‹ Remèdes d'autrefoisChapitre 6 sur 22 · PERRIN · texte numérisé non relu

PERRIN

Du fromage, monsieur ?

SGANARELLE

Oui. C’est un fromage préparé, où il entre de l’or, du corail, des perles et quantité d’autres choses précieuses (1).

La réponse de Sganarelle témoigne qu’on employait, au temps de Molière, de Tor, du corail et des perles.

Quelques auteurs ont prétendu que la substance de Vor, c’est-à-dire l’or modifié, rendu potable par des procédés appropriés, devenait un aliment qui conférait l’immortalité à ceux qui en usaient. Quoi qu’il en soit, Vor potable a joui longtemps d’une vogue considérable (2).

L’or potable était surtout en honneur dans la médecine médiévale. Ouvrez cette encyclopédie qui

(1) Le Médecin malgré lui, acte III, scène ii.

(2) L’usage de l’or, en tant que médicament, remonte à une antiquité respectable. Dioscoride, qui vivait à Anazarbe 36 ans avant J. -G., parle déjà dans ses œuvres de l’usage thérapeutique de l’or ; mais rien ne prouve que ce métal fût entré dans la pratique médicale. Il semble que les premiers qui en aient fait usage soient les Arabes, et plus particulièrement Avicenne, Après Avicenne, il n’en est plus question jusqu’au Moyen Age, époque à laquelle l’or réparait dans les Dispensaires, « entouré d’un appareil d’illuminisme et de jonglerie charlatan esque qui devait fatalement le déprécier ». Cf. Fonssagrives, Dict. encycl. des iSc. médicales et André Maudet, l’Or en thérapeutique; thèse de Paris, 1905.

LA PÉTROTHÉRAPJE 179

s’appelle Le grant propriétaire des choses, de Barthélemy l’Anglois (1) et vous y lirez :

L'or est le plus vertueulx métal que soit et pour ce il a la vertu confortative. La lymeure de l’or meslée avec jus de bourache vaut moult contre la deffaulte (défaillance) de cueur et contre une très périlleuse maladie que on appelle la passion cardiaque.

Qu’était au juste cette passion cardiaque, cette tremore di core, dont se plaignait Louis XI, et dont il est parlé dans une dépêche diplomatique (2) ? Nous n’en déciderons pas ; sans doute s’agissait-il, en l’espèce, de douleurs spasmodiques dans la région du cœur, contre lesquelles la « limaille d’or » passait pour souveraine (3).

Ne souriez pas et n’allez pas croire à quelque remède de charlatan, la thérapeutique moderne n’a pas trouvé mieux: les sels d’or ne sont-ils pas, encore à l'heure actuelle, employés, sinon dans des cas tout à fait analogues, au moins dans les convulsions hystériques et épileptiques (4) ? Or, Louis XI, tout tend à le prouver, était atteint de morhus comitialis; et c’est pour calmer ses accès de mal caduc, autrement dit d’épilepsie, qu’on lui avait ordonné de l’or potable. De cela nous ne pouvons plus douter, après lecture de cette quittance de paiement, qui a été, en

(1) Traduit par J. Gobbighon (1372), liv. XVI, cap. iv.

(2) Dépêche de Francesco Pietra Santa au duc de Milan, 12 août 1476 (Braghet, Pathologie mentale des rois de France, p. xxxv).

(3) « Aurum. Limatura eius confert tremori cordis et malitiæ animæ, et ei qui solus loquitur. » Avigenne, Canon, lib. II, tract. 2, cap. lxxviii.

(i) V. Formulaire de Dujardin-Beaumetz, 1896, p. 691 : Cf.

maints ouvrages, inexactement reproduite et dont Brachet a rétabli le texte véritable (1).

On connaît le nom du médecin qui avait prescrit cette médication au roi : il s’appelait Bartholome Bunoys et voici en quel charabia il s’exprimait, s’adressant au Roi :

Sire, écrivait à Louis XI ce singulier praticien, je ne sçay se vous ancore point usez de l’or potable que je vous ordonna, mès je vous assure sur ma vie et sur ma consciency que quant sera vostre bon plesir de l’user en la fassonquejelyssial’escript à monseigneur du Bochage par votre commandement, que non trovarès chosa aut monde qui plus vous conforte lo cuer et vous tienne allegroz et fort et en vie longuement et resistice à tous vous malvès accidens que fera selluy or potable à l’ede de Dieu et de Nostre-Dame.

A tous ceux qui lui assuraient que ses maux seraient apaisés et surtout que sa vie serait prolongée

Médecine moderne, 1895, no 62 (Contribution à l’action thérapeutique de l’or); Féré, Epilepsie, p. 182, etc.

(1 ; En la présence de moy, Martin Rissent, notaire et secré^ taire du Roy, notre sire, Férault de Bonnel, natif de Pyemont, a confessé avoir eu et reçeu de Michel le Tenthurier, conseiller dudict seigneur et receveur général de ses finances... la somme de 192 1. laquelle ledict seigneur luy a accordé pour le rembourser de 96 escuz à’or vieil qu’il a mis pour ledit seigneur à faire certain breuvage appelé aurum potabile, à luy ordonné par médecine (8 avril! 483).

Le sieur Ferault de Bonnel avait, au préalable, fait ses conditions. Il avait exigé que sa femme, dont l’assistance lui était, à l’entendre, indispensable pour la préparation de ses mixtures, fût rappelée du Piémont; et le malin compère s’était fait délivrer, à cet effet, par le trésorier des comptes royaux, la coquette somme de 162 livres 70 sols, pour « aller quérir sa femme » et la faire « venir devers luy en la ville de Tours où ledit seigneur veult qu’ils soient residens continuellement pour faire certains breuvages,, ordonnez audit seigneur pour médecine )).

LA PÉTROTHÉRAPIE 181

le pusillanime Louis XI prêtait toujours une oreille complaisante (1).

' Le Roi n’était pas le seul à croire aux vertus dé l’or; cette croyance était partagée par le commun peuple. Dans l’ouvrage que nous citions tout à l’heure, le Propriétaire des choses, traduit en français pour •le roi Charles V, il était dit :

Prenez platines d’or bien échauffées dedans le feu, et les mortifiez quarante fois dedans l’eau de bon puits ou fontaine; et soit gardée nettement en une phiolle de verre pour la boire pure ou en bon vin (2).

En imprégnant, pour ainsi dire, d'or l’eau qu’on employait habituellement en boisson, on était persuadé qu’on lui communiquait les plus précieuses qualités.

(1) Louis XI n’est pas la première « tête couronnée » qui ait eu recours à cette médication aurique : en l’an 142Ü, Isabeau de Bavière demandait à son archiatre de lui donner un électuaire pour combattre une obésité qui l’envahissait de plus en plus. Elle venait de franchir, on ne peut dire allègrement, le cap de la cinquantaine et elle n’avait rien abdiqué de ses prétentions à la coquetterie, péché mignon bien excusable chez les femmes et plus encore chez les reines. Afin de satisfaire au désir d’Isabeau, sire Michel de Laillet, « conseiller du roi nostre seigneur et maistre de sa chambre des comptes à Paris », faisait remettre la somme de sept livres quinze sols tournois (ce qui représenterait aujourd’hui plus de 200 francs), à Thierry Regnieu, marchand, c’est-à-dire changeur, demeurant à Paris, en échange de la fourniture de « deux esterlins et oboles — c’étaient des mesures de poids usitées par les orfèvres et les lapidaires — de perles d’orient ; un esterlin et un ferlin d’esmeraudes ; un esterlin et un ferlin de rubis d’Alexandrie; un esterlin et un ferlin de jacinthes ; un ducat d’or. » Ces pierres et cet or avaient été remis à l’apothicaire de la reine, avec ordre d’en composer un électuaire, « pour la santé de ladite dame ».

(2) Histoire de la vie privée des Français, par M. Le Grand D’AussY,t. III (M. DCG. LXXXII), pp. 74 et suiv.

REMÈDES d’autrefois

D’autres recommandaient de semer de la poudre d’or sur les aliments. Dans un traité de cuisine du XIV® siècle (1), il est question de cette étrange mixture. Les Vénitiens (2) de qualité n’avaient pas renoncé à cet usage deux cents ans plus tard, et ils ne se contentaient pas de mettre du sucre dans toutes les sauces — sauf les sauces piquantes — ils y ajoutaient des eaux de senteur, et dans certains mets, de For, « pour ragaillardir le cœur (3). »

Les plus malins administraient des pilules à base de poudre d’or à des chapons, puis ils faisaient cuire le volatile et avalaient le bouillon, doué, prétendaient-ils, des propriétés les plus étonnantes, « comme si l’animal eût digéré et changé en sa propre substance cette matière divine » !

Les propriétés curatives qu’on attribuait à l’or déterminèrent d’avisés marchands à introduire dans des boissons en vogue quelques parcelles de ce métal.

A l’origine, on n’avait employé qu’une sorte de teinture jaunie par les quelques grains d'or qu’elle pouvait contenir. Ce n’était pas suffisant : on ajouta bientôt à la liqueur des paillettes de métal qui nageaient dedans. L’eau d’or de Dantzig, qui fut longtemps en grande réputation, était fabriquée de la sorte.

(1) Bibliothèque de V Ecole des Chartes, série, t. I (1860), p. 209.

(2) N\yikm,Trattato del custodire la sanità. Venezia, 1626, p. 85.

(3) Roberto James, Nuova Farmacopea universale. Venezia^ Pezzana, 1758 ; cité par Molmenti, La vie privée à Venise^ p. 292.

LA PÉTROTMÉUAPIE

Ce n’était pas uniquement par la bouche que les gens de haute condition absorbaient l’or. Les châtelains fortunés se faisaient administrer des « clystères dorés », dont la mention coûteuse revient fréquemment dans les comptes féodaux (1).

Les préjugés à l’endroit de la vertu médicamenteuse de l’or acquirent toute leur force au xvi® siècle. C’est à Paracelse surtout qu’on doit de les avoir remis en crédit : ne se vantait-il pas d’avoir guéri des lépreux avec l’or ; mieux encore, de pouvoir prolonger la vie à son gré, grâce à son mirifique élixir? La mort du thaumaturge, dans un âge relativement peu avancé, donna un démenti à ces fallacieuses promesses.

Contrairement à Paracelse, Arnauld de Villeneuve s’était attaché à dénier les qualités qu’on attribuait à Veau d'or, que ses inventeurs avaient ainsi nommée, en raison de sa couleur. Probablement, écrivait Arnauld, « ce n’est que de l’eau-de-vie, dans laquelle on aura mis infuser ou macérer des fleurs de romarin ou autres semblables, avec des épices pour lui donner de la couleur ou du goût ». Quant aux aromates, il suppose que ce sont du poivre cubèbe, de la cannelle, des clous de girofles, de la graine de paradis, de la réglisse, auxquels on ajoutait de l’eau rose, du jus de grenade et du sucre (2).

Mais on n’avait pas plus écouté Arnauld de Villeneuve qu’on n’écoutera, après lui, quelques médecins sensés, tels que Colin, Courtin et Amb. Paré(3),

(1) A\EiiEL, Mécanisme de la vie moderne, t. III, p. 121,

(2) Histoire de la vie privée des Français, l. III, p. 73.

(3) Voir ce que dit Paré, au chapitre xviii de son Discours de la Licorne.

REMÈDES d’autrefois

qui s’employèrent vainement à détruire l’erreur générale ; qu’on n’avait écouté Bernard Palissy (1), qui s’était élevé avec vigueur contre ceux qui grattaient les monnaies pour en avoir la limaille, ou qui mâchaient de l’or en feuilles pour se redonner des forces.

. A part ces quelques voix isolées, la plupart restaient convaincus que l’or était un remède sûr contre la lèpre et qu’un homme qui se nourrirait d’or serait immortel (2) ; il n’en fallut pas plus pour restituer à ce métal et aux préparations qui en dérivaient tout leur prestige et tout leur crédit.

Brantôme, qui s’est constitué, pour notre délectation, l’historiographe de la cour des Valois, n’hésite pas à attribuer la conservation de la beauté de la duchesse de Valentinois à l’or liquide qu’elle absorbait. L’empereur Rodolphe, au dire de Tallemant, informateur non moins autorisé que Brantôme, se tint en santé durant de longues années, par le même moyen (3).

Une application thérapeutique de l’or assez imprévue nous est révélée par Héroard (4), le légen-

. (1) B. Palissy, Discours admirable de la nature des eaux et fontaines pp. 138 et suiv.

(2) Franklin, Les médicaments , p. 146.

(3) En 1591, lorsque le Pape Grégoire XIV fut atteint de la maladie qui devait l’emporter, les médecins le soutinrent pendant quelques jours au moyen d’or et de pierres précieuses pulvérisés ensemble. (D'’ Maudet, op. cit.)

(4) Journal d' Héroard, t. I, p. 12.

LA PÉTROTHÉRAIME

daire médecin du roi Louis XIII. La nourrice de Tenfant-roi ayant perdu son lait, on lui mit de Tar battu au bout de sa mamelle. Pour augmenter la sécrétion lactée, penserez-vous; non, pour calmer les tranchées de l’enfançon.

L’or, était, pourrait-on dire, mis à toutes les sauces : c'était le remède ultime, quand tous les autres avaient échoué. Ce fut le médicament auquel on eut recours, pour soulager la reine Marie de Médicis.

En 1610, la reine-régente souffrait d’un atroce mal aux dents. Gomme tous ses médecins, tant ordinaires qu’extraordinaires, n’avaient pu réussir à lui procurer quelque soulagement par les moyens habituels, on fît mander, pour la traiter, l’aumônier du roi, le Révérend Père de Castagne, qui passait pour posséder maints secrets. Celui-ci ordonna de l’or potable^ qui amena la guérison au bout de peu de temps. Comme, malgré l’évidence, on doutait encore des vertus curatives du merveilleux remède, le Révérend écrivit tout un livre sur l’or potable, où il énumérait ses précieuses propriétés, et il eut le bon esprit de le dédiera la reine elle-même.

On avait oublié cette cure, qui avait pourtant fait grand bruit, quand Louis XIV tomba malade à son tour. En 1657, le roi, qui recevait alors les soins de Vallot, avait un poireau fort gros à la main, que son premier chirurgien avait traité par quelque drogue de sa façon. La verrue, loin de disparaître, s’était envenimée de plus belle et l’archiâtre, fort en colère, traitait tout haut d’ignare son illustre collègue. Le monarque, qui n’aimait pas souffrir, donna ordre qu’on le délivrât de ses deux poireaux, — car il en

HEMEDES D AUTREFOIS

était survenu un second dans rintervalle. Vallot prescrivit l’application de son « huile d’or », qui, en peu de temps, « pénétra jusqu’aux plus profondes racines et emporta l’un et l’autre sans douleur et sans aucun retour (1) ».

La médecine triomphait une fois de plus de la chirurgie.

En 1666, Vallot administre, de nouveau, à son auguste client, une infusion préparée avec de l’or, du sel de mars et du vitriol ; dix ans auparavant, il lui avait fait prendre des tablettes dans lesquelles entraient de l’or diaphorétique et des perles (2).

L’or, les perles, le corail et quantité d’autres choses précieuses étaient alors monnaie courante en thérapeutique. Molière, dans le Médecin malgré lui (3), fait dire à l’un de ses personnages, apprenant les résultats d’un élixir qui ressuscitait les morts: « Il fallait que ce fut quelque goutte d’or potable. » Oui Patin seul avait assez d’audace pour s’inscrire en faux contre l’opinion commune (4). Et cette opinion avait tellement cours, que les pharmacopées du

(1) Journal de la santé du roi Louis XIV, édit. J. -A. Le Roi; Paris, 1862, p. 48.

(2) Les perles jouent encore un très grand rôle dans la thérapeutique... chinoise. Les fils du Ciel les considèrent comme un des meilleurs spécifiques des affections de la gorge, et particulièrement de la diphtérie. Le prix en est assez élevé et seuls, les plus riches peuvent s’offrir le luxe d’un aussi coûteux remède. Ces perles sont importées surtout de l’Inde et, en général, ce sont de toutes petites qui sont pulvérisées pour la fabrication des poudres antidiphtéritiques. Parfois cependant, dans les cas graves, de grosses perles sont prescrites, car leur effet thérapeutique est, paraît-il, en raison de leur volume.

(3) Acte lïl, scène ii.

(4) Lettre du 13 août, t. II (Reveillé-Parise), p. 418.

LA PÉTROTHÉRAPIE 187

temps la consacrent, pour ainsi dire, officiellement(l).

Une autre preuve de la vogue de ces préparations nous est fournie par les gazettes du temps. Le Mercure de France,, de mars 1741, annonce que « le sieur Durand, expert pour la conservation des dents, comme par sa dextérité pour les opérations », a trois remèdes spécifiques : Topiat royal, l’élixir et l’eau d’or, pour les cas ci-après dénommés :

VElixb\ par sa vertu pénétrante pour les douleurs de dents, détruit toutes les corruptions qui les minent sous les alvéoles, résout les tumeurs, meurit les abcès, et fait sortir le pus et la matière, guérit les chancres qui viennent au palais, à la langue et aux gencives, lesquels ont des suites très fâcheuses, corrige les humeurs âcres qui tiennent ou paroissent tenir de la nature du scorbut, etc. Les bouteilles sont de 2 liv. 10 s., de 3 liv. 10 s. et de 6 liv.

Veau d'or de Grenade est pour les fluxions et les gonflements de gencives les plus considérables, les dissipe en très peu de temps, procure des avantages réels et permanents à toutes les parties de la bouche. Les bouteilles sont de 2 livres et de 4 livres.

Il avertit aussi que, parmi tous les secours qu’il a chez lui pour le bien et l’embellissement de la bouche, on y trouve des dents artificielles faites de manière à contenter toutes les personnes qui en ont besoin.

Il vend des racines très salutaires qui embaument la bouche, à 15 sols le plus haut prix.

Il va le matin où on le demande, et l’après-dîner on le trouve chez lui.

(1) V. notamment la Pharmacopée et le Dictionnaire des drogues, de Lémery, etc.

REMÈDES d’autrefois

Sa demeure est avec tableau (enseigne) rue Saint-Honoré, vis^à-vis la fontaine et la croix du Trahoir, au premier apartément (1).

Comme monument de réclame, celui-là est assez réussi.

. En voici un autre échantillon, qui n’est pas moins savoureux.

Il s’agit de ces fameuses Gouttes du général Lamotte (2), encore nommées Teinture de Bestuchef\ Gouttes jaunes de Bestuchef, Elixir d'or.

On appelait cette préparation Elixir d'or, pour laisser croire que l’or entrait dans sa composition et la faire ainsi participer à la réputation de l’or potable, auquel on croyait et dont on usait encore (3). •

On se préoccupa beaucoup de démêler la composition de ce remède, dont la formule avait été tenue secrète par ^son détenteur, ce bizarre général d’artillerie du prince Ragotzi, dont le nom n’a dû qu’à cette circonstance d’être sauvé de l’oubli.

(1) Mercure de France (mars 1741), p. 576.

(2) Elles avaient été employées par le pape, sur les conseils de Chirac, premier médecin de Louis XV, et aussi par le roi de Prusse. Louis XV se laissa si bien prendre au boniment du général, plus apte à commander une armée de charlatans qu’une troupe de bons soldats, qu’il en acquit deux cents flacons, pour les envoyer au pape en présent. Catherine de Russie ne voulait pas être en reste de générosité : elle paya 3.000 roubles la vraie recette de Bestuchefl*, — c’est le premier nom des gouttes du général Lamotte — et ordonna qu’on la rendît publique. Mais quand chacun put s’en procurer à vil prix, personne n’y prit plus garde, et c’est ainsi que tomba la vogue de cette panacée, qu’on n’avait nommée élixir d’or, que pour faire croire qu’elle contenait de cet or potable, dont les auteurs du Moyen Age contaient tant de miracles.

(3) Correspondance de Favart, t. III, p. 224.

LA PÉTROTHÉRAPIE

Longtemps on avait cru que ces gouttes étaient une préparation éthérée, que l’éther en était le principe actif. Mais le liquide étant miscible à l’eau en toutes proportions, il fut reconnu que l’odeur d’éther provenait d’une petite quantité d’éther nitreux, formé par le mélange d’acide nitreux avec la solution alcoolique d’or, qu’on disait rentrer dans sa composition (1). On a reconnu, depuis, que ces gouttes mystérieuses, cet élixir d’or si vanté, étaient tout simplement un composé de perchlorure de fer (2).

Pendant longtemps l’or tiendra sa place dans la thérapeutique. On le verra tour à tour employé contre l’extinction de voix (3) ; pour aviver le rose des lèvres (4) ; contre les défaillances, etc. Mais c’est comme « élixir de longue vie » qu’il a conservé tout son prestige.

(1) Dictionnaire de chimie (1744), in-8, t. II, p. 176.

(2) Vieux-neuf, d’Ecl. Fournier, t. III, p. 3S4 (n.).

(3) Hermippus redivwüs ou le triomphe du sage (Bruxelles, 1789), t. I, p. 175 (note).

(4) Avez-vous ouï parler des « louis d’or à lunettes » ? « C’est, répond Constantin James [Toilette d’une romaine au temps d’Auguste, p. 254), une de ces expressions dont le sens a vieilli ou plutôt qui n’a plus de sens pour nous, encore bien qu’on la retrouve à tout propos dans les correspondances du temps. On appelait « louis d’or à lunettes » une ancienne monnaie d’or, contenant moins d’alliage que la nouvelle, et se rapprochant ainsi de la composition de l’or pur. Et comme, d’après les vieilles théories alchimistes, l’or, ce roi des métaux, agissait sur la vie elle-même, en faisant affluer le sang dans les parties qui en subissaient le contact, se frotter les lèvres avec un louis d’or devait être un excellent moyen de les rendre plus roses. »

On aura peine à croire qu’il se soit trouvé, de nos jours encore, des adeptes de cette singulière médication. La surprise redoublera, quand on saura que, parmi eux, se distingue, entre tous, un des plus grands orateurs sacrés qui ait fait retentir de ses accents éloquents la chaire chrétienne ; le père Lacordaire raconte, dans une de ses lettres, qu’il faisait usage, pour une maladie du larynx, d’un élixir préparé d’après la recette même de Cagliostro ;i).

Nous avons perdu la formule de Cagliostro ; mais on lui a substitué des préparations plus scientifiquement combinées et qui n’en sont pas, pour cela, moins efficaces.

Vers 1810, un médecin de Montpellier, Chrestien, se mit en tête de réhabiliter les préparations auriques. 11 essaya de prouver que les sels d’or augmentaient la pression sanguine, exaltaient le système nerveux, relevaient la nutrition et, par suite, la santé générale. A l’entendre, il n’était pas dépuratif plus puissant, résolutif plus efficace. Chrestien conseillait les sels d’or, non pas seulement contre les maladies du système lymphatique et les scrofules, mais il assurait en avoir obtenu les meilleurs résultats dans la cure du goitre, des dartres, des squirrhes, voire dans la phtisie pulmonaire (2).

(1) « Je bois, dit-il, purement et simplement de l’or potable^ entendez-vous ; de l’or découvert autrefois par Cagliostro et retrouvé par un vieux diplomate qui, n’ayant plus rien à démêler dans les affaires humaines, cherche, depuis vingt ans, un élixir modeste qui prolongerait notre vie à peu près deux cents ans, si ce n’est trois cents. »

(2) Cf. Magendie, Formulaire pour les nouveaux médicaments^ p. 352.

LA PÉTROTHÉRAPIE

Avant lui, Lalouette, dans son Traité des scrofules^ avait préconisé le même remède. Après lui, Farjon publiait (en 1825), sa thèse sur « le muriate d’or et de soude, employé en frictions dans les maladies syphilitiques ».

Legrand, d’Amiens (1), allant plus loin que ses devanciers, déclarait que, dans la syphilis, « le mercure fait très souvent du mal ; il guérit rarement ; son emploi occasionne presque toutes les mêmes maladies que la syphilis » ; et il concluait: « C’est un médicament infidèle, dont l’administration, toujours dangereuse, demande les plus grandes précautions. » Il proposait de le remplacer par l’or à l’état métallique, ou à l’état de sel.

C’est sous cette dernière forme qu’on l’emploie plus généralement aujourd’hui.

On a conseillé le chlorure d’or et de sodium, dans le rhumatisme chronique (2) ; le chlorure d'or et d’ammonium, contre Taménorrhée et la dysménorrhée (3) ; d’autres lui préfèrent, dans ces cas, le bromure d’or et d’ammonium.

CnARRiÈRE,de Saint- Remy, de Provence, a employé avec succès, comme révulsif, une pommade composée avec : cérat, 10 grammes, chlorure d’or et de sodium, 1 gramme, en applications au début des névralgies lombaire, crurale ou sciatique.

Calmette (de Lille) déclare s’être bien trouvé des injections hypodermiques de chlorure d’or, en solution au centième, contre les morsures de vipères. Le

(1) De Vor et du mercure dans le traitement de la syphilis, par A. Leguand, d’Amiens. Paris, 1828.

(2) Professeur Grasset.

(3) Furnari et Deleschamps.

REMÈDES d’autrefois

professeur Albert Robin préconise le bromure d'or dans le traitement du cancer de l’estomac et du cancer en général (1).

- D’après le BuÉ (de Paris), il semble que le chlorure d’or mérite de prendre place parmi les liquides modificateurs employés dans le traitement des tuberculoses externes, en raison de ses propriétés sclérogènes, de ses qualités éminemment antiseptiques et probablement de son action spécifique sur le bacille dé Koch.

Enfin, le bromure d’or a été expérimenté par Lemoine (de Lille), comme succédané du bromure de potassium, dans le traitement de l’épilepsie.

Si Louis XI revenait en ce monde, il pourrait se donner l’illusion de se croire notre contemporain : en l’an de grâce 1910, on n’a pas trouvé contre le mal caduc d’autres remèdes que ceux déjà usités de son temps !

Après l’or, nous consacrerons une brève notice aux deux métaux qu’on a coutume de lui accoupler : \'argent et le plomb.

L’argent en masse ne peut entrer dans la médecine, lisons-nous dans un ouvrage que nous avons déjà cité (2).

On dit que certaines gens, pour l’employer, le réduisent en bouillie fine ou poussière, en le broyant avec du merjcure, du

(1) Thèse Maudet, 1905.

(2) De Mély, loc. cit.

LA PÉTROTHÉRAPIE

salpêtre, du sel, et prétendent ainsi qu’il est admirable ; mais, communément, ceux qui veulent employer l’argent en médecine prennent simplement du bon argent en feuilles, qu’il est aisé de réduire en poudre, et c’est le mieux d’en user ainsi...

Le livre chinois intitulé Pie lou attribue à l’argent une vertu « corroborative et diaphorétique ; quelques autres le recommandent contre la folie, surtout des enfants ; l’usage en est rare en médecine. »

On le donne en décoction contre les maux de reins et de ventre des femmes enceintes ; on le recommande contre les maladies du foie.

Il y a peu de temps, on a essayé de remettre à la mode certaines préparations argentiques, sous le nom de protargol et de collargol.

Le plomh, qu’on ne trouve plus aujourd’hui, à l’état d’oxyde, que dans les emplâtres dont il est la base, le plomb a été employé, sous forme métallique, par les Chinois. Ceux-ci prétendent qu’il possède « la vertu de tranquilliser les esprits; de dompter le venin des figures malignes ; de guérir les vomissements ; de tuer les vers ; de dissiper les obstructions et dépôts ; de mitiger la soif ; de guérir les tristesses et inquiétudes ; d’apaiser les coliques et vapeurs des femmes. » Allez aux preuves, s’il vous en prend envie.

Appliqué extérieurement en limaille, le plomb guérirait encore les écrouelles. Mêlé avec l’aristoloche longue, il dissipe le goitre, il éclaircit la vue, il affermit les dents, il noircit les cheveux et la bouche.

Ce remède serait véritablement excellent contre les maladies sus-indiquées ; mais, comme il est très

REMÈDES d’autrefois

froid, il faut en user avec modération ; son usage trop fréquent nuit à l’estomac.

Toujours d’après notre auteur, le plomb, appliqué immédiatement sur la peau, la corrode ; et il nous cite, à l’appui de cette fantastique assertion, l’exemple de plusieurs femmes, qui se sont percé les oreilles uniquement par l’application du plomb ; et de filles qui ne sont devenues capables d’engendrer, qu’en se servant du même agent, pour « ouvrir peu à peu le conduit nécessaire à la propagation de l’espèce (1). »

Cette digression sur les métaux nous a quelque peu éloigné de l’objet de cette étude, qui tend plutôt à faire connaître les vertus des pierres précieuses; ce qui constitue, à vrai dire, la pétrothérapie.

Il reste entendu que nous ne chercherons pas à expliquer l’action curative des pierres, et surtout que nous ne nous en porterons pas garant.

Il est bien certain qu’aujourd’hui on ne songerait pas, par exemple, à se mettre au régime... du diamant, d’abord parce qu’il est peu comestible; et puis, parce que ce remède ne serait pas précisément à la portée de toutes les bourses. Les disciples de Para- ‘Celse assurent cependant que leur Maître serait mort, pour avoir absorbé de la poudre de diamant ! Mais, au dire de l’auteur du Parfaict joallier (2), ce ne

(1) De Mély, pp. 163-164.

(2) Nous donnons plus loin le titre exact de cet ouvrage, plein de faits curieux et extraordinaires.

LA PÉTROTHÉRAPIE 195

serait qu’habile manœuvre pour couvrir l’imposture du malin Théophraste.

Paracelse, étant mort dans la force de l’âge, alors qu’il avait déclaré posséder des onguents qui guérissaient de toutes les maladies, on ne pouvait manquer de lui opposer son propre cas ; et alors les disciples n’avaient imaginé rien de mieux que de faire courir le bruit que leur maître était mort par suite de l’ingestion de la poudre de diamant, qui passait pour « ronger les intestins par sa dureté. »

Ce n’était là qu’un conte, car Monardes rapporte que certains esclaves ont pu avaler plusieurs diamants pour cacher leur larcin et les rendre, sans que leur santé en fût altérée ; et, au dire du même auteur, une femme aurait fait prendre, pendant plusieurs jours, à son mari, travaillé d’une vieille dysenterie, de la poudre de diamant, « sans aucun péril et endommagement. »

Le diamant passait, au contraire, pour un antidote des venins, de la peste, des ensorcellements et enchantements, de la crainte et des vaines terreurs. L’on disait encore qu’il calmait la colère et entretenait l’amour des mariés : ce pourquoi il était nommé 'pierre précieuse de réconciliation (}).

De même que le diamant, les perles n’ont pas

(1) V. l’ouvrage de J. -B. Salgues, intitulé : Des Erreurs et des Préjugés, t. III, p. 59-60.

servi que d’ornement aux coquettes qui s’en paraient ; elles possédaient d’autres qualités (1), qui les ont fait employer dans diverses maladies.

Outre qu’elles chassaient la fièvre de consomption, dans la peste et la phtisie, qu’elles dissipaient le flux du ventre, elles avaient une action toute particulière sur le cœur, «dont elles avaient la faculté d’empêcher l’altération. »

Contre les fluxion des yeux, en collyres (2), mélan-

(1) Ce furent, paraît-il, les médecins arabes qui préconisèrent les premiers l’usage des perles. Les seules auxquelles ils accordaient de l’efficacité étaient celles que l’on trouvait dans les Pintadina ; cette opinion fut partagée par la plupart des médecins, au Moyen Age (Arnaud de Nobleville, Ecole de Salerne, etc.). Les perles entraient dans la composition de remèdes contre la peste, tel celui-ci, que nous a fait connaître le D'^ PoRQUET [La Peste en Normandie) :

« Mélanger thériaque, racine de tormentille, semences de genièvre, de chardon bénit, bol d’Arménie, poudre d’électuaire de (gemmis) et de deux perles (margaritis), semences d’oseille, raclure d’ivoire, corail rouge, sirop d’écorces et jus de citron, pour un électuaire en forme d’opiat,

« Chaque matin, prendre gros comme une aveline avec eau de roses ou de vinette, vinaigre et beaucoup d’eau de fontaine. » Veut-on savoir ce que coûtait une poudre, quand elle était faite avec des perles dont la provenance orientale était garantie? Si nous en croyons Philbert Guybert, docteur-régent de la Faculté de Paris, qui était fort opposé aux étranges amalgames que la plupart de ses confrères ordonnaient, une prise valait de 50 à 60 écus! Le même médecin ajoute que l’on attribuait également aux perles des propriétés cardiaques et corroboratives, et il ne se gêne pas pour qualifier cette croyance d’absurde. (Cf. Gazette médicale de Paris, 26 octobre 1901).

(2) « Aussi s’en sert-on, — lisons-nous dans le Dictionnaire de Trévoux, — pour arrêter le flux du sang et tous les autres flux. On s’en sert encore dans les syncopes où il s’agit de fortifier le cœur. Elles purifient le sang et sont bonnes pour les mélancholiques. Elles ont aussi la propriété d’éclaircir la vue et de nettoyer les dents. »

LA PÉTROTHÉRAPIE 197

gées avec du beurre frais, elles faisaient, nous assure-t-on, merveille (1).

Elles corrigeaient de même le lait des femmes et en provoquaient la montée, quand il avait peine à se donner issue.

Mais pour ces usages, il était bon de les « préparer ». A cet effet, « estans purgées des saletés, et lavées d’eau rose de girofles, de viola matronalis ou de mélisse, on les broyé avec un marbre ou porphyre, jusques à tant qu’elles soient réduictes en alcohol et que l’on n’y ressente plus d’aspreté sous les doigts. Cela se faict de la mesme façon que les peintres broient les couleurs. L'on doit prendre garde à ne

(1) Autrefois, en Bavière, on avait coutume d’introduire, dans les yeux des chevaux et des chiens atteints de cécité, de la poudre de coquilles d’Unio, broyées secundum artem. Voici quelle serait, d’après M. Bonnemère, l’origine de cette médication.

Une perle, pensait-on au bon vieux temps, ne pouvait pas manquer d’être efficace dans toutes les maladies des yeux, parce qu’en somme, par sa forme, par sa couleur, elle ressemble au globe d’un œil. C’est sur cette similitude... très approximative, qu’est basée une légende qui a cours à Rosporden (Finistère). Quand une personne est atteinte d’une affection de la vue; que nul traitement, prescrit par un docteur, voire par un sorcier, ce qui est plus grave, n’a guéri, il ne lui reste qu’à recourir au moyen suivant, qui est infaillible : il faut que le malade ou une personne qui le représente crève les yeux aux petits d’une hirondelle. Pour guérir sa chère nichée, la mère se met en quête d’une certaine pierre, qu’elle introduit tour à tour entre les paupières de ses nourrissons, méchamment aveuglés. Aussitôt ils recouvrent la vue et, si leurs petites ailes sont déjà assez fortes pour le's porter, ils s’envolent à travers les plaines de l’air. Quand la couvée a pris son essor, on trouve la pierre dans le nid abandonné, et on s’en sert avec efficacité pour guérir le malade qui, jusque là, a demandé en vain son rétablissement aux remèdes prescrits par les docteurs, ou par les personnes qui connaissent la vertu des plantes et des formules magiques.

REMÈDES d’autrefois

pas les broyer avec du métail, parce que des petits fragments du métail se meslent facilement dans les perles... »

. La poudre de perle ainsi préparée se donnait à la dose d’une drachme jusqu’à une drachme et demie, et l’on y ajoutait quelquefois de la poudre de bézoard, de la licorne et de la corne de cerf.

Aucune substance n’était comparable à cette drogue pour guérir les morsures d’animaux ou chasser les venins.

On employait encore jadis Veau perlée, pour réparer les forces, dans les cas d’affaiblissement profond : on dissolvait les perles dans du vin (1), dans dü très fort vinaigre, ou mieux dans du jus de citron, de l’esprit de vitriol ou de soufre, jusqu’à ce qu’on obtint une solution lactescente, qu’on sucrait à volonté pour la rendre potable.

Au besoin, on l’additionnait d’une once d’eau de roses, d’eau de fraises, de fleurs de bourrache et de mélisse, et de deux onces de cannelle. 11 fallait seulement avoir soin de bien agiter le vase, pour que la matière solide ne restât pas au fond, et de bien boucher le verre pendant la préparation, « de peur que les esprits ne s’exhalent. »

(1) Lorsque le prince Soltykof visita le pays de Lahore, en 1842, on lui montra un vin royal dont chaque bouteille coûtait 300 roupies ou 30 livres sterling (750 francs). «Ce vin contenait des pierres précieuses et des perles pilées. Il était écrit sur la recette : tant de grains de rubis, tant d’émeraudes, tant de perles, tant de diamants et tant d’or. Ces pierres sont considérées dans le Pendjab commeun tonique admirable, et quiconque peut en boire sait que ce vin est d’une force épouvantable. » Voyage dans VInde, du prince Soltykof, t. II, p. 26, cité par le Magasin pittot^esque, 1868, p. 94.

LA PÉïROTHÉRAPiE

La matière du fond, mélangée avec du sucre et de la cannelle, servait à faire des tablettes perlées, excellentes (( pour rendre soudain les forces et corriger et réparer la flétrissure des vieillards. »

Nous ne ferons que mentionner trois autres préparations à bases de perles, qui jouissaient d’une moindre réputation que les précédentes : le diamarguerite chaud, le diamarguerite froid et Veau de perles, quelesspagyriques appelaient une cinquième essence ou la quintessence des perles, et dont la préparation était des plus compliquées.

De toutes les pierres précieuses, le saphir (1) est peut-être celle qui a reçu le plus d’applications (2).

On en jugera par la simple énumération de ses multiples et variées propriétés.

Le saphir a été mis en usage :

En collyre, contre l’inflammation des yeux ;

(1) « Le pieux Van Helinont assure que si les Evêques portent un saphir dans leur anneau pastoral, c’est parce que cette pierre précieuse, qui a la vertu d’empêcher le charbon de la peste de faire progrez, lorsqu’on en fait un cercle en le touchant tout autour, est un avertissement toujours présent, pour les faire souvenir que leur devoir et leur état les obligent d’assister, comme Pasteurs du corps et de l’àme, leur troupeau affligé de la peste. » Le Prestre médecin, par M. Aignan.

(2) Il est question des vertus médicales du saphir, ainsi que de celles du diamant et autres pierres précieuses dans le travail de Herman Fühner, Geschichte der Edelstein-medizin. Verlag von Gebrüder Borntraeger in Berlin S W, 46 Schonebergerstr. 17 a.

REMÈDES d’autrefois

En poudre, contre les hémorrhoïdes, les flux du foie, la dysenterie ;

Approché du front, il arrête l’hémorrhagie.

En petits globules de la grosseur d’un pois et appliqué sur les yeux, il attire la poussière, les moucherons et tout ce qui tombe dans l’œil.

Il suffît de regarder souvent un saphir, pour être préservé de tout maléfice.

Nous n’insisterons pas sur les propriétés qu’a le saphir de « corroborer le cœur », de dissiper la mélancolie et d’expulser les poisons : autant de vertus communes à toutes les pierres précieuses.

Il nous paraît plus digne d’intérêt de faire connaître celles de ses vertus qu’on pourrait appeler spécifiques.

Il en est une, entre autres, que nous n’aurions pas soupçonnée et qui sera, sans doute, pour la plupart de nos lecteurs, une révélation :

Le saphir porté par une personne impure, intempérante et adonnée aux choses de Vénus, se salit et perd son éclat, comme presque toutes les pierres précieuses, qui, par la perte de leur beauté, trahissent facilement l’adultère et le fornicateur... On dict qu’estant porté il réprime l’appétit de Vénus...

Pour cette raison, il est « très utile aux prêtres et personnes ecclésiastiques, qui ont voué leur chasteté à Dieu ». Tel est, en propres termes, ce que dit du saphir l’auteur que nous avons mis à contribution pour cette étude, Anselme Boece de Boot, médecin de l’empereur Bodolphe II, auteur d’un des plus rares ouvrages que nous sachions, sur l’histoire des pierres précieuses (1).

(1) En voici le titre exact : Le Parfaict joailler ou histoire

LA PÉTROTHÉP.APIE

Nous nous sommes trop hâté de dire que le saphir jouissait seul de la propriété de supprimer les désirs impudiques : V émeraude {\) passait aussi pour « conserver la chasteté et trahir l’adultère, à cause qu’elle ne peut souffrir les actes illégitimes de Vénus. Car, s’ils sont commis, elle se rompt en parties...

« L’on dict aussi que les plus belles émeraudes se rompent en la défloration des vierges. C’est là un effet qu’on pourrait dire miraculeux, s’il se vérifiait. »

Qu’elle préserve du mal caduc, pendue au cou en guise d’amulette, ou mise aux doigts sous forme de bagues, nous n’oserions davantage en donner l’assurance ; d’autant que, si la maladie est trop forte, elle a le dessus et, alors, la pierre se brise en plusieurs fragments, succombant dans cette lutte inégale.

des pierreries où sont amplement descrites leur naissance, juste prix, moyen de les cognoistre et se garder des contrefaits, facultez médicinales et proprietez curieuses, composé par Anselme Boece de Boot, médecin de V empereur Rodolphe II, et de nouveau enrichi de belles annotations, indices et figures, par André Toll, doct. med. de Leide. A Lyon, chez Jean-Antoine Huguetan, marchand-libraire, rue Mercière, à l’Enseigne de la Sphère, MDGXLIV. Avec privilège du Roy.

(1) Dans les Poèmes orphiques, l’émeraude est donnée comme un puissant aphrodisiaque. « L’émeraude, a écrit, en 1669, Robert de Berquen, conserve la chasteté et découvre l’adultère, ne pouvant du tout souffrir l’impudicité autrement qu’elle se rompt de soi-même en pièces, ainsi que le fait entendre Agricola. » Daübrée, Mémoires de VInstitut, 1891.

La braguette de Gargantua était fixée par « deux crochets d’esmail, en un chascun desquels estoit enchâssée une grosse esmeraugde de la grosseur d’une pomme d’orange. Car, ainsy que dict Orpheus, libro de Lapidibus, et Pline, libro ultimo, elle a vertu érective et confortative du membre naturel ». D’après Le Double [Rabelais anatomiste et physiologiste), il n’est pas question de l’émeraude dans Pline : Rabelais aura été mal servi par sa mémoire.

REMÈDES d’autrefois

L’on a pourtant prétendu qu’étant liée à la cuisse de la femme, « elle haste l’enfantement ; qu’estant mise sur le ventre, elle le retient ; et qu’estant mise sur la bouche, elle arreste l’hémorragie... »

Plusieurs croient aussi qu' « elle affermit la mémoire, qu’elle prépare et noue la vüe » ; mais que n’a-t-on pas dit sur les qualités et facultés de cette pierre, que les plus grands médecins n’ont pas hésité à prôner, presque à l’égal de la thériaque et du mithridate ! (1).

La sardoine ou carnéole (couleur de chair) est une pierre demi-opaque qui, selon Pline, aurait été en grand usage chez les anciens, pour en faire des cachets ; mais la cire ne s’y attachait pas.

La poudre de sardoine, « prise dans du vin austère et clairet, descharge et corrige les dents sales, y estant frottée. On dict qu’elle esguise l’esprit, qu’elle dissipe les mauvais songes et résiste à la malignité de l’onyx. C’est sottise de dire avec Cardan qu’elle rend victorieux ceux qui plaident et riches quand on la porte (2). »

(1) L’émeraude passe aux yeux des Arabes pour guérir la piqûre des serpents et cautériser toutes les blessures faites par des bêtes venimeuses. On prétend même qu’elle aveugle le serpent mis en sa présence. Elle chasse les démons et les mauvais esprits. C’est, en outre, un spécifique contre l’apoplexie, les douleurs d’estomac et l’ophtalmie. Le diamant, tout aussi utile, possède des propriétés analogues [U orfèvrerie algérienne et tunisienne^ par P. Eudel).

(2) CoRBicHox, loc. cit. L’auteur écrit l’oniche, la topasse, l’acathe, etc.

LA. PÉTRdTHÉRAPIE 203

La sardoine « boute hors luxure cestuy qui la porte et le fait chaste et humble (1) ».

La topaze est bonne contre « frénésie et contre la mort soubdaine. » Les Arabes (2) en font un remède souverain contre la jaunisse et les affections bilieuses.

Le héril « vault contre les maladies du foye et contre les soupirs et rottes qui viennent de l’estomach ».

La chélidoine « vault contre les humeurs qui nuysent au corps et contre les fiebvres ».

VonyXy (( quand on la porte pendue au col ou à son doigt, elle esmeut la personne à tristesse et paour ». L’onyx dispose à la mélancolie, contrairement à la sardoine qui la dissipe.

Le rubis (3) « préserve de la peste, bannit la tris-

(1) Le Parfaictjoailler, p. 295.

(2) Les Musulmans assurent que chacune des pierres énumérées ci-dessous a ses vertus propres : le rubis fortifie le cœur, il garantit de la peste et de la foudre; placé sur la langue, il apaise la soif; enfin il défend l’homme contre les tentations qu’il pourrait avoir de se noyer. L’émeraude est un excellent spécifique contre les piqûres des vipères. 11 suffit même de la présenter à cette espèce de serpents, pour lui crever les yeux. Elle guérit des maux d’estomac, de l’épilepsie et fortifie la vue. La turquoise possède à peu près les mêmes propriétés : mais elle s’emploie plus particulièrement contre les scorpions. Quant à la cornaline, ses vertus varient suivant ses teintes ; celle qui est d’un rouge foncé prévient les fâcheux effets de la colère : celle qui est couleur de chair, à raies blanches, arrête les hémorrhagies : enfin, la cornaline blanche guérit des maux de dents.

L’hématite est un excellent contre-poison ; le jade, le meilleur des paratonnerres, et de plus il écarte les mauvais rêves. Quelques pierres, peu estimées en Europe, ont cependant des vertus divines: l’œil-de-chat, par exemple, rend invisible, « ce qui est très commode en amour et en guerre. »

(3) Chez les Arabes, il passe pour fortifier le cœur, éloigner la

tesse, réprime la luxure, détourne les mauvaises pensées et les songes pleins de terreur, récrée l’esprit, conserve le corps sans maladies ».

Les grenates possèdent les mêmes qualités, à peu ,de chose près, mais à la condition d’être pendus au col. Lorsqu’on s’en sert pour les usages médicinaux, on doit les calciner et les mélanger avec des électuaires cordiaux.

Les hyacintes seront également portées pendues au col, en façon d’amulette, ou enchâssées dans un anneau. On tient que, de la sorte, elles « défendent les vertus du cœur, accroissent les richesses, les honneurs et la prudence, et défendent du foudre celuy qui les porte ».

h' améthyste iomi de propriétés qui paraissent tenir à sa couleur violette, née de la confusion du rouge et du bleu.

Il est une variété d’améthyste qu’on trouve dans les Indes, dont la teinte se confond avec celle du vin clairet.

L’on dict qu’estant portée, elle empesche l’ivrognerie (1), et que cette propriété est indiquée par la couleur du vin, dont elle est revestüe, comme si elle portoit ceste couleur pour ca-

foudre, la peste. De plus, dans un pays où l’eau manque, il offre le précieux avantage de calmer la soif (P. Eudel).

(1) Le nom que les Grecs ont donné à l’améthyste (a, privatif et fxe9Ô£iv, enivrer) prouve qu’ils considéraient cette pierre comme un préservatif contre l’ivresse.

LA PÉTROTHÉRAPIE

ractère de sa faculté. De cette faculté elle prend le nom d’amétiste, parmi les Grecs. Quelques-uns estiment qu’estant mise sur le nombril, elle attire à soy la vapeur du vin et dissipe les fumées et que pourtant elle bannit et empesche l’yvrognerie. Quelques autres adjoutent qu’elle divertit les mauvaises pensées ; qu’elle faict l’esprit heureux et comprenant, qu’elle baille la vigilance et industrie et que mesme elle faict gaigner, à ceux qui la portent, la faveur des Princes.

Le jade, dont on trouve plusieurs gisements dans certaines contrées chinoises, a été utilisé, sous diverses formes, comme médicament. Réduit en poudre grossière, de la grosseur de grains de riz, il servira de remède « contre le mal d’estomac, la toux, la soif; il diminuera le poids du corps, fortifiera les poumons, le cœur, les organes de la voix et prolongera la vie. Son action médicale sera encore augmentée si on le combine avec l’or, l’argent et la racine de baku mon do [ophiopogon japonicus).

he jade liquide ou liqueur de j'ade s’obtient en faisant bouillir, dans une marmite en cuivre, de la poudre de jade, mélangée à de la racine de poterium officinale, et du riz avec de l’eau de rosée.

Si on en prend longtemps, on ne sera plus jamais fatigué ni parle froid, ni par la chaleur, ni par la faim, ni par la soif.

Si on absorbe cinq livres de cette liqueur avant de mourir, le corps restera intact pendant trois ans.

Le savant Ko Kei affirme que le corps d’un homme qui avait mangé près de cinq livres de jade ne changea pas de couleur après sa mort et que le cadavre, ayant été exhumé plusieurs années après, ne montrait pas la moindre altération. On observa, en outre, qu’il

RECÈDES d’autrefois

y avait de l’or et du jade autour du tombeau. Depuis, on a suivi, en Chine, la coutume d’embaumer les cadavres des empereurs, et de les conserver dans un habit orné de perles et enfermé dans une caisse de jade.

Le jaspe (1) possède des propriétés différentes, suivant sa couleur. Le rouge arrête les hémorrhagies : encore faut-il le choisir d’un rouge de sang, « sans le meslange d’aucune autre couleur. » Le vert guérit l’épilepsie, mais s’il est barré d’une ligne blanche et renferme quelques parcelles rouges, il ne sert plus qu’à préserver des venins.

Parmi les pierres précieuses opaques, la plus noble de toutes est la turquoise.

Il y en a de deux espèces : l’orientale et l’occidentale. La couleur de la turquoise orientale tire plutôt sur le bleu ; celle de l’occidentale, sur le vert.

Elle est fort recommandée « contre les accidents et cas fortuits » ; elle adoucit la douleur des yeux et de la tête et sert « pour estouffer les inimitiés dans quelques-uns et réconcilier l’amour entre l’homme et la femme (2). »

Encore une pierre opaque que la pierre d'azuly

(1) Le jaspe passait autrefois pour être secourable aux femmes en couche.

(2) Ceux qui auront la curiosité de l'y aller chercher trouveront, dans le Pavfaict Joaillier (pp. 340-346), un récit des plus divertissants, sur une turquoise que portait toujours sur lui l’auteur de ce singulier ouvrage, qui laisse parfois percer dans ses divagations un grain de bon sens.

LA PÉTROTHÉRAPIE

avec laquelle on fabrique la couleur bleue, nommée outre-mer, et qui entrait dans la composition de pilules purgatives autrefois estimées.

Jusqu’à présent nous avons parlé des pierres précieuses ; il nous reste à consacrer quelques lignes aux pierres d’usage plus commun. Disons d’abord quelques mots du corail.

On sait qu’aujourd’hui encore, il est des mères qui enroulent autour du cou de leurs enfants des colliers d’ambre ou de corail, pour hâter l’éruption des dents. Jadis, le corail avait d’autres indications.

On avait remarqué qu’étant porté par un homme sain,

11 rougit avec plus d’esclat et d’agrément que s’il est porté par une femme. Car il devient pasle ; peut-être parce que la femme n’a pas tant de couleur que l’homme et que les vapeurs qu’elle transpire sur le corail ne sont pas si pures que celles de l’homme... C’est une chose connue que le corail rouge pallit et devient livide et couvert de diverses taches^ lorsqu’il est porté par une personne qui se meurt ou malade en péril. Mesme il démonstre les maladies futures parle changement de sa couleur.

Le corail était encore renommé contre les a ensorcellements, l’épilepsie, la foudre (1), les tempestes marines et autres périls. »

(1) « Aujourd’hui, en Ghinonois, comme en Vendômois, on ne connaît guère que la pierre de tonnerre qui ait conservé toutes ses vertus contre la foudre. La même coutume s’observe dans la Bresse [Interniédiaire des chercheurs et curieux, 187o, pp. 88 et 116.)

REMÈDES d’autrefois

(( Il faict pousser les dents aux enfants, si on le leur fait mordre continuellement avec les gencives... et ainsi les dents percent facilement et sans douleur » : d’où l’origine de la coutume que nous signalons plus haut. L’ambre, l’agate (1) avaient des vertus à peu près analogues.

Nous devrions, pour épuiser le sujet (2), parler des pierres provenant de différents animaux : la pierre alectorienne, qui se trouve dans l’estomac d’un coq ou « d’un chapon décrépit », pierre qui « provoque à luxure, acquiert aux femmes l’amour des hommes, et baille à celuy qui la porte la grâce, la confiance et l’éloquence ; »

La pierre de serpeyit, ou pierre spirituelle, qui délivre ceux qui la portent « de tout venin, air pestilentiel, ensorcellements et enchantements (3) » ;

(1) L’agate, « Diise à la bouche ou tenue dans les mains, esteint la soif et les ardeurs des fébricitants. L’on raconte que l’aigle met sur son nid une agathe, affin de deffendre ses petits contre les morsures des animaux venimeux. » Le Parfaict Joaillier, p. 316.

(2) Quand nous avons écrit ce chapitre, nous ignorions un travail antérieur de M. le Dr H. Coulon, Curiosités de Vhistoire des remèdes, (Cambrai, 1892j, où se trouvent rassemblées de multiples citations relatives' à notre sujet ; nous n’avons pas cru devoir les utiliser afin de ne pas en alourdir notre texte, déjà suffisamment substantiel. Nous mentionnons seulement^ pour le même motif, l’article paru dans la Revue des Idées, sur les pierres précieuses, dans le n® du 15 mars 1905, pp. 243 et suiv. : cf. Dict. de V ameublement et de la décoration, par Henry Havard, t. IV, pp. 293 et suiv.

(3) Cette croyance aux vertus alexipharmaques de la pierre à serpent a cours encore non seulement dans beaucoup de con-

LA PÉTROTHÉRAPIE

La pierre des carpes, bonne pour les épistaxis et la gravelle ; la pierre de lézardon, de caïman, soigneusement recueillie par les Indiens et les Espagnols, pour-guérir la fièvre quarte; \o. pierre hystérique, (( contre la suffocation de matrice » ; la pierre du porc, de la perche, du brochet, du loup marin, de la limace ; la pierre néphrétique, qui brise les graviers et les expulse au dehors ; la pierre ponce, qui sert à dessécher les humeurs ; l’aimant, dont l’étude sera faite plus tard ; la pierre de croix, qu’on trouve à Compostelle, lieu de pèlerinage fameux.

La croyance à l’efficacité de la pierre d’aigle ou aëtite, dans les accouchements, a été très répandue. Le traité sur les Pierres précieuses, de Remy Belleau (1), parle de cette superstition; le morceau est fort médiocre d’ailleurs, ainsi qu’on en peut juger :

La Pierre d’ Aigle.

Cette pierre retient enclose Une pierre dont elle est grosse,

Que l’on sent bouger au dedans :

Gomme une femme en sa grossesse

Sent remuer la petitesse

Du fruit qu’elle porte en ses flancs.

Elle rend son porteur aimable.

Sobre, vaillant, courtois, affable.

rées lointaines (au Siam, en Chine, aux Indes, etc.), mais encore dans le pays de Galles, les montagnes de l'Ecosse et notre Bretagne. Cette superstition est assez vivace pour que nous en fassions, un jour, l’objet d’une étude spéciale,

(J) V. Les Amours et nouveaux eschanges des Pierres précieuses, vertus et propriétés d’icelles, par Remy Belleau, t. III de ses Œuvres complètes, publiées par A.. Gouverneur (Paris, 1867, 3 vol. in-16) ; Bibliothèque elzévirienne, Daffis, 7, rue Guénégaud.

Et fait aisé l’accoucheDient De la femme, quand assaillie Du travail d’enfant, on luy lie Sur le bras gauche estroitement (1).

En 1604, Jehan de Charmolue lègue à sa cousine une pierre d’aigle, « garnye d’argent, la plus belle et bonne quy se puisse voyr. »

Elle soulage fort les femmes grosses en leur accouchement, la lyant à la cuisse gauche, et la fault retirer incontinent que l’enfant est au monde (2).

Avec Vhématite ou pierre de sang, on fabriquait des bagues... hémostatiques. On faisait encore usage de la pierre de cheval, de la pierre d’éponge, des bézoards.

On sait que le bézoard n’est rien autre chose qu’une concrétion calculcuse, qui se forme dans l’estomac, les intestins, parfois dans la tête et la vessie de certains animaux, mais plus spécialement dans la quatrième des cavités gastriques de l’antilope des Indes, mammifère ruminant. C’est cet élégant animal, habitant de la Barbarie et du Bengale, qui, le premier, a dû fournir le bézoard oriental^ le plus ancien et le plus réputé des bézoards (3).

(1) L’Obstétrique dans le roman, etc., par le docteur Wit-

KOWSKI.

(2) Passage d’un testament copié par M. Fons de Mélicoq dans les Archives de Béthune.

(3) Sur les bézoards, outre les sources citées ailleurs, cf. un article du Janus, la revue internationale d’histoire et 'de géographie médicales bien connue et justement réputée, 6° année, VI® et VII® livraison, 15 juin et 15 juillet 1901. Le titre du travail est : Bezoarsteine, von Dr Phil. Hermann Fuhner, de Strasbourg. L’auteur donne à la fin de son opuscule (tirage à part

LA PÉTROTHÉRAPIE

Mais, outre l’antilope des Indes, toutes les chèvres et les gazelles des montagnes de l’Asie et de l’Afrique ont, tour à tour, fourni cette drogue recherchée. Plus tard, les voyageurs, retour d’Amérique, en rapportèrent une substance de même nature, de même aspect que le bézoard oriental et qui fut baptisée, de ce chef, hézoard occidental; c’est sur le chamois des Alpes, la vigogne des Cordillières, les cerfs et les chevreuils de la Nouvelle-Espagne, que fut recueilli le nouveau produit.

On ferait un volume rien qu’à énumérer les vertus problématiques, autant que multiples, de ces drogues chimériques. Nous ne pouvions moins faire que de les signaler, dans un chapitre consacré à la Pétrothérapie : d’abord, et cette seule raison suffit, parce que les béozardssont des pierres ; nous devons ajouter : des pierres précieuses, car on vit naguère des souverains dépenser des millions de ducats pour' en acquérir, témoignant ainsi quel prix ils attachaient à la possession d’une substance qui passait pour préserver à jamais des atteintes de toutes sortes de maladies (1).

de son article), une bibliographie relative aux bézoards, où sont cités bon nombre d’auteurs français, par dérogation à l’habitude des Allemands.

(1) J. Gloquet, dans la Faune des médecins (t. II et V), a consacré une vingtaine de pages au moins aux bézoards et aux œgagropiles. Nous y renvoyons le lecteur désireux d’être plus amplement renseigné sur cette partie de la thérapeutique d’autrefois.

fs*'-

Eemè^e0 tiréô

Üéigétaur

Ce Mnicte.

Il y a un demi-siècle environ (1), on estimait que la quantité de sucre qui se consommait, en Europe seulement, n’était pas inférieure à six cents millions de livres : la France entrait, dans ce chiffre, pour trente-quatre millions. Actuellement, on calcule qu’il s’en consomme plus de huit millions de tonnes par an. C’est dire que le sucre est un des objets de consommation les plus répandus, un des aliments dont l’utilité est de tous reconnue.

Cette notion du sucre-aliment date de loin : on n’avait pas attendu de trouver la formule scientifique de l’alimentation pour la vulgariser ; mais il n’a pas fallu moins que Favènement dé la chimie et de la

(1) Mérat et DE Lens, Diciionnaù'e universel de matière medicale, art. Sucre.

216 REMÈDES d’autrefois

physiologie modernes, pour établir le parti qu’on en pouvait tirer (1).

Longtemps on a cru, et il n’est pas sûr que ce préjugé ait complètement disparu, que la viande était le facteur essentiel du travail musculaire, tandis que le sucre ou la graisse contribuaient surtout à activer la calorification. Grâce aux expériences de Claude Bernard, Chauveau et d’autres, le sucre est aujourd’hui considéré comme le « grand pourvoyeur de l’énergie musculaire », et il nous est conseillé d’en user largement, quand nous voulons produire un effort mécanique ou cérébral (2).

Jadis, il n’en allait pas tout à fait de même : on mangeait du sucre, non parce qu’il était agréable au goût, mais à cause des effets bienfaisants qu’on en retirait pour la santé.

L’usage du sucre comme remède remonte aux époques les plus reculées.

Sans doute, les anciens ne connaissaient pas aussi

(1) V. notre article du Journal de la Santé, du 8 février

(2) A noter que les professionnels d’exercices physiques sont loin d’obéir au préjugé général qu’accrédita Liebig. Ils ne se bourrent ni de viande, ni de jus ou extraits concentrés. Les cyclistes prennent des fruits sucrés, dont l’eau remplace celle qu’a enlevée la sudation, et dont le sucre va fournir l’énergie aux muscles; ils boivent de l’eau sucrée, du thé sucré — toujours du sucre — et laissent de côtés ces déchets appauvris et appauvrissants de champignons, qu’on appelle « alcools »;les alpinistes mâchent des pruneaux secs, et, en Allemagne, désormais, le sucre fait partie des aliments des troupes... Le sucre va être introduit dans l’alimentation du soldat, sous forme d’allocation supplémentaire quotidienne^ sous forme de partie intégrante des réserves des places fortes, hôpitaux et vaisseaux, sous forme d’allocation temporaire extraordinaire pendant les marches et manœuvres. (Henry de Vap.igny.)

LE SUCRE

bien que nous les préparations et les propriétés du sucre, mais il s’en faut qu’ils en aient ignoré l’existence (1).

Pour s’en convaincre, on n’a, sans aller plus loin^

(1) Il est incontestable, écrit J. -B. Gaut (Essai hist. sur les confitures, Marseille, 1863), que si l’antiquité n’a point connu le sucre cristallisé, tel que nous le possédons aujourd’hui, elle a usé du suc précieux de la canne saccharifère. Cela ressort évidemment des passages d’une foule d’auteurs, Théophraste, dans son fragment De Melle, a écrit qu’il y a trois espèces de miel : l’un formé dans les fleurs et les plantes où s’élabore sa douceur; l’autre, provenant de l’air d’où il tombe à l’état liquide, distillé par le soleil, ce qui a lieu surtout au temps de la moisson; et le troisième, qu’on trouve dans les roseaux. Il ajoute que le miel de l’air constituait la manne des Arabes, et que le miel de roseaux, appelé aussi cannaméle, était extrait de la canne en un suc épais, avec lequel confisaient les anciens, qui ne savaient pas le préparer autrement.

Le géographe Strabon relate qu’il y a, dans l’Inde, un roseau produisant du miel sans abeilles. Le philosophe Sénèque (Lettre LXXXIV) rapporte « qu’on trouve dans les Indes des roseaux dont les feuilles distillent du miel, provenant de la rosée du ciel ou de la sève de la plante elle-même, avec sa consistance et douceur naturelles... » Arrianüs [In Periplo mat'is Erythrœi) ” assure que le miel des roseaux s’appelle sucre (xat peXt x'o xaXajAivov, to )tyofXivovI,<xx-^OLç\<;). Dioscoride (Lib. II, cap.LXXV) prétend qu’on appelle sucre une espèce de miel qui se trouve aux Indes et dans l’Arabie Heureuse, concrété dans des roseaux, semblable au sel par sa consistance et friable sous la dent comme le sel. « Le sel indien, dit, à son tour, Paul d’EciNE (Lib. II), qui a la couleur et la consistance du sel vulgaire, a le goût et la douceur du miel. » L’interprétation littérale de ces derniers textes prouve que les anciens connaissaient le sucre cristallisé naturellement.

Aux citations des prosateurs, joignons quelques citations de poètes : Lucain (Lib. III) mentionne les peuples qui boivent la sève douce d’un tendre roseau. Varron [Apud Isidorum originum, Lib. XVII), s’exprime ainsi : « Le roseau de l’Inde devient aussi grand qu’un arbre; ses racines distillent lentement une sève agréable dont le miel ne saurait atteindre la douceur. » Statius Papinius, au livre I®*’ de son poème des Forêts, parle de l’île d'Ebosita, où mûrissent les cannes à sucre.

REMÈDES d’autrefois

qu’à lire ce qu’en a écrit Pline (1) qui, de même que Dioscoride, emploie couramment le mot sacharron : « L’Arabie produit du sucre {saccharron) ; mais celui de l’Inde est plus renommé. C’est une sorte de miel recueilli sur des roseaux (m arundinihus collectum), blanc comme de la gomme, et qui croque sous la dent. Les plus gros morceaux ne sont que de la grosseur d’une aveline. On ne l'emploie qu*en médecine. »

Qu’est-ce que ce miel recueilli sur des roseaux, blanc comme de la gomme et croquant sous la dent, sinon du sucre ? Les roseaux en question étaient certainement des espèces de cannes à sucre.

Cela ne pouvait être la gomme, puisque le saccharon est « doux comme du miel. » D’ailleurs, le mot miel est encore aujourd'hui employé pour désigner une matière sucrée.

D’après d’autres auteurs, les deux naturalistes Pline et Dioscoride (2) auraient été induits en erreur et la substance dont ils font mention serait celle du roseau nommé hamhou, qui porte, lorsqu’il est jeune, une moelle sirupeuse, et donne une sorte de sucre, qu’on trouve consolidé autour des nœuds de la tige (3). En tout cas, s’il semble établi que la canne

(1) Pline, XII, 17 (Voy. la note de Desfontaines, édit, de la collection de Lemaire, t. V, p. 29), cité par Hoefer, Histoire de la Chimie, t. I, pp. 195-196.

(2) Le passage de Pline est confirmé par Dioscoride et aussi par Galien et Paul d’Egine (Dioscoride, II, 104 ; Galien, de Fac. simpl. medic., IV, 41 : Paul d’EciNE, II, 52). Cf. Michael Watson, Theati'um variarum rerum, etc. ; Brême, in-8®, 1673, pars II, p. 21 ; et Angélus Sala, de Saccharologia, Rostock, in-8o, 1637 (Hoefer, op. cit.).

(3) Legrand d’Aussv, Histoire de la vie privée des Français, t. II, édition de 1782.

LE SUCRE

à sucre était cultivée dans l’Inde, dans l’Indo-Chine et dans les provinces méridionales de la Chine, avant de se répandre dans l’Occident, ni les Indiens, ni les Chinois n’ont inventé la méthode de raffinage du sucre par un procédé chimique (1).

Cette méthode a dû prendre naissance dans la région située au nord du golfe Persique.

Il est probable que des marchands de cette région, ayant vu la canne à sucre dans l’Inde, la rapportèrent et l’acclimatèrent dans la plaine du Khouzistan, qui est limitée au sud par le golfe Persique. Arrosée par de nombreux cours d’eau, cette province était éminemment propre à Inculture du sucre, et, de fait, la récolte de ce produit fut, de suite, considérable : dès le vu® siècle, les habitants pouvaient payer en nature au calife une redevance de 30.000 livres de sucre par an (2).

Cette abondance de sucre n’était pas due seulement à la fertilité du sol, entretenue par de multiples canaux d’irrigation. Une circonstance, plus favorable encore que cette fertilité aux progrès de l’industrie sucrière, était le développement donné, précisément dans cette province, aux études médicales. Les centres de ces études étaient la célèbre Université de Djondisapour et la ville d’Ahwaz. N’est-il pas permis de supposer que les savants médecins et les habiles chimistes de l’Université avaient trouvé un moyen de clarifier et de cristalliser le jus de la canne à sucre, le produit le plus important du

(1) W. Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen âge,

t. II.

(2) Ibn-Khaldoun, Prolégomènes, partie ; cité par W. Heyd,

REMÈDES d’autrefois

pays (1)? Par la suite, les procédés de fabrication durent être perfectionnés à Bagdad où, comme on sait, les califes encouragèrent de tout leur pouvoir l’essor des sciences médicales.

Jusqu’au milieu du xv® siècle, Bagdad fut connue pour son abondante production de sucre et pour la qualité de ses sirops et de ses confitures, qu’elle exportait en Perse et plus loin encore (2).

En Chine, on fabriquait en grand le sucre, à Tépoque où Marco Polo visita cette province.

Aux Indes, notamment à Bartecala, on vendait le sucre en poudre, faute d’en savoir faire des pains. Il en était de même au Bengale, où l’on fabriquait un beau sucre blanc.

- La Chine et l’Inde exportaient le sucre, mais il est douteux qu’ils en aient envoyé en Europe ; la distance était trop grande.

L’Occident n’était pas réduit à aller faire aussi loin ses approvisionnements de sucre. On constate, dès le x*" siècle, l’existence de plantations de cannes à sucre en Syrie, aux environs de Tripoli et dans tout le nord de l’Afrique.

C’est à Tripoli que les Croisés (3) virent la canne

(1) Histoire du commerce du Lerant, loc. cit.

(2) Gios. Barbaro, Viaggio in Persia^ p. 46 ; cité par Heyd.

(3) Les Croisés ne connurent le sucre que comme remède, ét, pendant plusieurs générations, une partie de celui qu’ils fabriquaient eux-mêmes était envoyé dans les hôpitaux de la Terre-Sainte, à titre de dons pour les malades. Les soldats

LE SUCRE

à sucre pour la première fois. Ils furent heureux d’en trouver pour étancher leur soif, à Valenia (principauté d’Antioche) et à Markab, autre localité de la Syrie, où les habitants faisaient le commerce des figues confites dans le sucre.

En résumé, à l’époque des Croisades, la Syrie approvisionnait l’Occident en sucre, sous toutes les formes : sucre en pains, sucre candi, sucre en poudre (1).

Après la chute des Etats latins, l’île de Chypre hérita de cette culture. Le sucre était un des grands produits de fîle de Chypre sous les Lusignans : il était livré au commerce, dans l’intérieur de l’île et au dehors, sous le nom de poudre de sucre, poudre de Chypre (2).

chrétiens goûtèrent pour la première fois du sucre au mois de mai 1099, sur le territoire de Tripoli.

« Les champs, dit Albert d'Aix (Alberti Aqüensis, Histor. Hierosolym., liv. V, ch. 37 ; Recueiî de Bongars, p, 270), étaient couverts de roseaux miellés, qu'on appelle zuera. Cette espèce d’herbe est cultivée avec beaucoup de soin ; quand elle est mûre, les indigènes la broient dans un mortier, en pressent le suc, qu’ils recueillent dans des vases et le laissent coaguler jusqu’à consistance de neige ou de sel blanc. Les Croisés s’en firent une bouillie en le mêlant avec du pain, ou en le délayant avec de l’eau et le trouvèrent plus agréable et plus salutaire que des rayons de miel. L’armée, en proie à une horrible famine pendant les sièges d’Albini, d’Archas et de Maarha, ne fut sustentée que par les roseaux miellés. »

(1) Guillaume de Tyr, historien des Croisades (1130-1183),

assure « que les eaux d’une source des environs de Tyr favorisent la culture de la canne avec laquelle on fabrique

le suere, si précieux, si nécessaire aux hommes pour toutes sortes d’usages en même temps que pour leur santés et que les marchands transportent ensuite dans les parties les plus reculées du monde. » Vaüblanc, La France au temps des Croisades, t. IV, p. 218-219.

(2) Histoire de la guerre de Navarre, en 1276 et 1277, par

222 REMÈDES d’autrefois

La canne à sucre passa en Espagne, à la suite des Arabes (1).

Les médecins arabes (2), entre autres Rhazès et Avicenne, recommandaient une sorte de sucre raffiné, mélange d’huile d’amandes douces et de sucre, qu’ils appelaient fanid, et qui était connu en Occident sous le nom de penidhim. Les apothicaires du moyen âge préparaient, à l’usage des malades atteints de toux (3), une boisson, nommée diaperiidhim, sans doute parce que le penidïum en était le principal élément (4).

Guill, Anclier, dans la Collection des documents iriedits: note de Francisque Michel.

(1) La culture de la canne n’avait pas tardé beaucoup à passer en Sicile, car Hugues Foulcaud, abbé de St-Denis, historien de cette île, parle de la canne à miel, nom qui lui vient de la douceur du suc qu’elle renferme. « Une légère cuisson lui donne la saveur du miel, mais si on le fait bouillir assez longtemps il prend la consistance et la qualité de sucre. »

En 1230, Frédéric II, qui possédait Païenne et les îles d’Hières, fit planter dans ces îles la canne à sucre. Cent ans après, Damito écrivait que les états du sultan d’Egypte, les territoires de Tripoli et de Bélinas, Chypre, Rhodes, Amorea et Mortea, étaient remplis de cannes à sucre et il ajoute qu’on pouvait s’en procurer en Sicile aussi bien que des vers à soie. De la Sicile, la culture de la canne passa à Grenade, à Ma^ dère, d’où elle gagna plus tard le Brésil et le reste de l’Amérique (Vaublang, loc. cit.)

(2) Les médecins arabes parlent du tabaschir, ou suc épaissi de la canne du bambou, qui était, à n’en pas douter, notre sucre de canne, celui-là même que les Grecs appelaient miel de roseau et sel indien (Voy. Sprengel, Histoire de la médecine, t. IL)

(3) A l’origine, les médecins arabes recommandaient le sucre pour les maladies de poitrine, et, à leur imitation, en Occident, on l’employa d’abord presque exclusivement pour ce genre de maladies. On revint plus tard à cette médication (v. notre article, précité, du Journal de la Santé, 1903.)

(4) Joh DE Garlandia, Dictionarius , publié par Schcler, dans la Lexicog. latine des xiie et xiiie siècles, p. 56 ; Guyot de

LE SUCRE

Le sucre, déjà connu sous ce nom dans le midi de la France, n’apparaît point dans ce qui nous reste des ouvrages des anciens trouvères. On le trouve signalé cependant dans des menus de la fin du xiii® siècle. Mais cette denrée était encore très chère et, sauf à la cour, on n’en faisait usage qu’à de très rares exceptions (1).

Même à la cour, on n’en usait qu’avec la plus grande parcimonie : en 1372, la provision de toute l’année, pour la reine de France, se réduisait à quatre petits pains de sucre, de 5 livres chacun, prisés 10 sous la livre, ce qui ferait aujourd'hui 28 fr. 45 (2).

Provins, Bible (dans BARSAZANet Méon, Fabliaux et Contes, t. II, pp. 391 et'suiv.).

(1) Cf. Vie domestique d'un seigneur châtelain du moyen âge, par G, Hagemans, Anvers, 1887, p. 116.

Le célèbre médecin du xiiie siècle, Arnauld de Villeneuve, fait plusieurs fois mention du sucre ; il conseillait de le triturer avec des roses fraîches et de le conserver dans un vase de verre bien bouché, pour l’employer contre les maux d’estomac, la colique et la phtisie. Le sucre de violettes passait alors pour efhcace dans les fièvres aiguës, l’asthme, la pleurésie et la péripneumonie. La poudre de Picpus, que les cuisiniers répandaient sur les mets, était faite de sucre, de gingembre, de cardamome et de safran.

Les hommes affaiblis ou convalescents se réconfortaient par l’usage de deux sauces, composées, l’une de sucre, de jus de limon et de suc d’épices bouillis ; l’autre de sucre, de hachis de viandes, de vin de grenade, de vinaigre, de poudre de Picpus d’un peu de vin (Arnoldi Billandis, Opéra omnia, Basilœ, 1585, in-foL, col. 427, 428, 834 ; cité par Emile de la Bédol- LiÈRE, Mœurs et vie privée des Français, t. III, 1855, pp. 229- 230).

(2) Inventaire de Jeanne d’Evreux, cité par Leber [Essai sur

REMÈDES d’autrefois

Au XIV® siècle, en 1384, Léon, qui se disait roi d’Arménie, étant venu rendre visite à Charles II, celuici, entre autres présents, lui donna treize livres de sucre, huit livres d’avelines, une livre d’eau de roses, une demi-livre de gingembre, une once de macis, une demi-livre d’anis et une autre demi-livre d’épices (Ij.

On connaissait en France le sucre raffiné (2) dès avant cette époque : un compte de l’an 1333, pour la maison Humbert, Dauphin de Viennois, parle de sucre blanc. Il en est encore question dans une ordonnance du roi Jean, datée de 1353, où l’on donne à cette même substance le nom de cafetin (3).

l’appréciation de la fortune privée au moyen-âge ; seconde édition, Paris 1847, p. 54). Malgré le prix très élevé du sucre à cette époque, une autre reine de France, Isabeau de Bavière, usait constamment, ainsi que tout son entourage, de sucreries ou confitures, telles que dragées fines, dragées perlées, sucre en pierre, sucre candi, sucre blanc, sucre rosat, sucre vermeil (V. le livre de Vallet de Viriville sur Isabeau).

(1) Dicc. deantiq. del reino de Nav., t. III, p. 131.

(2) Il existerait, suivant Hoefer, à la Bibliothèque nationale, un manuscrit, dans lequel se trouve tout ce qui se rapporte au raffinage du sucre (Le Propriétaire des choses, livre 17, ch. 197; cf. Le Grant Herbier, au ch. De Zucaro). C’est la traduction d’un ouvrage attribué à Bartholomée l’Anglais (1372), due à frère Jean Gorbechon, de l’ordre de Saint-Augustin. Ce manuscrit, qui n’a jamais été imprimé, renfermerait tous les détails sur la concentration du suc de roseaux d’Egypte, l’épuration, la cristallisation du sucre, la séparation du sucre non cristallisable des matières étrangères, etc. Cette opération remonterait ainsi au xive siècle (Gap, Etudes biographiques, t. II, p. 857 ; cf. Curiosités des inventions et découvertes, édition Delahays,p. 64).

(3) Legrand d’Aussi, op. cit., t. II, p. 182. Le sucre cafetin o\x sucre blanc était une friandise très appréciée, surtout des enfants et des femmes. Eustache Deschamps mentionne parmi les dépenses du ménage le « sucre blanc pour les tartelettes » [Le Miroir du mariage, édition Crapelet, p. 212). Il est question

LE SUCRE

Pour donner une idée de la valeur du sucre en ce temps là, on n’a qu’à lire, dans le Relèvement de V accouchée, une anecdote qu’avait conservée à Paris la tradition : un certain Dambray, étant à son lit de mort, et voulant soulager sa conscience, laquelle apparemment lui reprochait quelque profit illégitime, donna à l’Hôtel-Dieu trois pains de sucre (1) : c’était l’équivalent d’une très grosse somme (2).

Les Vénitiens étaient renommés pour la magnificence avec laquelle ils faisaient les honneurs de leur ville aux hôtes illustres. Ils préparèrent pour le roi Henri III, dans les appartements du Conseil des Dix, un déjeuner uniquement composé de sucre. Les nappes, les serviettes, les assiettes, les couverts, le pain étaient de sucre, le tout d’une imitation si parfaite, que le roi demeura agréablement surpris, lorsque la serviette, qu’il croyait de toile, se rompit entre ses mains. Dans la salle du scrutin avaient été pré-

du sucre cafetin dans une ordonnance d’août 1353 [Ordonnances royales, t. II, p. 535).

(1) Rozier, Cartulaire du Saint- Sépulcre, p. 277; cité par W. Heyd.

(2) Par son testament du 5 avril 1566, Bonaventure Bathie, apothicaire, citoyen de Besançon, lègue à « noble homme Guillaume de Casenat, docteur en médecine », de la même ville, « un pain de sucre de 4 livres. » A Dole, le sucre se vendait 49 sols la livre en 1643; 43 sols en 1646; 45 sols en 1648; 42 sols en 1654; 22 sols 1/2 en 1669; 21 sols en 1683; 27 sols en 1700. (Arch. de Dole, nos 647, 673). — A Salins, il valait 18 sols la livre en 1765. (Arch. du Jura, série E, papiers de la famille Joufïroy. Extraits de Notes et Documents pour servir à Vhistoire de la médecine en Franche-Comté, par Bernard Prost, pp. 116, 117.

REMÈDES d’autrefois

parées deux autres tables chargées de compositions et de figures en sucre.

Le plat posé devant Henri représentait une reine assise sur des tigres, dont le poitrail montrait les armes de France et de Pologne. A droite de la table royale, deux lions, avec une Pallas et une Justice; à gauche, un saint Marc et un David. Sur les autres tables, se dressaient des figures éparses de chevaux, d’arbres, de vaisseaux, etc. Les plats furent au nombre de 1260, et de 300 les objets de sucre distribués aux dames (1).

Quand Henri IV voulait faire un cadeau de prix aux filles d'honneur de la reine, il leur offrait des dragées. Il aimait tant lui-même les douceurs que, dans une collation qu’il offrit à M. de Miossens, le jour de ses noces, on servit quatre-vingt-seize plats de confitures, sèches et liquides, qui coûtèrent 96 livres. Dans une note de l’apothicaire Raymond de Lalanne, on a relevé 484 livres 7 sols 6 deniers, pour plusieurs parties (pots) de confitures de Gênes, par lui fournies au roi Henri, qui les donna en collation

(1) La Vie privée à Venise, par Molmenti, p. 296. Louis XV fut fêté d’une manière à peu près analogue; il avait passé à Gompiègne les derniers jours de juillet et les premiers jours d’août 1738. Les religieuses du couvent de la Visitation, voyant combien le roi aimait la forêt de Gompiègne, eurent l’idée de lui faire hommage de la représentation de cette forêt en sucrerie, avec ses arbres, ses routes, ses élévations, les villages même ou les monuments qu’elle renferme. Le roi admira la finesse de cet ouvrage délicat, dont il loua beaucoup les religieuses. {Le château de Gompiègne, par A. Vatout, p. 468.)

LE SUCRE

aux filles de la reine et de la princesse Catherine (1).

Est-ce parce qu’il fut surtout employé comme remède, que le sucre fut longtemps considéré comme un objet de valeur ? Toujours est-il que, dès le Moyen Age, les apothicaires en débitaient dans leurs boutiques ; il convient d’ajouter que ces boutiques étaient en même temps des boutiques d’épicerie (2).

Dès le temps de Philippe le Bel (3), on employait le sucre dans les confitures, en bonbons ; plus tard,

(1) Henri IV, par De Lagrèze.

(2) « Le sucre, écrit rérudil Ed. Fournier {Livre commode des Adresses], entroit pour une très grande part dans le commerce des épiciers. Les apothicaires^ communauté qui leur touchoit de très près, le leur avoient fort longtemps disputé, comme une sorte de monopole, dont ils pouvoient seuls'disposer. Ils avaient pour eux le proverbe : « On ne prend pas un apothicaire sans sucre » ; mais cela ne leur suffisait pas. Il fallait un privilège. Ce fut à qui l’auroit des deux corporations. Un arrêt de la Cour, du 27 novembre 1632, attribua aux épiciers le droit exclusif des confitures, sirops, restant des dites confitures, dragées, etc.» Ce ne fut pas assez. Ces sucreries n’étaient pas le sucre, auquel prétendait si ardemment l’épicerie. 11 y eut un procès, dont Gui Patin a parlé (anc. édit., t. I, pp. 38 et II, 34). Les épiciers l’emportèrent. Nous trouvons, en effet, dans un arrêt du le’’ septembre 4689 : (f Défense à autres que marchands épiciers de vendre aucun poivre, sucre, clous de girofle, savon, huile, muscade, etc., àpeine de confiscation et cinq cent francs d’amende».

La querelle, apaisée à Paris, ne le fut pas en province. Un siècle après, elle s’était réveillée entre les apothicaires et les épiciers de Chartres. Les épiciers de Paris faisaient un tel commerce du sucre pour l’exportation, que le naufrage d’un navire, venant de Rouen, en fit perdre à l’un d’eux pour 8.000 livres, à la fin de 1660 (Loret, Muze historique, t. II, p. 295.)

(3) V. l’ordonnance de Philippe le Bel, de 1312, art. 10, et celle de Charles IV, de février 1321, art. 9, dans les Ordonnances des roys de France de la troisième race, t. I, pp., 513 et 761.

REMÈDES d’autrefois

il ne fut, à peu près exclusivement, employé que comme médicament (1).

On pourrait en citer maints exemples, il nous suffira de rapporter la consultation donnée par fapothicaire, dans le Testament de Pathelin, une farce de la fin du XV® siècle.

L’apothicaire dit à son malade :

User vous fault de sucre fin

Pour faire en aller tout ce flume (2)...

Le sire de Gouberville, dont on a publié le curieux Journal, n’en consommait guère que lorsqu’il gratifiait les présidiaux et les avocats de Saint-Lô chargés (( delà vuyde de ses procès », comme il dit. La seule exception que Ton trouve à cette pratique est en faveur de ses malades. Le 9 juin 1557, il note : « Pour du sucre, pour les malades, 3 solds. » Et, à la date du 10 février 1554, on trouve encore : f A Vallongnes, pour ung pot de vin, que j’emporte pour Symonnet, qui estoit malade, et ung quarteron de sucre, 5 solds, 6 deniers. »

Un demi-siècle plus tard, on verra Louis XIII enfant se montrer friand de sucreries. En 1605, il

(1) Francisque Michel, op. cit., p. 429. Le sucre était encore d’un prix trop élevé pour qu’on le prodiguât dans les mets et les boissons ordinaires ; on y suppléa pendant longtemps au moyen d’un miel indigène. Cependant, dès le temps des Comnènes, les Grecs avaient du goût pour l’eau sucrée. A mesure que le sucre devint moins cher, l’usage des fruits confits et des autres sucreries devint plus général. Cependant jamais, tant qu’on ne connut ni le café, ni le thé, le sucre ne fut un article de consommation journalière indispensable, comme il l’est devenu de nos jours [Hstoire du Commerce du Levant).

(2) Gr.vve, Etat de la Pharmacie en France, p. 108-109.

LE SUCHE

écrit à « monsieur son papa », qu’il voulût bien retirer la garnison de Provins, parce que les soldats, imitant sa gourmandise, menaçaient de dévaliser les boutiques des apothicaires de sa chère conserve de roses. Cette même année, Henri IV mandait à Sully de payer à son apothicaire la somme de 17.138 livres à lui due, tant pour ses remèdes que pour du sucre, épiceries et flambeaux (1).

Au XVIII® siècle, le sucre fut surtout utilisé dans la pâtisserie et l’art du confiseur : c’est dans les ouvrages de cette nature qu’il faut aller chercher tout ce qui concerne la fabrication des bonbons, pâtes, confitures et autres assaisonnements sucrés. Le Confiturier Royal ou nouvelle instruction pour les confitures, les liqueurs et les fruits ; où Von apprend à confire toutes sortes de fruits, tant secs que liquides, la façon de faire différents ratafias et divers ouvrages de sucre qui sont du fait des officiers et confiseurs, est le manuel de friandise par excellence.

L’apprentissage le plus difficile pour l’ouvrier en bonbons consistait à apprendre à cuire le sucre selon ses différentes destinations. La pureté des matières employées de nos jours, les méthodes de cuisson et les appareils, soigneusement étudiés, ont rendu cette tâche plus aisée.

Il fallait autrefois une expérience, un tact remar-

(1) Mémoire des sages et royalles Œconomies d' Estât... de Henry le Grand, t. I, chap. L, p. 325.

REMÈDES d’autrefois

quables, pour obtenir le sucre à lissé, à perlé, à soufflé, à la plume, à cassé, au caramel] et celui, aux nuances plus subtiles encore, k petit lissé, k grand lissé) k petit perlé, à perlé fort, à la. petite plume, à la grande plume. Le Confiturier royal indique, avec minutie, les différentes manières de reconnaître les différents états de cuisson (1).

La tradition du moyen âge, qui utilisait le sucre comme médicament, ne s’est, à vrai dire, jamais perdue.

Nous avons dit qu’on ordonnait surtout celui-ci contre la phtisie et ce qu’on appelait les maladies de consomption : un médecin du xv® siècle, Platina (2), nous redit qu’on en saupoudrait même les viandes et que ce remède, outre qu’il « est utile grandement

(1) « Lorsque vous aurez clarifié votre sucre et que vous l’avez remis sur le feu pour le faire bouillir^ vous connaissez qu’il est à lissé,' en trempant le bout du second doigt dedans, et l’appliquant ensuite sur le pouce, et les ouvrant aussitôt un peu : iLse fait, de l’un à l’autre, un petit filet qui se rompt d’abord, et qui reste en goutte sur le doigt. Quand ce filet est presque imperceptible, ce n’est que le petit lissé, et quand il s’étend davantage avant que de se défaire, c’est le grand lissé. »

Le sucre était à perlé, quand le filet de sucre se maintenait entre les doigts ; à soufflé, lorsqu’on soufflant sur le sucre bouillant, il en sortait « comme des étincelles ou petites bouteilles » ; à la plume, lorsqu’il en sortait « de plus longues étincelles ou boules ». Pour juger si le sucre était à casse, il fallait mouiller un doigt, le tremper dans la bassine écumante, le retirer et le plonger dans un verre d’eau fraîche. Ainsi cristallisé autour du doigt, le sucre devait casser en se détachant . Le caramel était le sucre à cassé, mais plus cuit encore et tel, que placé sous la dent, « il craquait nettement sans s’y attacher nullement. » Ces divers termes de confiserie sont toujours en usage.

(2) Z)c honestavoluptate, traduction française de Christel, 1505, in-f*^., fol. XVI, V., cité par Alf. Franklin, Dict. hist. des arts, métiers et professions, art. Raffineurs de sucre.

LE SUCRE

à reslomach, adouchist toutes les aspirations qui sont dans icelluy et principalement la poytrine et le poulmon, esclarcit et fait bonne voix, guérit la toux et le reume. »

Au début du xviie siècle, van Helmont constatait les heureux effets du sucre dans les maladies d’épuisement ; il avait noté qu’à la longue, le sucre devenait moins agréable au goût et fatiguait l’estomac.

Les médecins de l’Hôtel-Dieu ordonnaient parfois le sucre à leurs malades; sans doute en fit-on abus, car en vertu d’un règlement en vigueur vers 1630, le médecin de l’hôpital fut désormais tenu de déclarer au Bureau quelle quantité il en avait prescrit dans le mois et la dame de l’apothicaire dut jurer qu’elle n’avait employé « ledict sucre qu’en le confiant aux médecins... ordonné tant auxdicts pauvres malades et religieuses qu’aux domestiques de ladite maison (1). »

Croirait-on que, dès le xviii® siècle, on s’était aperçu despropriétés antiseptiques du sucre ? C’est le D*" Plicque qui a fait cette découverte dans un auteur de l’époque, un novateur pour son temps, celui-là même qui avait découvert la contagiosité delà tuberculose bien avant nos expérimentateurs modernes.

Raulin attribuait non seulement une valeur alimentaire au sucre, mais il le mettait en parallèle, pour le pansement des plaies, avec le camphre, la myrrhe et autres aromates. Le fait est d’autant plus intéressant à signaler que ce n’est que de nos jours qu’on a préconisé à nouveau le sucre en chirurgie

(1) Albin Rousselet, Noies sur l’ancien Hôtel-Dieu de Paris, (1888), p. 45.

REMÈDES d’autrefois

pour hâter la cicatrisation des plaies. Nous ne saurions résister au plaisir de reproduire, pour l’édification de nos lecteurs, le passage véritablement prophétique de l’ancêtre Raulin :

Le sucre, écrit-il, mondifie les ulcères par une application extérieure : il préserve puissamment de la pourriture les plantes et les substances animales. ' .

Raulin nous apprend ensuite que le sucre a été employé comme anti-venimeux : voilà, certes, une propriété que nous ne lui supposions pas ; il n’ignorait pas davantage Taction du sucre contre les affections plus tard qualifiées de tuberculeuses.

Il a encore une vertu bien précieuse, c’est qu’il est spécifique contre ce redoutable venin végétal, dont les Américains empoisonnent leurs flèches, qui, en étant imbues, font mourir dans le moment les animaux qui en sont blessés.

Lorsque les nègres de l’Amérique sont menacés de phtisie pulmonaire, et lors même qu’ils sont phtisiques, on les envoie dans les ateliers où l’on prépare le sucre, pour y respirer la vapeur qui s’élève des chaudières en si grande quantité qu’elle obscurcit tout l’atelier par le nuage qu’elle y forme ; ils y guérissent ordinairement en moins de deux mois de séjour (1).

Et Raulin ajoute cette phrase, qu’on croirait écrite d’hier :

(1) Il était intéressant de s’informer si vraiment, comme l’affirme Raulin, les ouvriers des raffineries sont moins que d’autres sujets à la tuberculose. C’est ce qu’a songé à faire M. Plicque, en s’adressant à deux sucreries importantes. La tuberculose est, en effet, plutôt rare dans ces milieux; mais, observe judicieusement le D’’ Plique, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une industrie agricole en pleine campagne; la plupart des ouvriers n’emploient que l’hiver aux travaux de la sucrerie, et, pendant l’été, ils se livrent aux travaux des champs.

LE SUCRE

L'usage des antiseptiques est d’un puissant secours dans la phtisie pulmonaire, pour prévenir les effets que la contagion du pus des ulcères fait ordinairement dans la masse du sang.

Les traités de matière médicale de la première moitié du xix® siècle (1) continuent à attribuer au sucre les propriétés médicales les plus variées.

Et d’abord, il sert à édulcorer, à masquer la saveur désagréable des médicaments qu’on fait prendre aux malades.

A l’état de sucre cristallisé ou candi, il calme les picotements de la gorge, donne plus de souplesse aux cordes vocales et facilite l’expectoration et même l’élocution. Fondu dans l’eau et à quelque distance des repas, il est le meilleur des stomachiques.

C’est aussi une boisson balsamique, surtout si on y ajoute quelques gouttes d’eau de fleur d’oranger (2). Le sucre est avant tout un pectoral : c’est Vami de la poitrine.

On l’a encore recommandé comme antigoutteux, antirhumatismal (Lobe), vermifuge (Predi et Bar-

MINATI).

Le docteur Saint-Maurice (3) est allé jusqu’à pré-

( I ) Croirait-on que, dans certaines provinces, le Limousin, par exemple, dans les premières années du xix® siècle, le sucre et le café étaient encore considérés comme des substances d’une grande rareté : on ne prenait du café que comme remède I « Un pain de sucre du poids de quatre livres suffisait à la consommation annuelle des bonnes maisons ; j’ai vu quelquefois nos voisins venir emprunter familièrement le nôtre, pour figurer un moment sur la table : ils le remettaient le plus souvent sans y avoir touché. » Changemens survenus dans les mœurs des habitants de Limoges, par J.-J. Juge.

(2) Mérat et DE Lens, op. cit.

(3) Journal complém. des Sc. méd., XVII, p. 332.

REMÈüES d’autrefois

tendre qu’à haute dose, il guérissait la syphilis ; et que c’est à sa présence dans les robs et les sirops sudorifiques, qu’on devait attribuer les vertus médicinales de ces drogues composites.

Doit-on croire davantage à la cure des hydropisies par l’usage du sucre, bien que le fait noussoit attesté par Desbois de Rochefort (1), sur la parole d’un médecin de la Guadeloupe?

N’a-t-on pas également pensé à administrer le sucre aux graveleux? mais l’expérience n’a pas réussi. Il eût fallu le donner à hautes doses, ce qui n’est pas sans inconvénient.

Il y a des personnes, écrivent Mérat et de Lens, dans leur Matière médicale [2), qui mangent du sucre en grande quantité. On en cite qui en ont ingéré plus d’une livre par jour pendant un grand nombre d’années, et qui ont poussé leur caprice fort loin. On a même vu des sujets délicats ne se nourrir absolument que de sucre, s’en bien trouver et ne pouvoir digérer aucun autre aliment.

En dépit de ces assertions, il faut bien savoir que Texcès de sucre est plutôt nuisible: outre qu’il carie les dents, ce qui est un de ses moindres désagréments, le sucre échauffe, altère, et, ceci est plus grave, prédispose aux affections scorbutiques. Warck, qui a fini par succomber à l’usage immodéré du sucre (3), a fait connaître par son propre exemple les dangers qui résultent de son abus.

(1) Mat. Méd., t. II, p. 264.

(2) T. VI, article Sucre.

(3) Journal complém. des Sc. rnéd.^ XV, 25.

LE SUCRE

Quoi qu’il en soit, le sucre à doses modérées est un adjuvant précieux pour la restauration des forces, plus spécialement chez les phtisiques ; il peut, en outre, jouer un rôle préventif, qui n’est pas à dédaigner : ainsi l’ont compris les membres de la Commission pour la prophylaxie de la tuberculose dans l’armée, et la plupart des médecins militaires, qui ont demandé une augmentation de la ration du sucre accordée au soldat, surtout en hiver.

Au résumé, le sucre peut être conservé dans les formulaires, comme adjuvant, conservateur ou correctif de bon nombre de médicaments.

Il est adjuvant dans les tablettes, pâtes, pastilles, trochisques, sucres officinaux, etc.

Il est conservateur dans les sirops, robs, électuaires, conserves, etc.

Il est correctif, quand on l’associe à des substances trop actives dont il diminue l’action, telles que le jalap, la gomme-gutte, la scammonée, les résines et gommes-résines .

Le sucre, mélangé à certains médicaments, produit des modifications qu’il importe de connaître (mélange de calomel et sucre) ; encore, dans ces dernières années, a-t-on donné une interprétation toute différente des phénomènes qui se produisent en cette circonstance.

Enfin, il nous faut mentionner l’usage externe du sucre. Le sucre cristallisé, en poudre, est insufflé sur les taies et les ulcères de la cornée, comme topique

médicamenteux. Il agit de même sur les aphtes, les ulcères malins, les gerçures du mamelon, etc.

Le sucre entre dans la composition de poudres dentifrices.

Le sucre brut, qu’on nomme cassonade, rouge ou brune, est donné quelquefois, comme laxatif, en lavements.

Enfin, on brûle du sucre pour purifier les appartements, chasser les mauvaises odeurs ; mais cette action antimiasmatique est des plus contestables et elle ne dure, en tout cas, que quelques minutes.

L’expression brûler du sucre est, on ne l’ignore point, passée dans le langage métaphorique, pour indiquer que quelque chose de pas très propre — au figuré, s’entend — vient de s’accomplir quelque part. Il nous en coûterait de renoncer à une locution aussi pittoresquement imagée.

Ce café

La légende que nous allons conter se rapporte à la découverte du café, cette liqueur aujourd’hui populaire, que tout le monde boit, sans se préoccuper de connaître son histoire (1).

Un gardien de chameaux, disent les uns ; un gardien de chèvres, assurent quelques autres, se plaignait un jour à des moines, que ses chèvres et ses chameaux veillaient et sautaient toute la nuit, contre leur ordinaire.

(1) Sur les origines du café, on consultera utilement, dans le Traité des Simples, par Ibn el Beithar, t. II, p. 54, (t. XXV des Notices et Extraits des manuscrits de la Bibliothèque Nationale et autres Bibliothèques, publiés par l’Institut National de France; Paris, Imprimerie Nationale, 1880), une note due au savant traducteur de l’ouvrage, le docteur L. Leclerc. A voir également l’Histoire des Drogues, espieeries, etc., de Garcie DES Jardins (traduction d’Antoine Colin); Lyon, 1619.

On a voulu retrouver le café dans la colocasia de Virgile {quatrième églogue), mais il ne semble pas que l’identification soit exacte. V. à cet égard Buc’hoz, Dissertation sur V utilité , etc., du tabac, du café, etc., p. 63.

REMÈDES d’autrefois

Le prieur pensa tout d’abord que ce ne pouvait être qu’un effet de leur pâturage. Pour s'en éclaircir, il se porta sur les lieux, et, considérant l’endroit où le bétail paissait dans la journée, il remarqua qu’il poussait sur ce terrain quantité d’arbrisseaux, dont ses bêtes mangeaient les fruits. Il emporta de ces derniers, qu’il fit bouillir dans de l’eau ; il en but et fut tout surpris de prolonger ses veillées fort avant dans la nuit. Il en fît prendre à ses moines, pour les empêcher de dormir durant les offices, et il lui fut donné de constater à nouveau la remarquable qualité de son breuvage (1).

Selon une autre version, unmuphti d’Aden, vivant au ix® siècle de l’hégire, aurait fait le premier usage du café.

D’après une tradition musulmane, on serait redevable de cette découverte à un mollah, du nom de Chadely ou Scyadly, encore en vénération dans l’Orient. Ce religieux mahométan aurait découvert les propriétés excitantes du café, d’après les remarques faites par un pâtre de l’Yemen.

Un savant maronite (mort au commencement du XVIII® siècle), a réédité l’histoire du pâtre, mais il remplace le mollah par le prieur d’un couvent. Mettons, pour tout concilier, que le hasard a été pour beaucoup dans cette découverte, qui remonte appa-

(!) Fauste Nairon, qui écrivait, en 1661, un ouvrage sur lecafé, serait le premier qui aurait mis cette légende en circulation ; le prétendu moine ne serait autre que le cheikh Ilaïdar (mort en 618 de l’hégire), l’inventeur de la feuille de chanvre, autrement dit celui qui aurait fait connaître, un des premiers sinon le premier, les propriétés excitantes du haschich. (S. de. Sacy, Chî^estomathie arabe, Paris, 1826-27, t. !,, p. 461.)

LE CAFE

remment à une époque lointaine de notre histoire (1), et nous risquerons fort de ne pas commettre une grosse erreur.

Il est à peu près certain que le café nous vient d’Orient (2), et qu’il fit son apparition en Europe au commencement du xvii° siècle (3).

(1) On est allé jusqu’à prétendre que le nèpenthès, dont parle Homère, et qui fut donné par Hélène à Télémaque, au cours d’un repas, n’était autre chose que du café. (V. ce que nous avons dit de cette légende, dans Poisons et sortilèges, par les Dfs Cabanes et Nass, 1''® série.) Devrait-on identifier le café avec le kali, que la belle Abigaïl, épouse de Nabal, offrit aux guerriers qui accompagnèrent David ? C’est une opinion encore débattue (Cf. Intermédiaire des chercheurs^ 1893, t. II, pp. 404 et 651).

(2) Des manuscrits de la Bibliothèque Nationale indiqueraient que le café était en usage en Orient dès 875.

« En 954 de l’hégire (1538 de J.-C.), dit un écrivain arabe, pendant que beaucoup de gens étaient assemblés au mois de Ramadban et qu’ils prenaient le café, le commandant du guet les surprit et les chassa des boutiques ignominieusement. Ils passèrent la nuit dans la maison du sous-bachi, et le lendemain ils furent relâchés, après avoir reçu chacun dix-sept coups de bâton. » Le café, mot tiré du turc kaouè, fut défendu par quelques légistes musulmans, à cause de l’abus qu’on en fit après sa découverte ; il n’a été définitivement toléré dans les mœurs populaires que sous Sélim D' (xvii® siècle). V. Médecine et Hygiène des Arabes, par E.-L. Bertherand.

(3) Antoine Galland, le célèbre traducteur des Mille et une nuits, a fait paraître, le 15 décembre 1606, sous ce titre : De V origine et du yrogrez du café, sur un manuscrit arabe de la Bibliothèque du Roy à Caen, une intéressante monographie du café. Elle est devenue introuvable, n’ayant été tirée qu’à un très petit nombre d’exemplaires, qui ont été presque tous distribués aux amis personnels de l’auteur. Il en a été donné une copieuse analyse dans un appendice ajouté au Voyage de V Ara-

HEMEDES D AUTREFOIS

Le voyageur Jean de la Roque, qui avait débarqué à Marseille, au retour d’un voyage dans le Levant, paraît être le premier qui ait fait connaître en France le café (1).

A son retour, raconte son fils, il apporta non seulement du café, mais encore tous les petits meubles et les ustensiles qui servent à son usage dans la Turquie.

Cela passait alors pour une vraie curiosité en France, et l’on en voit encore aujourd’hui (1716) un cabinet passablement orné dans sa maison de campagne, surtout de fingians, ou tasses de porcelaine d’une grande beauté, sans parler des petites serviettes de mousseline brodées d’or, d’argent et de soie, destinées au même usage...

J’avoue, ajoute le narrateur, que « la curiosité de mon père à l’égard du café ne fut d’aucune consé-

bie heureuse, par La Roque. Paris, chez André Cailleau, 1716. Galland explique que les Arabes appellent le café cahouah ; Benet, baun, et qu’Avicenne en parle dans ses livres. Agiazlah, grand médecin presque contemporain d’Avicenne, en aurait également fait mention. A noter, toutefois, que le cahouah ou gahoua des Arabes désignerait, pour certains, le vin et non pas le café (Cf. Note sur Voingine du café, par le D^' P. Güigues, dans le Bul~ letin des sciences pharmacologiques, octobre 1903).

(1) Pierre Belon, qui visitait la Turquie, l’Egypte et le Sinaï, pendant les années 1546-1549, ne dit rien du café. Les détails minutieux qu’il donne sur la nourriture des gens, les renseignements botaniques qu’il rassemble, permettent de conclure qu’il ne connaissait pas le café, qu’il n’a pas vu la plante et que l’usage de la boisson n’était pas répandu dans les régions qu’il visitait (Güigues, loc. cit.). Par contre, un autre médecin voyageur, Bernier, a donné les détails les plus circonstanciés sur le café, et sur son usage dans les pays qu’il avait traversés. (V. la lettre, fort intéressante, qu’il adressait en 1684, à l’auteur d’un traité sur le café, le thé et le chocolat {sic) et qu’a rééditée le D‘‘ Pompée Mabille, dans son opuscule smv François Bernier, philosophe^ médecin et voyageur-, Angers, 1864, pp. 45-7).

LE CAFÉ

quence pour le public, et que le premier usage du café à Marseille n’alla pas au delà d’un certain nombre d’amis qui, comme lui, avait pris les manières du Levant. »

A Paris, la boisson turque fut mise à la mode par un ambassadeur de la Sublime- Porte, envoyé extraordinaire du sultan, qui fît si bien les honneurs du produit exotique à ses visiteurs et surtout à ses visiteuses, que la Cour et la Ville se hâtèrent d’en propager l’usage. Sortis de chez l’ambassadeur avec un enthousiasme qu’il est aisé d’imaginer, ses invités s’empressèrent de courir chez toutes leurs connaissances, pour parler de ce café qu’elles avaient pris chez lui, et Dieu sait comment l’un et l’autre furent exaltés.

Sous Louis XIV, la haute société garda cependant longtemps de la prévention à l’égard d’une liqueur que des esprits mieux avisés assuraient être un délicieux nectar. Comme Louis XIV n’aimait pas le café, ses courtisans s’empressèrent de le proscrire. Sa belle-sœur, la fille de l’électeur Palatin, qui vivait à la Cour du grand Roi, partageait la même aversion.

Je regrette d’apprendre, écrivait-elle à sa sœur, la comtesse Louise, que vous êtes habituée au café ; rien n’est plus malsain. Je vois tous les jours des jeunes gens qui ont été forcés d’y renoncer, à cause des grandes maladies qu’il a causées. La princesse de Hanau en est morte après d’horribles souffrances. Que cela vous serve de leçon 1

Cette même princesse Palatine écrivait un autre jour :

Le café n’est pas aussi nécessaire aux ministres protestants

qu’aux prêtres catholiques, qui ne peuvent se marier, car il rend chaste (?).

Pour sa pari, elle lui préférait une « bonne soupe à la bière », mais la bière en France ne valait rien. Un bon plat de choucroute et des saucissons fumés, à la bonne heure, voilà un « régal digne d’un roi et auquel rien n’est préférable : une soupe aux choux et au lard ferait bien mieux mon affaire que toutes les délicatesses dont on raffole ici ».

N’oublions pas que la princesse, tout en étant très Parisienne d’esprit, était restée tout à fait Allemande de cœur.

Nous aurons plus de peine à expliquer comment de Sévigné, pourtant si Française dans ses goûts et ses allures, a pu professer à l’égard du café une antipathie qui ressemble fort à une injustice. C’est qu’elle était persuadée que cette liqueur avait été funeste à sa fille ; il ne faut pas chercher ailleurs les raisons de sa violente diatribe.

Vous voilà donc revenue du café, écrit-elle à de Grignan-, de Méry l’a aussi chassé de chez elle honteusement.

Au reste, il est bon de revenir aux rafraîchissants. Duchesne (le médecin) croit que le café précipite votre sang, qu’il l’échauffe, qu’il peut être bon à des gens qui n’ont mal qu’à la poitrine ; mais que jamais il ne s’est ordonné dans la disposition où vous êtes, et qu’on peut en juger par votre maigreur qui augmente à mesure que vous en prenez; qu’il est à craindre que vous ne vous en aperceviez trop tard, que la force que vous croyez que le café vous donne n’est qu’un faux bien, puisque cela vient du

LK CAFÉ 243

mouvement de votre sang, qui aurait besoin, au contraire, d'être calmé et adouci...

Si de Grignan ne peut pas se passer de café, qu’elle suive l’exemple de M. Schomberger, qui le sucre avec du miel de Narbonne, et qui s’en trouve bien.

Un médecin ayant eu l’idée de conseiller l’addition de sucre et de lait à la décoction des grains d’Arabie, le café laité ou lait cafeté avait aussitôt été déclaré excellent... pour calmer la toux ! M*”® de Sévigné, dans un élan de bonne foi, en avait elle-même convenu.

Nous avons ici de bon lait et de bonnes vaches, écrivait-elle à sa fille : nous sommes en fantaisie de faire bien écrémer ce bon lait et de le mêler avec du sucre et du bon café ; ma chère enfant, c’est une très jolie chose, et dont je recevrai une grande consolation en carême. Du Bois l’approuve pour la poitrine, pour le rhume ; et c’est, en un mot, le lait cafeté ou café laité (1) de notre ami Alliot.

Un mois plus tard, l’éloge se hausse au ton du panégyrique.

Pourquoi, ma bonne, dites-vous du mal de mon café au lait? C’est que vous haïssez le lait ; car sans cela vous trouveriez que c’est la plus jolie chose du monde. J’en prends le dimanche

(1) Le café au lait était, au début, un médicament, et rien ne faisait prévoir le rôle important qu’il était appelé à jouer dans l’alimentation. C’est un hygiéniste du nom de Monin — déjà ! — qui l’avait un des premiers préconisé. Puis, en 1697, il fut soutenu une thèse latine sur le café au lait, à la Faculté de Paris.

REMÈDES d’autrefois

matin avec plaisir. Vous croyez en dire du mal en disant que cela est bon pour faire vivoter une pauvre pulmonique. Vraiment c’est une grande louange, et s’il fait vivoter une mourante, il fera vivre fort agréablement une personne qui se porte bien.

Mais voilà que les médecins ne sont pas d’accord : celui de M*"® de Grignan lui conseille le café, alors que Duchesne, le médecin de M™® de Sévigné, l’interdit sévèrement. Que faire dans ces conjonctures? La conviction de la marquise en paraît ébranlée.

Le café engraisse l’un, écrit-elle à sa fille; il amaigrit l’autre : voilà toutes les extravagances du monde. Je ne crois pas qu’on puisse parler plus positivement d’une chose où il y a tant d’expériences contraires. Ainsi, ma chère enfant, suivez votre goût, raisonnez avec votre bon médecin...

Elle finissait par où elle aurait dû commencer.

On rappelle sans cesse le réquisitoire de de Sévigné contre le café. Je sais bien qu’on l’a accusée, et c’est un reproche qu’on lui a souvent fait, d’avoir écrit cette phrase, dont ses ennemis se font une arme contre son jugement : Racine 'passera comme le café; mais on n’ignore plus aujourd’hui que Voltaire est le vrai coupable en cette affaire.

En 1672, de Sévigné écrivait : « Racine fait des comédies pour la Ghampmeslé ; ce n’est pas pour les siècles à venir. » Joignez-y tout ce que la marquise a dit de désobligeant sur le café , et vous devinerez où Voltaire a puisé son inspiration, quand il a écrit ce passage, qui sert de préface à son Irène: (( Nous avons été indigné contre de Sévigné, qui écrivait si bien et qui jugeait si mal. Nous sommes révolté de cet esprit misérable de parti, de

LE CAFÉ

cette aveugle prétention qui lui fait dire : La mode d'aimer Racine 'passera comme la mode du café (1). »

Ah ! ce n’est pas la faute des médecins, si le café n’est pas plus passé de mode que les tragédies de Racine. Les premiers détracteurs de la liqueur excitante, c’est en effet, dans le corps médical qu’il faut les aller chercher.

Les médecins du grand siècle étaient des savants dogmatiques, qui n’auraient pas souffert qu’on osât discuter leur décision. Toutefois, ne voulant pas être accusés d’avoir condamné la nouvelle boisson sans appel, ils consentirent à faire une dernière concession à leurs adversaires.

C’était au début de l’année 1679 : un candidat demandait à être agrégé au collège des médecins de Marseille. On saisit l’occasion de faire naître un débat public sur les propriétés tant controversées de la liqueur d’Orient. Quatre questions devaient être adressées au candidat : la première, sur le quinquina ; une autre, sur le foie ; une troisième, sur les œufs ou ovules des femmes ; la dernière, sur le café. Nous ne relèverons que les arguments les plus saillants de cette dissertation exhilarante.

« On voudrait, dit le candidat, substituer le café au vin, alors que le meilleur café n’approche pas de la lie de cette excellente boisson ».

(1) Sur ce texte, la Harpe composa la phrase proverbiale : Racine passera comme le café. L’académicien Suard se constitua le père adoptif du mot, qui depuis a fait son chemin dans le monde.

REMÈDES d’autrefois

Mais, telle est la force des préjugés, « que les choses qui nous sont familières nous deviennent méprisables, pendant que nous exaltons les objets les plus vils », tout uniment « parce qu’ils viennent de loin ». Au reste, poursuivait-il, « la plupart des médecins, peu curieux de la nature et des qualités du café, le croient fort salutaire, seulement par ces deux raisons : que les Arabes l’appellent bon en leur langue, et qu*il nous vient de la région heureuse d’Arabie, comme si la nature de ce remède dépendait de sa dénomination et de celle du pays qui le produit, et (comme) s’il n’était pas absurde de déterminer la nature des choses par leurs noms, comme parle Hippocrate dans son livre De VArt. »

Il y avait quelque malignité à mettre ainsi en relief une des objections les moins sérieuses des apologistes du café, pour mieux faire ressortir la pauvreté de leurs arguments ; d’autant que ces derniers avaient des raisons plus solides, pour prôner un produit qui commençait à faire ses preuves.

La thèse sur le café allait être bientôt suivie d’une série d’opuscules sur le même sujet. C’était un entraînement : l’un soutenait que le fréquent usage du café abrégeait la vie ; un autre, que le café pouvait aider aux travaux de hesprit ; un autre enfin démontrait, avec preuves à l’appui, que l’usage du café ne prédisposait pas, comme on l’avait affirmé, à l’apoplexie (1).

Mais une opposition plus vive ne tardait pas à se manifester contre ce breuvage qui, à entendre certains médecins, pouvait déterminer les accidents les

(1) Quœstiones medicœ in scholis Parisiensibus agitatœ.

LE CAFÉ

plus graves (1). Ecoutez le médecin Daniel Duncan, qui le condamnait, parce qu’il « basanait le teint, enflammait le foie et la rate, produisait des dégoûts, des vomissements, des indigestions, des coliques néphrétiques, occasionnait même la fièvre et le choléra morbus ».

Selon d’autres, il était le principal agent de l’impuissance de l’homme et de la stérilité chez la femme ! A cette accusation, un médecin, théologien à ses heures, Philippe Hecquet, doyen de la Faculté, répliqua qu’à la vérité, le café éteignait les passions trop vives, mais qu’il n’allait pas cependant jusqu’à supprimer tout désir.

11 faut convenir, écrivait-il (2), que le café passe pour un remède contre l’incontinence. Des personnes, obligées de la garder par leur état, prétendent en avoir eu grand secours. On a même cru qu’il se voyait moins de maladies honteuses à Paris depuis que le café y était en vogue, comme si depuis ce temps la débauche y était devenue moins fréquente. Fasse le ciel que cette observation se confirme î Mais, cela supposé, le café en serait-il tant à blâmer ? Car alors il modérerait cette passion, il la réglerait sans la détruire et la soumettrait sans l’éteindre. Il en resterait donc assez dans les sexes pour ne point se haïr, mais ils n’en auraient pas assez pour se passionner... Les

(1) Nous possédons une très curieuse brochure, intitulée; Discours familier sur le danger de Vusage habituel du café (à Amsterdam et à Paris, M.DGG.LXXIV), où l’auteur réagit contre l’enthousiasme de ses contemporains en faveur de la liqueur orientale. Tout en convenant que le café est un breuvage souvent salutaire « aux personnes grasses et repletes » {sic), il conseille « aux infirmes, aux vélétudinaires, aux personnes délicates » d’en user modérément. Il déclare, en outre (p. 22), que « le café est un poison lent ); ; on sait combien, depuis cette époque, cette phrase a été souvent reproduite.

(2) Hecquet, Traité des dispenses du carême, etc., 1709.

REMÈDES d’autrefois

mariages, par conséquent, deviendraient plus sains, les sociétés mieux assorties, et les Etats plus heureux.

Andry, collègue de Hecquel à la Faculté, ne se montrait pas plus intransigeant ; il voulait bien autoriser le café, mais à la condition de lui faire subir une préparation qui en atténuerait l’énergie. Il recommandait de faire bouillir, soit le grain, sans l’écraser, soit la cosse qui renferme le grain, en ayant soin d’enlever celui-ci. On obtenait ainsi ce qu’il appelait le café à la sultane.

Bourdelin, premier médecin de la duchesse de Bourgogne, ne niait pas les effets néfastes du café ; mais, comme il avait jugé son cas désespéré, il usait du café à satiété, sachant bien qu’il n’avait plus rien à redouter, puisqu’il était d’avance condamné à en mourir.

Dans le public, on se riait des menaces des médecins et les gens de lettres (1), les poètes surtout, chantaient, sur le mode dithyrambique, la louange de la « céleste ambroisie ».

En 1711, le Mercure galant publiait, sur l’air du Noël des Bourgeois de Chastres, une chanson sur le café. Quelques jours après, on la chantait, modifiée

(1) Le père Malebranche vantait les qualités du café... en lavement. Blégny (en 1687), avait imaginé une eau distillée, une huile et un sirop de café. Quelques années après, les distillateurs de Montpellier firent une liqueur qu’ils appelèrent eau de café, et dont l’odeur, assez agréable, ressemblait à celle du café torréfié. A Paris, on fabriqua des tablettes de café,&e l'huile essentielle de café tout apprêté, etc.

LE CAFÉ

et considérablement augmentée. On y lisait, entre autres vers mirlitonésques, les suivants, qui ont au moins le mérite de résumer les indications thérapeutiques de la boisson qui faisait alors fureur:

Si vous voulez sans peine Vivre en bonne santé,

Sept jours de la semaine,

Prenez de bon café.

Il vous préservera de toute maladie.

Sa vertu chassera la, la Migraine et fluxion, don, don.

Rhume et mélancolie.^

Sa force est sans égale Contre les maux de cœur;

La glande pinéale Y trouve sa vigueur.

Quand on y met du lait, il guérit la poitrine.

Au sang, il donnera, la, la La circulation, don, don Dans toute la machine.

Et la chanson continuait sur ce ton fluidifiant, et elle comptait au moins deux bonnes douzaines de couplets !

Le goût de l’agréable breuvage était alors si répandu, qu’un étranger, de passage à Paris, pouvait écrire :

C'est une mode à Paris que de prendre une tasse de caffé après le dîné... l’on estime que c’est un bon remède contre la mélancholie, à preuve certaine grande dame qui, apprenant que son

REMÈDKS d’aUHIEFOIS

époux avoit été tué dans une bataille, s’écria : « Ah I malheureuse que je suis! vite, vite, qu’on m'apporte du caffé (1) ! »

L’opinion de la bonne dame était partagée par nombre de médecins. D’autres ont émis un avis différent.

Selon Hahnemann, le café aurait la propriété de provoquer des sensations agréables, d’inspirer la gaieté et la pétulance ; de rendre l’esprit fertile en saillies et d’exciter l’imagination; de redoubler l’action des organes digestifs et sécrétoires; d’apaiser la faim et la soif, etc. ; mais ces effets ne seraient que passagers, et à la période d’excitation succéderait une action contraire : l’atonie des forces digestives, la dépression des facultés intellectuelles.

Le même Hahnemann s’exprime ailleurs, sur le compte du café, avec toute la brutalité d’un esprit systématique.

Le sérieux réfléchi de nos ancêtres, prononce Hahnemann, la solidité des jugements, la fermeté dans la volonté et dans les résolutions, toutes ces qualités qui distinguaient jadis le caractère national des Allemands, s’évanouissent devant cette boisson médicinale. Et qu’est-ce qui les remplace? Des jugements précipités et mal fondés, la légèreté, la loquacité, enfin une mobilité fugitive, et une contenance théâtrale.

Je sais bien, ajoute-t-il, que pour abonder en imaginations luxurieuses, pour composer des romans lubriques, des poésies badines et piquantes, l’Allemand doit boire du café.

Le danseur de ballet, l’improvisateur, le jongleur, le bateleur, l’escroc, et le banquier au jeu de pharaon, ainsi que le virtuose moderne, avec sa vitesse extravagante, et le médecin à la mode, partout présent, qui veut faire quatre-vingt-dix visites de malades en une seule matinée, tout ce monde-là a nécessairement besoin de café.

(1) Séjour de Pa}'is,t. I, p. 111, par Nemeitz.

LE CAFÉ

Zimmermann est moins exclusif. Sans doute l'abus du café est dangereux, plus dangereux que l’abus du thé, par exemple ; mais il le permet, à doses très modérées, à toutes les personnes qui, selon sa propre expression, « ne sont pas faciles à émouvoir. » Quatre tasses par jour ne l’incommodaient pas personnellement, et il prétend en avoir vu prendre sans accident jusqu’à vingt tasses par certains Allemands.

On a accusé le café de produire des hallucinations ?

Lorsque j’ai pris beaucoup de café, disait le philosophe Lichtenberg, je m’effraie de tout et même de certains bruits avant de les entendre. Nous avons donc d’autres organes de l’ouïe?...

Pris à fortes doses, le café, chez les individus prédisposés, a pu effectivement produire des hallucinations de l’ouïe ; mais il a produit surtout des hallucinations du tact, consistant soit dans une sensation de froid à la partie postérieure de la tête, soit dans un fourmillement du cuir chevelu (1).

Si Stoll dit vrai, le café produirait l’hystérie.

Hoffmann, l’auteur de la liqueur qui porte son nom, assure, d’autre part, que l’usage excessif du café avait déterminé, en Europe, la production d’une nouvelle maladie : la fièvre miliaire. Il allait plus loin : il ne craignait pas d’affirmer que la même liqueur pendait les hommes impuissants et les femmes stériles. Trousseau partageait la même opinion, lui qui avait baptisé le café g la liqueur des chapons. »

C’est le café, a-t-on dit, qu’il faudrait rendre responsable de l’anaphrodisie de Fontenelle et de Frédéric II.

(1) Michéa, Délire des sensations, p. 170.

RKMÈDES d'autrefois

Fontenelle, très répandu dans le monde, où il était recherché pour les grâces de son esprit, autant que pour le charme et la distinction de ses manières, n’aurait jamais, assure-t-on, dépassé les limites d’une admiration platonique pour les beautés qui faisaient cercle autour de lui. Au dire des historiens, il serait mort vierge, comme Newton et William Pitt.

Quant à Frédéric II, il ne donna jamais suite à ses aventures galantes, et pour cause : c'est à peine si le repos de la nuit et la réplétion vésicale lui donnaient quelques soupçons de virilité. C’est lui qui répondait à un ami, qui lui demandait s’il n’avait jamais songé à se marier: « Le matin, quelquefois » (1) !

' Le café n’est pas, à vrai dire, coupable de tous les

(J) D'ailleurs, on connaît ses goûts, au moins singuliers. Son ami Voltaire nous a, à cet égard, suffisamment édifiés. « Quand Sa Majesté était habillée et bottée, écrit-il dans ses Mémoires posthumes, le stoïque donnait quelques moments à la secte d’Epicure : il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit heiduques ou jeunes cadets. On prenait le café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait un demi-quart d’heure tête à tête. Les choses n’allaient pas jusqu’aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle\ il fallait se contenter des seconds. Ces affaires d’écoliers étant finies, les affaires d’Etat prenaient la place. » Quelques lignes plus loin. Voltaire nous apprend que ces goûts un peu... spéciaux n’étaient pas exclusifs. Il rappelle notamment que le Grand Frédéric avait fait enlever de Venise et emmener par les sbires jusqu’à Berlin, en passant par Vienne, une jeune ballefine, la Barbarini, qu’il fit danser sur son théâtre, et qui épousa plus tard le fils de son chancelier. Mais s’il en était un peu amoureux, s’empresse d’ajouter Voltaire, c’est « parce qu'elle avait les jambes d’un homme, » V,, pour plus de détails, V Intermédiaire, 1890, p. 555-556.

LE CAFÉ

méfaits dont on le charge. Nous sommes, le plus souvent, les artisans de notre malheur. Les morts imputables au café constituent une très faible exception. Le café doit, dans bien des circonstances, être mis hors de cause (1).

Quant aux maux sans nombre qu’on lui prête, le rachitisme, des ophtalmies chroniques, la carie des os, la migraine, les névralgies, l’aménorrhée, la métrorrhagie, la leucorrhée, les hémorroïdes, c’est pure exagération. A ce tableau de fantaisie l’expérience répond qu’il existe, en effet, un très petit nombre de personnes, d’une constitution éminemment impressionnable, névropathique, que le café agite et prive de sommeil ; mais la plupart des amateurs de café s’accoutument à son usage et n’en sont nullement incommodés. ,

Boisson véritablement intellectuelle, le café rend le travail d’esprit plus rapide, la mémoire plus étendue, l’imagination plus vive, l’élocution plus facile ; elle inspire la gaieté et le bien-être, augmente les forces, chasse les préoccupations ; en un mot, le café

' (1) Si Fustel de Coulanges, si l’artiste Chenavard qui, au dire de Balzac, est mort brûlé, parce qu’il entrait dans un café, comme un ouvrier entre au cabaret, à tout moment, semblent avoir été victimes du café; par contre, Mirabeau, Maupertuis, Mürger, ont succombé à toute autre maladie que le caféisme : l’alcool a tué Maupertuis ; une péricardite a frappé le tribun révolutionnaire à la source même de la -vie ; quant à Mürger, nous avons dit ailleurs [Chronique médicale, 1906), à quel mal il a succombé.

REMÈDES d’autrefois

est un excitant du système nerveux central et généralement des lobes cérébraux.

Les hommes livrés aux travaux de l’esprit connaissent bien cette action, quand ils ont recours au café comme stimulant intellectuel. Et cependant cette stimulation est-elle réelle ?

L’hygiéniste Fonssagrives, qui a beaucoup étudié la question, croit que l’excitation du cerveau se produit presque à coup sûr, mais qu’il y a un peu d’incohérence dans les idées, dont le café hâte ou favorise la production.

Les idées ont plus de rapidité que de solidité. On est moins libre de sa pensée ; on la maîtrise plus difficilement. La faculté d’élocution, que d’aucuns estiment être développée par le café (1), serait au contraire, paralysée.

(( L’intelligence est activée, mais un peu choréique », telle est la formule que Fonssagrives propose, pour synthétiser l’action stimulante du café sur le cerveau.

Que l’intelligence soit désordonnée, ou que la pensée devienne paresseuse si l’on fait excès de café, rien ne le démontre. La vérité est qu’il faut à certains une « pointe » de café pour travailler (2), comme

(1) Lacordaire ne montait jamais en chaire sans avoir pris une tasse de café, de même que l’abbé Maury. Mirabeau l’additionnait d’un bon verre de rhum. De nos jours, la plupart des membres de nos assemblées délibérantes boivent leur verre de café froid à la tribune.

(2) L’auteur de V Histoire des Croisades, Michaud, avait contracté lors de son voyage en Orient, l’habitude de prendre jusqu’à huit tasses de café par jour. 11 n’en fut jamais sérieusement incommodé. Le café lui était indispensable pour le mettre en état de travailler.

LE CAFÉ

d’autres ont besoin de plusieurs tasses, coup sur coup renouvelées. C’est la tyrannie d’une habitude.

On croit avoir tout dit, quand on a déclaré qu’Homère, Thucydide, Platon, chez les Grecs ; Virgile, Horace, Lucrèce, chez les Latins, en un mot, que tous les génies de l’antiquité grecque ou latine, n’avaient eu nul besoin de café pour écrire des chefsd’œuvre. Encore quTl soit rien moins que prouvé que le café n’était point connu des anciens, on peut, sans faire renaître les vieilles querelles d’antan (1), affirmer que la littérature moderne ne s’est pas trop ressentie de l’influence prétendue fâcheuse du café.

Fontenelle, qui a gardé toute sa lucidité d’esprit jusqu’à la mort, et l’on sait qu’il devint centenaire, était un amateur passionné de café (2).

Voltaire consommait, de cinq heures du matin à

(1) La Querelle des anciens et des modernes, qui divisa les esprits pendant toute la durée du xviie siècle.

(2) On se rappelle la réponse de Voltaire à son médecin lui dépeignant tout le mal que peut faire l’abus du café, qui agit comme un véritable poison. « Voilà bientôt 80 ans que je continue à m’empoisonner », lui dit le grand écrivain. Eh bien, il y a eu des centenaires qui ont vécu plus longtemps que Voltaire et qui ont bu plus de café que lui. Une Savoyarde, Elisabeth Durieux, a vécu plus de 114 ans. « Sa principale nourriture était du café, dont elle prenait jusqu’à 40 petites tasses par jour... Elle était d’un caractère jovial, tenait fort bien sa place à table, faisait journellement usage du café noir, et en si grande quantité que l’Arabe le plus intrépide se fut avoué vaincu. Toujours la cafetière était sur le feu, comme la théière chez les Anglais. » Lejoncourt et Chemin, cités par Elie

REMÈDES d’autrefois

trois heures de l’après-midi, jusqu’à douze tasses (1) de cette boisson hygiénique. Il faut dire que c’était une infusion légère (ce qu’on appelait du cafîot), et qu’il le mélangeait souvent à du chocolat. Avec l’âge, il diminua les doses : Wagnière, le secrétaire intime du grand homme, assure que, pendant les quinze dernières années de sa vie, l’auteur de Candide se contentait de deux tasses et demie, rarement trois tasses par jour.

Cela suffît-il à expliquer sa mobilité d’esprit, ses emportements et ses enthousiasmes subits (2) ? Nous ne le pensons pas. Pas plus que nous n’attribuerons la violence de caractère du poète Delille à la liqueur dont il a chanté les bienfaits, dans ces vers que reproduisent toutes les anthologies :

Il est une liqueur au poète plus chère,

Qui manquait à Virgile et qu’adorait Voltaire,

C’est toi, divin café, dont l’aimable senteur.

Sans altérer la tête, épanouit le cœur.

A peine j’ai senti ta vapeur odorante,

Soudain de ton climat la chaleur pénétrante Réveille tous mes sens sans trouble et sans chaos.

Mes pensers plus nombreux accourent à grands flots.

Mon idée était triste, aride, dépouillée.

Elle rit, elle sort, richement habillée.

Et je crois, du génie éprouvant le réveil.

Boire dans chaque goutte un rayon de soleil...

Metchnikoff, Essais optimistes; Paris, Maloine, 1907, p. 122- 123).

(1) Lekain dit douze tasses; Fuédéric II, dans son Eloge de Voltaire^ dit que cinquante tasses par jour suffisaient à peine à son illustre commensal.

(2) S’il faut en croire CdNooRCET [Vie de Voltaire), Voltaire passait, en un instant, de la colère à l’attendrissement, de l’indignation à la plaisanterie.

LE CAFÉ

Comme Delille, Rousseau adorait le fumet du café. Un jour qu’il traversait les Tuileries avec Bernardin de Saint-Pierre, une forte odeur de café vient aux narines de l’auteur d'Emile : u Voici un parfum que j’aime beaucoup, s'écria-t-il. Quand on brûle du café dans mon escalier, j’ai des voisins qui ferment leur porte ; moi j’ouvre aussitôt la mienne. C’est tout ce que j’aime des choses de luxe : les glaces et le café. »

C’est peut-être à l’usage du café, avance Brillat- Savarin, que Bulîon doit l’harmonie « enthousiastique » qui règne dans son style. « Il est évident, ajoutet-il, que plusieurs pages des Traités sur l’homme, sur le chien, le tigre, le lion et le cheval, ont été écrites dans un état d’exaltation cérébrale extraordinaire. )) Tout en lui laissant la responsabilité de son assertion, nous ne pouvons contester qu’elle ait une certaine vraisemblance. Brillat-Savarin avait, cependant, toutes sortes de bonnes raisons pour médire du café, lui qui avait dû y renoncer à la suite des désagréments que lui avait causé une insomnie prolongée.

L’auteur de la Physiologie du goût » raconté, en termes charmants, sa mésaventure.

Il avait reçu du duc de Massa, alors ministre de la justice, la commande d’un travail pressé. Pensant recevoir les indications du duc le soir même, il avait pris, à cette intention, après son dîner, deux grandes tasses de café. Les papiers ne lui étant pas parvenus, il retourne dans la maison où il avait dîné, et fait une partie de piquet, sans éprouver les distractions dont il était coutumier.

Il rentre pour se coucher à l’heure habituelle,

REMÈDES d’autrefois

mais le sommeil le fuit obstinément. Au bout de deux heures, il n’était que plus réveillé : « J’étais, dit-il, dans un état d’agitation mentale très vive et je me figurais mon cerveau comme un moulin, dont les rouages sont en mouvement sans avoir quelque chose à moudre. »

Il voulut mettre en vers un conte lu dans un livre anglais. Une douzaine de vers suffirent à épuiser sa verve poétique. De guerre lasse, il renonça à cette besogne. Pendant quarante heures, il ne ferma pas les yeux.

Cette propriété qu’a le café de tenir longtemps éveillé, beaucoup de personnages, qui ont eu une puissance de travail dont nous nous étonnons aujourd’hui, l’ont connue et mise à profit.

Pichegru, Napoléon 1®*’ avaient souvent recours à cet expédient (1).

On a fait cette remarque que l’habitude de prendre du café après le repas n’est pas sans avoir contribué à chasser de nos tables l’ivresse par laquelle

(1) Napoléon disait au docteur Arnott : « Le café fort et en grande quantité me ressuscite. Il me cause une cuisson, un rongement singulier, une douleur qui n’est pas sans plaisir. J’aime mieux souffrir que de ne pas sentir ». Les mémorialistes nous ont appris, d’autre part, que le service de Napoléon en campagne était monté de telle sorte qu’en tout lieu, et à toute heure, on pouvait, dès qu’il en exprimait l’ordre, lui présenter de la volaille, des côtelettes et du café. La veille de son départ pour Boulogne, l’empereur, au dire de Brillat-Savarin, travailla plus de trente heures, tant avec son Conseil d’Etat qu’avec les divers dépositaires de son pouvoir, sans autre réfection que deux très courts repas et quelques tasses de café.

LE CAFE

se terminaient les festins de nos aïeux. Après un dîner copieusement arrosé, le café servirait à dissiper les fumées du vin (1). Une bonne infusion de café est, en effet, le meilleur remède au lendemain d’une débauche. Rien ne lui est supérieur pour guérir « le mal aux cheveux ».

Ecoutez ce qu’en dit un de nos confrères, fin gourmet autant que spirituel lettré (2). On croirait entendre un plaidoyer pro domo :

(1) Cette propriété du café de dissiper les fumées du vin était déjà connue de Maumenet, dès 1699, alors qu’il dédiait à Galland les vers suivants :

Ainsi, si le sommeil vient au milieu des pots Répandre ses pavots.

Et qu’un vin trop fumeux te brouille la cervelle,

Prends du café, ce jus divin,

Pour chasser le sommeil et les vapeurs du vin,

Il pourra te donner une vigueur nouvelle.

Berchoüx, dans sa Gastronomie, avait également signalé le fait :

Le café vous présente une heureuse liqueur.

Qui d’un vin trop fumeux chassera la vapeur.

Vous obtiendrez par elle, en désertant la table,

Un esprit plus ouvert, un sang-froid plus aimable. Bientôt mieux disposé par ses puissants effets.

Vous pourrez vous asseoir à de nouveaux banquets.

Elle est du dieu des vers honorée et chérie.

On dit que du poète elle sert le génie ;

Que plus d’un froid rimeur, quelquefois réchauffé,

A dû de meilleurs vers au parfum du café.

Il peut du philosophe égayer les systèmes.

Rendre aimables, badins, les géomètres mêmes.

Par lui, l’homme d’Etat, dispos après dîner,

Forme l’heureux projet de nous mieux gouverner,

(2) Le docteur J. Roques.

REMÈDES d’autrefois

Vous avez, dit-il, la tète lourde et le corps appesanti. L’estomac fatigué pendant la nuit est tout débilité ; la bouche est amère, la respiration est gênée ; nos gens sont tristes ou maussades, ils sont grondants, ils brusquent ce qui les environne. Je ne connais de remède que le café à l’eau, très chaud et léger.’ On prend une tasse au réveil (1) ; les deux autres à une demi-heure d’intervalle : c’est la présence du soleil qui dissipe les brouillards du matin. On s’éveille alors réellement, on, retrouve la vie, le mouvement I La tête s’allège, l’estomac est soulagé, le sang reprend sa circulation, on retrouve le jeu de ses poumons, les sécrétions du matin se rétablissent promptement, on perd vite toute humeur chagrine ; on parle avec bienveillance, car le café pris, la vue est toute différente; on est en état d’écrire, ce qui, un quart d’heure avant, était impossible.

Relativement à l’action thérapeutique du café, quelques médecins, se faisant les échos les uns des autres, ont prétendu, avec Stoll, qu’il produisait l’hystérie ; avec Tissot, qu’il rendait les migraines plus intenses, chez les personnes sujettes à cette incommodité, etc.

Dans l’immense majorité des cas, son usage, au moment des crises de migraine (2), est, au contraire, presque le seul remède qui les soulage; d’autres ne sauraient s’en passer sans être pris de céphalalgies cruelles.

(1) C’est au réveil, et immédiatement avant le moment le plus favorable pour l’inspiration, qu’on devrait prendre du café. Ainsi le comprenait M. Thiers, qui buvait une tasse de café à son réveil accoutumé à cinq heures du matin. 11 en prenait aussi avant de livrer ses combats de tribune, pareil en cela à Canning, à Sir Robert Peel, à lord Palmerston, etc.

(2) Le poète anglais Pope, très sujet à la migraine, y remédiait, en aspirant par le nez la vapeur ou l’arome des fèves de café fraîchement grillées. Le café est un remède populaire contre la migraine et la névralgie faciale. En Orient et aux Antilles, où le caféier croit en abondance, la gravelle et la goutte seraient presque inconnues.

LE CAFÉ 26 i

Cullen conseillait le café clans la nostalgie et l’hypocondrie (1).

La café est le meilleur antidote de l’opium. On a constaté ses heureux effets dans la coqueluche et les -toux spasmodiques.

Le baron Larrey l’a prescrit contre le mal de mer ; Laennec, contre l’asthme ; Guéneau de Mussy, dans la période algide du choléra ; Bouchardat, contre la glycosurie. Son action comme diurétique est manifeste, mais elle est passagère.

On a retiré de grands avantages du café, en Angleterre et en Suède, contre le scorbut.

Desgenettes le recommandait aux soldats, pour les préserver de l’ophtalmie d’Egypte.

On l’a essayé dans la fièvre typhoïde et la fièvre intermittente. On a publié plusieurs observations de hernies étranglées réduites sous l’influence du café.

Un médecin de Montpellier attira, naguère, l’attention de ses confrères sur le café vert, envisagé au point de vue de ses applications dans la goutte et le rhumatisme. Le café qu’il employait était un mélange composé de deux parties de Martinique, une de Moka, une de Bourbon (2).

On mêle le mieux possible ces trois espèces de café et on en fait des paquets de 25 grammes chaque. On met un de ces paquets, le soir, dans un verre d’eau, et on laisse macérer pendant toute la nuit ; le matin, on remue le contenu du verre et on le décante. Le liquide, transvasé doucement et bien

(1) V. \q. Dissertation sur le café^ par Cadet de Vaux, pour les divers usages thérapeutiques de cette liqueur.

(2) Montpellier Médical J

REMÈDES d’autrefois

débarrassé de tout dépôt, est bu à jeun tel quel, froid et sans sucre : il n’est pas défendu de déjeuner peu de temps après.

En avalant, en guise d’apéritif matinal, cette macération pendant quelques semaines, maints goutteux auraient été débarrassés de leurs accès et plusieurs rhumatisants auraient vu disparaître leurs douleurs.

Notre ami Bremond, qui nous a fait connaître cette propriété du café, ajoute qu’il emploie fréquemment la macération de café vert dans un cas où elle réussit toujours : dans la coqueluche, lorsque la toux convulsive torture les enfants et provoque des vomissements incessants, rien ne calme mieux les quintes que la macération de café vert, prise d’heure en heure, comme une potion belladonée.

Cette simple eau verte aurait cet avantage sur les meilleures préparations pharmaceutiques, qu’on peut en confier l’administration à la première personne venue, bornée ou intelligente, soigneuse ou étourdie, tandis que, avec les calmants officinaux de la broncho-névrose, dont la belladone et l’aconit sont les types, une garde-malade très prudente et très sensée est indispensable : il ne se passe pas d’année, en effet, sans qu’une méprise cause la mort de quelque bébé, empoisonné par le médicament qui devait le guérir.

Ce ^

Si les médecins ont dénigré à qui mieux mieux le café, par contre, ils n’ont pas eu assez d’éloges pour un analogue du café, nous voulons parler du thé.

L’un d’eux, du nom de Nicolas Dmx, fils d’un riche négociant d’Amsterdam, s’imagina d’écrire, sous le pseudonyme de Tulpius, tiré du mot Tulp, qui signifie Tulipe, l’apologie de la boisson tirée de l’arbuste chinois.

Rien, disait-il, n’est comparable à cette plante. Ceux qui en usent sont, par cela seul, exempts de toutes les maladies et parviennent à une extrême vieillesse. Non seulement elle procure à leur corps une grande vigueur, mais elle les préserve de la gravelle et de la pierre, des migraines, des rhumes, des ophtalmies, des catarrhes, de l’asthme, des paresses d’estomac et des maux d’intestins. Elle a encore le mérite d’écarter le sommeil et de faciliter les veilles, ce qui la rend d’un grand secours pour les personnes désireuses d’employer leur nuit à écrire ou à méditer.

REMÈDES d’autrefois

La réponse n’allait pas se faire attendre : autant l’éloge avait été empreint d’exagération, autant la réplique fut outrée. Simon Paulli, médecin de Frédéric III, roi de Danemark, se chargea de riposter aux partisans du thé.

Le thé, certes, avait des qualités, mais il perdait toutes ses propriétés en dehors de son pays d’origine. En Orient, ce n’était rien moins que l’eau de Jouvence ; sous nos climats, il devenait un breuvage léthifère.

En France, les avis furent partagés. Gui Patin, qui fait mention du thé dans une de ses épîtres, se déclare contre « cette impertinente nouveauté du siècle ». Le contraire eût étonné de la part de cet antinovateur. Et quel était l’auteur de la thèse que Gui Patin accablait de ses épigrammes ? Le bachelier Mauvillain, le même qui, plus tard, devait occuper, comme Gui Patin, les fonctions du décanat.

Mais Gui Patin a beau faire ; il a beau railler Mazarin, qui prend du thé « pour se garantir de la goutte (1) », les personnages de la plus haute distinction en font leur boisson favorite ; ils ne dédaignent pas de la patronner publiquement, en pleine Faculté, au nez et à la barbe de ses détracteurs impénitents.

En novembre 1657 (2), sous la présidence de Jean

(1) Lettre du 1*' avril 1657, t. II, p. 292.

(2) Dès l’an 1636, le thé fut connu à Paris {Hist. de la vie privée des Français, par Legrand d’Aussv, p. 99-100 ). En 1648, un docteur de Paris, nommé Morisset, faisait répandre une thèse sur le thé, que quelques-uns de ses collègues brû-

Page 1