès répondit à son attente : « Dans la quinzaine précédant l’opération, le malade avait eu dix-sept attaques. La semaine qui suivit l’intervention, il en eut cinq, dans la deuxième semaine, aucune, et deux dans la troisième. »
Il en eut sept dans le courant des quatre semaines suivantes ; puis, dans les trois mois qui suivirent, une, deux, puis une ; il resta ensuite cinq semaines sans une attaque.
L’état général et la mentalité du sujet furent considérablement améliorés.
Notre confrère d’outre-Manche conclut :
.Je dirai que, dans sept cas sur dix, d’épilepsie chronique chez l’homme, les organes génitaux sont une grande source d’excitation, et que l’état morbide n’est entretenu que par les habitudes malsaines du malade. Je pense, en conséquence, que le remède effectif, sans préjudice des autres moyens habituellement employés, devra être, dans le plus grand nombre des cas, la castration (1).
Ainsi, selon l’auteur du mémoire, l’ablation des testicules, en même temps qu’elle guérirait de l’épilepsie, ferait perdre les habitudes vicieuses.
Malheureusement, les cas se suivent, et ne se ressemblent pas. Le docteur Marech (2) a rapporté le
(1) R. Millant, Thèse citée.
(2) Jahrbucher Schmidt, t. CL, p. 32 (cité par Millant.)
REMÈDES d’autrefois
cas d’un maréchal-ferrant qui, à la suite d’abus de coït et de masturbations répétées, avait eu, à l’âge de 32 ans, des attaques d’épilepsie, revenant deux à trois fois par mois.
Ayant entendu dire que, pour guérir, il fallait se soumettre à la castration, il se coupa d’abord les deux testicules et plus tard le pénis, avec un rasoir (1).
11 guérit très bien de ses blessures, mais resta sujet à des crises d’épilepsie. Il serait donc téméraire de conclure, d’après quelques cas isolés, à l’efficacité de la castration chez les épileptiques.
(1) On sait qu’il existe toute une séné de petites brochures et de livres populaires sur la masturbation, signés malheureusement quelquefois de noms de médecins. Pour montrer le danger des livres de ce genre, le docteur Ezaü [Vi'atch, 1899, no 4) a relaté le cas suivant :
« Un jeune homme, âgé de seize ans, d’origine paysanne, bien portant et bien développé physiquement, avait contracté la mauvaise habitude de se masturber depuis l’âge de treize ans. D’un caractère concentré^ il se tenait en dehors des camarades de l’école, mais, d’après son professeur, il travaillait assidûment, montrant une intelligence et un esprit assez ouverts.
« Par hasard ou non, il acheta un de ces livres dont nous avons parlé plus haut. Sous l'influence de cette lecture malsaine et craignant les conséquences fâcheuses et terrifiantes de la masturbation, il décida de se débarrasser complètement de sa mauvaise habitude par une opération radicale.
« Il achète alors un rasoir. Ayant tendu en avant avec la main gauche le scrotum et les testicules, d’un coup de rasoir il enlève ces organes. Voulant cacher aux siens et à ses camarades cet acte, il essaya d’arrêter l’hémorragie, par application de compresses froides, mais sans obtenir aucun succès. Et c’est alors seulement qu’il prit le chemin de l’hôpital de Zemstvo (2 verstes). Il avait perdu beaucoup de sang et se tenait à peine debout. ))
Ayant fait la ligature de l’artère séminale et enlevé le restant des enveloppes testiculaires, le docteur Ezaü mit une série de sutures sur le scrotum ; cinq jours après, le malade sortait guéri, sans regretter son acte.
l’opération d’abailard
Le docteur Loumeau (de Bordeaux) a proposé de recourir à la castration, quand il y a hypertrophie de la prostate et que celle-ci est dure et sclérosée. En ce ^cas, pour dissimuler le mieux possible au malade l’émasculation qu’on lui fait subir, notre confrère a fait construire des petits œufs en soie, souples et élastiques, donnant, par leur légèreté et leur enkystement facile dans la vaginale, l’illusion complète d’un testicule réel.
Sait-on de quand date l’usage de la castration chez les femmes ?
Un historien grec, du nom de Xanthus, dit que cette opération fut pratiquée d’abord en Lydie.
Gygès, roi de Lydie, aurait fait, le premier, châtrer des femmes, afin qu’elles conservâssent leur jeunesse et leur beauté, et servissent ainsi plus longtemps à ses plaisirs (1). On ne nous apprend pas en quoi consistait l’opération.
Un autre auteur (2) rapporte qu’un châtreur d’animaux se saisit de sa fille, qui était courtisane, lui arracha la matrice et la lui coupa, pour la rendre inhabile à la génération. Mais cette castration pourrait bien n’avoir été qu’une simple infibulation (3) ; à moins qu’il ne s’agisse de la résection d’un clitoris trop développé, ou de petites lèvres hypertrophiées (4).
(1) J. Rouyer, Etudes médicales sur l'ancienne Rome.
(2) Georges Frank, Satyr. med., p. 41.
(3) Dujardin, Hist. de la Chirurgie ^ t. I.
(4) Rouyer, loc. cit.
REMÈDES d’autrefois
La castration des ovaires aurait été également pratiquée dans l’Inde, pour faire des eunuques féminines ; mais nous manquons de preuves positives à cet égard.
Il faut arriver à une époque toute moderne, pour trouver des notions scientifiques sérieuses à ce sujet, En 1823, un médecin anglais, James Blundell, professeur de physiologie et d’obstétrique à Guy’s Hospital, communiquait à la Société Royale de médecine et de chirurgie de Londres, un mémoire où se trouve cette phrase : « L’extirpation des ovaires sains constituerait probablement un remède efficace dans les cas graves de dysménorrhée et pour les hémorragies observées dans les cas d’inversion, alors que Tamputation de l’utérus n’est pas indiquée. » C’était l’idée même de la castration ovarienne, dans un but thérapeutique, qui se trouvait exposée dans ces lignes.
Il est, toutefois, hors de conteste que Battey et Hegar sont les premiers chirurgiens qui aient pratiqué la première ovariotomie normale.
La première opération de Battey fut faite en 1872 ; mais c’est à Hegar qu’on doit une étude complète et approfondie de la question, dans un mémoire publié en 1878 (1).
Une castration a été pratiquée, en ces dernières années (2), dans un cas de cancer inopérable de la mamelle (3) : le résultat en est des plus encourageants.
(1) Dans le Sammbung Klinischer Vortrage.
(2) Séance de l’Académie de médecine du 19 avril 1904.
(3) La castration aurait également une influence heureuse sur les femmes atteintes d’ostéomalacie. La ménopause serait