REMÈDES TIRÉS DE L^HOMME
« se dépêcher si fort de tirer l’arrière-faix pour le « mettre sur le ventre de l’enfant ».
Mauriceau se montre peu partisan de cette manière de faire.
Les sages-femmes, dit-il, mettent ordinairement aux enfants... faibles l’arrière-faix tout chaudement sur le ventre : si cela sert à quelque chose, c’est plutôt à raison de la chaleur tiède de cet arrière-faix que pour toute autre cause, car il est impossible que l’enfant en puisse recevoir aucun esprit...
Cosme ViARDEL, contemporain de Mauriceau, conseille l’emploi du placenta calciné, comme moyen de hâter l’expulsion du délivre.
Jean Ruleau prescrit le placenta séché et pulvérisé, pour calmer les tranchées chez la mère.
Dans la Pharmacopée de Gharas, on lit que l’arrière-faix de femme, en poudre, était ordonné dans les hémorrhagies utérines.
Wedelius, auteur du xviii® siècle, rapporte que « quelques femmes se servent du sang de l’arrière- ((faix pour enlever les taches de naissance. Elles (( l’emploient tout chaud... »
Il est cependant possible, écrit le docteur BouchacouRT (1), qui nous a fourni les éléments de cette revue rétrospective, que ce cataplasme placentaire ait parfois donné de bons résultats, dans des cas de tumeurs érectiles superficielles, puisqu’un des modes de guérison de ces nævi est la formation d’un tissu cicatriciel, après suppuration ou ulcération. (( Le placenta étant un milieu de culture excellent, dont
(1) Cf. UObslétrique, 15 mars et 15 mai 1902,
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les propriétés pyogènes sont de premier ordre, cette action curative du délivre, en application locale, est à rapprocher de celle des vésicatoires et de la vaccination. »
Dans Tespèce humaine, relate de son côté une de nos sages-femmes les plus instruites (1), c’est un usage, qui est vieux comme le monde, que celui de manger des placentas !
En Amérique, en Asie, en Afrique, en Océanie, quelques-uns disent même en Europe (2), on trouve des peuplades placent ophag es, dont les femmes ont conservé les vieilles traditions de l’espèce.
L’organothérapie placentaire serait encore en usage au Maroc, au dire de M. Raynaud, Directeur de la Santé à Alger.
(1) Mme Louise Toussaint.
(2) Les lakutes, peuplade de Sibérie, mangeaient parfois le placenta des nouvelles accouchées. Le récit nous en est fait par le médecin allemand Gmelin, professeur de botanique, qui, en 1733, fut chargé par l’impératrice de Russie, Ivanowna, de concert avec Delisle de la Croyère et Muller, membres, comme lui, de l’Académie de Saint-Pétersbourg, de parcourir la Sibérie et de reconnaître le Kamtchatka.
« La manière de vivre des lakutes, dit Gmelin, ne diffère pas beaucoup de celle des autres nations de Sibérie ; mais, ils ont un usage dont il n’y a peut-être point d’exemples chez aucun autre peuple du monde : lorsqu’une femme iakute est accouchée d’un enfant, la première personne qui entre dans la jurîe (la tente ou la hutte) donne le nom du nouveau-né ; le père s’empare du placenta, le fait cuire et s’en régale avec ses parents ou ses amis. » Cenlre médical, mars 1908. On a pu lire, dans le Petit Praticien d’octobre 1907, qu’une femme, soignée par le D' Carbonnel (de Meudon), désirant allaiter son enfant, bien qu’elle fut épuisée par les privations, se traita, selon le dernier cri de la science, en mangeant son placenta. Le résultat de cette opothérapie fut des plus remarquables.
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Certaines femmes qui veulent avoir des enfants mangent le placenta du chat.
Dans les pays musulmans, on croit communément que, quand une femelle mange son placenta, elle procrée ensuite un mâle. Ce serait pour ce motif que, au Maroc, on empêche, — comme partout ailleurs — l’exercice de Tinstinct de la place ntophagie chez les animaux domestiques.
Ainsi, 'pour les Marocains, la placentophagie aurait une action favorable contre la stérilité et les affections de l’encéphale ; elle hâterait en plus la délivrance et même la terminaison de l’accouchement.
M. Raynaud rapporte, en outre, quelques détails curieux sur l’utilisation des produits d’origine génitale.
Les préparations placentaires jouent encore de nos jours un rôle considérable dans la thérapeutique chinoise.
D’après M. Bouffard, médecin des colonies, le placenta est considéré, en Chine, comme le médicament le plus précieux dans le traitement de la chlorose des jeunes filles, surtout quand il est absorbé à l’état frais. Le même auteur ajoute que les Célestes font usage du placenta desséché et en pilules.
Dans le livre qu’il vient de faire paraître récemment, M. J. Régnault, médecin des colonies, signale également cette thérapeutique, mais en la limitant aux cas d’anémie spéciale consécutive à l’état puerpéral.
Cet auteur, après avoir rapporté les pratiques relatives à l’accouchement chez ces peuples, ajoute :
« Si plus tard la femme présente de la chlorose, on lui prescrit quelquefois des préparations de placenta desséché. »
On pouvait en rire ou hausser les épaules, il y a quelques années, avant les travaux de Brown Séquard et la reconstitution des méthodes opothérapiques. Mais aujourd’hui, personne ne peut plus ignorer l’extraordinaire puissance que possèdent, sur nos tissus, les sucs de certains organes. Or, les sucs placentaires sont précisément de ceux-là : ils relèvent, avec une singulière activité, les forces des accouchées (1), rétablissent la santé des organes génitaux et provoquent la mise en œuvre immédiate de la lactation.
Avec une logique que l’on est peu habitué à trouver chez une femme, Toussaint en vient à écrire :
Rien n’est plus stupide, plus contraire aux vues de la nature, que cette coutume irraisonnée, qu’on rencontre dans beaucoup de nos campagnes, d’empêcher les vaches, les juments ou les brebis en gésine, de dévorer leur arrière-faix. Il faut au contraire les y pousser et savoir décider les femelles hésitantes, en saupoudrant le placenta d'un peu de sel marin.
Quant aux femme s en couches, dit, en terminant son plaidoyer, notre consœur, malgré les protestations dégoûtées qui viendront, en me lisant, sur les '.èvres de beaucoup d’entre vous, ô accoucheurs et accoucheuses, servez-leur, croyez-moi, quelques fragments de leurs propres placentas et vous m’en direz des nouvelles. Vous verrez combien vous assurerez ainsi de rapides relevailles, avec quelle abondance et quelle promptitude la lactation s’établira. N’oubliez pas
(1) Un anonyme écrit au Càica^o 3/ed/ca/ 06seraer, qu’assistant à un accouchement, il avait vu la nourrice offrir à la jeune mère un petit morceau de viande, bien imprégné de sel et de poivre, que la femme avala. On lui apprit que c’était un morceau de l’arrière-faix et qu’en le mangeant, la mère préviendrait les douleurs !
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que, même chez des femelles non pleines, chez des femelles vierges, on peut faire apparaître la sécrétion lactée par la simple alimentation placentaire.
Mme Toussaint assure, d'après son expérience propre, que rien ne vaut, non seulement pour « faire venir du lait en abondance à des femmes qui n’en avaient pas », mais encore pour « doubler chez des nourrices le rendement quotidien de leurs mamelles », rien ne vaut l’ingestion de placentas de brebis, séchés et triturés ensuite avec du sucre en poudre.
L’observation de cette sage-femme n’est pas isolée (1). Déjà au IV® Congrès français de médecine interne, tenu à Montpellier en avril 1898, le IscovEsco avait fait une communication intitulée : Sur Vaction médicamenteuse du placenta dans laquelle il rapportait plus de 100 observations cliniques. L’auteur avait employé du placenta de brebis, à l’état de tablettes, représentant chacune Ogr. 25 de délivre frais, la dose quotidienne n’ayant jamais dépassé 1 gr. 50.
M. Iscovesco aurait obtenu des améliorations remarquables, dans des cas de métrites chroniques, avec hypertrophie de l’organe et catarrhe concomitant, alors même que les annexes étaient touchées ; et aussi dans des cas d’involu lions utérines anormales, consécutives à l’accouchement. 11 avait constaté, de plus, une décongestion progressive de l’utérus, qui diminuait de volume, en même temps que la sensibilité provoquée disparaissait.
(1) Le professeur Reverdin, (de Genève) a rapporté un curieux cas de placentophagie chez une de ses clientes (V. \q Journal delà Santé, du 13 novembre 1904, p. 914-915).
M. Iscovesco terminait sa communication par cette phrase : « l’ingestion du placenta m’a paru favoriser la sécrétion lactée ».
Le docteur Bouchacourt, reprenant ces expériences, a pu démontrer ce que M. Iscovesco n’avait fait qu’entrevoir, à savoir que la placentophagie favorise la montée laiteuse, mais qu’elle est incapable de la produire sérieusement, dans les cas d’atrophie glandulaire très marquée. Il conclut que l’excitation locale produite par la succion énergique de l’enfant (1) sur le mamelon reste le facteur principal de la secrétion mammaire, et que rien ne saurait la remplacer d’une façon durable. »
Rien ne saurait non plus remplacer le lait maternel, que Lemery proclamait un restaurant, un adoucissant, un pectoral, propre pour la phtisie et pour les autres maladies de consomption.
Longtemps, mais à tort, écrit Witkowski (Curiosités médicales, littéraires et artistiques, sur les seins et V allaitement), le lait de femme a été considéré comme un agent thérapeutique des plus actifs.
Hippocrate conseillait, contre la stérilité de la femme, des injections vaginales, avec le lait de la nourrice d’un garçon, auquel on devait mélanger le suc des graines de la grenade pilée et de la poudre du périnée d’une tortue de mer calcinée.
(1) Ou du chien, puisqu’on s’est servi de cette excellente bête comme tire-lait (v. la Clinique infantile, journal du D'' Variot, décembre 1909).
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Jean Ardern, chirurgien anglais du xvi® siècle, guérissait la blennorrhagie, par l’injection d’un mélange d’eau de rose avec le lait d’une femme nourrissant un enfant mâle.
Contre la migraine, J ean Goeurot, médecin de François I« , conseille de faire « traire sur les cheveux tondus laict de nourrisse qui allaicte une fille. »
J. de Monteux, médecin de Henri II, assure « que pour apaiser douleur des yeux, est fort propice le laict d’une jeune femme bien tempérée. » A. Paré mélange ce lait à l’eau de rose, « pour les ulcérations qui surviennent aux yeux pendant la variole. »
De nos jours encore, les nourrices giclent de leur lait dans les yeux des enfants atteints d’ophtalmie. Le même traitement lacté est appliqué aux maladies des oreilles ; mais le Jait fermenté peut donner lieu à des écoulements purulents, comme le docteur Martha en a observé chez des enfants qui, pendant le sommeil, avaient gardé dans l’oreille une certaine quantité de lait régurgité ; et alors le remède est pire que le mal.
Le lait humain possédait jadis des propriétés remarquables pour activer l’accouchement. Il y en a, dit Jacques Duval, qui appliquent sur le ventre, « pour tirer et mettre l’enfant hors du corps, de l’armoise battue et lait de femme avec fort bon succez. »
A. du Pinet, en 1622, certifie que « le laict de femme sucé des mamelles est bon pour les phtisiques. » Mais ce traitement a ses dangers : Rivière (1635) a constaté une tuberculose mortelle chez une jeune femme qui avait donné le sein à un abbé poitrinaire.
Le lait était le remède par excellence des maladies de consomption. Tissot, à l’exemple de Cornélius Agrippa, Marsile Ficin, etc., l’ordonnait aux hommes affaiblis, insistant pour qu’on le prenne directement au sein, comme le firent le duc d’Albe et le célèbre dominicain Barthélemy de Las Casas, le protecteur des Indiens contre la domination espagnole.
Malgré cette accumulation de textes, il n’est pas tout à fait prouvé que le lait de femme soit supé-
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rieur, pour les usages thérapeutiques, au lait de vache, de chèvre ou d’ânesse. En attendant de nouvelles observations, il sera prudent de le réserver pour l’allaitement de nos enfants.
Chez les Kabiles del’Aouress, raconte Th. Martin, après l’opération du trépan, on lave la plaie avec le lait de femme propre^ c’est-à-dire ayant fait ses prières.
Les Chinois estiment le lait de femme au-delà de toute expression et le regardent comme un aliment réparateur de premier ordre. A Shanghaï, dit Monin, la demi-pinte de lait de femme coûte 20 centimes. Le docteur Mackensie (de Ruigpol) prétend avoir vu souvent des femmes du pays en prendre dans de petits vases, au milieu des rues de cette localité.
D’après les commères, pour guérir le rhume de cerveau des enfants, il suffît d’appliquer sur les oreilles et les tempes des feuilles de joubarbe, trempées d’abord dans le lait d’une femme qui a un bébé du sexe mascuiln. Pour guérir des yeux pleurants, il n’est meilleur remède que du lait de femme, mêlé avec du safran.
La sève de la rue {Rida graveolens), mêlée avec du miel, ou avec le lait d’une femme dont Taccouchement est récent, ouLien encore la sève seule, frottée aux coins des yeux, fera disparaître l’obscurcissement ou les éblouissements des yeux (Revue des Traditions Populaires, 1895).
Pour en terminer avec les produits tirés de l’homme vivant, mentionnons simplement qu’on a fait usage
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de la chair humaine — dans un but thérapeutique, s’entend. Les Kalmoucks l’employaient, dit-on, contre les flatuosités et les convulsions (1).
hes calculs intestinaux ou bézoards humains ont été usités comme apéritifs et lithontriptiques (2) : on
(1) Découvertes des Russes, III, p. 374. On a beaucoup discuté sur l’anthropophagie : les uns n’ont vu dans cette coutume barbare qu’une alimentation d’exception, nécessitée par les circonstances ; d’autres l'ont considérée comme un acte religieux ; d’autres, enfin, veulent y reconnaître le désir, chez celui qui s’y livre, de s’assimiler, de s’incorporer le courage, la vertu, l’intelligence du malheureux dont il mange de préférence le cœur ou le cerveau. Toutes ces opinions sont soutenables, contenant chacune leur parcelle de vérité, mais rarement on a signalé l’anthropophagie comme moyen curatif (V. sur cette question, outre les Bulletins de la So~ ciélé d’ Anthropologie, 1870 et 1888, les Annales médico-psychologiques, t. VIII, 1862, p. 472).
(2) Dans l’Inde on emploie le bézoard dans le cours de la grossesse. « Il est curieux de voir, écrit un médecin indigène, avec quelle scrupuleuse exactitude, le 5® ou le 7' mois au plus tard, on se lève le matin de bonne heure pour faire prendre à jeun à la femme enceinte une dose (très légère .du reste) de hézoard délayé dans du lait frais, et cela, pendant cinq jours sans interruption. L’innocuité de ce médicament permet au médecin d’assister à son ingestion, en spectateur résigné. Car une femme qui aurait des couches difficiles et n’aurait pas, sur les conseils de son médecin, avalé une certaine quantité de bézoard le 5® ou le 7® mois de sa grossesse, ne lui pardonnera pas de ne pas l’avoir laissée prendre, selon le mamoul, un peu de ce médicament eutocyque, à l’époque voulue. Le bézoard jouit, en effet, dans ce pays, de la réputation non seulement de prévenir toutes sortes de maladies de la peau chez l’enfant, mais encore de tonifier les fibres musculaires de l’utérus. » Mœurs médicales de l’Inde, par le D’ Paramananda Mariadassou, p. 14. Devons-nous ajouter que le bézoard dont on a fait usage, autrefois, du x® au xviii® siècle, était la pierre artificielle formée dans l’estomac de la gazelle des Indes, de l’antilope,
en a retiré un sel cristallin, une essence et un élixir, qui devaient être des substances dont la constitution se rapprochait plus ou moins de celle des sels ammoniacaux (1).
On a fait usage des concrétions biliaires, qu’on prétendait sudorifiques; du sperme frais... il serait oiseux d’insister.
Certaines tribus malgaches emploient le smegma de la femme, comme onguent. Dès qu’un enfant se brûle, la mère ou une autre femme l’emporte loin des regards indiscrets et fait ce traitement. On lave, en outre, la plaie avec de l’eau salée.
Les piqûres d’abeille, de guêpe, de frelon, etc., étaient jadis guéries avec la morve : on se mouchait dans les doigts et on frottait la piqûre.
' Nos anciennes pharmacopées estimaient fort les os humains; elles recommandent l’huile distillée de tartre et d’os humains, et l’esprit volatil d’os humains (Leclerc).
Ce n’est pas d’aujourd'hui que le phosphate de chaux est d’un usage courant en thérapeutique. Seulement, au début de la médecine, on l’utilisait sous une forme bizarre et même repoussante.
Quand il connut le feu, le sauvage réduisit en
du lama, de la chèvre sauvage du Pérou et d’autres animaux : celui du porc-épic, p/edra del porco, était, paraît-il, le plus estimé {Glossaire archéologique du Moyen Age el de la Renaissance, par V. Gay, art. Bézoard ; Dictionnaire d’hisl. nal., de Valmont de Bomark).
(1) V. A. Franklin, Les Médicaments (Paris 1891), p. 152 et suiv. ; la Faune des Médecins, par Cloquet, t. II et V, etc. (Cf. VHist. des Drogues et Espiceries, de Garcie du Jardin (Lyon, 1611), pp. 255,434, 636, 709 et suiv.; les Mém. de V Acad, des Sciences pour 1710, etc).
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cendres les cadavres de ses ancêtres. Ces cendres, pensait-il, avaient des propriétés spéciales, et communiquaient les qualités du mort. Aussi, dans de hideux banquets, mélangeaient-ils à leur boisson les cendres de leurs parents. Non seulement ces remèdes agissaient par suggestion ; mais Tingestionde phosphate de chaux pouvait également avoir de l’efficacité.
Ce sont là vestiges de vieilles doctrines médicales, que le peuple a conservées et qu’il répète encore, sans chercher à s’en rendre compte (1).
Il y en a, dit Pierre-André Matthiole, dans ses Commentaires de Dioscoride, il y en a qui croient que les os des corps morts, réduits en poudre et baillés en breuvage, profitent contre diverses infirmités du corps en appropriant chaque os. à son membre. J’ai vu souvent l’os de test humain servir grandement au haut mal (2), aux coliques graveleuses et autres douleurs de reins.
Le docteur Poskin a conté comment les soldats d’Afrique, au temps de la conquête de l’Algérie, se guérissaient de la jaunisse. Voici le procédé dans toute sa simplicité.
Ils se procuraient des os humains et Dieu sait s’il en manquait, à cette époque de tuerie et d’embuscades. Après les avoir fait sécher, ils les pulvérisaient en poudre fine et les mélangeaient en proportion voulue avec de l’eau-de-vie, dont ils prenaient
(1) Quand un adolescent pisse au lit toutes les nuits, faites le boire sur des ossements humains, et il se rétablira. (Bas-Poitou).
(2) Le remède était courant au dix-septième siècle (v. les Remèdes de Fouquet, cités dans la Chronique médicale, 15 mars 1909, p. 205.)
deux verres par jour. Il paraît que le procédé était infaillible.
Dans d’autres cas, l’os confère ses propriétés sans qu’il soit besoin de l’ingérer. On pend les os de ses ancêtres à la porte de sa cabane ; on porte comme trophée le crâne de son ennemi: la simple vue suffît pour amener la guérison.
Dans certains pays, l’on est encore persuadé que les taches de naissance s’effacent, quand on les met en contact avec la main d’un mort.
Pour faire disparaître les poireaux, frottez-les avec un brin de paille qui a été en contact avec un cadavre ; mettez alors la paille en terre et priez neuf jours durant pour le repos de ce mort; quand la paille sera entièrement pourrie, les poireaux auront disparu (1).
Un fait rapporté par un chroniqueur, à la date de 1622, nous montre comment les superstitions les plus étranges amenaient parfois d’horribles attentats.
Le 24 janvier de l’année susdite, on tenaillait au fer rouge, puis l’on rouait vif un voleur de profession, qui avait avoué le meurtre de quatre personnes.
Sa dernière victime avait été une jeune femme enceinte, qu’il avait égorgée, dans l’unique but de se procurer le talisman indispensable pour la réussite de ses opérations financières. Les voleurs contemporains de la guerre de Trente-Ans étaient persuadés que la possession du bras ou de la main d’un fœtus humain leur garantissait d’une part l’invisibilité, d’autre part la découverte de tous les trésors cachés ;
(1) Revue des Traditions populaires.
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plus encore que le doigt d’un pendu, cueilli sur le coup de minuit, dans les chaînes d’un gibet.
Parfois ils se contentaient de tuer un passant, pour lui enlever les « rognons » et faire, avec cette graisse humaine, des chandelles possédant les mêmes propriétés.
Il faut parcourir, dans la longue série à'in-folxo du Theatrum Europæum, l’énumération annuelle des assassinats commis durant la seconde moitié du xvii® siècle, pour se convaincre de la quantité de victimes qu’a coûté cette incroyable superstition (1).
La superstition populaire a, jadis, attaché quelque vertu à la corde de pendu ; il suffisait, croyait-on, d’en avoir un brin dans sa poche pour être favorisé du sort, heureux au jeu, etc. La Chronique de Metz rapporte qu’en 1324, des troupes barisiennes décrochèrent les pendus du gibet et emportèrent les chaînes et crochets, sans doute, dit l’auteur, pour faire des charmes et sorceries (2).
La corde de pendu passait non seulement pour procurer d’heureuses chances à celui qui en portait sur lui, mais on s’en servait encore pour combattre plusieurs maladies. Les Romains, au dire de Pline (liv. XXVIII, ch. 2, 9 et 12), attribuaient à la corde de pendu certaines vertus médicinales. Les sorciers l’employaient dans leurs conjurations ou leurs opérations évocatrices.
Le corps même des suppliciés était souvent mis par eux à contribution. Ces hideux débris figuraient
(1) V. La Justice criminelle à Strasbourg, par R. Reuss.
(2) La Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar-’ rois, t. II, par Dumont ; 2 vol. Nancy, 1848.
comme ingrédients dans une foule d’onguents, de poudres et de breuvages magiques.
Pour ajoutera l’efficacité de ces restes affreux, ditM. Ch. Louandre, on devait les détacher du gibet à l’heure de minuit, par une nuit sans lune et surtout à la lueur des éclairs pendant un orage (1).
La graisse humaine (2) a servi aux usages les plus variés ; aussi ne reculait-on devant rien pour s’en procurer. L’historien de Thou a rapporté, à cet égard, un détail qui fait frissonner.
Aussitôt, à un certain signal, la populace accourut en fureur et jetta tous ces corps dans la rivière, à la réserve des plus gras qu’on abandonna aux apothicaires qui les demandaient pour en avoir la graisse (3).
La scène se passait à Lyon en 1572; les cadavres que l’on jetait à l’eau étaient ceux des protestants victimes du massacre de la Saint-Barthélemy.
Sous la Terreur, la graisse de guillotiné fut l’objet d’un commerce important. Un « observateur local » pour le département de Paris, au service du ministre
(1) Croyances el Légendes du centre de la France, t. I, par Laisnel de la Salle.
(2) La chandelle du sommeil, dont se sont servis les voleurs dans certains pays, devait être fabriquée avec de la graisse de fœtus. Semblable chandelle, brûlant dans une maison, plonge tous ses habitants dans un sommeil qui ressemble à la mort et, par conséquent, est favorable aux voleurs.
(3) Histoire universelle, de J. -A. de Thou, t. VI, p. i21 ; Londres, 1734. Cf. Hisloire particulière des événements qui ont eu lieu en France pendanl les mois de uin, juillet, août et septembre 1792, p. 12.
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Garat, dans un rapport daté du 13 mai 1793, parle d’un M. Saule, « inspecteur des tribunes », un gros petit vieux tout rabougri, jadis tapissier, puis colporteur, dont l’une des mille professions avait été celle de « charlatan aux boîtes à quatre sous, garnies de graisse de pendu pour guérir du mal aux reins » (1).
A l’époque où Balzac écrivait les Mémoires de Sansorij il était en rapports fréquents avec la famille du bourreau, qui habitait alors rue Albouy. Il paraît, au témoignage des habitants de cette maison, que les gens du quartier et même de quartiers éloignés, venaient sans cesse demander à acheter de la graisse de pendu ou de guillotiné, ce qui, pour eux, était tout comme. Les aides du bourreau leur vendaient consciencieusement du saindoux, provenant de la charcuterie voisine, mais qu’ils avaient soin de renfermer dans des pots recouverts de papier rouge (2). Et les clients se retiraient enchantés de posséder le précieux talisman.
Dans son Traité de Matière médicale, daté de 1608, Jean de Renou vante déjà la graisse d’homme comme un excellent nervin : elle faisait partie de l’onguent nervin de l’ancienne pharmacopée d’Augsbourg. Selon Van Helmont, cette même graisse empêchait la contracture des membres; et, d’après Sennert (3), elle faisait disparaître en très peu de temps les traces
(1) Tableaux de la Révolution française, t. I, p. 214-215, par Adolphe Schmidt. Leipzig, 1867.
(2) Le fait a été rapporté par le bibliophile Jacob, qui le
tenait de Balzac {Intermédiaire, 10 juin 1880).
(3) De febribus.
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des pustules varioliques. Donnée à l’intérieur, elle dissipait le marasme et la consomption. On en retirait une huile qui, sous le nom d’Oleum philosophorum, faisait fondre les tumeurs, soulageait les maux d’oreilles et guérissait les catarrheux.
Longtemps la graisse humaine a passé pour souverainement efficace contre les rhumatismes (1); et les apothicaires se plaignirent souvent de la concurrence déloyale que leur faisait le bourreau, qui débitait, à beaux deniers comptant, la graisse des suppliciés.
Ecoutez les doléances de l’apothicaire Pomet :
Nous vendons de l’axonge humaine, que nous faisons venir de divers endroits. Mais comme chacun sçait qu’à Paris le maître des hautes-œuvres en vend à ceux qui en ont besoin, c’est le sujet pour lequel les droguistes et les apothicaires n’en vendent que très peu. Néanmoins, celle que nous pourrions vendre, ayant esté préparée avec des herbes aromatiques, serait, sans comparaison, meilleure que celle qui sort des mains de l’exécuteur (2).
Le brave apothicaire s’entendait à vanter sa marchandise.
(1) V. Chronique médicale, 15 nov. 1908, p. 744.
(2) Pomet, Histoire générale des drogues, IP partie.
« Quand nous étions interne à l’Hôtel-Dieu de Nantes, rapporte le docteur Marcel Baudouin, nous avons vu le garçon d’amphithéâtre et de la salle d’autopsie, prendre sur des cadavres de la graisse humaine, la faire fondre, et en former des pains. Nous lui demandâmes pourquoi il se livrait à ce travail; il nous répondit qu’il vendait cette graisse de momie (de cadavre), assez chère, aux vieilles femmes de la contrée, cette substance étant très employée pour guérir les rhumatismes. ,
« Cette coutume est bien connue en France. Les paysans de certains de nos départements utilisent la graisse de supplicié, achetée au bourreau, pour les rhumatismes et les écrouelles (ganglions tuberculeux suppurés du cou). »
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Mais il n’y a pas que notre graisse, notre cerveau lui-même a son utilité posthume : il a longtemps passé pour anti-apoplectiquè. Quant à l’eau, à l’huile et à l’esprit volatil, désignés sous le nom bizarre à'Aqua aurea, ils étaient considérés comme anti-épileptiques.
Avec les pièces dont l’assemblage forme le crâne, on a composé une foule de médicaments destinés aussi à combattre les attaques d’épilepsie.
Pour faire le magistère de crâne humain, écrivait Lemery, en 1738, on calcine le crâne et on le pulvérise subtilement. Mais ce magistère n’est qu’une tête morte privée de vertu; on fera bien mieux d’employer en sa place le crâne d’un eune homme mort de mort violente (1).
Les auteurs de la Suite de la Matière médicale, de Geoffroy partageaient le même sentiment : pour eux, le crâne d’un homme mort de mort naturelle ne jouissait d’aucune propriété.
Dans les apothicaireries, on vendait couramment, au XVII® siècle, une poudre de crâne humain calciné; deux magistères, l’un simple, l’autre composé ; une teinture alcoolique ; un extrait composé ; et tous ces produits avaient d’autant plus d’efficacité, qu’ils provenaient de la tête d’un pendu ou d’un roué, dont le cadavre était resté longtemps exposé aux injures de l’air (2).
Le crâne humain faisait partie intégrante d’une série de remèdes, tombés depuis dans un juste ou-
(1) Pharmacopée universelle.
(2) Ettmuller, Commentaires sur la Pharmacopée de Schrôder.
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bli : Veau d'hirondelles composée, la poudre antiépileptique de Daquin, les gouttes céphaliques d'Angleterre, etc.
Les droguistes anglais, surtout ceux de Londres, vendaient, outre le crâne des criminels nouvellement pendus, « dépouillé de son pannicule charnu, vidé de son cervelet et de tout ce qu’il contient, bien lavé et séché », des têtes de mort sur lesquelles se trouvait une petite mousse verdâtre, qui portait le nom d'usnée.
Cette mousse, les pharmaciens et chirurgiens allaient la recueillir, avec toutes sortes de pratiques dévotieuses, sur la tête des squelettes qui ornaient autrefois les fourches patibulaires ; ils la conservaient avec le plus grand soin, et ne la livraient aux clients que dans les cas désespérés (1).
Dans ces officines, on trouvait encore delà mumie, a liqueur odorante et de consistance de miel », recueillie dans les hypogées d’Egypte.
Les droguistes faisaient entrer dans une multitude de préparations la momie égyptienne, c’est-à-dire un mélange de chair musculaire et de pisasphalte, en morceaux noirs, secs, durs, luisants, homogènes, que des Arabes déprédateurs vendaient aux Européens (2).
Par l’excellence de la matière et sa ressemblance
(1) Cloquet, loc. cit., p. 423.
(2) La momie faisait partie de la poudre contre les chutes ; du baume de mumie, de Lazare Rivière ; de Vonguent sympathique, de G. Bâte ; du cérat astringent, de Lemery ; du baume du Christ, de Paracelse ; de Yemplâtre opodeldoch, du même ; du baume de Joseph Balsamo, chevalier de Sainte- Croix, etc.
REMÈDES TIRÉS DE l’hOMME
avec le corps, les Egyptiens croyaient à son efficacité contre le relâchement des nerfs, pour l’épuration du sang, contre l’anémie, etc. Leurs descendants l’emploient encore dans les mêmes intentions. Les Arabes modernes ont en elle la même confiance.
A la suite des Croisades, la poudre de momies s’introduisit en Europe, et au xii® siècle, elle y était en grande vogue. Le fait ne peut être contesté, car les ouvrages de Bacon, Boyle et Ambroise Paré attestent les propriétés médicales qu’on lui attribuait.
Il y a même lieu de supposer qu’elle est encore actuellement employée dans la médecine occulte. La sorcellerie occidentale la fait entrer dans plusieurs recettes de philtres (1).
On attribuait à la mumie blanche, que fournissaient les corps desséchés naturellement dans les sables, des vertus particulières, différentes de celles qu’on prêtait à la noire, et on l’employait aussi en médecine, quoiqu’elle fût réputée bien inférieure.
Les mumies noires elles-mêmes n’étaient pas censées toutes également bonnes ; il y avait lieu de faire un choix. Celles des filles-vierges passaient pour être bien plus efficaces ; avons-nous besoin d’ajouter qu’on devait, en conséquence, les vendre plus cher que les autres.
De quelque couleur qu’elles fussent, on leur attribuait à toutes de grandes vertus. La prévention sur leurs propriétés était poussée si loin, qu’on les regardait comme un remède universel.
François en portait toujours sur lui un petit fragment pulvérisé avec de la rhubarbe, et tout prêt
0) Mémoire du Congrès provincial des Orientalistes français,
REMÈDES d’autrefois
à prendre dans les chutes ou autres accidents qui pouvaient lui arriver; grâce à cette précaution, il se croyait à l’abri de tous les dangers (1).
Matthiole parle de l’engouement qu’on eut en France pour la momie ; il ajoute que, chez nos grands seigneurs, on se fût fait un scrupule de n’en pas posséder quelques morceaux (2).
La momie passait pour vulnéraire, emménagogue, antiasthmatique, antileucorrhéique, etc. ; mais il fallait, pour qu’elle conservât toutes ses vertus, qu’elle ne contînt ni os, ni poussières.
On regardait comme « fausses et dénuées de propriétés, celles qui ne réunissaient point ces caractères ; celles qui, exposées à la chaleur, exhalaient l’odeur de la poix, etc.
Quoique la momie la moins belle, la plus mal préparée, fut celle qui provenait de la classe pauvre des Egyptiens, elle était encore assez rare dans le commerce pour qu’on lui en ait souvent substitué d’artificielles (3), ainsi que l’avait constaté Guy de la Fon-
(1) Des sépultures nalionales, par Legrand d’Aussy.
(2) Matthiole in Dioscor, cap. 85, éd. 1598, p. 115.
(3) Cette adultération a été signalée par L. Guyon, dès 1625. « Un juif de Damiette, qui faisait le commerce défaussés momies, avait un esclave chrétien qu’il maltraitait souvent, parce qu’il voulait l’obliger à se faire circoncire; celui-ci, pour se venger, alla au hacha dénoncer son maître et l’adultération qu’il commettait en cette puante marchandise. Le Juif fut mis en prison et il n’en sortit qu’après avoir payé au hacha 300 sulianins d’or ; mais quand les gouverneurs d’Alexandrie, de Rosette, des autres villes d’Egypte, et même celui d’Alep furent instruits du fait, ravis d'avoir ainsi un prétexte pour extorquer de l’argent, ils rançonnèrent, chacun de son côté, ceux des Juifs qui étaient marchands de momies. Depuis cette aventure, ce trafic cessa, parce que les
REMÈDES TIRÉS DE l’hOMME
tàine, cité par Pomet, et comme le rapporte aussi E. JoMARD, dans ses recherches sur les hypogées de la ville de Thèbes.
La vraie momie d’Egypte a été jadis vantée particulièrement contre les contusions, les chutes (/ownz. de Méd., XXVI, 466), les obstructions, l’aménorrhée, l’asthme, la phtisie même ; aussi la faisait-on entrer dans une foule de poudres, d’emplâtres, d’onguents, de teintures, d’électuaires (1).
En France, au temps de Louis XIV, elle était encore en usage, s’il faut en croire Jean de Renou, qui rapporte, dans son curieux ouvrage, qu’on s’avisa d'ouvrir les cercueils de pauvres diables, « qui estoient morts de ladrerie ou de peste, pour en tirer la pourriture cadavéreuse qui en distilloit, et la vendre pour vraye et légitime mumie. »
Peut-être, après tout, la poudre de momies n’étaitelle pas complètement dépourvue de propriétés : les résines, les aromates, les sels, le bitume dont elle était imprégnée pouvaient bien lui communiquer quelques vertus; peut-être aussi ne prétendait-on à rien
Juifs, dans la crainte d’éprouver une avanie nouvelle, n’osèrent plus le continuer. » Legrand d’Aussy, qui reproduit ce passage, ajoute, en guise de commentaire : « Ainsi, les momies cessant d’arriver en Europe, elles cessèrent d’y être employées comme médicament. » Il entend dire par là qu’à partir de ce moment on ne vit plus, ou du moins très rarement, de la vraie momie d’Egypte dans le commerce. Nous avons cru devoir supprimer dans cette nouvelle édition l’appendice relatif aux « falsifications de la momie », qu’on trouvera dans l’ouvrage ci-dessus et aussi dans le premier tirage de notre ouvrage, aux pages 61-65.
(1) Mérat et DE Lens, Dictionnaire de matière médicale^ article Momie,
REMÈDES d’autrefois
moins « qu’à puyser, aux sources qui attestent le mieux la puissance de la Mort, des éléments propres à l’entretien d’une nouvelle vie », pour emprunter le langage emphatique d’un des compilateurs qui nous ont servi de guides ? Il n’y a pas lieu, en tout cas, de regretter que tous ces produits nauséabonds aient disparu à tout jamais de nos formulaires et de nos traités de thérapeutique (1).
(1) Depuis la publication de notre ouvrage a paru une étude sur la Mumia vera OEgyptiaca (la vraie momie égyptienne) due à M. H. Schelenz, de Cassel et traduit par Renault, dans la Pharmacie française, janvier 1908. Il y a là maints détails qui compléteront nos propres informations, et dont pourront faire état ceux qu’intéresse particulièrement la question. L’article de M. Noël Hamonig sur la Poudre de momie, paru dans la Revue clinique d’Andrologie et de Gynécologie (1*' du 13 mai 1909) n’apprendra rien de nouveau à nos lecteurs.]
llemé^eJÉî fouvnijô
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Ce CÇtetj et $ee rcefue mébicatricee
‘ Buffon, dans ce style dont la pompe et la magnificence trouvent encore des admirateurs, a consacré vingt pages à l’hisloire naturelle du chien. Alphonse Karr, d’autres disent le peintre Charlet, se contentait de moins de vingt mots pour définir ses qualités (1).
Lamartine, Baudelaire, et au-dessous d’eux nombre depoe^œ minores, n’ontpas cachéleur sympathie pour cet ami de l’homme, son compagnon fidèle dans les jours de tristesse comme aux heures de joie. Mais ce qu’ils n’ont pas dit, non parce qufils l’ignoraient, mais parce qu’il ne leur appartenait pas de nous l’apprendre, c’est jusqu’où le chien pousse le dévouement, pour ceux qui lui paient ses services. . . en le domestiquant.
(1) On connaît la phrase si souvent citée ; « Ce qu’il y a de meilleur dans l’homme, c’est le chien. »
REMÈDES d’autrefois
Qu’il subisse toutes les humiliations, sans faire entendre le moindre aboiement plaintif, sans recourir à des représailles dont il lui serait si facile d’user, parce que les caresses lui font vite oublier les coups, il n’y a rien là qui surprenne, bien que ce doux animal fasse preuve d’une résig-nation, d’une endurance, que beaucoup d’êtres humains ne seraient pas mal venus à lui envier.
Mais qu’il pousse l’abnégation, l’appétit du sacrifice, jusqu’à se laisser immoler pour le soulagement de qui le torture, c’est de la vertu qui confine à l’héroïsme ; c’est de la passivité qui ressemble au fatalisme du Musulman, ou à la foi aveugle du chrétien courant au martyre.
Le sort du chien est moins enviable aujourd’hui que jadis, puisqu’il sert à des expériences physiologiques, qui le font souffrir avant de mourir ; alors qu’autrefois on le mettait à mort sans le faire souffrir. S’il était donné aux chiens d’exprimer leur opinion, il n’est pas douteux qu’ils maudiraient le progrès, et demanderaient bien vite le retour au passé.
On ne sera pas étonné qu’on ait songé à utiliser le chien comme remède, quand on saura qu’il eut d’abord l’honneur d’être savouré comme mets. Dès la plus haute antiquité, certaines peuplades de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique ont mangé de la chair de chien (1).
(1) La revue égyptienne El Moktataf raconte, d’après le cé-
LE CHIEN ET SES VERTUS 69
C’est un régal pour les nègres qu’un chien bien à point rôti.
Les Romains, dont les goûts culinaires sont connus, en servaient sur les tables les plus somptueuses. Ils figuraient toujours dans les festins qu’on organisait dans les réjouissances publiques, ou pour fêter la consécration des pontifes.
Pline ne craint pas d’écrire que les petits chiens
lèbre naturaliste Al-Djahez, qui vivait au x® siècle de notre ère, ce que mangeaient les Arabes de cette époque : la viande de chien constituait un de leurs plats préférés, comme on recherche chez nous les chapons. Les Arabes, selon le docteur Bertherand {Médecine et Hygiène des Arabes) ^ utilisent la viande de chien.
(( Cette nourriture, fort répandue dans le sud de nos possessions, écrit notre distingué confrère, a été l’objet d’un doute qui me paraît complètement levé, d’après les renseignements que j’ai pris à Biskra. On sait, du reste, que les habitants de nie de Djerby, près des côtes du Tripoli, ont un goût passionné pour la viande du chien. Dans le Bled-el~Djerid (pays des dattes), de temps immémorial, les habitants, surtout les Ben- Ouaçad, les Fokhaçan, mangent du chien. A ce sujet, El Iroz- DOK a dit : « Si un Açadi a faim pendant un jour dans la ville et qu’il ait un chien gras, il le mange nécessairement. » El MeçouAR BEN Hind a dit aussi : « Quand une femme des Açad enfante un garçon, on lui dit : Pourquoi as-tu enfanté un garçon ? » C’est pour se dispenser de lui offrir un plat de couches [el Khersa)^ Ce plat de couches est très probablement du chien. Le même auteur ajoute : « Les Ben~Ouaçad, quand leurs femmes accouchent, ainsi que les lokhaçani disent : Ce sera Taïinée aux chiens. »
« Haçan BEN Tsabet, après s’être moqué de leur goût pour cette viande et même pour la chair humaine, continue en ces termes : « Ceux de cette tribu qui passent pour poltrons, quand un voisin meurt, ils le mangent s’ils peuvent, et, pour eux, la chair du mouton, celle du chien et celle d’homme, c’est tout un. » Il ne nous appartient pas de décider, conclut Bertherand, si ces derniers renseignements sont bien dignes de foi, toujours est-il que l’habitude de manger du chien paraît commune dans les pays à dattes, (v L’usage de manger des chiens continue dans l’intérieur, d’après M. le docteur Guyon et il n’est pas rare de voir des indigènes s’en nourrir aussi sur la côte. »
sont excellents, et qu’on ne les jugeait pas indignes de les présenter aux dieux. Au rapport d’Hippocrate, les Grecs n’étaient pas moins friands de la viande de chien.
On sera peut-être curieux de connaître l’origine de la coutume de manger du chien. Nous la donnons telle que l’a contée Porphyre, écrivain grec du iii® siècle (1).
Un jour qu’on sacrifiait un chien, certaine partie tomba à terre : le prêtre la ramassa pour la remettre sur l’autel ; mais elle était très chaude et il se brûla. Par un mouvement spontané et assez en usage dans ce cas, il mit les doigts dans la bouche et il trouva que le jus était fort bon. La cérémonie terminée, il mangea la moitié du chien, et porta le reste à sa femme ; à chaque sacrifice, ils se régalaient de la victime.
Bientôt, le bruit en courut dans la ville ; chacun voulut en essayer, et, dans peu de temps, on trouva des chiens rôtis sur les meilleures tables. On commença par manger les jeunes chiens, puis on fit cuire les gros.
On fit des expériences ; on châtra les chiens pour les engraisser ; avec le progrès culinaire on eut de meilleurs résultats et les personnages les plus fashionables de Rome ne purent plus donner à dîner sans offrir un chien rôti. Les chiens de lait furent longtemps à la mode chez les gastronomes romains, comme le seraient aujourd’hui les cochons de lait.
Le chien est un mets aussi recherché en Chine
(1) Traité de V abstinence de la chair des animaux, livre IV, Paris 1747, in-12 ; et Elzéar Blaze, Histoire du chien ; Paris,
LE CHIEN ET SES VERTUS
qu’il le fut en Grèce. On le vend dans toutes les boucheries chinoises, mais il n’est accessible qu’aux gens fortunés. Au Tonkin, la chair de chien constitue un mets des plus goûtés. La viande du .chien mâle, à robe fauve, passe pour la meilleure ; celle du chien noir ou blanc ne vient qu’en seconde ligne ; mais on ne doit jamais consommer la viande d’un chien mort de rage ou de toute autre maladie.
En France, on n’a guère eu recours au chien qu’aux époques troublées de notre histoire. Pendant le siège de Paris par Henri IV, on s’empara de tous les chiens errants, pour les faire cuire à la broche. Le Journal de V Estoile dit qu’on en faisait d’énormes marmitées pour les pauvres ; aux riches, on réservait les chevaux, les ânes et les mulets ; et, au dire des gourmets, ils n’étaient pas les mieux partagés.
On ne vit reparaître les chiens sur les tables parisiennes que lors du dernier siège, celui 1870-71.
Le gigot de chien, les côtelettes de chien grillées, le filet de chien aux légumes, le rata de chien (1), calmèrent alors bien des fringales.
(1) Nous avons trouvé les formules de ces divers plats, dans une petite brochure rarissime qui est en notre possession et dont le titre est : La cuisinière assiégée ou l’art de vivre en temps de siège, par Une femme de ménage (le libraire Laporte). Nous ne~ reproduisons, à titre de curiosité, qu’une recette, celle du rata de chien :
« Coupez par morceaux de la poitrine, du cou, etc. ; faites revenir dans la graisse avec oignon, clou de girofle, laurier, thym, sel et poivre. Quand la viande a pris belle couleur, on la retire et on met dans le jus, pommes de terre, haricots, choux, riz ou navets. A moitié de la cuisson on ajoute sa viande et on la laisse cuire. Ce plat, peu coûteux, ne manque pas de saveur ; il fait les délices de nos soldats (sic). Je ne doute pas qu’il soit bien accueilli sur des tables mieux servies que la leur. »
Au reste, durant ce siège tristement mémorable, on utilisa, comme aliments, beaucoup d’animaux pour lesquels, d’ordinaire, on éprouve une instinctive répugnance.
C’était une bonne fortune quand on pouvait se procurer du cheval, des chats, voire même des rats. Dans un repas fait le 17 novembre 1870, et dont le menu a été publié (l),on relève, à côté de brochettes de foie de chien à la maître d’hôtel, d’épaules et de filets de chiens flanqués de ratons sauce poivrade, un émincé de râble de chat, un civet de chat, un consommé de chat et un salmis de rats ! Le tout fut trouvé exquis et l’opinion unanime des convives se traduisit par l’étonnement de s’être si longtemps privés de mets aussi savoureux.
Mais c’est assez parler du chien-aliment ; arrivons au chien-médicament.
On a employé le chien comme remède des affections les plus dissemblables : pour guérir du mal de dents et de l’épilepsie ; pour faciliter les accouchements et calmer les tranchées ; pour [faire disparaître la goutte, aussi bien que les rhumatismes. h On a eu la cruauté de partager en deux des chiens vivants, pour les appliquer, tout chauds et encore palpitants, sur des membres meurtris ou enflam» més (2).
(1) V. Curiosités de V histoire naturelle, par de Varisny, p. 334 ; et Bulletin de la Société zoologique d’acclimatation, 1870, p. 592.
(2) En 1701, deux chirurgiens prescrivirent, pour faire recouvrer l’usage de doigts blessés, des fomentations fortifiantes et émollientes, composées avec des petits chiens nouveau-nés, bouillis avec des herbes aromatiques (Gombier, Etude sur le bailliage de Vermandois, p. 271).
LE CHIEN ET SES VERTUS
On s’est contenté, d’autres fois, d’appliquer des petits chiens vivants sur le ventre de malades souffrant de fortes coliques ; et la chaleur qui en résultait calmait promptement la douleur.
On les a dressés à lécher les plaies, et il s’en suivait un notable soulagement. N’est-ce-pas M. Salomon Reinagh qui a signalé, il y a quelques années, à ses collègues de l’Institut, des inscriptions recueillies au sanctuaire d’Epidaure, où il était fait mention d’enfants guéris de la cécité par le lèchement de chiens sacrés? En Bohême, nous a révélé un autre observateur, et cela de nos jours, on fait lécher par des chiens le visage des nouveau-nés, pour leur assurer une bonne vue. En Arménie, enfin, les poèmes populaires parlent de divinités issues de chiens, qu’on appelait respectueusement « fils de chien » dans la prière du soir, et dont l’office était de lécher les plaies des blessés sur les champs de bataille (1).
Ne lit-on pas dans l’Evangile de saint Luc que des chiens léchèrent les ulcères de Lazare, auquel le mauvais riche refusait les miettes de sa table (2)? C’est de ce même moyen qu’usait, au siècle dernier, un charlatan, qui se faisait appeler le médecin de Chaudraij (3) et dont les cures jouirent d’une certaine vogue,
(1) La Revue des journaux et des livres, p, 257.
(2) Sed et canes veniebant, et lingebant ulcéra ejus (Luc, chap. 16-21). Le D'’ Matignon nous assure qu’en Chine, « un bon traitement de l’eczéma du cuir chevelu consiste à faire lécher par un chien la région atteinte. » Pas dégoûté, le cabot 1
(3) Pour des renseignements sur ce personnage, consulter la Notice sur Christophe Ozanne, Médecin empirique de Chaudray près de Mantes. Chartres, 1874.
Dès le XVI® siècle, on s’est avisé que les maladies de l’homme pouvaient se transmettre au chien, qui prenait, si l’on peut ainsi parler, le mal à son compte. Le médecin astrologue Cardan cite le cas d’une servante épileptique, qui fut guérie de « son haut mal », après avoir couché quelques nuits avec son chien, lequel devint épileptique. Ceci se passait à Malte.
Une autre servante, on ne nous dit pas de quel pays, éprouvait un violent mal de dents ; on lui conseilla de s’appliquer sur la joue un petit chien. « Elle fut guérie, et le petit chien se mit à courir et à aboyer avec toutes ses dents malades (1). »
Paullini rapporte, d’autre part, qu’une veuve, attaquée de la peste, s’appliqua un jeune chien quelque part, circa vulvam, et que sa santé devint excellente; mais le chien en creva (2).
P. Borel, Fludd, etc., ont également soutenu, avec des faits à l’appui, qu’il n’était meilleur moyen, pour soulager les douleurs des goutteux et des rhumatisants, que de les faire coucher avec un jeune chien.
Croirait-on que, de nos jours, on ait eu recours à ces pratiques d’un autre âge (3) ? Le professeur Roux (de Lausanne), communiquait, il y a quelques années, à la Société d’ Hygiène de cette ville, les deux observations suivantes.
(J) De rerum varietate, libri XII, cum appendice. Bâle, 1557, in-folio, livre VI, ch. 33 (Cité par Elzéar Blaze).
(2) Blaze, loc. cit., p. 223.
(3) PosKiN, Préjugés populaires.
LE CHIEN ET SES VERTUS 75
La première a trait à un M. D..., clerc d’avoué à Chambéry, atteint de rhumatismes articulaires.
M. D... possédait un chien griffon, âgé de trois ans, qu’il faisait coucher avec lui, chaque fois que ses crises le prenaient; car il lui semblait que le corps de l’animal, appliqué sur la région douloureuse, calmait son mal. Ce chien, ordinairement très caressant, donnait alors des signes évidents de malaise et, s’il parvenait à s’échapper, allait se réfugier dans le coin le plus obscur de l’appartement.
• Dans le courant de novembre 1887, les crises prirent M. D... avec plus d’intensité que d’habitude. Pendant toute une nuit, il garda son chien dans son lit, maintenu de force contre le siège, du mal. Le lendemain, les douleurs avaient disparu ; mais le chien était malade, poussait des gémissements plaintifs ininterrompus, et, deux jours après, il expirait dans une convulsion suprême (1).
Le sçcond cas est celui d’une dame de Lausanne, qui faisait disparaître, momentanément, de très: fortes migraines, par l’application du corps de son chien sur le front ; mais, dans ce cas particulier^ l’animal ne paraissait pas incommodé.
Un autre médecin de Genève, dont on ne nous a pas révélé le nom, prétend avoir observé un Languedocien, qui calmait ses douleurs rhumatismales, « en les faisant passer dans les muscles de ses chiens » dont la plupart mouraient. On le connaissait dans le pays sous le nom de crèbo-tché (le crève-chien). N’oublions pas que c’est en Gascogne que le fait se, passe.
(î) V. la Seience français^e, 1895, pp. 197-198.
On l’a observé ailleurs, néanmoins, puisque, de temps immémorial, les ouvriers des manufactures de coutellerie deThiers — en Auvergne — emploient des chiens vivants contre le rhumatisme. D’après un auteur qui paraît renseigné, voici comment ils s’y prendraient.
L’ouvrier émouleur doit se coucher à plat ventre sur une planche inclinée, devant sa meule de grès, qui tourne avec rapidité au-dessus d’une rigole d’eau où elle baigne inférieurement. Mais, dans un atelier où opèrent plusieurs batteries de ces meules, l’atmosphère est nécessairement saturée de leurs humides éclaboussures, et très propice, par conséquent, aux rhumatismes. Or, chaque travailleur est doublé d'un toutou qui, dès que son maître s’étend sur la planche, se campe sur le dos, et s’y allonge de façon à garantir du froid humide la région de la colonne vertébrale.
Il faut bien que cette pratique soit bonne, ajoute notre auteur, puisque des générations de braves travailleurs se succèdent en y restant fidèles.
Mais que sont de pareils services, en regard de ceux que rendaient jadis, au dire de Cloquet, les petits chiens nouveau-nés, que l’on employait, à défaut de l’enfant, à téter les femmes en couches et les nourrices, « dans certaines circonstances où l’on a intérêt à conserver à la sécrétion du lait son rythme normal ! (1) »
(1) Cloquet, Faune des médecins^ t. IV, p. 110»
LE CHIEN ET SES VERTUS
Les services que rend le chien vivant sont moins contestables que ceux que l’on attribuait jadis au même animal après sa mort, qu’on fît usage du corps entier ou de Tun de ses fragments (1).
Les anciens Formulaires nous renseignent, avec la plus scrupuleuse minutie, sur les précautions à observer, pour se procurer « un petit chien, ou une chienne braque, qui ait ouvert les yeux depuis peu de 'temps y> (2), qu’on coupe par petits morceaux, et qu’on mélange avec « des sortes de vers de terre et des pains de genièvre » (3) — oh ! l’horrible mixture ! — pour en faire des huiles et des onguents lénitifs.
Ne faites pas trop la grimace, car nous ne sommes pas plus que cela certain que Vhuile de petits chiens ne soit pas employée par quelque rebouteux de village, pour guérir les entorses et les paralysies des membres. Ce que nous pouvons affirmer, c’estqu’Ambroise Paré, le plus grand chirurgien du xvi® siècle, ne'vous déplaise, l’a prônée en toute circonstance; et que la Pharmacopée de Lemery, en tête de laquelle figure l’approbation motivée et très élogieuse des « doyens et docteurs régents de la Faculté de médecine » et des « maîtres et gardes apothicaires de Paris », enregistre tout au long sa formule (4).
Le bon Paré était tellement persuadé de l’efficacité
(1) De nos jours même, il paraît que les Hindous s’imaginent que les Anglais tuent les chiens, pour s’emparer d’un remède souverain contenu dans la langue de ces animaux. Peut-être Pasteur y a-t-il puisé l’idée de son virus anti-rabique ?
(2) Secrets d' Alexis le Piemontois.
(3) Dictionnaire de santé, de Vandermonde.
(4) L’huile de petits chiens entrait dans la composition de V emplâtre diabotanum, dont la Pharmacopée de Lemery donne la formulé.
du baume canin, qu’il se fit un devoir de raconter comment il en avait appris la recette. C’était au temps où il était attaché au service du maréchal de Montejean, dans la campagne de Piémont.
Lorsque nous entrâmes à Turin, écrit Tarchiatre de Charles IXj il se trouva un chirurgien qui avait le bruit par-dessus tous de bien médicamenter les arquebuzades, en la grâce duquel je trouvay moyen de m’insinuer, et luy fis la cour près de deux ans et demy, auparavant qu’il me voulut déclarer son remède, qu'il appelait son baume. Cependant, M. le maréchal de Montejean, i^ui estoit demeuré lieutenant-général du roy en Piedmont, mourut; adonc, je remonstray au chirurgien que je m’en voulois m’en retourner à Paris, et le suppliay qu’il me tint promesse de me donner la recette de son baume ; ce que volontairement il fît, attendu que je quittois le pays. 11 m’envoya quérir deux petits chiens, une livre de vers de terre, deux livres d’huile de lys, six onces de thérébentine de Venise, et une once d’eau-dejyïe ; et, en ma présence, il fît bouillir les chiens tout vivants en ladite huile, jusqu’à ce que la chair laissas! les os ; et après, mit les vers qu’il avoit auparavant faict mourir en vin blanc, afîn qu’ils jetassent la terre qui est toujours contenue en leurs ventres.
Estant ainsi vidés, les fît cuire en ladite huile, jusqu’à ce qu’ils devinssent tout arides et secs ; alors fît passer le tout par une serviette, sans grandement en faire expression ; cela fait, on y adjouta la térébenthine, à la fîn l’eau-de-vie et appela Dieu à témoin que c’estoit son baume, duquel il usoit aux playes faictes par arquebuses et autres qu’on prétendoit suppurer, et me pria de ne divulguer son secret (1).
Malgré l'autorité d’Ambroise Paré,' il ne semble pas que l’huile de petits chiens ait détrôné la graisse du même animal.
La graisse de chien suffisait à tout ; elle guérissait
(1) CoüLON, Curiosités de V histoire des remèdes^ p, 114.
LE CHIEN ET SES VERTUS
de tous les maux. De temps immémorial, s’il faut en croire Niemeyer, les paysans wetsphaliens, atteints de tuberculose, ingèrent de la graisse de chien à haute dose, comme ils avaleraient de l’huile de foie de morue (1).
Au reste, toutes les parties du chien ont été plus ou moins mises à contribution.
Le crâne de l’animal, brûlé, pulvérisé, hâtait la dessication des ulcères ; bu dans le vin, il guérissait la jaunisse et les convulsions.
La cervelle de chien (2) était un antidote contre
(1) Pour la phtisie pulmonaire, il est encore recommandé, dans certains pays, de manger de la graisse de chien.
« Ce que le public appelle de la graisse de chien, nous apprend le docteur Poskin, fait l’objet d’un commerce hebdomadaire sur la Batte de Liège. Nous avons connu un garçon -préparateur d’anatomie à FUniversité, qui en vendait des quantités considérables venant du laboratoire. On dit q}iQ, quand le préparateur manquait de graisse de chien, il ne se faisait pas scrupule de la remplacer par de la graisse de cadavre humain, qui ne manquait pas à l’amphithéâtre de l’Ecole de médecine. Il paraît que cette substitution produisait des effets miraculeux sur les malheureux phtisiques. » Pour le choléra, aux environs de Laroche, on préconise également la graisse de chien. -(Poskin, Préjugés populaires, pp. 72 et 77).
(2) 11 fut un temps où la cervelle de chien était une denrée singulièrement rare, si nous en croyons l’anecdote suivante, rapportée par I’Estoille, dans son Journal (t. V, p. 281) :
Juillet 1590. — « Le mercredy, 25^ jour de juillet, allant à la prédication à Saint Eustache, on entendit aucuns deviser sur la mort d’une dame riche de près de trente mille écus, laquelle ne trouvant pas avec argent de quoy vivre, et voyant deux de ses petits enfants morts de faim, les avoit cachés et fait saler par sa servante, et l’une et l’autre s’en sont nourries au lieu de .pain. La dame estant morte, la servante raconta par ville cet accident.
« D’autres m’ont raconté qu’un honneste homme nommé d’Orlan, parent du Prévost des marchands, estoit mort, n'ayant pu trouver un chien pour en avoir la cervelle dont les médecins
REMÈDES d’autrefois
la manie ; mais le chi en devait être d’une seule couleur. On en usait aussi contre la frénésie et les membres cassés.
L’œil du chien servait contre l’ophtalmie ; ses dents, calcinées, contre le mal de dents (1).
Galien prescrivait aux splénétiques la rate de chiens nouveau-nés.
Le lait de chienne était considéré comme excellent pour la nourriture des enfants. On se basait sur ce qu’Esculape, le dieu de la médecine, avait été nourri par une chienne I On employait également ce lait dans les accouchements difficiles. On s’en servait encore pour les maux d’yeux et d’oreilles, et pour l’alopécie (2).
Pour guérir la gale, les coliques ou les rhumatismes, on cousait le malade dans des peauxde chiens, fraîchement écorchés et encore chauds.
On a préparé des gants avec de la peau de chiens
lui avoient ordonné de faire un bouillon, et que ledit prévost, pour secourir son parent, ayant sçu que de Montpensier
avoit un petit chien, avoit esté vers elle pour la supplier de le lui donner pour deux mille écus de pierreries qu’il lui portoit, et lui avoit exposé la nécessité extrême où se trouvait son parent ; à quoi ladite dame de Montpensier avoit répondu qu’elle gardoit son petit chien pour sa propre vie, prévoyant que, n’ayant pas du secours des Espagnols, la famine ne sçauroit cesser encore. »
(1) Chez les Annamites, les dents de chiens sont portées en guise d’amulettes par les enfants atteints de maladies externes ou internes.
(2) En Annam, le lait de chienne passe pour guérir la cécité. Le fiel de chien guérit les maux d’yeux, les fractures, les plaies par instruments tranchants et les éruptions douloureuses. Dans le même pays, le sang du chien blanc est particulièrement recherché ; quant au foie du chien enragé, rien ne lui est supérieur comme remède de la rage : c’est de l’opothérapie avant la lettre.
LE CHIEN ET SES VERTUS
qui est, paraît-il, d’un tissu fin et serré (1). On les recommandait pour adoucir les téguments de la main et pour en calmer les démangeaisons ; on ordonnait de porter des bas de la même matière, contre les varices et les engorgements fluxionnaires des jambes et des pieds.
On a préconisé la poudre d’os calcinés de chien, comme siccative, et on a conseillé de l’appliquer sur les ulcères, les rhagades de l’anus et les tumeurs des testicules (2).
Le sang de chien a été parfois substitué à celui du bouquetin, comme jouissant des mêmes propriétés. De même, son fiel remplaçait la bile de bœuf et servait aux mêmes usages. Nous retrouverons le sang de chien dans la composition de certains philtres. D’aucuns lui ont attribué des vertus « confortatives et génératives, » qui ne sont rien moins que discutables.
L’urine de chien était efficace contre la carie des dents, les ulcères et les verrues. La Faculté de Londres dut intervenir pour en interdire l’emploi, tant il s’était commis d’abus (3).
Et Valhum grœcum, la crotte de chien, pour l’appeler par son nom, qui n’en a entendu parler dans sa
(1) Ben Johnson, au commencement du xvii® siècle, parle, dans une de ses comédies, d’un maniaque d’inventions qui, entre autres, avait eu celle des « gants de peau de chien ». (V. Magasin de librairie, 9® livraison, p. 79-80). Il en venait d’Espagne, doublés de chevreau, avec boutons de perles. Sur un envoi de « ces gants de peau de chien » par Antoine Ferez, v. ses Carias, etc., 1624, in-4, pp. 64-65. (Cf. Vieux-Neuf, d’Edouard Fournier, t. II, p. 258).
(2) Schneider, ZooL, cité par Gloquet.
(3) Primerose, De vulgi erroribus in medicina, lib. IV. Amsterdam, 1639, in-12, lib. II, ch. V.
REMÈDES d’autrefois
prime enfance ? Y a-t-il si longtemps qu’elle a disparu des bocaux des antiques officines ? (1).
En fallait-il des précautions pour obtenir une bonne préparation !
Et d’abord, on nourrissait uniquement avec des os les chiens qu’on devait sacrifier plus tard ; puis on les empêchait de boire, pour donner à leurs excréments une teinte blanche et une consistance friable. Après avoir choisi tout exprès le mois de mars, ou l’époque des grandes chaleurs de la canicule, il devenait facile de se persuader et de convaincre autrui, que l’on avait enfin en sa possession un remède assuré contre tous les maux.
Comment ce remède parvenait-il à guérir l’hydropisie et les ulcères, l’amygdalite et Tesquinancie ? nous ne nous chargerons pas de l’expliquer.
Il était plus rationnel de s’en servir contre l’entérite chronique et la dysenterie, puisqu’en réalité, administrer de Valbum grecum équivalait à donner du phosphate de chaux (2).
C’est une constatation qu’il nous arrivera souvent défaire, au cours de ces études rétrospectives, que les remèdes en apparence les plus étranges contien-
(1) En Belgique, dans la province de Namur, on utilise les excréments de chiens. On les fait sécher, on les pulvérise, on les met infuser dans de l’eau-de-vie de genièvre et, en cas de besoin, on administre un ou deux petits verres de cet élixir à la patiente. L’hémorragie s’arrête aussitôt (D'' A. Poskin, op. cit.)
(2) A défaut de « fiente de chien », on recourait à celle d’autres animaux : Jean de Renou, au début du xvii* siècle, recommande à l’apothicaire de tenir à la disposition de sa clientèle de « la fiente de chèvre, de paon, de pigeon, de musc, de civette. »
LE CHIEN ET SES VERTUS
nent presque toujours un élément actif. Ce n’est pas un des moindres bienfaits de la chimie moderne d’avoir substitué à toutes les drogues nauséabondes de jadis des produits bien définis et d’une efficacité plus sûre.
Idf^mèbce titce cÇat, bu c^cvat et aiitvce mammifèvee*
Nous avons vu, dans le précédent chapitre, le chien, « cet ami de l’homme », remplir, bien inconsciemment du reste, l’office de guérisseur, et sans payer patente, ce qui lui constitue au moins un avantage sur ses frères en animalité. Croirait-on qu’il existe un village, dans la province du Schlesw^ig- Holstein, où la municipalité a exempté de la taxe les chiens qui, « couchant dans les lits de leurs maîtres ou maîtresses, servent à les préserver de la goutte, des rhumatismes ou autres douleurs? » Heureux pays où les remèdes, si souvent meurtriers, dont nous faisons volontiers usage contre l’afFection qui fut bapanage des plus brillants esprits, sont proscrits et remplacés par de vulgaires toutous !
Mais le chien n’a pas seul le privilège de ces « cures sympathiques », qui devraient lui mériter, à défaut de bons traitements, au moins quelque re-
REMÈDES TIRÉS DU CHAT, ETC
connaissance ; nous connaissons un autre hôte de nos foyers, un familier de nos logis, qui, en échange de ses sacrifices, ne réclame que sa quotidienne pâlée.
Le félin, que chanta Baudelaire et qui trouvait grâce devant le grand cardinal ; qui dissipa la mélancolie de Pétrarque et dérida l’orgueilleux Châteaubriand; que Jean-Jacques prit en goût parce que, farouche misanthrope, il avait pris l’humanité en dégoût ; le chat, pour tout dire d’un mot, partage, avec le chien, l’honneur de contribuer au soulagement de ceux qui, trop souvent, se font un cruel plaisir d’être ses bourreaux.
Il y a longtemps que les gens du peuple se nourrissent de cette illusion, que la peau du chat, préparée comme on prépare celle du lièvre (car pour faire un civet, il faut un chat, en temps de disette ou de siège), est souveraine contre « les douleurs ». Mais comme les bonnes âmes trouvent de la cruauté à immoler une bête dont la sociabilité est le moindre défaut, il en est qui se contentent de l’appliquer toute vivante sur le siège même du mal.
Quelque étrange que cela paraisse, le chat-hassisinoire n’est pas une fiction, mais une réalité dont l’existence ne sera plus contestée, quand on aura lu cette observation, communiquée à la Société d'hygiène de Lausanne.
Un habitant de Lausanne, lisons-nous dans le Journal des Campagnes (1889, n» 52), qui emprunte les faits qu’il rapporte à un ouvrage sur l’hypnotisme, s’est porté garant d’un fait personnel.
Il était à l’agonie, sous l’influence d’une fièvre
REMEDES d’autrefois
aiguë; le médecin le considérait comme perdu. Son chat vient se coucher sur son corps; chassé, il revient à la charge pendant plusieurs jours.
La première station du chat avait amené une transpiration abondante, suivie d’une diminution de la fièvre. Pendant la seconde station, la transpiration devint excessive. Le malade guérit rapidement. Quant au chat sauveur, il disparut le lendemain, et on le trouva mort au fond du jardin, les poils hérissés et les membres contractés. On ne retira jamais à cette personne l’idée, absolument tenace, qu’elle avait été guérie par son chat.
Une garde-malade de Lausanne a conté qu’elle avait guéri une dame qui souffrait d’un rhumatisme au genou, en lui faisant tenir un chat sur la région douloureuse. La douleur s’en alla et le chat mourut.
Mais l’ancienne médecine avait des pratiques plus barbares, que le progrès de la science a heureusement fait disparaître de nos mœurs : on était persuadé, par exemple, qu’il suffisait d’appliquer un chat, fraîchement ouvert, sur la poitrine d’un malade atteint de pleurésie ou d’une affection pulmonaire grave, pour voir s’évanouir aussitôt tout danger. Combien il eût mieux valu appliquer sur le siège du mal un cataplasme émollient, d’une commodité supérieure, et d une propreté moins douteuse.
Ce qui va suivre peut être considéré comme un chapitre de l’histoire de la superstition humaine, comme un témoignage attristant de notre infirmité intellectuelle.
REMÈDES TIRÉS DU CHAT, ETC
Croirait-on, si on ne le lisait dans les traités les plus recommandables, que nos pères vantaient la graisse de chat châtré contre l’atrophie (1) et les coliques utérines (2) ; et la graisse de chat sauvage, appliquée sur l’ombilic, contre l’épilepsie, « pourvu qu’elle eût été prise sur un individu du même sexe que le malade (3) ? »
Le sang, tiré de la queue du même animal, donné à la dose de trois gouttes, dans une infusion de tilleul, jouissait, assurait-on, des mêmes propriétés.
La cervelle de chat ou de chatte entrait dans la composition d’un cataplasme, usité pour les ulcérations de la gorge (4).
La tête d’un chat noir^ réduite en cendres, était un excellent remède contre les taches, les taies et autres maladies des yeux : on devait en insuffler, trois fois par jour, dans l’œil atteint (5).
La graisse de chat, à laquelle le chimiste Lemery a accordé une place honorable dans sa P/iarmacopée, se trouve inscrite dans la plupart des anciens formulaires.
L’onguent de chat se préparait avec un petit chat nouveau-né, que l’on coupait par morceaux, et que
^1) Ettmüller, t. II, Lyon, 1690.
(2) ScHROEDER, Zoologic, ch. I, 15.
(3) Brunner, cité par Ettmüller, et Cloquet {Faune des mède^ cins, t. IV).
(4) Secrets d* Alexis le Piémontois,
(5) Pour d’autres vertus thérapeutiques du chat, cf. la Remû des Traditions populaires, juin 1902, p. 355.
88 ' • REMÈDES d’autrefois
l’on mettait dans un pot vernissé avec des vers de terre.
On a tenté, à l’aide des excréments du chat, mélangés à parties égales de moutarde et de vinaigre, de guérir la goutte et l’alopécie ; mais c’est une de ces médications scatalogiques qui n’ont pas tardé à tomber dans un légitime discrédit.
Ce qui peut paraître surprenant, c’est que des hommes d’esprit pondéré aient sacrifié aux préjugés de leur temps, tout comme le plus ignorant des gens du peuple : Ambroise Paré a consacré plusieurs pages au venin du chat ; il ne craint pas de charger l’inoffensif animal de tous les méfaits, l’accusant d’empoisonner par l’haleine, d’empoisonner même par le regard (1) !
Un autre médecin, Antoine d’Aquin, n’eut pas de cesse qu’il n’eut fait chasser de Paris tous les chiens et tous les chats, pendant la peste de 1628, sous prétexte qu’ils étaient des agents propagateurs de l’épidémie !
Cette opinion n’était pas déjà si déraisonnable.
(1) La sorcellerie et la magie ont continué à professer une grande vénération pour le chat. Elle est basée sur la croyance égyptienne de la prédilection de la lune pour cet animaf parce que Diane, pour éviter la fureur des géants, s’était cachée sous sa figure.
La cervelle du chat entrait dans les philtres comme un poison mortel. La viande du chat noir avait la vertu de guérir les Arabes des effets du sortilège et du mauvais œil. Le Prophète, dit Sidi Ragad, avait l’habitude, pour dissiper sa migraine, de piler de la chair de chat [leihame et gatt) d’Inde avec du beurre
êt du lait; l’introduction d’un peu de cette composition dans les narines suffisait pour la guérir promptement (Bertherand, loc. cit.). Il existe, dans certaines contrées, le préjugé, que rien n’est préférable, pour dissiper la névralgie, à une corde faite à l’aide de boyaux de chat, qu’on enroule autour du cou (Poskin, p. 76).
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N’a-t-on pas, en effet, démontré, en ces derniers temps, que la promiscuité des chats avec l’homme ■constituait pour celui-ci un danger réel, et que ces animaux étaient, notamment par leur facilité à contracter la diphtérie, des agents de dissémination contre lesquels il était bon de se tenir en garde ?
La Société d'hygiène de Londres a relaté deux cas qui ne laissent pas, à cet égard, le moindre doute.
Un chat fut en contact avec un enfant qui mourut de diphtérie ; il tomba malade et fut soigné par quatre enfants; un d’eux fut atteint de diphtérie et une sérieuse enquête démontra qu’il fallait incriminer le chat comme agent de contagion.
Dans une autre observation, cinq enfants atteints de diphtérie jouent avec trois chats qui, tous les trois, meurent successivement ; à l’autopsie, on reconnaît qu’ils étaient morts de la diphtérie.
Voilà qui n’est pas fait pour réhabiliter ces commensaux, fréquemment parasites, qui abusent si volontiers de l’hospitalité que généreusement nous leur offrons.
Le chat et le chien nous ont longuement occupé ; nous glisserons plus légèrement sur les autres mammifères, tels que le cheval, l’âne, la chèvre (1), le bœuf, le mouton, dont les produits ont été utilisés -dans la médecine de nos pères.
(1) La cervelle de chèvre serait efficace contre les varices (Matignon, Superstition^ crime et misère en Chine, loc. cit, infra).
REMÈDES d’autrefois
Ce n’est pas ici le lieu de parler de l’exercice du cheval, dont les avantages ne sont plus à démontrer. Il serait non moins oiseux de s’étendre sur l’excellence de la viande de cheval, au point de vue alimentaire. Rappelons seulement que, chez les anciens Perses, les gens riches faisaient servir sur leurs tables, le jour anniversaire de leur naissance, un bœuf, un âne, un chameau rôti, ou un cheval (1) : c’est dire que a la plus noble conquête de l’homme » était considérée comme un mets de haut goût.
Beaucoup de peuples en font, du reste, leur nourriture presque exclusive (2), et l’on s’explique difficilement quel mobile a pu pousser le pape Grégoire III à interdire, sous peine de pénitence, la chair de ce solipède.
Le sang du cheval a aussi trouvé des amateurs. Pline parle d’une coutume des Sarmates, qui ouvraient la veine crurale de leurs chevaux et préparaient, avec le sang qu’ils en obtenaient, mélangé à de la farine de millet, une sorte de bouillie qu’ils appréciaient fort. De même, les Ostiaks de la Sibérie
(1) Le cochon de lait a eu également l’honneur de servir non seulement d’aliment, mais de remède : en Alsace on le conseillait aux personnes atteintes de maigreur ou de dépérissement.
Cette affection de l’Alsacien pour le cochon de lait n’était, d’ailleurs, qu’une conséquence de son estime pour le porc qui, dans son opinion, était l’animal par excellence, utile jusque dans sa dernière fibre, profitable jusque dans les dernières parcelles de sa substance. {Ancienne Alsace à table, par Ch. Gérard, p. 136).
(2) Malgré le culte presque religieux qu’ils professaient pour le cheval, les Arabes étaient hippophages. Seulement, ils ne mangeaient que les chevaux d’attelage et jamais ceux de course. Une tête de cheval, bouillie ou rôtie, les boyaux du cheval, farcis de riz ou de fines herbes et servis en manière de boudin, étaient jadis des mets populaires en Algérie.
REMÈDES TIRÉS DU CHAT, ETC
asiatique, s’il faut s’en rapporter aux récits des voyageurs(l), regardaient le sang du cheval, tout chaud, comme une boisson des plus délectables.
Homère, Virgile, Claudien, Sidoine Apollinaire ont signalé, chez les peuples les plus divers, une coutume analogue, sans en manifester de la surprise, tellement la chose leur paraissait naturelle.
Ne voyons-nous pas recommandés, dans un ouvrage de la fin du xviii® siècle (2), le siècle de l’émancipation intellectuelle, les testicules du cheval comme aphrodisiaque !
Nous n’essaierons pas d’expliquer comment « ces organes, desséchés ou coupés par tranches ou pulvérisés, administrés seuls ou en suspension dans des eaux distillées, comme celle de fleurs de lys, même avec du safran, du borax, des semences d’anis » ; nous n’essaierons pas d’expliquer comment « ils constituent un moyen efficace d’achever les accouchements difficiles, de hâter la sortie du délivre, de déterminer l’expulsion d’un fœtus mort dans l’utérus » (3) ; nous nous bornerons à noter qu’on a attribué les mêmes propriétés à la salive du cheval ; qu’on a conseillé les verrues de cet animal, ou plutôt les excroissances cornées qui poussent sur ses membres inférieurs, comme des plus efficaces contre l’hystérie, à condition de les porter en guise d’amulette (4). Ne serait-ce pas attacher plus d’importance
(1) Hubner, cité parHuzard.
(2) Suite de la Matière médicale, de Geoffroy, t. V, Paris, 1757, in- 12.
(3) Cloquet, loc. cit.
(4) Fourcroy, L’art des médicaments.
qu’il ne convient à ces médications j ustement décriées, que de les soumettre à la discussion ?
Contentons-nous de rappeler, pour faire œuvre d’historien impartial et consciencieux, que les crins du cheval ont été préconisés contre la dyssenterie ; la cendre de ses dents, comme dentifrice ; la vapeur de son sabot brûlé, contre l’hystérie ; ses excréments, soit crus, soit calcinés, contre les hémorrhagies ; qu’on s’est, en outre, servi (et nous nous abritons, pour que nos lecteurs ne nous tiennent pas trop rigueur, derrière l’autorité d’un de nos devanciers), du jus exprimé de cette substance (horresco refey'ens !) à l’état frais, contre la colique, en l’administrant dans de la bière (1) ; ou en en faisantun sirop, regardé souverain dans cette affection, et spécifique dans les cas de pleurésie, sirop connu autrefois., en quelques parties de l’Allemagne, sous le nom bizarre de Sirop de Saint Luther.
Nous permettra-t-on encore de dire qu’on a préparé, avec ces mêmes excréments, des cataplasmes, vantés comme résolutifs, contre les maux de gorge, et aussi célèbres pour le moins, dans leur temps, que ceux de fiente d’hirondelles et de crottes de chien ; qu’ils ont joui de la plus grande réputation contre la strangurie et l’hystérie, en application extérieure sur l’hypogastre ; qu’on a cru que la vapeur qui s’en élevait, lorsqu’on les brûlait sur des charbons, dirigée dans le vagin, pouvait déterminer l’avortement, l’expulsion du placenta et la sortie du fœtus mort !
Nous comprendrions mieux qu’on ait fait servir aux usages thérapeutiques les concrétions trouvées
(1) Cloquet.
REMÈDES TIRÉS DU CHAT, ETC
dans Testomac du cheval, concrétions désignées sous le nom significatif dliippolithes, et qui n’étaient, en réalité, que du carbonate de chaux.
Nous allions oublier de parler du lait de jument, avec lequel certains peuples du nord préparent une liqueur spiritueuse, connue sous le nom de Kéfir et qui jouit, encore à l’heure actuelle, d’une vogue méritée.
Nous croyons inutile de rappeler que le cheval fournit le sérum qui a déjà sauvé tant d’existences. Mais ceci n’est plus de la thérapeutique d’hier ; c’est presque, dirions-nous, de la thérapeutique de demain.
On ne peut parler du cheval, sans consacrer au moins quelques lignes à l’animal de la même famille, placé au-dessous de lui dans l’échelle des mammifères solipèdes.
L’âne ne nous rend pas seulement des services en se prêtant à nos caprices équestres, mais il nous offre de véritables ressources au point de vue bromatologique et médical.
Sa chair, condamnée par Hippocrate, et proscrite par Galien — qui, pour une fois, ont donné tort au proverbe: Ait Hippocrates, negat Galenus — forme la base des saucissons de Bologne, universellement estimés ; et, de même que la viande de cheval, elle a servi, en temps de disette, à prolonger l’existence de nombre de malheureux affamés.
Mais nous ne mangeons plus de la chair d’âne, sans que nécessité, qui fait loi, nous y contraigne,
REMÈDES d’autrefois
comme pendant les sièges fameux de Vérone, en 1516, de Paris, en 1590 et en 1871 ; pas plus que nous n’utilisons la graisse de cet animal (1) comme laxatif ; ou son fiel, son sang (2) et sa rate, contre les divers maux qui nous assiègent.
« Quel serait actuellement, s’écrie avec indignation Cloquet, le charlatan assez éhonté, l’ignorant assez grossier, pour se permettre de faire porter en bracelet, comme une amulette érotique, le testicule droit d’un âne ? » Voilà pourtant une des innombrables recettes que recommande Pline, qui a fait avaler bien d’autres sornettes à ses crédules lecteurs.
Nous n’utilisons plus, de l’âne, que le lait de sa femelle. Le laitd’ânesse était connu des anciens et non pas seulement comme un remède dans les maladies de consomption (3), mais aussi comme un excellent cosmétique (4). Pline rapporte, à cette occasion,
(1) Le public, dans certaines régions de la Belgique, attribue des vertus curatives pour les engelures au remède suivant : se chauffer les pieds à une flambée de regain, puis les frictionner avec de la graisse de cheval, mêlée avec la cendre de foin brûlé. (POSKIN, p. 73).
(2) Le sang de l’âne était jadis recommandé contre la manie et la mélancolie : in insania, mania, melancholia etiam, specificum laudatur sanguis asini ex venis post aures captm (Johannis Hartmanni praxis chymiatrica).
(3) Il y a plusieurs siècles que le lait d’ânesse a été, pour la première fois, conseillé dans la phtisie (Cf. Epitome, de Théopliane Nonus, c. 133, p. 419, édition Bernardi). Qui a parcouru la correspondance de Gui Patin, sait en quelle estime ce médecin (si sceptique à l’égard de certains remèdes, l’antimoine notamment), tenait le lait d’ânesse ; beaucoup de gens, avait-il observé, atteignent les extrêmes limites de la vieillesse en prenant de ce lait à la saison convenable [Mélanges de Vigneul- Marville, t. II, p. 129).
(4) Pline, XXVIII, 12, p. 12 : Cutem in facie erugari et tenescere et candorem custodire lacté asinino putant.
REMÈDES TIRÉS DU CHAT, ETC
la superstition ridicule de quelques femmes qui se bassinaient et se lavaient jusqu’à soixante-dix fois par jour avec du lait d’ânesse, parce que ce nombre était regardé comme renfermant de grandes propriétés, d’après les idées des pythagoriciens (1). L’Histoire ne rapporte-t-elle pas que Poppée se faisait suivre dans ses voyages par des troupeaux d’ânesses, pour pouvoir se baigner dans leur lait ? (2)
La thérapeutique tire ses ressources d’où elle peut, mais plus spécialement des sources qui sont à la portée de l’homme. Les ruminants domestiques ont été, parmi les animaux, ceux qui ont été mis les premiers à contribution.
Sans parler de l’usage, devenu commun, des laits de vache, de chèvre, de brebis, mentionnons l’emploi, aujourd’hui désuet, de la fiente de vache comme résolutive, laquelle est bonne aussi pour les brûlures, la goutte, les piqûres de guêpes et d’abeilles; du fiel de brebis, qui, appliqué sur le nombril des petits enfants, leur « lâche le ventre »; du sang de bouc desséché, sudorifique apéritif et résolutif à la fois. Notons, au passage, les vertus médicales attribuées au poil de chameau : les Anglais spleenétiques prétendent qu’un oreiller de cette substance est excellent contre l’insomnie et contre la migraine. C’est Edouard VII en personne qui aurait hérité de sa mère cette recette souveraine : quand il est pris d’un accès de migraine, il se fait effleurer les tempes avec un pinceau en poils de chameau.
(1) Sabine ou Matinée d’une dame romaine à sa toilette, à la fin du premier siècle de Vère chrétienne, traduitde G. A. Bœt- TiGER (Paris, Maradan, 1813), p. 34.
(2) Pline, XI, 41.
REMÈDES d’autrefois
Du mouton, du doux mouton on n’a voulu avoir que la peau ! La peau de mouton, récemment écorchée, a trouvé son emploi dans des circonstances mémorables. Lors de la naissance du duc de Bourgogne au château de Versailles (1682), l’accoucheur Clément eut recours à ce singulier moyen curatif. Comme l’enfant était resté assez longtemps au passage, les parties externes de la génération, chez madame la Dauphine, étaient restées contusionnées et douloureuses. Clément y fit d’abord appliquer un cataplasme d’huile d’amandes douces, dans laquelle on avait battu deux œufs cuits, « comme des œufs brouillés » ; mais les douleurs persistaient. L’accoucheur s’avise alors de faire appliquer sur l’abdomen de la parturiente la peau, encore chaude, d’un mouton noir nouvellement écorché. A ce dessein, on fit venir un boucher, qui écorcha le mouton dans une pièce voisine. Le boucher, ne voulant pas laisser refroidir la peau, s’empressa d’entrer dans la chambre de la princesse, en ayant cette peau ployée dans son tablier ; il laissa la porte ouverte, de sorte que le mouton, écorché vif et tout sanglant, le suivit et arriva jusqu’au pied du lit : ce qui fit, on le devine, une peur effroyable à toutes les dames présentes à ce spectacle (1).
Ceci est de l’histoire, ce que l’on a conté du pape Borgia est du domaine de la légende. Il n’est pas exact que le pontife ait été enfermé comme d’aucuns l’ont prétendu, « dans une peau de mouton récemment écorché ; » la vérité est autre. En réalité, César Borgia, selon la légende, aurait été
(d) Journal de la Santé du Roi (Louis XIV), p. 390-391 (note); cf. Curiosités historiques, par Le Roi, p. 48-49, n.
REMÈDES TIRÉS DU CHAT, ETC
enfermé dans le ventre d’ime mule vivante. Bien que Littré [Littérature et histoire) ait nié reffîcacité de ce bizarre remède comme antidote, on peut expliquer, néanmoins, son action, par l’élimination des toxines qu’il provoque, comme le ferait, d’ailleurs, tout agent médicamenteux poussant à une abondante transpiration.
Ce traitement, par le corps fumant des animaux, était encore en honneur au xvii® (1) et même au xviii® siècles, témoin l’anecdote suivante, rapportée par M. Maurice Boutry, dans son très intéressant ouvrage sur les Litrigues et missions du cardinal de Tencin (2).
En 1741, on allait procéder à l’élection d’un pape. Le Vieux Collège était au complet. Seul, le cardinal allemand Zinzendorff, dont la voix était acquise au Nouveau Collège, hésitait à répondre à l’appel de ses collègues, pour un motif bizarre, que Tencin rapporte en ces termes :
« Un remède singulier, que M. le cardinal Zinzendorlf fait chaque jour pour la goutte qui l’a fort maltraité, l’a empêché jusqu’ici d’entrer dans le conclave. Ce remède consiste à mettre la partie affligée dans le corps d’un porc, aussitôt après qu’on Ta tué et lorsqu’il est encore tout chaud. Le cardinal Zinzendorff a fait plusieurs tentatives et présenté même des mémoires pour obtenir la permission de continuer même son remède dans le conclave, mais
(1] Qui ne se rappelle le conseil donné au lion malade, de La Fontaine :
D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau Toute chaude et toute fumante.
(2) Paris, Emile-Paul, 1902, pp, 207 et suiv.
HEMÈDES d’autrefois
on n’a pas cru devoir la lui accorder. Les inconvénients qu’il pouvait y avoir à introduire un porc dans un lieu consacré au sérieux et à la gravité se présentent assez d’eux-mêmes. Pour les prévenir, le cardinal ZinzendorfF a été jusqu’à proposer qu’on enfermerait l’animal dans un sac et qu’on lui mettrait une muselière. L’expédient ayant paru plus ridicule que suffisant, le cardinal Kollonitz a conseillé à son compatriote de rester en ville, jusqu’à ce que le service de leur maître exigeât absolument sa présence dans le conclave. »
Zinzendorff se décidait enfin à remettre à plus tard des soins aussi compliqués et reparaissait le 19 avril, sans être suivi de l’animal qu’on appelait en riant son quatrième conclaviste.
On n’imagine guère, aujourd’hui, la médecine militaire, pas plus que la civile, employant, pour guérir une chute de cheval... la peau du mouton ! Tel est, pourtant, le traitement qui fut mis en usage pendant la guerre d’Espagne, pour guérir le maréchal Lannes, atteint de violentes contusions de l’abdomen.
C’est le pharmacien Sébastien Blaze qui relate le fait dans ses curieux Souvenirs (1).
Lorsque, écrit le narrateur, le maréchal fut apporté à Yittorie, il était couvert d’ecchymoses ; son ventre était enflé et tendu ; il ressentait de vives douleurs dans les entrailles, de la gêne dans la respiration, et il ne pouvait faire aucun mouvement. En outre, bien que souffrant d’une vive inflammation intérieure, ses extrémités étaient glacées. Un énorme mouton, étourdi par un coup de massue, fut écorché tout vivant. Pen-
(1) Mémoires d'un apothicaire sur la guerre d'Espagne,
REMÈDES TIRÉS DU CHAT, ETC
dant qu’on dépouillait l’animal, on prépara une embrocation très chaude d’huile de camomille fortement camphrée. Immédiatement après, la peau, toute fumante, qui laissait transsuder de sa surface écorchée une rosée sanguinolente assez copieuse, fut appliquée sur la peau de son Excellence. On la croisa exactement et on cousit les bords. Des flanelles chaudes furent appliquées sur les jambes et sur les bras du maréchal, qui absorba en même temps quelques tasses de thé léger, avec un peu de jus de citron et de sucre.
Le maréchal éprouva aussitôt un mieux sensible, se plaignant seulement d’un fourmillement douloureux qui diminua graduellement : phénomène dû sans doute à l’adhérence parfaite de la peau. Puis il s’endormit dix minutes après et resta dans un sommeil profond et tranquille pendant deux heures. L’enveloppe du mouton lui fut retirée ; tout son corps frictionné avec une embrocation chaude d’eau-de-vie camphrée ; boissons émollientes, lait d’amandes douces éthéré, lavements émollients camphrés, etc. Le cinquième jour le maréchal fut en état de se mettre en route et de suivre de nouveau l’empereur à franc étrier... (1).
On pourrait croire cette médication exceptionnelle ; elle Test en effet, car malgré de nombreuses recherches, nous n’en avons trouvé qu’une autre application, sur un personnage connu, bien qu’à titres différents, de ceux dont nous avons relaté l’observation (2).
Le romancier Walter Scott, dont nous publions ci-dessous le témoignage, avait été soumis, dans son enfance, à cette bizarre médication.
Frappé de paralysie partielle, à l’âge de dix mois, par une fièvre de dentition, Walter Scott fut trans-
(1) Chronique médicale, 1896, p. 750.
(2) Notons, toutefois, que les entrailles, encore fumantes, du mouton ont été employées, pour Mirabeau, dans sa dernière maladie (Cf. Journal de médecine de Paris, 1907, p. 60).
REMÈDES d’autrefois
porté chez son grand-père, dans une ferme des montagnes, au milieu de l’air vif et pur des hauteurs. Il a écrit plus tard divers épisodes curieux et touchants de cette époque, entre autres celui-ci :
Je me souviens parfaitement de tout ce que ma situation avait de singulier et en apparence de fantastique.
Parmi les traitements, parfois extraordinaires, auxquels je fus soumis, on décida que toutes et quantes fois qu'un mouton serait tué pour la table, je serais déshabillé et emmailloté dans la peau toute chaude enlevée à la carcasse de l’animal. Je me rappelle être resté couché sur le plancher du petit parloir de la famille avec cet accoutrement tartare, tandis que mon grandpère avait recours à tous les encouragements imaginables pour m’excUer à ramper et à faire effort. Ma mémoire garde encore l’image distincte du vieux sir Georges Mac-Dougal, de Makenstown, notre cousin, se joignant tendrement aux tentatives de mon bon aïeul. Je le vois encore, dans son uniforme antique (il avait été colonel des grey's), avec un petit tricorne, une veste écarlate brodée et un habit de couleur claire, ses cheveux blanc-de-lait noués à la mode militaire, agenouillé devant moi, tirant doucement sa montre sur le tapis, afin de me décider à suivre le brillant joyau. Le vieux soldat et l’enfant enveloppé dans la peau de mouton devaient faire un singulier tableau. Je pouvais avoir à peine trois ans, car je n’avais pas atteint ma quatrième année, lorsque je perdis mon grand-père, et sir Georges le suivit de près.
On sera disposé à trouver moins étrange un tel récit, quand on saura que, même de nos jours, on fait usage d’une peau de mouton, encore chaude, en application sur le ventre, pour guérir de la fièvre typhoïde {Intermédiaire^ 1875, col. 181) ; et qu’on enveloppe, dans la peau d’un mouton écorché vivant, un nouveau-né venu au monde trop faible {Idem, ibid., col. 205) (1).
(1) A signaler également l’emploi de la peau de daim (qui
' REMÈDES TIRÉS DU CHAT, ETC
Ne sait-on pas, du reste, qu’il se fait un véritable commerce, aux Halles centrales, à Paris, de pigeons destinés à être applic{ués, encore chauds, sur la tête des enfants atteints de méningite? Notre ami Légué nous a confirmé le fait, qu’il avait pu contrôler de visu. (Cf. Chronique médicale., 1902, p. 336.)
n’est autre chose que de la peau de mouton teinte d’une façon spéciale), dans le traitement de Teczéma (Cf. Chronique médicale, 1898, p. 634). Les Chinois, au dire de Matignon {Superstition, crime et misère en Chine, p. 360), utilisent pareillement la peau d’animaux fraîchement dépouillés et ils sont persuadés, notamment, que la peau de la souris jouit de propriétés spéciales contre les furoncles et les abcès.
iC'atai^ncc et ece pvoptictee mcbica(c6
Est-ce vraiment une fable ce qu’on nous conte de l’astronome Lalande, qui avalait avec délices toutes les bestioles répugnantes, et qui avait, dit-on, pour les araignées un goût des plus décidés (1) ? N’entendait-il pas, en agissant de la sorte, prêcher d’exemple et montrer aux timorés que l’araignée était loin d’être un poison, puisqu’il l’appréciait à l’égal du mets le plus délicat ? A moins que le disciple de Diderot et des Encyclopédistes n’ait eu recours aux araignées, dans les moments où les défaillances sont sans excuse, et où il est interdit d’être sourd, quand sonne à toutes volées de cloches l’heure du berger ?
Peut-être ne nous faisons-nous pas entendre à
(1) V. la Chronique médicale^ 1906, p. 566.
PROPRIÉTÉS DE l'aRAIGNÉE
notre gré, et conviendrait-il de s’en expliquer à mots plus découverts. Nous citerons nos auteurs, ce qui nous dispensera de développer plus clairement notre pensée.
Donc, Lorry rapporte l’exemple d’une femme qui, voulant empoisonner son mari, en lui faisant absorber huit grosses araignées noires, ne réussit qu’à (( développer en lui des facultés qui paraissaient assoupies » . Paul d’Egine, Aétius, Avicenne ont signalé le même phénomène, c’est-à-dire le priapisme se produisant après l’absorption d’araignées, qui auraient cette propriété de commune avec les cantharides,
Michel Lochnernous a laissé l’histoire d’une espèce de manant qui, après avoir dévoré des araignées, tombait dans les crises les plus violentes d’une érotomanie furieuse. Cloquet, qui a collecté ces faits, ajoute qu’il est de notoriété publique que les courtisanes du Brésil font un grand usage de la poudre d’araignées comme aphrodisiaque ; et le docte professeur n'avançant rien sans preuves, il y a toute apparence qu’il ait dit vrai. Nos confrères américains pourraient nous renseigner à cet égard d’une façon précise (1).
(1) Si, dans quelques pays, au Brésil et aussi au Kamtchatka, paraît -il, on considère comme un excellent aphrodisiaque les araignées réduites en poudre, le docteur J. Régnault, médecin des colonies, nous fait connaître que les Extrême-Orientaux leur attribuent d’autres propriétés. Dans certaines régions de rindo-Ghine, dans le nord du Tonkin en particulier, les gens du peuple croient qu’il suffît de manger des araignées pour faire disparaître la polyurie ou la pollakiurie : quatre grosses araignées suffisent pour obtenir un résultat; mais il ne faut pas.
REMÈDES d’autrefois
Vous ignoriez ces vertus de l'araignée ; saviezvous davantage que des personnes maigres avaient engraissé par l’usage de cet aliment, que nous hésitons, malgré tout, à qualifier de ragoûtant ?
Vous avez pu voir des poules, des bécasses, des rossignols et d’autres oiseaux manger des araignées, sans en être incommodés. L’homme, cet animal supérieur, n’en éprouve pas plus de dommage.
La dépravation du goût, dont il est ici question, n’est assurément pas très commune dans nos climats; mais les naturels de la Nouvelle-Hollande (au dire de Cuvier), et aussi de quelques îles de la mer du Sud, se font un régal, en temps de disette il est vrai, d’une sorte d’epéire, variété d’araignée que les naturalistes futurs rangeront probablement un jour dans la classe des araignés comestibles ; aranea esculenta, diront les forts en thème.
Mais l’araignée n’est pas qu’un aliment, c'est aussi un médicament, et c’est même à cet unique titre qu’elle doit de prendre place dans cette étude. Le moindre service que puisse rendre cette bête malfai-
d’après eux, abuser de ce remède, car, pris en trop grande quantité, il provoque une rétention complète d’urine.
Les Chinois emploient, en applications locales, des araignées broyées, contre les morsures des mille-pattes et contre la vésication que produit sur la peau le simple passage de certains myriapodes semblant être des géophiles. Le docteur J. Régnault pense qu’il pourrait y avoir là une action analogue à celle qui semble se produire dans le traitement populaire des piqûres de scorpion : on écrase l’animal et on l’applique sur la piqûre qu’il vient de faire ; ou bien, on applique sur cette piqûre de l’huile dans laquelle on a fait macérer des scorpions ; tout se passerait comme si les humeurs du scorpion contenaient l’antitoxine du venin inoculé. Le traitement chinois mérite donc mieux que notre raillerie.
PROPRIÉTÉS DE l'aRAIGNÉE
santé et d’aspect repoussant, est de contribuer à soulager nos souffrances, service qu’elle nous fait assez chèrement payer, quand elle nous transperce de son dard empoisonné.
Les propriétés de l’araignée ont été constatées bien avant le xvi® siècle ; mais, pour ne pas prolonger une énumération qui paraîtrait fastidieuse, nous ne remonterons pas au-delà de cette époque.
Les Commentaires de Pierre-André Matthiole, qui portent la date de 1572, résument, en quelques lignes, les bénéfices qu’on retise des arachnides :
L’araignée qu’on appelle Holcos ou Lycos, c’est-à-dire loup, broyée dans une pièce de lin, mise sur un linge et appliquée aux deux tempes ou au front, guérit la fièvre tierce.
Sa toile estanche le sang et garde d’inflammation les playes superfîciaires.
Il y a une autre espèce d’araignée qui fait une toile blanche, fine, épaisse, laquelle liée dans un cuir et attachée au bras, guérit, comme on dit, des fièvres quartes (1) ; cuite en huile rosat, est bon aux douleurs d’oreilles, si on en met au dedans.
(1) Le médecin Sonnet de Goürval, qui a écrit une Satyre contre les charlatans et pseudo-médecins, n’en recommandait pas moins, contre la fièvre quarte, « l’araigne (lisez l’araignée) enclose vive dans une coquille de noix et portée au col». C’était une croyance populaire, que cette foi dans les vertus des araignées, car le docteur Monnier, un praticien de quelque valeur, puisqu’il fut le médecin de la famille de Guise, parle, en quelque endroit de ses ouvrages, des aragnées, de l’if et aulx, « que les païsans attachent avec un heureux succès sur le col et les bras de ceux qui ont les fièvres tierces et quartes » ; et aussi de
Nous retrouvons ce moyen original de couper la fièvre, dans deux auteurs, dont l’im, au moins, fut un des médecins les plus réputés de son temps.
Benoît, de même que Strôbelberger, le praticien auquel nous faisons allusion — nous pourrions mentionner également Jérôme de Monteux, l’archiâtre du roi de France Henri II — faisant prendre tout d’abord au fébricitant une certaine dose de vin de grenade ; puis ils attachaient, à chaque poignet (1) ou aux tempes, un emplâtre dont les araignées faisaient la base, et qui contenait aussi, croit-on, de l’onguent populeum î
Pour beaucoup de médecins d’autrefois, l’araignée était le spécifique des fièvres intermittentes. James, dans son Dictionnaire de Médecine, prétend, avec tout le sérieux qui convient en la circonstance, que des bols de toile d’araignée ont très rapidement dissipé une fièvre intermittente, qui n’avait pas cédé aux préparations de quinquina.
l’huile d’araignées, « dont on oint les émonctoires dans les maladies malignes et contagieuses ».
Si vous êtes curieux de connaître la composition de cette huile d'araignées, rien de plus aisé à satisfaire que votre curiosité : il vous suffira d’ouvrir la Pharmacopée du chimiste Lemery, approuvée par les plus hauts dignitaires de la Faculté, doyen en tête, et dont notre Codex actuel est le descendant légitime, et vous y lirez la recette qui suit :
« Prenez soixante grosses araignées bien nourries, laissez-les macérer pendant vingt-quatre heures dans un pot vernissé... On l’emploie pour les fièvres, pour la petite vérole et pour bien d’autres maladies. »
(1) On prenait, d’autres fois, de la toile d’araignées, qu’on mêlait à parties égales de suie de cheminée : on y ajoutait un peu de sel commun et ce qu’il faut de vinaigre pour faire du tout un cataplasme, qu’on appliquait sur les deux poignets du fébricitant. On répétait ce remède deux ou trois fois.
PROPRIÉTÉS DE l’arAIGNÉS
Ettmuller avoue, sans fausse pudeur, qu’un paysan lui a montré la manière de traiter cette même fièvre parla poudre d' araignées, à la dose d’un scrupule ou d’un demi-gros.
Peut-être ne faudrait-il pas aller dans des contrées bien reculées pour retrouver ces pratiques. Il n’y a pas si longtemps qu’on pouvait voir le peuple de nos campagnes chercher à arrêter le cours des fièvres quartes, «en écrasant sur le poignet une grosse araignée ; ou en enfermant cet animal tout vivant dans une coquille de noix, qu’on suspendait au cou en guise d’amulette ; tant il est vrai que les sottises humaines ont un pouvoir considérable de survie (1).
De toutes les préparations à base d’araignées, poudre, huile (2), simple ou composée, onguent, etc., une seule a conservé la faveur dont elle jouissait autrefois : c’est la toile d’araignées, qui réussit assez bien à arrêter les hémorragies capillaires. Il est vrai-
(1) C’est sans doute un souvenir de cette médication, que cette nouvelle mode quia sévi en ces dernières années, de l’autre côté du détroit : les élégantes du Royaume-Uni devaient porter, aux cinq doigts de la main gauche, cinq bagues différentes de forme, de monture, de pierres ; au poignet, un bracelet ; sur le dessus de la main, relié aux bagues et au bracelet par des chaînettes d’or, un médaillon à l’intérieur duquel on mettait une petite araignée desséchée et sous verre. Les plus raffinées entouraient ce cadre de verre de diamants et de perles fines.
{^) iiV huile (V araignée, dont on frotte les deux poulx le jour de l’intermission, est fort recommandée pour guérir les fièvres intermittentes : on la fait tiédir pour en frotter les parotides, et en appliquer sur le cou et les bras, afin d’attirer au-dehors le venin, dans les maladies contagieuses ou malignes. »
REMÈDES d’autrefois
semblable qu’elle agit, en ces circonstances, mécacaniquement, à la manière de l’amadou (1).
La toile d’araignées a encore été utilisée, cuite dans du vinaigre, en application sur l’abdomen, dans les cas de flatuosités et d’hémorragies utérines; mais de cela nous ne voudrions répondre ; pas plus que des vertus de l’huile empyreumatique dont Libavius a donné la formule et qui, selon cet auteur, détruirait radicalement les verrues et les poireaux.
Nous en dirons autant de la mixture qu’on obtenait, en broyant la toile d’araignées avec un blanc d’œuf et du noir de fumée et qui dissipait, disait-on, la fièvre tierce : ce sont rêves d’alchimistes qui ne valent pas qu’on s’y arrête.
Nous n’insisterons pas plus longtemps sur les propriétés curatives de l’araignée, qui sont des plus discutables ; mais nous dirons quelques mots de la soie des araignées, qui a reçu, ainsi que nous l’allons voir, des applications tout à fait imprévues.
« Les araignées filent, en effet, comme les vers à soie ; le fd est à la fois plus fort et plus fin que celui de la soie ordinaire : il résiste à toutes les secousses. Il n’en faut que trois onces pour faire une paire de bas de grande personne et trois quart d’once pour
(1) La ^oi7e d'araignée, lit-on dans un vieil auteur, esta vulnéraire, astringente, consolidante; elle arrête le sang, étant appliquée sur les plaies récentes : et rien n’est si commun parmi le peuple que de s’en servir pour les coupures; il faut en mettre à la plaie sitôt qu’elle est faite, ce qui l’empêche de tuméfier : on en fait encore usage dans la colique venteuse et dans les pertes utérines ; on en fricasse pour cela de la grosseur d'un œuf avec un peu de vinaigre, et on applique ce cataplasme chaudement sur le nombril ; ce qui procure la sortie des vents, et calme la perte. »
PROPRIÉTÉS DE l’aRAIGNÉE
des mitaines... » Tels sont les renseignements que nous extrayons, ainsi que ceux qui vont suivre, d’une monographie des plus curieuses, dont nous n’avons pu recueillir que des extraits, en attendant que nous puissions la consulter dans l’original (1).
C’est le 5 décembre 1709 que Bon, « chevalier, marquis de Saint- Hilaire, baron de Fourques, seigneur de Celleneuve, Saint-Quintin et autres lieux, conseiller du roi en ses conseils, premier président de la Cour des comptes, aydes et finances de Montpellier, et président de la Société royale des sciences de la même ville », lisait, à l’assemblée publique de cette société, son Mémoire sur la soie des araignées.
Bon était parvenu à faire des mitaines et des bas, d’une belle couleur grise naturelle, avec les cocons de soie dans lesquels les araignées enveloppent leurs œufs.
Il envoya une paire de ces gants à l’impératrice d’Allemagne, femme de Charles VI ; il en fit remettre à Louis XIV et à la duchesse de Bourgogne (2). Ils
(1) En voici le titre exact : Bon, Dissertation sur Vutilitè de la soie des araignées, en latin et en français. Avignon, 1748, pl. in-8.
(2) Et aussi au duc du Maine, qui l'en remercia par l’épitre suivante, dont nous avons pu prendre copie sur Toriginal:
« A Versailles, ce 18 may 1710, je n’espérois pas, Monsieur, que vous pourries satisfaire avec autant de diligence à Fenvie qu’avoit la Duchesse de Maine d’avoir une paire de gans de soye d’araignée. Je les receus hier et les ay présenté de vostre part. Je puis vous assurer que ce nouvel ouvrage a été bien admiré. M“® la Duchesse du Maine m'a chargé de vous en faire des remerciemens et de vous tesmoigner combien elle est sensible à l’empressement que vous avès eu de luy faire ce plaisir, je vous en suis très obligé aussy en mon particulier ainsi que du compliment que vous me faites sur la nouvelle grâce
REMÈDES d’autrefois
furent « trouvés parfaitement beaux, écrivait Lemery à l’inventeur (1), et la soie d’une finesse et d’un éclat admirable ; mais l’horreur que le Roy a pour les araignées l’aempesché d’y toucher, quoyque j’ay encore asseuré S. M., comme je l’avais desjà fait plusieurs fois, qu’on se les imaginoit dangereuses sans aucun fondement. la duchesse de Bourgogne a marqué la même prévention; mais l’habitude de veoir cette soye en usage et sa beauté surmonteront bientost cette répugnance. Nos Minerves les premières ne pourront s’empescher de l’employer dans leurs ouvrages... Les dames par vos soingz en feront bientost leurs plus galantes parures et les autels n’en refuseront pas les ornemens. » Et Lemery terminait
que le Roy vient d’accorder à mes enfans en les honorant delà survivance de mes charges et suis très persuadé que votre joye en cette occasion est des plus sincères.