LE THÉ
de Bourges, eut lieu la soutenance de la thèse de Pierre Cressé, fils d’un célèbre chirurgien de l’époque, qui n’avait pas craint de prendre pour sujet : Si le thé était utile aux goutteux. Il va sans dire qu’il répondait par l’affirmative.
La séance fut solennelle, et Gui Patin, en historiographe fidèle, nous en a conservé la physionomie.
Outre Séguier, à qui était dédiée la thèse, ornée du portrait du chancelier gravé par le célèbre Nanteuil, le maréchal de l’Hôpital, des présidents, des maîtres de requête, des conseillers assistaient à la cérémonie. « Les docteurs, écrivait à cette occasion Gui Patin, ont fait merveille en si belle compagnie et M. le chancelier n’en a bougé depuis huit heures du matin jusqu’à midi sonné, et a été fort attentif à tout ce qui a été dit durant ce temps-là (1 ) » .
Le thé venait de recevoir sa consécration. Désormais, il aura partout ses grandes et ses petites entrées.
S’il n’a pas encore accès à la Cour (2), il n’en re-
lèrent et qu’on reprocha au doyen d’avoir approuvée (Cf. Lettres de Gui Patin, éd. cit., 1. 1, p. 383).
(1) Lettre du 4 décembre 1654, t. II, p. 360, édition Reveillé- Parise, de la correspondance de Gui Patin.
(2) En 1666, Catherine, femme de Charles II, qui en avait contracté l’usage en Portugal, mit cette boisson à la mode à la cour d’Angleterre. Le Chambers Journal a publié de curieux détails sur l’acclimatation du thé en Angleterre, où il était inconnu avant 1660, « C’est le 28 septembre 1660, ditPEPYS, le plus consciencieux des chroniqueurs de son temps, que j’ai bu ma première lasse de thé. »
Le breuvage d’origine chinoise, mis à la mode par la reine Catherine de Bragance, femme de Charles II, excita le plus vif engouement à la Cour d’Angleterre. Il était d’autant plus apprécié qu’à l’origine il atteignait des prix fabuleux : au xvii* siècle, le thé se vendait de 200 à 250 francs la livre^ qui représente-
REMÈHES d’autrefois
cueille pas moins les suffrages les plus encourageants. Scarron en fait presque journellement usage, de la Sablière a imaginé d’en prendre mélangé à du lait. Racine s’en fait servir tous les matins, dans les dernières années de sa vie.
La princesse de Tarente en absorbe jusqu’à douze tasses par jour, et le landgrave de Hesse-Cassel jusqu’à 40 tasses (1). 11 faut croire qu’il ne s*en porta
raient plus de 1.000 francs aujourd’hui, si nous tenons compte de la baisse qu’a subie depuis trois siècles la valeur relative de l’argent.
Le prix de la marchandise n’empêcha pas la consommation de s’accroître, mais il est très probable qu’à l’origine, les infusions d’une feuille qui coûtait si cher ne devaient pas être aussi fortes qu’aujourd’hui. Pendant les premières années du xviii® siècle, il était d’usage de prendre le thé trois ou quatre fois par jour et de boire une douzaine de tasses à chaque séance. Tous les matins, l’évêque Gilbert Burnet en buvait vingt-cinq. Si la dose aujourd’hui adoptée pour les infusions avait été alors en usage, la santé du vénérable évêque de Salisbury n’aurait évidemment pas résisté à un régime pareil.
Un cérémonial assez compliqué présidait à ces orgies d’eau chaude. Les buveurs de thé étaient assis autour d’une table ronde et chacun d’eux, après avoir vidé sa tasse, la faisait passer à la maîtresse de maison. Si la petite cuiller était posée sur la soucoupe, cela voulait dire que le buveur abandonnait la partie, tandis que si elle était restée dans la tasse, cela signifiait qu’il voulait continuer. Un provincial ou un étranger qui n’était pas initié aux secrets de ce langage symbolique et qui n’avait pas laissé sa cuiller dans sa soucoupe était condamné à boire tasse sur tasse, jusqu’au moment où il se décidait enfin à demander grâce à la maîtresse delà maison, qui lui infligeait, sans en avoir conscience, un supplice plus redoutable encore que la torture par l’eau. Pour éviter les confusions faciles à prévoir dans ce perpétuel va-et-vient de soucoupes et de tasses, il était de règle que les petites cuillers à thé devaient toujours être numérotées. 11 existe encore dans les villages d’Angleterre quelques vestiges de ces anciennes coutumes.
(1) En 1684, Mme de Sévigné écrit à M'"* de Grignan : « J’ai vu la princesse, qui parle de vous, qui vous aime... et qui prend tous les jours douze tasses de thé; cela, dit-elle, la guérit