L.-A. DE Bourbon
(1) Catalogue d'autographes de la Veuve Charayay.
Brossetïe dit qu’en janvier 1710, on parlait beaucoup de l’invention, et qu’il vit une des paires de bas tricotées par le président, que M. de Noailles portait à la duchesse de Bourgogne. Montesquieu estimait fort M. Bon ; moins prompt à railler que Voltaire, qui s’en amusa dans Zadig, il ne riait pas de la découverte de son collègue. Cassini, le 7 février 1710, encourageait le président Bon dans cet essai, « qui, lui disait-il, fait beaucoup d’honneur à votre Société royale (de Montpellier). » Le sieur Colonia disait, dans une lettre, que Mocenigo, ambassadeur de Venise, avait voulu faire connaître cette découverte à la République. Enfin l’abbé de Camps écrivait : « On n’a plus qu’à établir des manufactures qui remporteront assurément sur celles des vers à soie. » Bref, on en parlait partout. L’Anglais, qui, en 1834, prétendait avoir fait la même découverte, et cet autre, M. Rolt, qui, plus récemment, avait trouvé le moyen de dévider la soie des grosses araignées de Corée et d’en faire un tissu, n’arrivaient donc pas les premiers [Vieux-Neut\ d’Ed. Fournier, t. 11, pp. 242-3).
PUOPRIÉTÉS DE l’araignée
son épitre, en demandant à Bon Saint-Hilaire (pour le cours de chimie qu’il professait) la formule d’un sel volatil, tiré de cette soie, et destiné à calmer les maux de nerfs (1).
La soie d’araignée eut un instant de vogue (2), presque d’engouement, tant que la mode s’en mêla (3).
(1) Fagôn, lui-même, médecin du Grand Roi, écrivait à Bon de Saint-Hilaire que le duc du Maine lui avait montré sa dissertation sur la soie des araignées. 11 comptait, ajoutait-il, en faire part à son fils, conseiller d’Ëtat, intendant des Finances [Cat. Charavay).
(2) Cloquet, Faune des médecins^ t. III, p. 55-58 ; cf. Revue Britannique, nov. 1831, p. 137.
(3) Nos mondaines porteront-elles un jour des robes en soie d’araignées ? On s’est occupé, naguère, de la question, à la Société entomologique de France. M. Georges Richard, avocat, avait envoyé à cette association des échantillons d’une étoffe qu’il s’était procurée à Tamatave. Et nos entomologistes ont pu admirer une jolie petite soie fabriquée avec les fils des araignées de Madagascar. Les naturels de l’île Maurice connaissent depuis longtemps la soie d’araignées. Ils envoyèrent jadis à l’impératrice Joséphine une paire de gants en étoffe d'épeire. Le nom malgache de ces araignées est Hatabe ; le nom scientifique, Epeira Madagascariensis ou Eperia Livida.
C’est un spectacle curieux que ces insectes rangés par douzaines, tournant le dos à un dévidoir, qui leur enlève de l’extrémité du corps des fils d'une brillante soie jaune-rouge, de 16 à 40 mètres de long par sujet. Quand l’araignée n’a plus rien à donner, on coupe le fil qui la retient prisonnière et, rendue ingambe par cette opération de délestage, dont elle ne paraît nullement souffrir, elle se hâte de regagner le coin de l’appartement, où une ample provision de moustiques et de mouches assouvit sa faim qui paraît grande. Au sortir du corps de l’araignée, la soie est recouverte d’une matière visqueuse, dont on la dépouille par des lavages dans l’eau courante. Les fils peuvent alors être tissés sans difficulté, mais leur ténuité est telle qu’on doit les réunir par huit, pour leur donner la résistance nécessaire. Le nouveau textile, sensiblement plus léger que la soie, est tout désigné pour servir à la confection des filets dont on protège l’enveloppe extérieure des ballons.
Des savants, tels que Réaumur (1), ne dédaignèrent pas de s’en occuper, et l’auteur de V Histoire des insectes fit, de la découverte du magistrat de Montpellier, l’objet d’un rapport à l’Académie des sciences. Mais les gants d’araignées restèrent des articles de curiosité plutôt que de commerce et n’arrivèrent pas à se vulgariser.
Plus tard on a repris les expériences sur les fils de l’araignée, mais on n’est pas allé jusqu’au tissage, réalisé chez nous, il y a près de deux siècles, par Bon de Saint-Hilaire.
Cette singulière industrie a été récemment retrouvée, chez les sauvages du Paraguay, par le voyageur Félix d’Azara ; et, dans plusieurs provinces de la Chine, notamment dans le Yunnan, les indigènes récoltent les cocons d’araignée, dont la soie est envoyée sur les marchés européens, mélangée avec du bombyx (2).
(1) Recueil de V Académie des Sciences, 1710.
(2) Intermédiaire des chercheurs et curieux, ^1892, t. I ; cf. La Nature, 4 juin 1892.
Ca ioipècc
La vipère occupe dans l’ancienne matière médicale une place autrement considérable que l’araignée. Il suffit, pour caractériser son importance, de dire qu’elle faisait la base de la préparation la plus populaire d’autrefois, de l’universelle panacée, de la thériaque, en un mot, dont le nom seul est tout un poème; un poème grec, dont le médecin romain Andromaque est l’auteur, ce qui n’a rien qui doive surprendre, car tous les médecins de Rome étaient Grecs, comme on sait, et les ouvrages médicaux qu'ils nous ont laissés sont écrits en langue grecque.
Andromaque nous a longuement décrit la préparation des trochisques de vipère, l’ingrédient fondamental de son antidote :
Pour cela, dit-il, choisissez, à la fin du printemps ou au commencement de l’automne, des vipères longues, pesantes, à l’œil vif, au museau retroussé, qui se sont nourries de rameaux
REMÈDES d’autrefois
de fenouil vert; coupez-leur la tête et la queue, enlevez-leur les entrailles et la peau, et faites bouillir leur tronc ainsi écorché dans de l’eau avec un peu de sel et de l’aneth. Puis pressez légèrement la chair cuite, après qu’elle se sera détachée des os et mélangez-la avec du pain sec pulvérisé, pour en faire de pe-tits trochisques, que vous dessécherez au midi en les retournant fréquemment.
A lire cette formule, on croirait que rien n’était moins compliqué que la préparation des trochisques de vipère : il en était bien autrement, si on s’en rapporte à Dioscoride, commenté par Matthiole.
D’abord, toutes les vipères ne sont pas bonnes pour la confection de la thériaque, et le choix de la saison pour la chasse de ces animaux n’est pas indifférent.
Galien (1) a fort bien et clairement déclaré, écrit Matthiole (2), qu’il ne faut pas chasser aux vipères, comme d’aucuns font, au milieu de l’esté, ni aussi tost qu’elles sont sorties de leurs tanières. En esté leur chair s’altère ; à l’issue de leurs tavernes, elle est sèche, froide, exténuée. Donc, le meilleur tems est celui qui est entre les deux susdits... Si le printemps a esté froid, il faut attendre le commencement de l’esté.
(1) Galien prétend qu’on appela la thériaque ainsi, autant parce qu’elle est souveraine contre les morsures des animaux venimeux (6^p. bête féroce), que parce qu’elle renferme de la chair de vipères. La vipère qui entrait dans la composition de la thériaque n’était pas notre vipère indigène, mais la vipère Hajéy qui était bien plus venimeuse que les autres. Rappelons, pour montrer l’importance qu’on attachait autrefois à la présence de la vipère dans la thériaque, que les colporteurs qui vendaient celle-ci dans les foires la débitaient dans des pots de faïence, « couverts d’un papier sur lequel sont peintes deux vipères qui forment un cercle couronné de fleurs de lys. » Voir PoMET, Histoire générale des Drogues; Paris, 1G94, 2^ partie.
(2) Commentaires de Matthiole, p. 206-207.
LA VIPÈRE
Les vipères pleines ne valent rien, les autres peuvent être employées. A cet effet, on leur coupe la tête et la queue (1) ; car, outre que ces parties sont plus venimeuses, « elles sont dures et il y a peu de chair ».
Aux grandes vipères il suffit de couper quatre doigts de chaque costé. Tout le reste du corps^ après l’avoir escorché et getté toutes les entrailles, il faut bien laver et mettre dans un pot de terre avec eau nette et anet vert (lors il est en sa vertu) ; sous le pot, des charbons pour le faire cuire, ou du bois sec qui ne fume aucunement ou encore, pour le mieux, des sarmens de vigne.
On y ajoute une très petite quantité de sel, si les vipères ont été prises dans leur saison; pas du tout, si on les a recueillies au commencement de Fété.
Les vipères étant bien cuites, « comme si on en voulait manger», on les retire de l’eau, on tire toutes les arêtes à part ; on pile bien la chair, ainsi débarrassée, avec un peu de pain de farine, bien levé et bien cuit au four, sans quoi le médicament peut s’aigrir.
Après avoir si bien pétri ensemble le pain et la chair des vipères, qu’il n’y ait un seul petit lopin de chair qui ne soit bien incorporé, il en faut faire des trochisques bien petits.
(1) Dans la Matière médicale chez les Chinois, de MM. Dabry et L. SouBEiRAN, il est dit que les Chinois emploient encore divers serpents, tels que le choni-chi, et qu’ils supposent que le principe vénéneux est accumulé dans la tête et dans la queue de ce reptile. Les Arabes croyaient le contraire et pensaient que le venin se trouvait répandu dans tout le corps des vipères et qu’il montait à la tête de ces reptiles lorsqu’ils étaient irrités. De là est venue la pratique de les fustiger.
Le lieu où Ton fait sécher les trochisques doit être (( au plus haut de la maison, regardant le Midi, ou pour le moins n’estre point tourné vers le septentrion, afin que le soleil y batte presque tout le jour, car en tel lieu ils se dessécheront bien ».
On ne manquera pas de les remuer souvent pour qu’ils se sèchent uniformément. Au bout de quinze jours, on les serrera dans un vase d’étain, ou de verre, ou d’or ; ces deux dernières matières sont préférables à l’étain, qui contient assez fréquemment du plomb.
Si la préparation a été soigneusement faite, elle reste efficace pendant trois ou quatre ans.
Cette efficacité est attestée par tous ceux qui l’ont expérimentée.
Pline conte qu’Antonius Musa, médecin de l’empereur Auguste, ordonnait les vipères à manger à tous ceux qui avaient des ulcères incurables, et que ce remède les guérissait.
Cardan prétend avoir guéri des ulcères du poumon avec cette même drogue, dont il avait modifié seulement quelque peu la formule.
La cendre de la peau de vipère faisait disparaître la pelade, si on en frottait souvent le malade.
« La cendre de la vipère entière, vive, mise dedans un pot neuf de terre, avec deux onces de jus de fenouil et un grain d’encens, puis couvert et bien luté d’argile et mis au four pour brûler », est très efficace contre les cataractes et « offuscations des yeux », soit appliquée directement, soit sous forme de collyres.
LA VIPÈRE
La tête de vipère, « liée dedans un linge et pendue au cou », est un excellent remède contre les esquinancies (1).
Galien prétend (2), et Dioscoride l’en raille ajuste titre, [que la chair des vipères ingérée provoque la phtiriase ; et cependant, lui-même écrit, dans un autre passage (livre III des Aliments), que les Egyptiens mangent ordinairement des vipères et autres serpents, comme des anguilles. Pline assure que pareille coutume se retrouve chez les habitants des Indes occidentales aussi bien qu’orientales.
La vipère guérissait encore les vérolés et les ladres, au dire de Galien, qui a relaté la guérison de deux ladres, qui avaient bu du vin où l’un de ces animaux était mort. La relation de Galien nous a été conservée par Matthiole, que nous soupçonnons fort d’avoir, pour la circonstance, ajouté quelque détail de son cru. Le récit est, en tout cas, trop joli pour que nous le laissions enfoui dans l’in-folio poudreux où nous l’avons découvert.
Voici donc l’histoire, telle qu’on la peut lire dans
(1) Depuis que la science ne repose plus sur l’autorité du Maître mais sur l’observation, la vipère a cessé d’être un médicament et les recettes que nous venons d’énumérer ne sont plus prescrites que par les empiriques et les prôneurs de remèdes secrets. Il en reste cependant des traces dans nos campagnes. A Aigrefeuille, si nous en croyons le professeur Viaud- Grand-Marais (de Nantes), quand vient mars, saison des amours des serpents, on irrite les vipères et on les tue. Elles sont ensuite dépouillées de leur peau, mises deuxjours à macérerdans du vinaigre très fort, puis elles sont suspendues à une poutre à l’aide d’une ficelle, séchées et pulvérisées. Les paysans mangent cette poudre avec du pain et du beurre, comme sudorifique, et l’administrent à leurs bestiaux. Une vipère ainsi préparée se vend un franc, un franc cinquante.
(2) Mésué, le médecin arabe, en dira autant plus tard.
REMÈDES d’autrefois
les Commentaires de Dioscoride (1). Nous ne modifions nullement le texte, nous le transcrivons seulement en français moderne, afin d’en rendre la lecture plus facile.
Un de notre compagnie, étant ladre, hanta et conversa tant avec nous qu’aucuns en furent entaches ; il était déjà puant et tout gâté: par quoy on lui bâtit une petite maisonnette à part près d’un village en une colline où était une fontaine : on lui portait tous les jours à boire et à manger tant qu’il lui était de besoin.
Advint qu’environ les jours caniculiers on apporta aux moissonneurs qui moissonnaient près de là de fort bon vin, lequel fut laissé là sur le champ.
Quand le temps de boire fut venu, l’un d’eux, versant du vin dans une tasse (pour le tremper d’eau), avec le vin sortit une vipère morte. De quoi les moissonneurs étonnés et craignant que mal leur advint, s’ils en buvaient, aimèrent mieux boire de l’eau.
Se retirant et passant devant la loge du ladre, émus de pitié, lui donnèrent le vin, pensant qu’il lui valait mieux mourir tôt que longtemps languir en cette misère. Lequel ayant bu le vin, par un grand miracle fut guéri : car toute cette crasse et épaisseur des cuirs lui tomba ni plus ni moins que la coque des cancres et langoustes quand ils muent; la peau de dessous était molle comme celle des animaux susdits, leurs coques tombées.
La seconde histoire n’est pas moins savoureuse.
Un homme ladre s’en alla baigner aux bains naturels et chauds en pensant recouvrer quelque santé. Il avait pour chambrière et putain (sfc) une jeune femme belle, à laquelle plusieurs faisaient la cour. La maison où il logeait, cependant
(1) Commentaires de P. A. Matthiole sur les six livres de Dioscoride^ mis en français sur la dernière édition latine de l'auteur, par Jean des Moulins. Lyon, MDLXXIX.
LA VIPÈRE
qu’il usait de ces bains, était près d’un lieu ord et sale et plein de vipères : l’une desquelles par fortune se jeta dans un baril plein de vin qui était demeuré débouché. Ce que voyant, la putain pensant avoir moyen de se dépêcher de son ladre, lui bailla à boire de ce vin et^ l’ayant bu, il devint sain comme le ladre de la loge...
Nous ne croyons pas que les auteurs modernes aient mentionné cet original traitement de la lèpre.
Il n’en est pas davantage question dans les monographies spéciales de la vipère, telles que l’ouvrage de Moyse Charas, qui est comme une sorte de traité ex-'professo sur la matière.
Charas, qui fut pharmacien à Orange, puis à Paris, rue des Boucheries-Saint-Germain, à l’enseigne des Vipères d'or, a fait connaître tout au long, dans son volume, les remèdes fournis par la vipère.
La tête de l’animal, pilée et avalée, guérit sa morsure (1) ; la raison et l’expérience l’ont confirmé (2).
(1) Contre la morsure de la vipère, Lemery recommande de lier promptement, si l’on peut, la partie au-dessus de la morsure, serrant bien la ligature, afin d’empêcher le venin de pénétrer: mais si la partie mordue ne peut être liée, il faut à l’instant appliquer dessus la tête de la vipère qui a fait le mal, après l’avoir bien écrasée, ou à son défaut celle d’une autre vipère, ou bien on fera rougir au feu un couteau ou un autre morceau de fer plat, et on l’approchera bien près de la playe pour en faire souffrir la chaleur le plus qu’on pourra ; ou bien on fera brûler sur la playe un peu de poudre à canon, ou bien on sacrifiera la playe et l’on y appliquera de la thériaque ou de l’ail et du sel armoniac pilez ensemble ».
(2) Depuis longtemps, on a cherché à utiliser le venin de la vipère en thérapeutique et d’abord, comme préservatif de l’envenimation elle-même. D’après Boughut {Nouveaux Eléments de pathologie générale, p. 41), les marchands de vipères, habitués à se faire mordre par les reptiles qu’ils attrapent, ne subissent plus l’influence de leur poison. Les curados deculebras.
REMEDES d’autrefois
Son cerveau, pendu au cou, est fort propre pour faire pousser les dents aux enfants.
Sa peau est fort propre à l’accouchement des femmes, en faisant une ceinture à la cuisse droite.
Elle guérit parfaitement la gale invétérée des chiens, en la leur faisant manger cuite ou crue.
La graisse de vipère donne beaucoup de soulagement aux goutteux. Elle dissipe toutes les tumeurs dures ou invétérées.
Ayant remarqué que le venin de la vipère était localisé dans une glande située à sa mâchoire supé-
de la côte orientale du Mexique, dont M. Jacolot {Arch. de méd. nav., 1867, t. VII, p. 390), a raconté l’histoire, passent pour être complètement à l’abri des venins^ par suite des inoculations auxquelles ils se sont soumis.
On a essayé la morsure de la vipère contre la rage [Dict. des Sc. médicales, t. LVIII, p. 168, art. Vipère), mais sans succès. M. Gayol avoue le même résultat. MM. Poletta et Sornain n’ont pas été plus heureux : ils ont vu les deux maladies suivre leur cours, sans se modifier l’une l’autre.
D’après le docteur Oheix, de Savenay, la tuméfaction inflammatoire produite .par le venin, aurait, dans un cas, été la cause de la disparition d’un œdème chronique des membres inférieurs. Un médecin espagnol, cité par le Heraldo medïco, a proposé l’inoculation du venin del’ammodyte (Ffpem ammodytes] contre le choléra, M. Th. Desmartis (de Bordeaux) dit avoir guéri par la piqûre de deux scorpions un chlolérique qu’il considérait comme perdu. M. Desmartis emploie, dans sa pratique, le venin de divers hyménoptères et prescrit aux rhumatisants dix à douze guêpes, là ou d’autres ordonneraient des sangsues. Le docteur PoMMEROL (de Gerzat) a rapporté, dans la Gazette des Hôpitaux (juillet 1900, p. 876), une observation de sciatique chronique, guérie par une piqûre de vipère. Aujourd’hui, on emploie le sérum antivenimeux comme prophylactique, et même, croyonsr nous, comme curatif des piqûres de vipères et autres serpents venimeux. (Cf. Viaud-Grand-Marais, rfe /a Vendée,
pp. 217 et suiv. ; 237 et passim). Mais c’est là de la thérapeutique toute récente, et, dans un ouvrage de la nature de celuici, nous n’avons pas à nous y étendre plus longuement. (V. les expériences du docteur Phisalix, Comptes rendus de la Société de Biologie, décembre 1897, et celles du docteur Calmettes).
LA VIPÈRE
rieure et qu’il n’agissait que par l’intermécliaire d'une morsure, Charas rejette absolument la fustigation, qu’avait recommandée, trois siècles auparavant, un des maîtres de FUniversité de Montpellier, le célèbre Bernard de Gordon (1).
Bien qu’au temps où vivait Charas, on mit la vipère un peu à toutes les sauces (2), notre prudent apothicaire ne donnait pour effets certains que ceux qu’il avait dûment constatés.
(1) Bernard de Gordon conseillait d’attaclier la vipère par la tête et par la queue et de la fouetter au moyen de petites baguettes, en commençant par l’extrémité caudale. Son collègue, maître Gatelan (Laurens Catelan, auteur de VHistoire de la Lycorne), n’est pas très rassuré de se trouver en tête à tête avec les vipères : « Moi, dit-il, j’ai un carré de bois assez longuet que je poserai sur cette table devant moi, à la veue d’ung chacun, le bord duquel est entouré d’un autre bois de quatre travers de doigt en hauteur, là où je mettray une vipère après Faultre, qui sentira avoir son large et ses coudées franches, là-dedans pensant s’y promener à l’aise sans résistance; mais je serai là auprès, tenant d’une main des pincettes de fer assez longues et légères, et de l’autre des verges pour lui donner une bonne fustigation. » L. Catelan, cité par Gilbert^ Union pharmaceutique^ 1895, p. 340. Ranchin, conseiller médecin, et professeur du Roy, a décrit le mode opératoire à suivre pour fustiger les vipères {Œuvi^es pharmaceutiques, citées par Bernhard, La Thériaque, pp. 61-62) ; « 11 est bon, dit-il, d’irriter les vipères par fustigation, avant que de leur couper les extrémités, d’autant que cela fait bouillonner le sang : il se rend par ce moyen plus fuxile et plus coulant, et fait que le venin se décharge mieux de toutes les humeurs vénéneuses après qu’on a séparé la tête et la queue. Quant à l’instrument de la fustigation, l’on loue fort le genêt, parce qu’il fâche fort les vipères par sa mauvaise odeur. Mais, d’ailleurs, j’estime qu’il est fort propre, parce que les vergettes sont fort débiles et, par conséquent, plus sensibles. 11 faut noter que la fustigation doit être modérée et non pas trop longue et trop violente.»
(2) Dans les Secrets et remèdes éprouvés, dont les préparations ont été faites au Louvre, etc., par l’abbé Rousseau, il est question de l’essence de vipères, qu’on préparait ainsi :
REMÈDES d’autrefois
On attribue, écrit-il, à la vipère une vertu rénovatrice et, s’il faut ainsi dire, capable de rajeunir, ce qu’elle démontre tacitement en ce qu’elle se dépouille deux fois l’année de sa peau et se renouvelle elle-même, se trouvant couverte d’une peau nouvelle.
Mais il n’en paraît pas autrement convaincu ; pas plus qu’il n’oserait promettre que le « foye de la vipère avalé empeschera de pouvoir estre mordu ny par cet animal ny par un autre serpent ».
Quant au bouillon de vipères, il le considère plutôt comme un aliment que comme un médicament, mais à ce titre il ne craint pas de le recommander. Il faut croire que ses préceptes furent suivis, car il est fort peu de gens de qualité qui n’en aient usé, à cette époque, comme d’un fort bon manger et d’un spécifique contre plusieurs sortes de maux.
Un des personnages qui mirent le plus à la mode le bouillon de vipères fut la divine marquise, M™® de Sévigné. Elle était trop « goheuse » pour ne s’être pas engouée de suite du nouveau remède. Le 20 octobre 1679, elle écrivait à sa fille :
(( de Lafayette prend des bouillons de vipère qui lui donnent des forces à vue d’œil » (1).
« Essence de vipères. — Les faire sécher à un feu très doux ou au soleil, jusqu’à ce qu’elles puissent se mettre en poudre facile à passer par le tamis. Mêler la poudre avec trois fois son poids de miel et faire bouillir. Les vipères employées doivent été nourries exclusivement de miel et de rosée. »
La poudre de vipères est indiquée dans la composition de Vorviétan vulgaire, de la thériaque céleste, de Vemplâtre de grenouilles ; elle est notée aussi orvietanum prœstantium (Gilbert, loc. cit.)
(1) Lettres de de Sévigné, i. VI.
LA VIPÈRE 123
Plus tard, elle lui exposait comment elle devait s'y prendre pour préparer son bouillon :
On coupe la tète et la queue ; on l’ouvre, on l’écorche et toujours elle remue ; une heure, deux heures, on la voit toujours remuer; nous comparâmes cette quantité d’esprits si difficile à apaiser à de vieilles passions et surtout à celles de ce quartier (le Luxembourg).
Allusion malicieuse à de Montpensier, toujours follement éprise du séduisant Lauzun (1).
Dans une lettre, en date du 6 juillet 1685, le mar^ quis de Sévigné écrit, de son côté, à sa sœur qu’elle n’est pas dans les bons principes sur les vipères ; que, loin d’échauffer et de dessécher, elles rafraîchissent et engraissent. Il dit bavoir éprouvé par lui-même.
Sa femme s’en est également bien trouvée, mais il faut que ce soient de « véritables vipères, en chair et en os, et non pas de la poudre » (2), qui fait mal, à moins qu’on ne la prenne dans de la bouillie ou de la crème cuite.
Le marquis donnait à sa sœur la bonne recette.
Priez M. de Boissy de vous en envoyer dix douzaines dans une caisse séparée en trois ou quatre ; faites écorcher et couper par morceaux et en farcissez le corps d’un poulet. Observez cela un mois, et M. de Grignan s’en trouvera bien; quittez votre fade bouillie de riz et redonnez des esprits et de la vie à un pauvre homme exténué, et dont le défaut est d’être trop sujet à dormir.
(1) Menière, Les consultations de de Sévigné.
(2) La poudre avait mauvaise réputation depuis qu’elle avait échoué, comme antidote, dans l’empoisonnement d’Henriette d’Angleterre, à qui Sainte-Foix, premier valet de chambre de Monsieur, en avait apporté.
REMÈDES d’autrefois
On ne s’étonnera pas que les vipères faillirent un moment manquer, quand on saura qu’il en fut transporté des « milliasses à Paris » (1) ; et encore utilisait-on des vipères sèches, entières ou pulvérisées, qu’on conservait dans des vaisseaux bien clos, avec du vif-argent ou des sommités d’absinthe, pour éviter qu’elles ne devinssent la proie des vers.
On se servit de la vipère jusqu’au jour où Baume osa soutenir que cet animal ne jouissait d’aucune des propriétés qu’on lui attribuait et qu’il fallait résolument le supprimer de la formule de la thériaque.
Il n’y a pas longtemps, néanmoins, que la vipère ne figure plus dans les pharmacopées officielles (2), Le Codex de 1866 l’avait conservée, mais le Codex de 1884 lui a donné le coup de grâce.
Ne désespérons pas qu’elle renaisse quelque jour de ses cendres (3).
(1) Elles y arrivaient en paquets de douze, garnies de leur cœur et foie, du poids de trois onces et demie chaque (Beknhard, op. cit.).
(2) M. Gilbert prétend avoir lu, dans un Formulaire de 1826, que la chair de vipères était prescrite en bouillon, dans quelques cas de syphilis invétérée, de scorbut, d’épuisement, et que l’on faisait, encore à cette époque, une telle consommation de ces animaux, qu’on en importait d’Italie pour une somme très élevée.
En 1820, l’Académie des Sciences fut consultée, par le ministre de l'Intérieur, pour savoir s’il était avantageux aux sciences médicales de permettre en France l’introduction du crotale et d’autres serpents venimeux. L’histoire rapporte qu’un académicien demanda qu’il fût fait une exception en faveur de la vipère qui, disait-il, formait une branche d’industrie commerciale importante, dont il fallait soutenir les intérêts.
(3) Depuis la publication de notre étude, il a paru différents travaux sur la vipère, citons seulement ; La Vipère en thèra-
LA VIPÈRE
Nous venons de faire allusion à la thériaque.
La thériaque ! qui de nous n’évoque, à ce mot, une de ces mixtures complexes, s’élaborant au fond d’un de ces antres mystérieux, dont quelque alchimiste défendait le seuil inviolé. Aujourd’hui, c’est à peine si on garde le souvenir de cette panacée qui eut jadis une si incroyable fortune. La médecine moderne préfère demander à la chimie les ressources que cette science, jeune encore, lui prodigue sans compter, plutôt que de recourir à des produits composites, constitués par une foule de substances hétérogènes, ayant chacune leur action propre, mais concourant à un but mal défini.
La thériaque fut un de ces médicaments qui répondaient si bien à toutes les indications, qu’on ne se préoccupait pas de savoir quel était son principe actif. On est beaucoup revenu de cet enthousiasme : la thériaque est déchue de son antique splendeur ; on ne la chante plus en vers dithyrambiques, mais elle conserve encore sa place dans nos formulaires (1). Le temps, ce grand niveleur, l’a respectée !
peutique^ par Marcel Gratier (thèse de Paris, 1903); La Vipère, son rôle en médecine autrefois et aujourd’hui, par Georges Menacd (thèse de Paris, 1908}; et une série d’articles de M. le D’’ N. Hamonic, parus dans la Revue clinique d’andrologie et de des 13 juillet, 13 août et 13 septembre 1909, sous
le titre : Du rôle de la vipère dans la thérapeutique ancienne.
(1) La formule de la thériaque se trouve, du moins, dans le Codex de 1884.
REMÈDES d’autrefois
Ce que nous connaissons sous le nom de thériaque n’est assurément pas l’électuaire fantastique imaginé par Andromaque. Entre la thériaque du Codex et le « chef-d’œuvre » d’Andromaque, il y a, à peu près, la distance qui sépare la marmite de Papin de notre locomotive actuelle.
Ce fut Néron qui chargea son médecin Andromaque de perfectionner l’électuaire de Mithridate (1). L’antitode de Mithridate n’était pas composé de moins de 54 substances. Andromaque modifia sensiblement la formule primitive, supprima certains ingrédients, en ajouta quelques autres et enfin baptisa d’un nom nouveau sa préparation, pour garantir ses droits de propriété auprès de la postérité.
Tout fier de sa découverte, il se mit à la versifier: un poème de 175 vers élégiaques fut l’expression de son enthousiasme.
Voulant se distinguer de Mithridate, qu’il avait pris pour modèle, il fit entrer dans sa préparation
(1) Cet antidote, dont on attribue communément l’invention à Mithridate, roi de Pont et de Bithynie, figure dans les Œuvres de Galien (édition de Leipzig, 1827). Galien en donne la formule en vers grecs, d’après Damocrates, médecin de nationalité grecque, qui vivait sous le règne de Néron. Le Mithridatium figurait dans le Codex de 1758, mais il a disparu dans l'édition de ce même ouvrage, do 1818. En 1623, Pierre Manginet, apothicaire à Salins, publiait un poème qui a pour titre : La Thériaque française, et qui est, sauf quelques passages paraphrasés, la traduction assez fidèle de celui du médecin de Néron, l'inventeur du médicament. Il présente, en outre, cette particularité « qu’il met en lumière les éléments proportionnels et l’infernale préparation de cette composition monstrueuse, toutes choses inconnues de beaucoup de personnes. » Philippe, Histoire des apothicaires ; Paris, 1853.
LA VIPÈRE
une drogue qui jouissait alors d’un grand crédit : les trochisques de vipère (1), dont nous venons de parler.
Ce fut longtemps après Andromaque, que Criton, médecin contemporain de Trajan, appela thériaque le produit inventé par l’archiâtre de Néron.
Le nomma-t-il ainsi parce qu’on désignait, à celte époque, sous le terme de thériaque, tous les médicaments propres à guérir la morsure des serpents venimeux; ou bien, parce qu’il renfermait de la chair de vipères, qui sont, comme on sait, des bêtes à venin ? Galien accepte les deux hypothèses, pour n’avoir point à se prononcer.
La formule de Galien comporte soixante-quatorze corps différents. Leur énumération n’offre qu’un intérêt médiocre ; le mode de préparation mérite de nous arrêter davantage.
Tout d’abord, chaque ingrédient devait être soigneusement examiné et rejeté, s’il présentait quelque altération. On pulvérisait ensuite, dans un mortier d’Egypte, les racines, les herbes, les semences, ainsi que les trochisques, le poivre noir, la terre de Lemnos, la cannelle, etc. On liquéfiait dans le vin les sucs de pavot, de réglisse, les myrrhes, l’encens, etc.
(1) Au XVII® siècle, la préparation publique des trochisques de vipères précédait celle de la thériaque, laquelle se faisait, comme nons le dirons plus loin, en grande pompe. La Bibliothèque de l’Ecole supérieure de Pharmacie de Paris possède un placard annonçant une préparation publique de trochisques de vipères, pour le 5 octobre 1683 et les jours suivants. (V. Le Myrouel des apothicaires , édition P. Dorveaüx).
KEMEDES D AUTREFOIS
On les mélangeait avec les poudres passées au tamis fin. On faisait fondre dans un double vaisseau la térébenthine et les autres gommes-résines, avec une partie de miel, sur un feu doux. On mêlait le tout dans un mortier avec un grand pilon de bois.
Quand toutes les substances étaient mélangées, « à l’aide de la main enduite d’opobalsamum », on les introduisait dans un vase de verre ou d’argent, en laissant un espace vide, qui permit au médicament de fermenter pendant deux mois.
On agitait le mélange au soleil tous les ^ix ou sept jours. La fermentation n’était achevée qu’après six mois écoulés. Mais, pour en ressentir les heureux effets, on ne devait user que delà thériaque préparée depuis cinq ou six ans. Le médicament conservait, d’ailleurs, ses propriétés au delà de soixante années.
Une épreuve physiologique était recommandée, pour constater la bonne qualité de la thériaque ; on faisait absorber de cette mixture à des coqs sauvages, puis on les exposait aux morsures des bêtes venimeuses : ils étaient préservés de tout accident.
Quelques précautions étaient prescrites dans l’administration du médicament. On ne devait pas en donder aux enfants, qui ne le digéraient pas ; mais on pouvait en faire prendre aux vieillards, qui renaissaient à la vie sous son influence.
La quantité à absorber était exactement indiquée: gros comme une noisette dans du vin, de l’eau ou une liqueur médicinale ; ou encore la valeur d’une « fève d’Egypte », à jeun.
L’usage que firent de félectuaire d’Andromaque les empereurs Antonin, Marc-Aurèle, Commode et son successeur Sévère, et les personnages les plus
LA VIPÈRE
considérables de l’empire romain, la popularité toujours croissante du médicament, suscitèrent de nombreuses fraudes. La thériaque primitive se transforma, et l’on eut, à sa place, toute une série de préparations, monstrueux assemblage de substances, dont les effets complexes se combattaient ou s’associaient, au petit bonheur des réactions.
Dans la nuit du moyen âge on marche forcément à tâtons. En France, on ne trouve la thériaque mentionnée par aucun écrivain français antérieur à Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin durant la première croisade, et qui, fixé à Jérusalem, y mourut en 1127 (1).
Symphorien Champier nous apprend que la préparation publique de la thériaque se faisait déjà à Lyon, au commencement du xvi® siècle (2). Plus tard, l’apothicaire Laurens Catelan, tout en rappelant que la thériaque était bien connue des Romains et que les empereurs ne dédaignaient pas d’assister à sa préparation, écrira que, lui-même, habitant alors Montpellier, « la fit en plusieurs journées, en l’an 1606, en l’assemblée honoraire de Messieurs de la justice et professeurs en l’Université de cette ville ».
(1) Dans la Notice des Emaux du Musée du Louvre (p. 527), nous trouvons, à la date de 1380, mentionné « un petit barillet d’or à mettre (thériaque), que le roy (Charles V) fait porter avec luy continuellement ». Dict. de biographie critique, de Jal, pp. 354 et 1046.
(2) S. Champier, Myrouel des Apothicaires.
REMÈDES d’autrefois
Le D" Dorveaux a signalé une préparation publique de thériaque faite à Lyon en 1619. Antoine Colin, « maistre apothicaire, juré de la ville de Lyon », dit, dans son Histoire du Baulme (p. 95, Lyon, 1619), avoir préparé avec M. Veau « la thériaque en la maison de ville, en présence des Lieutenants du Roy, des Magistrats et de tout le corps de Médecine )) .
Dès le XIV® siècle, on recommandait couramment la thériaque contre la peste. Un des plus fameux chirurgiens de l’époque, Guy de Chauliac, assure s’être préservé de la funeste maladie, grâce à remploi d’un électuaire thériacal, « qu’il colligea et composa des propos de maistre Arnault de Villeneuve et des maistres tant de Montpellier que de Paris ».
C’est surtout quand les apothicaires se décidèrent à la fabriquer eux-mêmes, que reprit la vogue de la thériaque. Jusque-là, le débit s’en faisait dans les foires et dans toutes les grandes villes de France ; mais la plupart des produits qu’on vendait étaient falsifiés : la thériaque était additionnée d'une grande quantité de miel cuit, et « ceux qui croyaient en avoir six livres n’en avaient qu’une ».
Ces adultérations poussèrent les honnêtes apothicaires de Paris à la fabriquer eux-mêmes. Moyse Charas fut le premier à en composer, après exposition et démonstration publiques (1).
Fort de l’appui de Daquin, premier médecin de
(1) Beknhard, La Thériaque.
LA VIPÈRE
Louis XIV, Gharas annonça qu’il composerait en public trois cents livres de thériaque et il convia à la cérémonie le premier médecin, les magistrats et les délégués que voudrait bien désigner la Faculté(l).
Cette solennité, entourée d’un tel apparat, le malin apothicaire espérait bien en tirer parti. Ainsi qu’il l’avait promis, Gharas fit ses opérations pendant plusieurs séances consécutives, en présence du lieutenant général de police, La Reynie, du procureur du Roi, du doyen et des professeurs de la Faculté de médecine, des gardes apothicaires et d’une nombreuse assemblée.
Avant Gharas, l’épicier Pomet se vante d’en avoir fabriqué une quantité considérable, « sans aucun substitut, et avec les drogues les plus belles et les mieux choisies que l’on puisse jamais voir. »
Puis ce fut le tour de Geoffroy, de Boulduc, de Rouvière et autres apothicaires de marque, qui «joignaient tout ensemble l’habileté et la probité, qualités également nécessaires à ceux qui composaient cet excellent remède (2). »
Jusqu’alors on avait laissé chaque apothicaire préparer isolément la panacée. Mais bientôt la Compagnie des marchands apothicaires et épiciers délibère « et résout tout d’une voix que, pour l’honneur du corps et communauté, on ferait publiquement
(1) Sur la préparation publique de la thériaque, v. le Journal des Sçavans,2S février 1684.
(2) Savary, Dictionnaire du commerce^ t. III.
REMÈDES d’autrefois
chaque année, ou du moins de deux en deux ans, les compositions appelées foraines, qui sont lemithridat, la thériaque, les confections alkermes et hyacinte, afin d'oster le prétexte elle moyen à ceux qui les falsifient, de tromper le public, en distribuant, comme ils font actuellement, des compositions défectueuses, indignes d’entrer dans le corps humain et qui n’ont pour tout mérite que le nom que leur donnent impunément ceux qui en sont les autheurs et les distributeurs » (1).
Pour prévenir un abus si préjudiciable, la Compagnie décidait de faire publiquement la thériaque, « dans la grande salle du jardin de la Communauté, exposée à la censure de tous ceux qui voudront prendre la peine d’en veoir la dispensation, aussi bien que le mélange qui se fera de même publiquement, afin que personne ne puisse douter un seul moment de la probité et exactitude avec lesquelles on a dessein de composer cet antidote, aussi bien que toutes les autres compositions, et cela, en présence de Messieurs les magistrats qui seront très humblement suppliés par les gardes, de s’y trouver s’il leur plaît (2). »
Y ces gardes, au nombre de trois, furent confiées, en vertu d’une délibération prise le 18 décembre 1717, les clefs d’un coffre-fort, contenant les valeurs
(1) Planchon, Notes sur l’histoire de V orviétan et sur la confection publique de la thériaque à Paris; Paris, 1892.
(2) Le libraire Saffroy, du Pré Saint-Gervais, annonçait, il y a quelques années, sur son catalogue de livres à prix marqués, une brochure de 4 pages, imprimée en latin, qui n’était autre qu’un recueil de « Formules pour la préparation de la thériaque, à l’usage de l’Hôtel-Dieu de Paris. » En tête figurait un sceau gravé de cet hôpital. L’opuscule a dû paraître vers 1715.
LA VIPÈRE
de la compagnie. Ce coffre-fort possédait trois cadenas ; les trois clefs n’étaient pas, comme le veut une tradition assez répandue, confiées, Fune à Fun des gardes de la Compagnies des Apothicaires, Fautre au doyen de la Faculté, la troisième à Fun des magistrats de la ville ; seuls, les membres de la Compagnie des Apothicaires avaient le privilège d’ouvrir le vase.
Ce vase portait l’inscription : Theriaca Andromaclii, Il était de dimensions peu ordinaires, ainsi qu’on en peut juger par le curieux spécimen dont Planchon a donné une intéressante description, dans son opuscule, à tant d’égards si précieux.
Le récipient qui est conservé dans les collections de l’École de Pharmacie, où nous avons pu le voir, n’est pas un vase à proprement parler, mais plutôt une grande jarre en terre, d’une hauteur de 0,88, d’un diamètre de 0,37 à l’orifice supérieur, de 0,62 dans son plus grand diamètre, à peu près vers le milieu de la hauteur. Il porte à son pourtour, un cercle en fer, sur lequel s’attache, par une charnière, un couvercle en bois, cerclé également de fer, et portant trois pièces de fer, saillantes, percées d’une ouverture correspondant à des pinces analogues du cercle inférieur, et dans lesquelles peut s’engager la branche mobile d’un cadenas.
Jusqffà la Révolution, on a conservé, à l’École de Pharmacie (à droite et à gauche de la cheminée de la salle des Actes), deux grandes tonnes de thériaque, pesant chacune 1500 livres et fermées par des cadenas. Ces deux grands tonneaux, entourés chacun de cinq cercles de fer, étaient a attachée avec des clous rivés dans leur pourtour et portés sur un pied de bois fait en menuiserie et entaillé à pomme pour
REMÈDES d’autrefois
recevoir le tonneau. Les dits tonneaux étaient doublés dans l’intérieur en plomb avec un couvercle en chêne, avec une penture au bout de laquelle sont soudées trois branches servant de moraillons à cadenas qui ferment les dits tonneaux ».
Ces tonneaux, comme celui qui a été décrit par Planchon, appartenaient à la Compagnie de la Thériaque. On ignore ce qu’ils sont devenus; ils figuraient encore dans un inventaire officiel des meubles et immeubles, fait sur l’ordre du Collège de Pharmacie, en 1788 (1).
De 1730 à 1784, la préparation publique de la thériaque fut confiée à une Société de la Thériaque^ qui avait des fonds particuliers, faisait les dépenses nécessaires et touchait les bénéfices. Cette association était ouverte à tous les maîtres apothicaires qui désiraient en faire partie. Il leur suffisait de verser 600 livres « au denier comptant ». Les profits étaient distribués non à la Compagnie des Apothicaires, qui s’en désintéressait complètement, mais aux membres de l’association. L’électuaire portait les attributs de la Compagnie, et il y avait un dépôt général qui devait être situé au jardin de l’Arbalète.
C’était une grande fête, quand la Compagnie des Apothicaires était dans le dessein de composer publiquement la thériaque d’Andromaque.
On allait, d’abord, chez les magistrats, c’est-à-dire
(1) Thiéry, Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris, t. H.
LA VIPÈRE
chez le lieutenant général de police, pour le prier d’assister à l’ouverture de l’exposition ; puis on se rendait aux Écoles, pour inviter le doyen à venir, accompagné d’une députation de docteurs. Deux professeurs en pharmacie se joignaient d’ordinaire à eux.
On envoyait deux carrosses de remise aux Écoles, pour conduire tous les personnages officiels au jardin. Là, une collation était préparée, qui consistait « en une belle brioche, biscuits de différentes espèces, macarons, pêches, poires, noix, raisins, pain, fromage, vin de table et vins de liqueurs ».
Le lendemain, ou un des jours suivants, les gardes apothicaires se rendaient chez les magistrats, pour les remercier de l’honneur qu’ils leur avaient fait.
Une cérémonie de ce genre eut lieu en octobre 1776 et en septembre 1784 (1). Ce n’est que six ans plus tard (9 septembre 1790), que la Société fit de nouveau la confection de la thériaque.
Cette année-là, le Collège de Pharmacie décida d’inviter à la solennité le maire de Paris, les députés de l’Assemblée nationale, le doyen et les professeurs de pharmacie, de la Faculté de médecine, et les prévôts du Collège de chirurgie. La séance eut lieu le 23 du même mois ; ce fut la dernière préparation faite parla nouvelle Société, qui devait expirer définitivement le 2 juillet 1792.
Les médicaments restants, les « moules à boettes »,
(1) Le Journal de PariSjà.Q 1784, à la date du 29 septembre, enregistre «l’Exposition et pesée publiques des substances qui doivent entrer dans la composition de la thériaque du Collège de Pharmacie »; et à la date du 28 novembre, il annonce la fin du mélange, public, de ces diverses substances.
les cachets et autres objets furent dispersés au feu des enchères (1).
L’histoire de la thériaque ne touchait pas encore à sa fin, puisqu’elle a, jusqu’à présent (2), résisté aux
(1) Depuis la publication de cette étude dans le Bulletin de thérapeutique (30 juillet 1897), ont paru divers travaux sur l’histoire de la thériaque. Nous mentionnerons outre les articles de M. Gilbert (de Moulins), parus en 1901 dans le Centre médical, celui de M. L. Meunier (de Ponloise), qu’a publié la France médicale,^ dans son numéro du 25 juin 1904. Nous n’en retiendrons que la conclusion : « Si on voulait la définir (la thériaque), on pourrait plutôt la considérer comme un électuaire où dominent les substances antiseptiques jointes à des substances toniques et stimulantes, tempérées par l’action modératrice de l’opium et auxquelles on a ajouté, pour faciliter leur élimination, dans une assez forte proportion, une substance éminemment diurétique ; la scille. Toute vieille qu’elle est, cette formule est rationnelle et si nous l’avons exhumée et analysée, ce n’est pas pour opposer les modernes aux anciens, mais pour montrer qu’ils sont unis par un lien perpétuel. Novi veteribus non opponendi, sed quoad fieripotest perpetuo jungendi fœdere », suivant la citation de M. Henri Soulier, « Et puis, n’est- il pas assez curieux de retrouver, dans cet antique électuaire, l’ébauche de l’atténuation des virus et par dessus tout l’élément prédominant de la thérapeutique contemporaine, l’antisepsie, qui est actuellement la base de toute médication, puisqu’on tend de plus en plus à admettre que la plupart des maladies ne sont que des intoxications ?» A joindre aux précédentes indications bibliographiques les suivantes ; Un dernier mot sur la thérnaque, par le D'’ Humery (thèse de Paris, 8 février 1905), et les articles de M. Noël Hamonic [Rev. clin. d'Andr. et de Gyn., 13 février, 13 avril et 13 mai 1907).
(2) M. le professeur Albert Robin [Bulletin de thérapeutique, septembre 1904), a réhabilité l’« antique drogue ».
« Quand on analyse les effets de cette drogue antique (la thériaque), écrit le maître thérapeute, on est obligé de reconnaître que les vieux médecins avaient une nette conception de la nécessité de vitaliser, comme on dit aujourd’hui, les corps qu’ils employaient. Nous n’avons donc rien inventé. Ils avaient compris que, pour intégrer une substance dans l’organisme, il est utile et nécessaire de la combiner à des substances organiques. Nous ne faisons pas autre chose dans beaucoup de cas.
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caprices de la mode, qui régit l’art de guérir, comme celui de se vêtir.
Une autre composition, où il entrait à la fois de la vipère et de la thériaque, a joui jadis d’une grande vogue sous le nom à.'orviéian.
Comme maints autres médicaments, l’orviétan a eu ses historiens; c’est, du reste, une partie de l’histoire de Paris que l’histoire de cette panacée.
Un bel-esprit du xviii® siècle disait un jour : u Paris est un monde, dont le Palais-Royal est la capitale. » Cent ans avant, on eût substitué le Pont-Neuf au Palais-Royal, et la définition n’aurait pas cessé d’être vraie.
Au temps du Grand-Roi, qu’est en réalité le Pont- Neuf? La promenade des désœuvrés, le quartier général des filous et des banquistes, le bazar de tous les petits commerces, le Parnasse de tous les Apollons (1).
Les coupe-bourses et les tire-laine y ont un gouvernement régulier, tenant audience et rendant des arrêts, tout comme une justice bien organisée. Parfois, ces faux justiciers sont pendus haut et court, et le Pont-Neuf devient la succursale de la Grève. Les honnêtes gens ont parfois leur revanche.
Seulement, plus instruits aujourd’hui, nous pouvons substituer aux drogues étranges du passé des composés analogues ; par exemple, le phosphate de chaux et le carbonate de magnésie à V album grœcum et au crâne humain ; l’albumine à la chair de vipère, etc.
(1) Fournier, Histoire du Pont-Neuf, t. I.
REMÈDKS d’autrefois
Ce qui attire le plus la foule badaude sur le Pont- Neuf, ce sont les parades des histrions, les boniments des charlatans, qui y débitent leurs baumes et leurs opiats à grands renforts de cymbales et de grosses caisses.
Les rhapsodes ambulants, les chanteurs de carrefour y ont leur public ; ils y vendent leurs complaintes, sans faire tort auxTabarins, aux Mondorset aux pitres, dont les baraques ne désemplissent pas. Tabarin, avec son chapeau à transformations, Mondor avec sa belle prestance, font florès quelque temps qu’il fasse. A côté d’eux les pédicures en plein vent, les triacleurs ou marchands de thériaque font étalage de leurs drogues sans succès.
Seuls, les étrangers font recette.il y a, notamment, un insigne et effronté aventurier, il signor Hieronymo ^ autrement dit Hieronymo Ferranti ou Fioranti, qui a monté un théâtre dans la cour du Palais, et qui fait grand tapage aux alentours.
C’est lui qu’un médecin du temps (1) nous montre, « la grosse chaîne d’or au col, déployant les maîtresses voiles de son cajol, pour louanger les vertus occultes et admirables propriétés de ses onguents, huiles, extractions, quintessences, distillations et autres confections... )) Quatre joueurs sont placés aux quatre coins du théâtre, « faisant merveille », assistés d’un bouffon de l’hôtel de Bourgogne, qui, par ses singeries, attire et amuse le peuple.
(1) Satire contre les charlatans et pseudo-médecins empiriques, parM° Thomas Sonnet, sieur de Gourval, docteur-médecin, gentilhomme Virois; Paris, 1610; Les Tromperies des charlatans découvertes, par le sieur de Gourval, docteur-médecin ; Paris, MDGXIX.
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Entre autres remèdes, le seigneur Hieronymo vend un onguent contre les douleurs, un baume souverain pour les blessures ; mais, de toutes ses drogues, celle qui trouve le plus d’acheteurs est le fameux orviétan, l’électuaire inventé, dit-on, par un certain Lupi, d’Orviéto, en Toscane, et qui passe pour avoir les vertus les plus admirables : il guérit, en effet, de la peste et des affections contagieuses, de la morsure des serpents et des animaux enragés ; c’est, d’un mot, le remède, l’antidote universel.
Il jouit d’une telle vogue que de nombreux concurrents ne tardent pas à disputer à Ferranti sa clientèle.
C’est d’abord Jean Vitrario, qui obtient (en 1628) un privilège du cardinal Aldrobandini, lui permettant de vendre son remède dans tous les États de l'Église, à l’exclusion de toute autre personne. On ne sait rien ou presque de ce... gentilhomme, sinon que sa fille Clarisse épousa, en Italie probablement, Christophe Contugi, dont il va être bientôt question, et qui lui apporte en dot le secret du fameux remède.
En 1629, un médecin romain, Antoine Levantin, dit VOrviétan, obtenait, à son tour, une bulle du pape Urbain VI, l’autorisant à vendre l’orviétan dans toute l’étendue des terres du Saint-Siège, avec interdiction à tout autre d’en débiter, sous peine de mille ducats d’or et même d’excommunication I
Levantin vint en France et obtint des arrêts des Parlements de Grenoble et de Provence, lui donnant même autorisation. La peine comminatoire pronon-
REMÈDES d’autrefois
cée contre les contrefacteurs était de 3.000 livres d’amendes ; l’excommunication était remplacée par la confiscation. Le Levantin devait débiter son remède sous la marque du Soleil (1).
De toutes parts, surgirent des bateleurs, prétendant descendre de l’inventeur de l'orviétan et se gratifiant entre eux des épithètes les moins amènes. Dans un curieux traité de l’époque (2), un médecin saintongeois ne manque pas de faire allusion à ces querelles, dont devait tant se divertir la galerie.
Un des plus bruyants parmi les revendicateurs fut Nicolas de Blégny, celui-là même qui a publié, sous le pseudonyme d’Abraham du Pradel, le premier de nos Almanachs Bottin, qu’il intitulait le Livre commode des adresses de Paris.
De Blégny avait un fils, « apothicaire ordinaire du Roy, sur le quai de Nesle, au coin delà rue Guénégaud », qui tenait un assortiment complet de toutes les drogues. « C’est le seul artiste, osait-il prétendre dans son ingénieux livre-réclame, à qui les descendants du signor Hieronimo de Ferranti, inventeur de l’orviétan, ayent communiqué le secret original. » Et, dans une édition postérieure (3), il ajoutait :
(1) G. Planchon, Notes sur l’histoire de l'orviétan.
(2) Remarques curieuses sur la Thériaque y avec un excellent Traité sur l'orviétan^ dédié à Messieurs les médecins et apothicaires de Guyenne et à M. d’Emery, par J. Thomas Riollet, docteur en médecine à Saintes ; Bordeaux, par G. de la Court ; 1665.
' (3) Edition de 1691.
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« L’orviétan original d’Italie, dont la dispensation luy a été communiquée par le signor Hiornomo Cei, dernier héritier du secret. »
Cei ! voilà un nom qui pourrait bien avoir été inventé de toutes pièces par le signor de Blégny, car on ne trouve nulle part des renseignements sur ce personnage mystérieux. Blégny pouvait débiter un mensonge de plus ; en pareille matière il n’en était plus à compter.
A l’époque où paraissait son ouvrage, l’orviétan était de vente tellement courante, qu’on ne s’inquiétait plus de connaître ses origines; origines des plus obscures, si nous nous en rapportons au regretté directeur de l’École de pharmacie de Paris, G. Planchon, qui a écrit sur ce remède une notice estimée.
D’après des folliculaires du xvii® siècle, l’orviétan serait indiqué et décrit dans les plus anciens antidotaires italiens: Planchon réduit ces prétentions à néant. Il a consulté les antidotaires romains, depuis celui de 1583 jusqu’à celui de 1668, et il n’a rien découvert qui puisse rappeler les vertus et qualités de l’orviétan.
Il a, par surcroît, lu avec attention un ouvrage (1) qui résume le contenu de ces antidotaires italiens du Moyen Age et de la Renaissance, et il n’y a trouvé aucune mention, à plus forte raison aucune description, d’un remède analogue à l’orviétan.
Le plus ancien docujpaent où il soit question de cette panacée date de 1624 : c’est une sorte de prospectus, commençant par cette phrase, bien caractéristique du temps : « Si quelqu’un est invité à un
(1) A. CoRRADi, Le Prime Farmacope italiane. Milano, 1887.
festin et qu’il y soupçonne du poison, qu’il prenne de l’électuaire gros comme une noisette ». Les autres accidents contre lesquels il peut être utile sont ensuite complaisamment énumérés, avec les doses à administrer.
C’est vers cette époque que l’orviétan faisait son apparition sur les tréteaux : c’est, en effet, vers 1623, que le public ouït pour la première fois un des plus insignes bateleurs, un des plus loquacos bonimenteurs qu^oncques jamais il n’ouït : le sieur Desiderio Descombes.
Le Charlatmi^ comme on l’appelait et comme il se désignait lui-même, soit à cause de son habit d’écarlate (scalartano) , soit plutôt parce qu’il ne faisait que bavarder {ciarlare) (1), fut, dès qu’il parut sur la scène, achalandé plus que tout autre. Bien que natif de l’Angoumois, il se disait hardiment d’origine italienne et l’unique détenteur du véritable orviétan. N’était-il pas le seul à pouvoir montrer les certificats et attestations des Parlements de Rouen etde Rennes, et de la plupart des villes de France qu’il avait parcourues en triomphateur ?
Paris après la province ! Comme tout grand artiste, il avait tenu à avoir la consécration de la capitale et c’est dans ce but qu’il avait dressé ses tréteaux sur le Pont-Neuf, d’où le bruit de sa renommée le ferait connaître au monde.
En ce temps, moins encore qu’aujourd’hui, la
(1) Fournier, op. cit., t. I, p. 243.
LA VIPÈRE
Faculté n’était indulgente pour ces exploiteurs de la crédulité, et, en dépit des plus hautes protections, elle ne donnait qu’à bon escient son approbation. Pourtant, quelles ruses, quels stratagèmes poun surprendre sa bonne foi !
Notre savant confrère, le docteur Le Paulmier, qui a consacré à l’orviétan une très complète histoire de ce remède oublié, nous a conté toutes les démarches^ et contre-allées du charlatan Descombes.
C’est à la Cour que le maître imposteur avait trouvé le meilleur accueil. Le 27 février 1620, en présence de la Reine-Mère, des princes et des seigneurs de la cour et du premier médecin du Roi, il avait fait l’épreuve de son remède, et la Reine- Mère, pour lui en témoigner sa satisfaction, lui avait fait don de 150 livres. Fort de cet appui, il adressait au Parlement une requête, à l’effet de faire l’expérience de son antidote sur ÿui-même, voulant ainsi faire éclater aux yeux de tous les avantages de sadrogue. Nouveau Mithriade, il proposait d’absorber tels poisons qu’on lui présenterait, se déclarant d’avance invulnérable, grâce à son précieux élec-tuaire.
La Faculté, en la personne de son doyen, fut saisie de la pétition de l’empirique. Elle la repoussa, sans autre formalité, comme contraire à l’honneur et à la dignité du corps.
Notre aventurier ne se décourage pas pour si peu et recourt à une autre juridiction. Il adresse au bailli
REMÈDES d’autrefois
du Palais une nouvelle supplique, dans laquelle il rappelle qu’il a offert d’expérimenter son orviétan en présence de Jean Piètre, docteur-régent ; que celuici a demandé que le doyen et trois docteurs de la Faculté assistassent à ses essais; et que, ces derniers ne s’étant pas présentés, il avait supplié qu’on nommât quatre autres médecins, promettant de renouveler l’épreuve devant le bailli du Palais et le procureur du Roi. Le doyen refusa de nouveau l’autorisation demandée, et Descombes n’eut d’autres ressources que de se réfugier dans la prévôté de Saint-Germain-des-Prés.
Notre homme intrigua si bien, qu’il réussit à se gagner des influences, grâce auxquelles il put bientôt exercer à Paris. Bien mieux, il devint « opérateur et distillateur ordinaire du Roi » et, sur la propre recommandation de la Reine-Mère, le Roi lui octroyait, par lettres patentes du 17 décembre 1625, le pouvoir de vendre et distribuer dans tous ses Etats « l’antidote, appelé orviétan, unique et assuré remède contre toutes sortes de poisons et morsures d’animaux venimeux, propre à guérir et à garantir de la maladie contagieuse. »
Pendant près de quinze ans, il profita de son privilège, jusqu’au jour où il mourut de la peste, en dépit de son antidote (1).
Quelques années à peine s’étaient écoulées que
(1) Riollet, Remarques curieuses sur la Thériaque.
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paraissait un autre marchand d’orviétan, qui jouit en son temps d’une véritable célébrité.
Italien de naissance, Christophe Gontugi, dit l’Orviélan (le nom de la drogue était devenu le nom de l’opérateur), habitait la France depuis déjà un certain temps, quand il songea à se faire naturaliser (1).
Un an après avoir obtenu ses « lettres de naturalité », il recevait, avec le titre d’opérateur ordinaire du Roi, celui de distillateur ordinaire de Sa Ma. jesté, avec le droit de vendre et distribuer dans tout le royaume, à l’exclusion de tout autre, l’antidote appelé Orviétan IL
Il ne lui manquait que l’approbation de la Faculté ; le souvenir de l’échec de Descombes ne suffît pas à décourager un audacieux de cette trempe. Il envoya donc un de ses affidés auprès du doyen, Jacques Perreau, accompagnant sa supplique d'un mot de recommandation d’un des seigneurs de la Cour. S’il faut en croire cette mauvaise langue de Gui Patin, il offrait, comme pot-de-vin, une forte somme, que le chroniqueur n’évalue pas à moins de quatre cents écus.
Deux mois plus tard, Contugi se présentait en personne au doyen, Jean Piètre, le même qui avait expérimenté le remède de Descombes.
(1) Jal, dans son Dictionnaire antique, a consacré une assez longue notice à Christoforo ou Christophe Contugi, dit VOrviétan (éd. de 1872, fos 424-425). Un des fils de Contugi (Christophe), celui désigné sous le nom de Charles-Louis, devint docteur-régent de la Faculté de médecine.
REMÈDES d’autrefois
Celui-ci, avant de se prononcer, demande réflexion. L’empirique revient à la charge, muni cette fois d’une pièce signée de onze docteurs de la Faculté, et non des moindres : citons seulement Rainssant, Renaudot, de l’Académie des Inscriptions, Des Fougerais, Gorris et quelques autres, moins connus.
Le doyen jugea bon d’assembler la Faculté, pour la consulter sur ce cas épineux. Ce ne fut qu’un cri d’indignation dans le docte corps. Les onze docteurs incriminés durent quitter la salle sous les huées, sans qu’il leur fût permis de se défendre. Un décret fut rendu, qui les excluait de l’Ecole et les privait de tous leurs droits. Ils ne rentrèrent en grâce qu’à la condition de faire une rétractation écrite, qui devait être consignée dans les Commentaires, et déposée chez un notaire, afin de perpétuer le souvenir de leur faute (1).
Conlugi n’en continua pas moins la vente de son orviétan. La drogue était contenue dans des petites boîtes de plomb, que Descombes donnait pour huit sols, mais que Contugi vendait jusqu’à vingt sols. Il y en avait sans doute de différentes grandeurs, ce qui expliquerait la différence de prix. Toutes les boîtes étaient enfermées dans un coffre placé à côté de l’opérateur, qui ne se lassait pas d’en débiter.
L’orviétan acquit, en peu de temps, une vogue considérable. Nous ne saurions en douter, après avoir lu le passage, si explicite, de la pièce bien connue de Molière, l'Amour médecin.
Peut-être en relira-t-on ce passage avec quelque plaisir :
(1) Le Paulmieb, op. cil.
LA VIPÈHE
SGANARELLE
Monsieur, Je vous prie de me donner une boîte de votre orviétan que je m’en vais vous payer.
l’opérateur
L’or de tous les dimats qu’entoure l’Océan Peut- il jamais payer ce secret d’importance ?
Mon remède guérit par sa rare excellence
Plus de maux qu’on ne peut nombrer en tout un an :
La gale,
La rogne,
La teigne,
La fièvre,
La peste,
La goutte,
Vérole,
Descente,
Rougeole,
O grande puissance De l’orviétan !
SGANARELLE
Monsieur, je crois que tout l’or du monde n’est pas capable de payer votre remède ; mais pourtant voici une pièce- de trente sols, que vous prendrez s’il vous plaît.
Avant Contugi, on connaissait l’orviétan, mais sa faconde releva, aux yeux du public, cette drogue tombée en déchéance. La renommée de Contugi porta bientôt ombrage à ses voisins. Presque tout son temps se passait en contestations et procès, qu’il gagnait le plus souvent.
Entre autres rivaux, il eut à lutter contre Gilles Bary, dont le théâtre était situé sur la place Dau-
REMÈDES d’autrefois
phine. Bary était arrivé en France, précédé d’une grande réputation. On savait qu’il avait fait disparaître la peste de Rome en quelques jours et, qu’en récompense, le pape avait fait frapper en son honneur une médaille d’or à son effigie. A Rouen, ses remèdes avaient dissipé le pourpre, qui faisait tous les jours de nombreuses victimes.
A l’exemple de ses devanciers, il avait sollicitél’estampille de la Faculté, qui l’avait éconduit sans autre façon. Outre qu’elle avait des précédents à invoquer pour justifier cette décision, la Faculté ne pensait pas qu’il y eût lieu d’accorder une autorisation, du reste nullement indispensable « aux apothicaires honnêtes qui, seuls, pouvaient apporter à cette préparation le soin, l’habileté et la garantie nécessaires (1) ».
Bary se le tint pour dit et revint à ses onguents. Les (mnlugi furent plus heureux, ou plus adroits.
Le privilège, ce que nous nommerions à l’heure actuelle, le brevet de l’orviétan, fut conservé à cette famille, qui avait poussé sur le sol de France comme champignons vénéneux.
Le premier du nom, Christophe Contugi, eut l’audace de faire précéder son nom de la particule nobiliaire et de s’attribuer des armoiries : sur tous les prospectus de l’orviétan figure, avec de légères modifications, le blason des Contugi.
De cette famille de charlatans, un seul mérite de fixer l’attention : Charles-Louis Contugi, docteurrégent et professeur de pharmacie, ce qui ne l’empêchait pas de s’enivrer une fois par jour, si ce n’est
(1) Commentaires de la Faculté, cités par Le Paülmier.
LA VIPÈRE
plus, désobéissant au précepte d’Hippocrale, qui recommande de ne s’enivrer qu’une fois par mois.
Sa fortune sombra dans ce déluge de spiritueux. Il fut condamné à rembourser la dot de sa femme, et le tribunal prononça contre lui la séparation de biens : de nos jours, on l’aurait pourvu d’un conseil judiciaire.
L’orviétan, après avoir été exploité avec profit pendant plus d’un siècle par les Contugi, devint la propriété de Charles Dionis, petit-fils du célèbre Pierre Dionis, et fds du chirurgien ordinaire de la Dauphine. Sans égard pour le nom glorieux qu’il portait, Charles Dionis trafiqua misérablement de son remède, traitant avec des dentistes et des charlatans, pour la vente de la fameuse drogue.
Mais la vente baissait et les bénéfices diminuaient d’autant. Dionis, au lieu d’une boutique, dut se contenter d’une chambre, sise au quatrième étage, et un épicier du voisinage resta seul dépositaire du précieux remède (1).
A la mort de Charles Dionis, l’orviétan tombe
(1) Regnardj épicier, rue Dauphine, au Soleil-tfOr, débite, par privilège du Roi du 9 avril 1647, renouvelé le 28 septe-mbre 1741, puis le 8 novembre 1755, et par Déclaration du Roi, enregistrée au Parlement, le 28 août 1772, l’orviétan; celui-ci est en poudre et liquide ; il y a des boîtes de 3 jusqu’à i 0 livres. Cet orviétan fut acquis par M. Dionis, docteur- régent de la Faculté de Médecine de Paris, des demoiselles Contugy, petitesfilles de Florent-Jean-Louis Contugy, Romain, possesseur de la composition de l’orviétan, par acte passé devant notaiie, le 5 septembre 1741, pour la somme de 1.000 livres de pension viagère. En conséquence, il déclare qu’en vertu de son pi ivilège exclusif, il fera arrêter tous ceux qui vendront de l’orviétan, sans une permission signée de sa main. Ce fameux antidote n’est autre chose que l’orviétan des boutiques. (V. Etat de viedecine, etc., 1779, p. 214-2Î6).,
dans le domaine public ; les médecins cessent de le prescrire, les apothicaires de le débiter, et à l’heure actuelle, il n’y a que les vétérinaires, et seulement en Basse-Normandie, qui l’emploient contre les maladies des bestiaux. Lamentable déchéance de la drogue mirifique, après la vogue bruyante dont les échos du Pont-Neuf si longtemps retentirent !
Au temps où l’on risquait de confondre l’orviétan des pharmaciens avec celui du Pont-Neuf, les maîtres apothicaires avaient décidé de le préparer avec solennité, en présence des magistrats et de la Faculté de médecine, en même temps que le mithridate.
Cette cérémonie eut lieu notamment le 24 octobre 1731, dans l’après-midi, à l’Ecole de pharmacie, rue de l’Arbalète.
De leur côté, pour activer la vente de leur remède, qui commençait à baisser, les opérateurs avalaient publiquement du, poison, dont ils ignoraient quelquefois la nature et dont ils montraient les ravages sur des animaux ; l’orviétan qu’ils prenaient ensuite en neutralisait l’effet.
Leur confiance en cette drogue n’allait pas toujours aussi loin, si l’on en croit le Discours de Vorigine des charlatans et le Traité des maladies vénéneuses, de L. Meyssonnier. Suivant ce dernier auteur,
« les opérateurs thériacleurs qu’on nomme charlatans et saltimbanques, se moquent de tous poisons et venins, parce que, avant de les prendre, ils ont rempli leur panse de soupe et de bouillon gras, et viande molle et facile à vomir, et, en avalant le venin, ou
LA VlPÈliE
poison subtilement, ils avalent finement et par une souplesse et tour de main adroit, une pilule de verre d'antimoine, mis en poudre, de laquelle, avec quelque portion d’aloès, ils composent une masse, ce qui se peut faire aussi avec du suc de réglisse.
« Quelques-uns prenant du vin, avec ou incontinent après, au lieu de vin commun qu’ils disent avaler, prennent du vin émétique meslé parmi un peu de vin clairet, et sitôt qu’ils sentent l’envie de vomir, en passant derrière la tapisserie du théâtre, ils dég... incontinent, sans que l’assistance s’en aperçoive, pendant que les autres personnages de la troupe entretiennent la compagnie ; après, ils prennent de leur antidote ou orviétan, en quoi consiste (disent-ils), tout leur contre-poison. Mais, sans le tour de souplesse dont j’ai parlé, ils n’ont garde de s’exposer. Outre qu’ils s’accoutument, plusieurs mois auparavant, de se bazarder à prendre à jeun tous les matins, ou du thériaque bien composé ou du mithridate, comme faisait ce roi du Pont, qui a donné son nom à cette ancienne composition ».
D’autres fois, ils substituaient habilement au poison une substance inerte dont ils n’avaient rien à redouter.
On a peine à s’imaginer aujourd’hui la singulière vogue de cette mixture, où il entrait des racines et des feuilles de plantes aromatiques et stimulantes, de la poudre de vipères, des terres argileuses, jusqu’à de la thériaque !
Chacun avait naturellement sa formule, dont la composition était loin d’être uniforme. Les auteurs de Pharmacopées ont enregistré, sous le nom d’orviétan, les recettes les plus baroques.
Moyse Charas n’y faisait entrer que vingt-six substances ; Baumé en admettra cinquante-quatre.
Cette préparation était tantôt une simplification de la thériaque, tantôt une thériaque compliquée.
U orviétan d'Hoffmann, par exemple, appartenait à la première catégorie. « C’est, dit Lemery, dans sa Pharmacopée, un des meilleurs qu’on ait encore décrits. » Aussi, ajoute-t-il, « ce fut avec beaucoup de raison que MM. les Maîtres apothicaires de Paris le choisirent, préférablement aux autres, en l’année 1694, pour servir de chef-d’œuvre à M. Geoffroy.
L’orviétan de la Pharmacopée royale était, au contraire, une thériaque considérablement augmentée, puisqu’elle se composait d’abord de vieille thériaque, qui contenait déjà au moins quatre-vingts substances, et d’un grand nombre de plantes, dont quelques-unes d’origine américaine.
D’après Baume (Pharmacopée théorique et pratique), les anciens prescrivaient de conserver certaines drogues dans des boîtes de plomb, comme le musc, la civette, l’ambre gris, etc., parce qu’ils pensaient que ce métal avait une fraîcheur naturelle propre à empêcher la dissipation des parties les plus volatiles de ces substances. Quelques personnes, dit-il encore, conservent aussi la thériaque et l’orviétan dans des boîtes de plomb, sous prétexte que ces électuaires s’y [dessèchent moins que dans d’autres vaisseaux. Le docteur Louis Marchant (de Dijon) a eu la bonne fortune de trouver à Lyon, en 1873, chez un mar-
LA VIPÈHE 153
chand de curiosités, non pas une de ces boîtes, mais un récipient analogue (1).
Le nom qu’il porte, les fleurs de lis dont il est dé> coré, indiquent suffisamment qu’il contenait de l’orviétan français perfectionné, peut-être de l’orviétan sublime, orvietanum prœstantiiis.
Est-il meilleure preuve que l’orviétan n’est plus aujourd’hui qu’un simple objet de collection ? (2)
(J) Il est reproduit dans le Magasin Pittoresque (Paris, 1883, p. 151) et accompagne l’article du docteur Marchant.
(2) Afin de ne point paraître les ignorer de parti pris, nous signalerons les articles de M. Noël Hamonic, parus en 1907 dans la Revue clin. cV Andrologie et Gynécologie ils ne nous ont, à vrai dire, rien appris de bien neuf et ils sont écrits dans une langue qui les rendra peu accessibles même au public auquel ils sont destinés. M. Hamonic ignore ou feint d’ignorer les travaux de ses devanciers, notamment l’excellent et si complet ouvrage du D>' Le Paulmier, qu’il ne fait pas oublier.
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En 1566, un arrêt solennel du Parlement de Paris condamnait Pantimoine ; en 1666, un autre arrêt, non moins solennel, du même Parlement, réhabilitait ce métal (1). Que s’était-il donc passé pour qu’un médicament honni un siècle auparavant eut repris tout à coup faveur ?
Lorsque la Faculté avait prohibé le vin antimonié, ^ c"est, a-t-on dit, que cette préparation avait provoqué des accidents graves, et même, dans certains cas, la mort ; lorsque plus tard, elle réhabilita les antimoniaux, c’est que les préparations primitives, qui contenaient de l’arsenic, avaient été purifiées et ne contenaient plus le violent toxique. L’explication, pour si ingénieuse qu’elle soit, n’est peut-être pas la véri-
(1) Sur la Dispute de Vantimoine, v. l’opuscule de M. Emile Gilbert (Paris, 1901).
table : ne peut-on supposer que les premiers expérimentateurs aient fait un usage inconsidéré d’une drogue dont ils connaissaient mal et la composition et les effets, d’où auraient résulté les accidents qui en firent interdire l’emploi (1)?
On est mieux informé sur les causes de la réhabilitation du remède si longtemps honni. Il semble bien qu’elle soit due à une cure restée célèbre dans les fastes historiques.
L’histoire, la grande Histoire conte, en effet, que, pendant la campagne de 1658, le jeune roi Louis XIV, — il n’avait alors que 20 ans, — tomba gravement malade, à Mardick, d’une maladie qu’on peut affirmer, d’après les symptômes qui nous ont été complaisamment détaillés par les premiers médecins du roi, dans le Journal de sa santé (2), avoir été une fièvre typhoïde des mieux caractérisées.
En dépit ou peut-être à cause de tous les traitements infligés à l’auguste patient, le mal ne faisait
(1) Ne pourrait-on pas admettre qu’il arriva, dans les premiers temps de l’emploi du vin antimonié, aux partisans peutêtre exagérés de cette drogue, ce qui devait arriver plus tard à Rasori, l’intronisateur d’une autre méthode antimoniale, le tartre stibié à haute dose ? Tandis que le célèbre fondateur du contro-stimulisme l’administrait aux malades de son hôpital, avec la largesse que déploient tous les inventeurs, il ne se doutait guère qu’un jeune Français, suivant ses visites, prenait note de tout, et remettait, au bout de quinze mois, aux administrateurs de l’hôpital, un nouveau martyrologe de l’antimoine.
Ce jeune homme^ qui s’en est vanté depuis^ était Ozanam, le futur auteur du livre des épidémies. La suite de cette affaire fut la destitution de Rasori, ce qui n’a pas empêché le tartre stibié de faire son chemin. [Journal des connaissances médico-chirurgicales, 15 juillet 1859).
(2; Edition Le Roi, pp. 52-64, 67-73, et sur les usages de 'antimoine, p. 78.
L^NTIMOINE
qu’empirer. Pour mettre d’accord les médecins de la Cour, on avait eu recours aux lumières d’un médicastre d’Abbeville, nommé du Saussoy, qui, au dire de plusieurs contemporains, avait conseillé d’administrer au roi de l’émétique.
D’autres prétendent (1) qu’une grande consultation eut lieu, sous la présidence de Mazarin, et que le cardinal ayant opiné le premier pour l’antimoine, il fut résolu qu’on donnerait ce médicament (2).
Il suffit d’une once du précieux remède pour que le roi fût purgé vingt-deux fois... A dater de ce jour, la fortune de l’antimoine était faite.
Depuis l’époque où le moine Basile Valentin avait fait prendre à ses porcs, puis aux moines de son couvent, du minerai d’antimoine presque brut, le progrès avait marché. « L’antimoine a tant de belles propriétés, qu’il est difficile à un homme de les retenir toutes dans sa mémoire », écrivait, au xvii® siècle (3), un fanatique de cette drogue tant mépri-
(1) M. Raynaud, Les Médecins au temps de Molière.
(2) C’est la version que donne Gui Patinj un contemporain (v. sa lettre du 20 juillet 1658, dans l’édition de Reveillé-Parise, III, 85), L’affaire est rapportée un peu différemment dans la Notice des hommes les plus célèbres de la Faculté de Médecine en V Université de Paris (1778), à l’article Gaénaut, ce médecin dont la mémoire sera à jamais sauvée de l’oubli par ce vers de Boileau :
Guénaut, sur son cheval, en passant m’éclabousse.
(3) Moiens faciles et éprouvez, dont M. de Lorme s’est servi pour vivre prez de cent ans, par Michel de St-MARim, Escuier, etc. Gaën, 1683.
sée aujourd’hui ; et cet enthousiasme s’explique, quand nous lisons le récit des cures qu’on lui attribuait.
Ici, c’est une maréchale de France attaquée d’un vomissement continuel qui cède à une prise unique d’antimoine ; ailleurs, c’est un intendant de camp, le supérieur d’un ordre religieux, qui sont abandonnés de tous et que l’antimoine remet sur pied.
Le remède est aussi bon pour les douleurs de l’estomac que pour la fièvre quarte, pour les maladies de la tête, autant que pour celles des yeux; pour l’apoplexie, comme pour la paralysie; contre la léthargie et la phrénésie; la pleurésie et la mélancolie. Ne croirait-on pas relire un passage de Molière (1)?
Mais ne vous y trompez pas: si l’antimoine a joui de cette vogue, qui nous paraît extraordinaire, c’est qu’il s’est trouvé, pour le recommander, un homme doué par la nature de toutes les séductions : « d’une grande taille, d’une bonne complexion, d’une vigueur extrême..., à la conception vive, prompte, nette, la mémoire heureuse, le discernement exact, le jugement solide », toutes les qualités, en un mot, qui
(1) Nous ne nous sommes pas appesanti sur l’histoire de l’antimoine, en tant que métal, celle-ci ayant été amplement faite dans la thèse de Krieger, Histoire thérapeutique de V antimoine, (Paris, 1 898), à laquelle nous renvoyons ; nous devons également une mention au travail de M. Jeanniot, d’Arnay-le-Duc, paru dans le Bulletin de la Société des Pharmaciens de la Côte-d'Or, n» 3.
L ANTIMOINE
font réussir un médecin dans le monde et lui permettent de faire accepter ses moindres arrêts comme paroles d’Evangile.
Charles De Lorme réunissait en sa personne tous les avantages physiques et nombre de qualités morales. Mais, outre cet ensemble de dons si précieux, de Lorme était de noble souche : il avait eu, dans le Bourbonnais, des ancêtres, « illustres par leur noblesse, leur esprit et par leurs emplois )>. De ceux-là nous ne parlerons pa§, n’ayant point dessein de tracer ni la généalogie ni le blason de notre héros. Nous ne dirons que quelques mots de son père, Jean de Lorme, qui eut son heure de célébrité.
Jean de Lorme était professeur à TUniversité de Montpellier, quand, sur le bruit de son enseignement et de ses cures, il fut appelé à la Cour. En 1580, Henri III le nommait premier médecin de son auguste épouse, la reine Louise de Lorraine de Yaudémont. Lorsque le roi eut succombé (on sait qu’il fut assassiné en 1589), Jean de Lorme resta attaché à sa veuve jusqu’à la mort de cette dernière, survenue en 1601. Un peu plus tard, Henri IV le prenait pour son médecin ordinaire, et ne tardait pas à lui confier la santé de la reine Marie de Médicis.
Jean de Lorme conserva pendant longtemps cette charge importante. Parvenu à un âge avancé, fati" gué des honneurs, il voulut goûter un repos mérité ; il se retira à Moulins, où il séjourna jusqu’à sa mort.
Le père de Charles de Lorme passait pour un des
hommes les plus instruits de son temps. Des lettrés, comme Gui Patin, Guez de Balzac ; des savants, tels que Scaliger et le médecin Valot, avaient ses talents en très haute estime.
Jean de Lorme avait tenu à ce que son fils reçu une solide instruction, et, grâce au zèle paternel, Charles de Lorme acquit en peu de temps les connaissances les plus variées, entendant parfaitement les langues grecque (1) et latine, et fitalien et l’espagnol aussi bien que s’il eût été originaire de Rome ou de Madrid.
Son biographe cite, à ce propos, une anecdote que nous demandons la permission de rapporter.
De Lorme se trouvait dans une assemblée d’illustres savants, que le cardinal Antoine Barberin, neveu du pape Urbain VIII, avait invités à sa table, lors de son passage à Paris.
(( La conversation ayant sensiblement engagé M. de Lorme à faire un compliment à ce cardinal, il prononça par un impromptu quelques paroles, qui auraient pu faire sur le papier vingt ou trente lignes d’écriture ; c’étaient des termes si choisis et il les anima d’un ton et d’un accent si propre et si particulier aux Italiens naturels, que le cardinal s’écria : « Parla tanto hene Italiane che to » (2).
Le même biographe ajoute qu’Anne d’Autriche avait détourné un instant ses yeux du berceau dans lequel reposait le dauphin malade, pour dire qu’elle n’avait « jamais mieux entendu parler sa langue ».
(1) Il citait (le mémoire des passages entiers de Galien et d’Hippocrate.
(2) SaiiNT-Martix, loc. cit.
L ANTIMOINE
On nous rapporte que des personnages de qualité (le chancelier Séguierlui donna une pension annuelle de 1.500 livres) recherchaient sa société ; que le duc de Nevers se fit accompagner par son médecin, lorsqu’il fut dépêché comme ambassadeur en Espagne, non tant pour avoir recours à sa science, que pour s’entourer de ses conseils ; que du Laurens, le premier médecin de Henri IV, l’appelait en consultation pour les cas épineux ; que d’Aquin, médecin de Louis XIV, se faisait gloire d'avoir reçu les premières teintures de la médecine sous un si grand maître. N’oublions pas de mentionner que l’Université de Padoue l’avait admis comme professeur honoraire, et que la ville de Venise lui avait conféré gratuitement le titre de « noble Vénitien », alors qu’elle ne prenait pas moins de cent mille écus pour conférer cette dignité recherchée.
On ne sera plus surpris d’apprendre que Charles de Lorme fut élevé à la charge de médecin de Gaston, duc d’Orléans, fils de Henri IV, charge qu’il échangea, quelques années après, contre un bon office de Trésorier de France en la ville de Bordeaux.
Mais le moment où il fut le plus en crédit, c’est quand il fut appelé à loger au Louvre, en qualité de médecin de Louis XIII. Il avait son appartement (( entre celui de M. le duc de Caudale, premier gentilhomme de la chambre et celui du marquis de Rambouillet, premier maître de la garde-robe (1). »
(1) Lettre d’Erard Le Gris, marquis de Montreuil.
REMÈDES d’autrefois
A la mort de Louis XIII, de Lorme entra, comme médecin sans quartier, dans la maison de son successeur ; mais il n’y resta que très peu de temps. Il avait eu tout loisir de faire fortune et, quoi qu’on ait dit, son désintéressement était très relatif.
Jean Bernier a conté, dans ses Essais de méde- ^cineil), comment notre homme s’y prenait pour délier les cordons des bourses récalcitrantes. Il avait imaginé de placer dans son escalier un tronc, « où les consul lants étaient invités de mettre ce qu’ils voulaient pour Voffice des trépassés, dont quelques dévots lui avaient, disait-il, laissé la direction entière. »
Mais il usait d’autres procédés encore moins avouables : en sa qualité d’intendant des eaux minérales de Fiance, il avait mis les eaux de Bourbon à la mo(i(‘ et il envoyait tous les ans quantité de malades à celte station, en ayant bien soin de prélever sa part sur les bénéfices qu’ils rapportaient aux chirurgiens et apothicaires, à qui il adressait ses pratiques. Gomme on le voit, la dichotomie ne date pas d’hier.
C’était, on le voit, une individualité originale que messire Charles de Lorme, champion de l’antimoine et inventeur du bouillon rouge.
L’homme que le cardinal de Richelieu envoyait auprès de son frère dangereusement malade ; que le chancelier Séguier entretenait en son particulier des
L ANTIMOINE
affaires de l’Etat; celui dont Mazarin lui-même ne négligeait pas les avis, devait être et était, en effet, tout autre chose qu’un type banal.
Qu’il ait été lié avec les poètes et les écrivains de son temps : avec Racan qui s’asseyait à sa table ; avec Balzac, qui l’accablait des épithètes les plus louangeuses; avec Bois-Robert, le bouffon de Richelieu, nous le comprendrions encore : les flatteurs ne sont pas toujours les payeurs. Mais il avait su se concilier des amitiés solides, dans la société la plus haute, et des grandes dames ne tarissaient pas d’éloges sur le compte de leur Esculape.
de Motteville, de Sévigné, de Kerbuton, fille du marquis de Gorlieu, tout l’armorial de France, en un mot, se confondait en protestations de sympathie et de reconnaissance. Ne vit-on pas la duchesse d’Aiguillon souffrir quhl emmenât avec lui sa maîtresse, lorsqu’il accompagna à Bourbon l’abbé de Richelieu et ses sœurs (1)?
En quoi consistait le remède qui soulevait pareil déchaînement d’enthousiasme? L’heure est peut-être venue^de le faire connaître. Ce n’était rien autre chose que de l’antimoine, nous l’avons dit plus haut, que préconisait le médecin de Forme ; il en donnait à tout venant, même sans voir le malade, ayant coutume de dire que, s’il ne faisait pas de
(1) Revue de Paris, juillet 18%.
REMÈDES d’autrefois
bien, il ne ferait point de mal. « M. de Lorme, écrit sans souciller son panégyriste, remerciait souvent la bonté divine d’avoir donné un si excellent remède aux hommes et à bon marché, et qui se trouve dans toutes les minières métalliques. »
Grâce à l’antimoine, avait été guéri M. de Balzac, bien qu’il ne fut traité qu’après avoir été longtemps travaillé de la goutte et de la gravelle.
Le maréchal d’Estrées, qui s’était fait tailler à l’âge de 95 ans, vécut, grâce aux remèdes de M. de Lorme, jusqu’à 103 ans ; et si le second Président au Parlement de Paris, M. de Maisons, était mort à 84 ans, après avoir subi l’opération de la taille, c’est qu’il n’avait pas montré assez de docilité aux prescriptions de son médecin. « M. de Lorme ne parlait des vertus de l’antimoine qu’avec de grands transports, disant lui avoir vu faire cent et cent cures miraculeuses; qu’il n’était jamais sorti meilleur remède de la boutique d'un apothicaire; qu’on ne saurait enfin en payer la valeur (1). »
Encore qu’il prétendit que l’antimoine ne pouvait jamais nuire, quand il était bien préparé, de Lorme recommandait qu’on apportât les plus grands soins à sa préparation. Il conseillait de prendre quatre livres d’antimoine, autant de salpêtre et autant de tartre de Montpellier, qu’il estimait le meilleur. Il les faisait bien mêler ensemble et rougir dans un creu-
(1) Saint-Martin, loc. cit.
l’antimoine 167
set ; puis on devait mettre les poudres dans un cornet de papier, l’une après l'autre.
Cela fait, on couvrait le creuset d’une pelle de fer rouge. Quand ce qui était dans le creuset était consumé et brûlé, on le cassait, puis on prenait ce qui était comme de l’argent, et l’on en mettait d’autre aussitôt jusqu’à ce qu’il n’y eût plus de poudre. Pour prendre le remède, on l’enfermait dans du pain à chanter, qu’on mouillait avec un peu de vin, pour le mieux avaler.
Si M. de Lorme prescrivait d’ajouter à la poudre d’antimoine un pain de scammonée pulvérisé, ou trois pains de « mercure de vie », ce n’était que dans des circonstances rares, l’antimoine possédant par lui-même des vertus suffisamment puissantes.
Il fut un temps où ce fut un véritable délire: c’était à qui chanterait hosannah ! après avoir pris le remède héroïque. Mais celle qui se distingua entre toutes, dans le chœur des thuriféraires, fut notre marquise, la mère de Pauline de Grignan et de ce grand coureur de ruelles que fut le marquis de Sévigné.
Au mois d’août 1675, de Sévigné rencontrait
souvent de Lorme chez de Montmort, veuve de
Habert de Montmort, membre de l’Académie Française et décédé doyen des maîtres de requête.
La « poudre du bonhomme », comme elle la nomme plaisamment, a positivement ressuscité son amie, qui continue à en prendre, plus « par civilité » pour son médecin, que par besoin.
REMÈDES d’autrefois
Par M“®de Sévigné, nous savons que M. de Lorme a pour clienls tout ce qui compte à Paris, l’élite de la haute société : de Frontenac, J\P^® d’Oulre-
laise, etc. M“® Bertillac loge dans l’appartement même de son médecin, pour l’avoir plus à sa portée.
Le 3 février 1676, de Sévigné souffre d’une attaque de rhumatismes, sans fièvre ni douleurs. Elle est enflée de tous côtés; les pieds, les jambes, les mains, les bras ont démesurément grossi. Elle s’est purgée une seule fois avec la poudre du sieur de Lorme, mais elle va en reprendre ; après cela, on lui promet une « santé éternelle ! » Le remède se conserve, d’ailleurs, très bien ; c’est un remède de canicule, mais on peut le garder pour l’hiver.
Sa confiance n’est pas un instant ébranlée et, dans une de ses lettres, la marquise se plaint que sa fille ne veuille pas prendre régulièrement cette « espèce d’hémétique », ce « remède terrible composé avec de l’antimoine, qui fait trembler en le nommant», et qui pourtant « purge beaucoup plus doucement qu’un verre d’eau de fontaine, ne donne pas la moindre tranchée, pas la moindre douleur, et ne fait d’autre effet que rendre la tête nette et légère, et capable de faire des vers si on voulait s’y appliquer. »
Une maladie peut-elle se déranger? s’écrie M“® de Sévigné ; « ne faut-il pas que la Providence de Dieu ait son cours, et pouvons-nous faire autre chose que de lui obéir? Voilà qui est fort chrétien, mais prenons toujours à bon compte de la poudre de M. de Lorme (1). »
(1) Lettres de de Sévigné, t. IV, édition des Grands Ecrivains, pp. 355-356.
L ANTIMOINE
Ce serait mal connaUre la marquise que de supposer qu’elle n’aura pas d’intermittences dans son admiration pour le médecin à la mode. Elle veutbien consentir à faire des lavages de mains, selon l’ordonnance du « vieux de Lorme » (1), bien qu'elle ne croit guère au résultat, comptant plus sur le beau temps que sur toutes les herbes du bonhomme (2). Elle continuera, néanmoins, à prendre ce médicament, que son inventeur a raison de nommer « le bon pain )), car il fait précisément tout ce qu’on peut souhaiter et n’échauffe point du tout. Une dernière prise achèvera, elle en est persuadée, sa guérison.
Comment la marquise résisterait-elle, du reste, au sourire de son « joli médecin », qui l’encourage du regard à prendre le répugnant remède ?
J’ai pris, écrit-elle à sa fille, de la poudre du bonhomme : ce grand remède qui fait peur à tout le monde, est une bagatelle pour moi ; il me fait des merveilles. J’avois auprès de moi mon joli médecin (3), qui me consolait beaucoup ; il ne me dit pas une parole qu’en italien ; il me conta pendant toute l’opération mille choses divertissantes ; c’est lui qui me conseille de mettre mes mains dans la vendange, et puis une gorge de bœuf, et puis, s’il en est encore besoin, de la moelle de cerf et de la reine de Hongrie. Enfin, je suis résolue à ne point attendre l’hiver, et à me guérir pendant que la saison est encore belle. Vous voyez bien que je regarde ma santé comme une chose qui est à vous, puisque j’en prends un soin si particulier.
(U Lettre du 11 mars 1676.
(2) Lettre du 15 mars 1676.
(3) Amonio (V. Lettres de M^de Sévigné, édition Hachette, t. IV, p. 432, note 4 et Jal, Dict. crit. fédition de 1872y, foP®. 42 et suiv. Le D'" Le Paulmier a écrit la biographie du personnage. (Mém. de la Soc. de dhist. de Paris et de Vile de France, t. XX.)
REMEDES d’autrefois
Quelques jours après, nouvelle lettre de M®® de Sévigné à M“® de Grignan, où elle -tente de la gagner à sa cause.
A quoi pensez-vous, ma fille, d’être en peine de cette poudre •du bonhomme que j’ai prise ? Elle m’a fait des merveilles de tous les côtés, et quatre heures après je ne m’en sens pas. Ce remède terrible pour tout le monde est tellement apprivoisé avec moi, et nous avons si bien fait connaissance en Bretagne, que nous ne cessons de nous donner des marques d’amitié et de confiance, lui par des effets et moi par des paroles ; mais la reconnaissance est le fondement de tout ce beau procédé.
On ne se lasserait pas de prodiguer les citations. Nous ne reproduirons plus qu’une épître,la dernière où il soit question de la «poudre du bonhomme», parce qu’elle nous montre les incertitudes des médecins d’autrefois, en présence d’un cas embarrassant; mais ces incertitudes ne sont-elles pas de tous les temps ?
... Pour Vichy, je ne doute nullement que je n’y retourne cet été. Veson dit qu’il voudroit que ce fût tout de suite ; de Lorme dit que je m’en garde bien dans cette saison ; Bourdelot dit que j’y mourrois, et que j’ai donc oublié que je ne suis que feu, et que mon rhumatisme m’étoit venu que de chaleur.
J’aime à les consulter pour me moquer d’eux ; peut-on rien voir déplus plaisant que cette diversité? Ils m’ôtent mon libre arbitre à force de me laisser dans l’indifférence: on a bien raison de dire qu’il y a des auteurs graves pour appuyer toutes les opinions probables ; je prendrai leur avis selon qu’il me conviendra.
J’ai présentement pour me gouverner mon beau médecin de Chelles ; je vous assure qu’il en sait autant et plus que les autres. Vous allez bien médire de cette approbation ; mais si vous saviez comme il m’a bien gouvernée depuis deux jours, et comme il a fait prospérer un commencement de maladie que je croyais avoir
l'antimoine
perdue, et qui méprit à Paris^ vous l’aimeriez beaucoup. Enfin je me porte très bien, je n’ai nul besoin d’ètre saignée; je prends ce qu’il m’ordonne, et je me purgerai ensuite de la poudre de mon bonhomme. 11 dit que du bon tempérament dont je suis, je ne serai pas quitte dans trois ans de ces retours (1).
Cette année-là, de Sévigné avait pris les eaux de Vichy, contrairement à Favis de Bourdelot, qui préconisait celles de Bourbon. Si elle avait désobéi au bonhomme, c’est qu’elle le soupçonnait d’avoir des intérêts à Bourbon (2).
Plus tard, elle composera à la fois avec sa conscience et avec son médecin : elle passera huit jours à Vichy et huit jours à Bourbon; puis elle arrivera à reconnaître que les eaux de Bourbon sont décidément « douces et fondantes et consolantes, et qu’elles se distribuent dans toutes les parties avec une onction admirable ». Il n’y avait pas un an qu’elle avait déclaré que si de Lorme « prenait congé de la compagnie », elle ne manquerait pas de proclamer la supériorité des eaux de Vichy !
Malgré ces légères contradictions, on peut dire que de Sévigné resta fidèle à son «bonhomme », et qu’elle prôna son remède en toutes circonstances, allant jusqu’à faire du prosélytisme autour d’elle.
(1) Lettres de de Sévigné, édition Monmerqué, t. IV, p. 38-39.
(2) Les eaux de Bourbon avaient mis de Lorme en réputation, comme il les y avait mises lui-même. Il prétendait que les habitants de cette ville auraient dû lui ériger une statue sur leurs puits. Il se fit nommer intendant des eaux, puis vendit cette charge. On prétend qu’il prélevait une certaine somme sur les habitants pour y attirer du monde. (Tallemant des Réaulx, t. IV, pp. 23 et suiv.)
D’autres, plus défiantes ou plus timorées, ne se hasardaient pointa prendre la bienfaisante drogue, sans en référer à leur médecin ordinaire ; elles n’en avaient que plus de mérite à convenir qu’il leur avait fait grand bien. Cette lettre de de Motteville, l'auteur des Mémoires, à Valant, médecin de la marquise de Sablé, témoigne assez de cet état d’esprit.
Je veux, Monsieur, vous faire une petite consultation, M. de Lorme a mis icy la poudre en vogue et à la mode, comme guérissant toutes sortes de maux. Cette poudre estant innocente tout autrement que l’émétique, et purgeant plus innocemment qu’aucun autre remède particulier la bille, ma sœur qui en êtoit fort offusquée quand elle vint icy et quelle sortit de la Magdelaine, en prit par deux fois.
Elle se sentit beaucoup de bille, un grand desgoutet un grand mal au cœur qui venoit de ce qu’elle avoit esté longtemps sans se purger en prenant son let.
Ce remède lui fît très bien : elle m’a dit qu’elle jeta sa bille par en haut avec une grande facilité et qu’elle s’en trouva moins esmeue et moins eschauffée que de la moindre médecine où il y a du céné.
Elle continue encore son let pourjusques à la fin de ce mois, et comme elle eut besoin l’autre jour de se purger, elle ne prist que de ces petites purgations ordinaires de cirot de gomme composé comme vous sçavez, Monsieur; mais elle dit qu’en quittant son let d’asnesse, elle veut reprendre de cette poudre. Je n’y consentiray point que je n’aye votre advis là-dessus, et quoique j’aye veu icy de jeunes personnes et délicattes à qui cela a fait du bien, je veux un peu sçavoir par vous ce que vous en croyez. Je ne doute pas que vous en sachiés que c’est de l’entimoine meslé avec du salpêtre et où on met le feu.
Vostre réponse s’il vous plest à vostre loisir, rien ne presse.
Plus confiante que de Motteville se montre la vicomtesse de Bolingbroke, nièce de de Maintenon. Affligée des nouvelles qu’elle reçoit de la
L ANTIMOINE
santé de Aïssé, elle n’hésite pas à lui recommander le bomi^oîi rouge àe, M. de Lorme, tout en se persuadant qu’il y a dans son mal beaucoup de vapeurs, et que le régime et la dissipation lui sont necessaires.
Qu’était donc ce « bouillon rouge » dont le nom vient sous notre plume ?
Pour tout dire, ce n’était pas seulement l’antimoine et la façon de l’administrer qui avaient fait la réputation de Charles de Lorme. Sans doute ils y avaient contribué, mais moins que ce bouillon rouge, dont tant glosèrent nos aïeux et qui n’éveille plus que le vague souvenir d’une mixture plus ou moins alambiquée.
En juillet 1678, le Mercure galant annonçait qu’il venait de mourir un illustre médecin, qui avait mis en usage une tisane appelée bouillon rouge, « dont mille gens se sont bien trouvés. »
Le rédacteur du filet nécrologique n’exagérait rien : le bouillon rouge avait, au moins pendant un temps, joui de propriétés mirifiques et d’aucuns avaient proclamé très haut qu’ils lui devaient la guérison de leurs maux.
Le fameux bouillon était composé de pas moins de huit sortes d’herbes, à savoir : bourrache, buglosse, chicorée sauvage, chiendent, fraisier, pissenlit et aigremoine, une poignée de chacun; on les faisait bouillir pendant deux heures au plus dans un pot de terre, tenant quatre ou cinq pintes d’eau, « mesure de Paris ». De Lorme se servait de pots de fer, mais on
REiMÈDES d’autrefois
pouvait employer des pots de terre ; au besoin, on remettait de Teau sur le résidu, pour obtenir une seconde provision de bouillon et d’aussi bon goût que le premier.
M. de Lorme prenait de son bouillon deux fois par jour, même quand il allait en voyage et, grâce à ce régime, il était parvenu à un âge très respectable.
« Qui plus en boira, plus il vivra », avait-il coutume de dire ; et, de fait, Balzac qui mourut à 70 ans, Boileau à 75, Daniel Huet à 91, étaient des clients de M. de Lorme qui, lui-même, devint presque centenaire.
Le macrobite joignait, il est vrai, à l’usage de son bouillon, un certain nombre de moyens hygiéniques, dont la singularité ne saurait aujourd’hui provoquer autre chose qu’un sourire d’ironie ; et cependant, en présence de pareils résultats, n’est-il pas permis de se demander si le bouillon de M. de Lorme, après la vogue immense dont il jouit, méritait de tomber dans un aussi complet discrédit (1) ?
(l) On en a, récemment, reparlé dans la Chronique médicale^, 1909, p. 599, et 1910.
£ee flÇctaiiîp précicu^ et Ca pétv0t^éea\>ie
Noire époque serait-elle une époque de progrès à rebours ? Serions-nous fatigués à ce point de créer, que nous occupions nos loisirs à recréer ?
D’Amérique nous arrivait, il y a quelques années, la nouvelle qu’un docteur Murray venait de faire revivre la « pétrothérapie ». Mais cette médication est vieille comme le monde; car, du plus loin qu’on remonte dans les annales de l’antiquité, on rencontre cette croyance aux vertus des pierres précieuses, qu’on voudrait nous présenter aujourd’hui comme nouvelle.
Dans la médecine grecque, aussi bien que dans la médecine arabe, chez les Egyptiens comme chez nos ancêtres les Gaulois, les mêmes superstitions ont trouvé créance ; et qu’on les portât en amulettes ou qu’on les ingérât en boisson, il est tels métaux, telles pierres naturelles, qui passaient pour posséder une
valeur thérapeutique, que les auteurs, les plus graves à leur ordinaire, n’osent, par ignorance ou par servitude de l’esprit, mettre un instant en doute.
Pline leur a réservé une place dans son Histoire naturelle, bien qu’au fond, il semble attacher peu de foi aux récits merveilleux dont il se fait le complaisant narrateur. Au Moyen Age, un évêque, du nom de Marbode, a continué à propager les erreurs à ce sujet, dans un poème laiin heureusement enseveli dans l’oubli.
Plus tard, Albert de Bollstadt attribuera aux pierres des influences surnaturelles. Jean Corbichon, en 1372, traduira, sur l’ordre de Charles V, le traité de Barthélemy de Glanville, De proprietatihiis rerum.
Le médecin Cl. Fabri, au xvP (1), Boetius de Boot(2) et Garde du Jardin au xvii® siècles, sans préjudice d’autres auteurs de moindre envergure, ne dédaigneront pas de s’occuper et de se préoccuper des facultés des gemmes (3).
(1) V. le chapitre XLII du livre V de Pantagruel, où Rabe^» lais désigne les pierres précieuses attribuées par les Ghaldéens aux sept planètes du ciel et employées à la construction des colonnes qui soutiennent le temple de la dive Bouteille.
(2) Cf. {'Histoire des Drogues, de Garcie du Jardin (Lyon 1611), aux pp. 261-281, 579-581, 584-585.
(3) A noter ce passage de Tristram Shandy (édition Charpentier, II, p. 72) : « Le mal d’amour a été traité de deux manières très opposées : l’une d’Aétius, qui commençait toujours par un clystère rafraîchissant de chenevis et de concombres pilées, qu’il faisait suivre de légères potions de lis d’eau et de pourpier, auxquelles il ajoutait une pincée de l’huile Ilanea, et, lorsque Aétius osait la risquer, sa bague de topaze. » Nous donnons la citation pour ce qu’elle vaut. .\vec ce diable de Sterne, sait-on jamais à quoi s’en tenir?
LA PÉTROTHÉrAPIE
Au temps du grand Roi, la science officielle ne craignit pas de recourir à une médication qu’elle estimait à son prix. A la date de 1655, l’archiatre Vallot conte que son royal client se trouva incommodé « d’une pesanteur de tête, accompagnée de mouvements confus, vertiges et faiblesse de tous les membres ». Voyant que ces incommodités ne cédaient point aux remèdes ordinaires, Vallot ordonna les Spécifiques, entre autres le « magistère de perles, le corail et le diaphoré tique » (1).
On devine que le remède resta sans effet, et ce, parce qu’on avait négligé de remonter aux causes du mal: le jeune souverain avait des phénomènes de surmenage génital ; et ce n’était pas le magistère de perles, non plus que l’infusion de la pierre du sieur Vallot, « un composé d’or, de marc et de vitriol » (2), qui pouvaient dissiper ses malaises.
Ce qui nous confirme dans l’opinion que les pierres précieuses étaient employées dans la thérapeutique courante du dix-septième siècle, c’est ce court extrait du Médecin malgré lui, où Molière se montre, comme toujours, prompt à saisir les ridicules du temps.
La scène se passe entre Sganarelle et Perrin.
SGANARELLE
Tenez, voilà un morceau de fromage qu’il faut que vous lui Cassiez prendre.
(1) Journal de la santé de Louis XIV ^ édition Le Roi, pp. 88 et 421.
(2) Journal de la santé de Louis XIV, p. 97.
REMÈDES d’autrefois