LE THÉ
pas plus mal, puisqu’il vécut presque octogénaire.
Huet, l’évêque d’Avranches, dont l’intelligence ne subit pas d’éclipse, et qui dépassa l’âge de 90 ans, avait le thé en si grande estime, qu’il l’appelait « le balai de l’esprit », et qu’il ne pouvait s’en passer sans dommage.
On essaya bien de substituer au thé la sauge ou la véronique des jardins. Mais un tel courant s’était établi en faveur du thé qu’on renonça vite à ces succédanés (1).
Le médecin Andry, dont les arrêts faisaient autorité, le recommandait aux vieillards, et l’apothicaire Lemery l’avait fait figurer dans son Dictionnaire des drogues (2).
En 1778, un sieur de Lassalle, ancien chirurgienmajor des armées du roi, annonçait qu’il venait de découvrir un thé nouveau des dames, souverain pour la poitrine et l’estomac.
De cette infusion théiforme bien des personnes font un déjeuner très agréable, en la coupant avec de la crème ou du lait.
de tous ses maux. Elle m’assure que le landgrave en prenait quarante tasses tous les matins. — « Mais, madame, ce n’est peutêtre que trente ? — Non, c’est quarante ; il était mourant, cela le ressuscite à vue d’œil. »
(1) Le médecin de Blégny {Bon usage du thé, du café et du chocolat, 1687) nous apprend que quelques personnes fumaient du thé, comme d’autres fumaient du tabac, et lui-même se vante d’avoir fait avec le thé une conserve, une eau distillée, et deux sortes de sirops, dont un fébrifuge.
(2) Boerhaave s’efforça de restreindre l’emploi du thé à de sages limites; tandis que, mieux avisé, à une époque où la Hollande en faisait le commerce exclusif, Bontekoë, ayant préconisé cette boisson, en lui attribuant la propriété de prévenir la pierre, reçut du Parlement, pour sa brochure, une pension de 25.000 francs.
REMEDES d’autrefois
y ajoutant du sucre et un petit pain. On en fait aussi, avec le sirop de capillaire des bavaroises de santé, aussi flatteuses pour le goût que bienfaisantes.
L'habilude du thé de cinq heures, five o'clok tea, si répandue aujourd’hui, ne semble guère dater que de la fin de l’avant-dernier siècle. En février 1787, Mme d’Oberkirch écrivait :
« Une mode qui tend à se répandre à Paris est celle du thé dans l’après-midi. Quelques étrangères l’ont apportée et chacun les imite. La princesse Galitzin nous en donna un ce jour-là où se trouvaient toutes les dames russes (1). »
A l’heure actuelle, il n’est ménage de bourgeois où, à jours déterminés, on ne prenne le thé en compagnie. La mode s’est démocratisée.
(1) Sabler, Montbéliard à table, p. 136.
Ce CÇocofaf.
Encore un aliment qui, lui aussi, fut, à l’origine, un médicament.
A en croire Bonaventure d’Argonne, le cardinal de Lyon, Alphonse de Richelieu (le frère aîné du grand cardinal), est le premier en France qui ait usé du chocolat (1). Il s’en servait pour dissiper les vapeurs de sa rate. Il en tenait le secret de quelques religieux espagnols, qui l’avaient apporté en France,
La découverte du chocolat serait due à Fernand Cortez, qui l’importa d’Amérique en Espagne, lors de son retour dans la Péninsule, c’est-à-dire en
Lorsque les Espagnols firent la conquête du
(1) Bibliothèque choisie de Bonaventure d'Argonne, aux Mss. de la bibliothèque de Grenoble, n. 398, t. p. 89-90 {Vieux- Neuf, d’Ed. Fournier, t. IT, 1877, p. 367).
REAIÊDES d’autrefois
Mexique, ils virent les habitants se gorger avec délices d’une sorte de bouillie brune, à laquelle ils se hâtèrent de goûter, et qui leur parut tout d’abord un mets exécrable. Dans cette bouillie, une certaine saveur se confondait avec une âcreté toute particulière.
Déclarant cet aliment tout au plus digne d’être donné en pâture à des criminels, ils s’enquirent des substances qui entraient dans sa composition. Les Mexicains leur montrèrent alors une sorte de fève, à enveloppe rousse, dont il fut d’autant plus facile de se procurer des échantillons qu’elle faisait office de monnaie dans le pays. La plupart des Mexicains payaient leur tribut au souverain avec des amandes de cacao. Fernand Cortezen trouva plus del million 200.000 kilos dans les magasins de Montezuma (1).
On fit voir ensuite aux Espagnols des grains ronds d’une couleur jaune dorée et des fruits d’un rouge vif, à peau luisante. On leur expliqua que la fève rousse, grillée, puis broyée, donnait une sorte de pâte huileuse, à laquelle on ajoutait une partie de farine, obtenue en moulant les grains jaunes, et une partie de ces fruits rouges desséchés ; le tout bien malaxé, bien trituré, formait l’aliment national, connu sous le nom de tchocolalt.
La fève rousse n’était autre que le cacao, qui apportait, dans cette onctueuse mixture, son amertume ; le grain jaune était celui du maïs, qui corrigeait cette amertume par sa fadeur ; quant au fruit rouge , c’était le piment ou poivre long.
Tel était le chocolat des Mexicains.
Les Espagnols ne firent pas d’abord grand cas de
(1) Intermédiaire des chercheurs, 1893.
LË CHOCOLAT
cet aliment incendiaire ; mais, prenant à part chacun des éléments dont il était fabriqué, ils en ôtèrent les deux derniers, sucrèrent le premier et le chocolat, tel que nous le connaissons, se trouva inventé (1).
Les Espagnols le perfectionnèrent si bien, que le goût s’en répandit bientôt, d’abord en Flandre, puis en Italie, vers 1606, enfin en France (2j.
Le chocolat ne fut guère connu, chez nous, avant l’arrivée de Marie-Thérèse. L’épouse du Grand Roi raffolait de cette boisson. Elle s’en faisait préparer, (( à l’espagnole », par la Molina, sa femme de chambre de confiance; et, après le départ de cette femme, une autre Espagnole, du nom de Philippa, qui en avait conservé la recette, le confectionnait chez elle, où la reine venait le prendre en cachette (3).
Au dire de la Palatine, Marie- Thérèse était la meilleure femme et la plus vertueuse du monde, mais un peu gourmande et grignotant toujours du
(1) Brillaï-Savarin a fait l’éloge du chocolat d’Espagne., « Les dames espagnoles du Nouveau-Monde, dit-il, l’aiment jusqu’à la fureur, au point que, non contentes d’en prendre plusieurs fois par jour, elles s’en font souvent apportera l’église. On ne va pas jusque-là dans la Péninsule, mais l’usage du chocolat y est très répandu ; on le regarde comme un aliment si bienfaisant, qu’on permet aux malades d’en prendre. »
(2J D’après Ed. Fournier, le chocolat aurait été connu chez nous, grâce aux Florentins, chez qui le jeune voyageur Antonio Carletti l’avait importé à la fin du xvi® siècle (Valéry, L’Italie confortable^ éd. belge, pp. 102, 202). Longtemps, on ne sut bien préparer le café, le thé et le chocolat qu’en Italie : le More, qui préparait le chocolat pour Mazarin, et Salvator, pour M. de Grammont, venaient de ce pays. Le limonadier Audiger rapporte, dans ses Mémoires (éd. de l’Acad. des Bibliophiles, 1869, p. 2) qu’il passa quatorze mois en Italie, de 1658 à 1660, pour y apprendre l’art de préparer ces boissons, qui commençaient à s’acclimater en France.
(3) Mémoires de de Montpensier, t, IV, p. 414.
REAJÈDES d’autrefois
chocolat. Le roi (1) et le chocolat furent les deux seules passions de Marie-Thérèse. La reine consommait du chocolat, au point d’en avoir les dents gâtées.
C’est vers cette époque que l’usage s’en répandit de plus en plus en France. de Sévigné, toujours engouée des nouveautés, suivit naturellement le courant.
Avant-hier, écrivait-elle, je pris du chocolat pour digérer mon dîner, afin de bien souper, et j’en pris hier pour me nourrir et jeûner jusqu’au soir ; voilà de quoi je le trouve plaisant: c’est qu’il agit selon l’intention.
Le 11 février 1671, la marquise, écrivant à sa fille, qui venait de la quitter pour se rendre en Provence, lui disait :
Vous ne vous portez pas bien, le chocolat vous remettra; vous n’avez point de chocolatière ; j’y ai pensé mille fois ; comment ferez-vous ?
(1) Fascinée par le roi, bien qu’elle souffrit de ses trop nombreuses infidélités, elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir ; pourvu qu’il la regardât et lui sourit, elle était gaie toute la journée. « C’était autre chose, quand il lui donnait quelque preuve d’amitié plus intime encore, car en bonne Espagnole elle ne haïssoit pas ce métier. Elle étoit alors si heureuse qu’on le voyait tout de suite. Elle aimait à ce qu’on la plaisantât là-dessus, rioit, clignoit des yeux et frottoit ses petites mains. » Cf. les Mémoires de Primi Visconti, parus il y a environ deux ans, et où abondent de curieuses révélations sur la Cour du grand Roi.
LE CHOCOLAT
Puisque de Grignan, ayant oublié de prendre une chocolatière à Paris, n’avait pas espérance d’en trouver, dans un aussi long trajet que celui de Paris à Aix, il est à présumer que le chocolat n’était pas connu dans toute cette étendue du royaume ; ou, sans doute, ne l’était-il que de quelques personnes de considération, qui, comme la comtesse, s’en pourvoyaient à Paris.
D’ailleurs, n’oublions pas que le chocolat était le plus généralement considéré comme une « drogue ». Les termes dont se sert de Sévigné, le chocolat vous remettra, annoncent qu’au temps où elle écrivait, on ne le regardait encore que comme un remède propre à dissiper certaines incommodités.
Il arriva à ce remède ce qui était arrivé à beaucoup d’autres : plusieurs personnes en ayant abusé, ou ne lui ayant point trouvé toutes les vertus dont on le gratifiait, se mirent à le décrier. La marquise ellemême, après avoir persuadé sa fille qu’il lui rendrait la santé, chercha dans deux autres lettres, écrites la même année, à l’en détourner.
Je veux vous dire, ma chère enfant, que le chocolat n’cst plus avec moi comme il étoit. La mode m’a entraînée, comme toujours. Tous ceux qui m’en disoient du bien, m’en disent du mal. On le maudit, on l’accuse de tous les maux qu’on a ; il est la source des vapeurs et des palpitations ; il vous flatte pour un temps, puis il vous allume tout d’un coup une fièvre continue qui vous conduit à la mort. Au nom de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir, et songez que ce n’est plus la mode du bel air.
Cependant, M“® de Grignan ayant écrit à sa mère qu’elle se trouvait très bien du chocolat, celle-ci lui répondait :
Tous ces effets miraculeux ne nous cacheront-ils pas quelque embrasement? J'ai aimé le chocolat, comme vous savez, mais il me semble qu’il m’a brûlée, et de plus, j’en ai entendu dire bien du mal. Mais vous dépeignez si bien les merveilles qu’il fait en vous, que je ne sais plus qu’en penser.
Malgré les déclamations de certaines personnes contre le chocolat, l’usage s’en répandit dans le royaume. Nous lisons dans le Mercure Galant, qu’en 1682, le chocolat était servi aux collations que Louis XIV donnait à Versailles, les jours de divertissements.
La dépense du chocolat fut, à un moment, telle à la Cour, que, le 25 novembre 1693, au retour de Fontainebleau, le roi supprima, par économie, la distribution qui s’en faisait chaque soir en public (1). En 1705, l’état des finances étant toujours aussi précaire, Louis XIV cessa de fournir de chocolat les invités qu’il emmenait avec lui à Marly (2).
C’est à peu près- vers cette époque qu’un sieur Doret fit connaître une machine hydraulique de son invention, qui non seulement broyait la pâte mieux que par les procédés ordinaires, mais qui mêlait et amalgamait les différentes matières dont doit être composée cette pâte, sans qu’elle fût maniée par aucune main d’homme. L’inventeur soumit son chocolat à l’examen de la Faculté de Médecine de Paris,, et les commissaires nommés par la Faculté déclarèrent (1778), que, mangé sec, « ce chocolat est aussi fondant qu’une pâte de guimauve ; que, pris liquide,, il ne laisse aucun sédiment, et ne pèse point sur l’es-
(1) Dangeau, Journal, t. IV, p. 401.
(2) Lettre de la marquise d’Huxelles, 43 décembre 1705.
LE CHOCOLAT
tomac. » Le Gouvernement, pour récompenser la découverte du sieur Doret, lui accorda une gratification, et sa manufacture fut décorée du titre de fabrique royale.
Dès 1661, la Faculté avait donné son approbation officielle au chocolat. Les médecins avaient accueilli le chocolat avec plus de sympathie que le café : rien n’était plus nourrissant que le chocolat ; rien ne dissipait mieux la bile et les humeurs peccantes.
Hecquet l’assimilait au meilleur consommé ; Andry en faisait un remède souverain de la phtisie. Bachot, docteur-régent à la Faculté de Paris, fit soutenir, le 25 mars 1684, une thèse, où il avançait que le chocolat était une invention si noble, qu’il devait être la nourriture des dieux, de préférence au nectar de l’ambroisie (1).
Par contre, le docteur anglais Lister déclarait qu’il était tout au plus bon pour les estomacs d’indiens. Le Duncan le proscrivait, par la seule raison que c'était une boisson chaude.
Comme tous les remèdes nouveaux, le chocolat ou plutôt le chocolaté, comme on le désignait alors, devint un sujet de conflit entre les docteurs Tant- Mieux et les docteurs Tant-Pis de l’époque.
Les uns le considéraient comme une panacée ; les autres, comme un poison lent, propre à engendrer la fièvre, réchauffement, la dyspepsie et autres calamités. Le chocolat n’en fit pas moins son chemin et
(1) Esprit des journaux, 1783; Improvisateur, V, 19.
27(3 REMÈDES d’autrefois
fut accueilli par les malades, comme il l’avait été par les gourmets (1).
Des esprits timorés s’étant inquiétés de savoir si le chocolat, en raison de sa composition, constituait ou non un aliment gras, un Jésuite, le Père Brancaccio, s’empressa de les rassurer, en démontrant ingénûment que si le chocolat solide constitue, à langueur, un aliment gras, le chocolat liquide n’est qu’une simple boisson et que, par conséquent, il ne saurait rompre le jeûne, en vertu de cet axiome théologique, formulé en vrai latin de cuisine : Liqiiidiim non frangit jejunium (2).
Bien accueilli en cour de Borne, ce subtil distinguo, qui donnait satisfaction à tout le monde, valut à l’astucieux Jésuite le chapeau de cardinal.
Croirait-on que l’inolfensif chocolat ait joué un rôle aussi terrible que le poison des Borgia ? Bien de plus exact, si nous encroyonsla caqueteuse M“®d’Aulnoy.
Il y a peu de temps, écrit-elle, qu’une femme de qualité, ayant lieu de se plaindre de son amant, elle trouva le moyen de le faire venir dans une maison, dont elle étoit la maîtresse, et après lui avoir fait de grands reproches, dont il se défendit foiblement, parce qu’il les méritoit, elle lui présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné, lui laissant seulement la liberté de choisir le genre de mort. 11 n’employa pas un moment pour la toucher de pitié : il vit bien qu’elle étoit la plus
(1) Cf. Vieux-neuf, d’Ed. Fournier, 2e éd., loc, cit.
(2) De usu et potu chocolatæ diatriba.
LE CHOCOLAT
forte en ce lieu ; de sorte qu’il prit froidement le chocolat, et n’en laissa pas une goutte. Après l’avoir bu, il lui dit : « Ce chocolat auroit été meilleur, si vous y aviez mis plus de sucre ; car le poison le rend amer; souvenez-vous-en pour le premier que vous accommoderez. »
Les convulsions le prirent presque aussitôt : c’étoit un poison très violent, et il ne demeura pas une heure à mourir. Cette dame, qui l’aimoit encore passionnément, eut la barbarie de ne pas le quitter qu’il ne fût mort.
Il fut un temps où entraient dans le chocolat, outre le sucre et le cacao, toutes sortes d’épices, telles que le poivre d’Inde ou poivre rouge, « pour le rendre plus piquant»; la vanille, la cannelle, etc. On y ajoutait aussi parfois du musc et de l’ambre gris.
Le chocolat ambré était celui que préférait la marquise de Pompadour, qui, d’après les mémoires de sa femme de chambre, « se faisoit servir du chocolat, à triple vanille et ambré, à son déjeuner ». Le casuiste espagnol Tomas Hurtado nous apprend que, dans son pays, on ajoutait à ces différents mélanges de l’anis et du sésame.
Il y a quelques années à peine, le chocolat qu’on prenait en Espagne était généralement préparé à la cannelle ; c’est ainsi qu’on vous le servait, si vous n’aviez pas la précaution de demander qu’il fût préparé d’une autre façon. Reportez-vous, du reste, à la définition donnée par le Diccionario de la Academïa espanola : « Chocolat : pâte composée de cacao, de sucre et de cannelle ».
On a renoncé au chocolat à la cannelle, mais on pourrait encore retrouver, dans quelques vieilles
boutiques d’apothicaires, du chocolat 'purgatif, du chocolat stomachique ou pectoral, voire même du chocolat aphrodisiaque et antivénérien.
On reviendrait, quelque jour, à ces remèdes injustement délaissés, que nous n’en éprouverions pas de surprise.
Ce C«6ac
Les anciens ont-ils connu le tabac ? La question est de celles qui peuvent être posées, puisqu’on admet généralement que la découverte de ce remède est contemporaine de celle de l’île de Tabago, par Christophe Colomb. Ainsi nous devrions à cet explorateur fameux, non seulement un nouveau monde, ce que l’ancien lui aurait peut-être pardonné, mais deux poisons, deux fléaux qui déciment l’humanité : r « avarie » (1) et le tabac.
On prétend, en effet, que ce fut à Cuba, en 1492, que les compagnons de Colomb virent la fumée odorante s’exhaler des lèvres des habitants du monde nouveau ; mais d’autres assurent qu’on a fumé dès l’antiquité la plus reculée.
Si les auteurs anciens mentionnent peu ou point la pipe, on peut citer des localités nombreuses, en Irlande, en Ecosse, en Angleterre, en France, en
(1) Ce qui est rien moins que prouvé.
Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Russie et jusque dans la haute Asie, oii l’on a découvert des pipes antiques, dans des conditions de gisement telles que le doute n’est pas permis (1).
(1) Spire Blondel, Le Livre des fumeurs et des priseurs^ Préface, p. LX ; Revue encyclopédique^ 1897, n" 187, article de M. Gustave Lejeal. Nous résumons ci-après l’article de M. Lejeal, paru primitivement dans le Musée universel.
En 1844, Cochet, fouillant à Neuville (Seine-Inférieure) un cimetière gallo-romain, à son grand étonnement rencontra une superbe collection de pipes en terre. Il méprisa ces reliques, convaincu qu’elles remontaient tout au plus au temps de Henri III. Il négligea de les recueillir, ce dont il se repentit grandement, lorsqu’il trouva, dans le savant travail de Colingwood Bruce, sur le mur d’Adrien [Roman Wall) la description et la reproduction d’une grande quantité de pipes de terre, trouvées au milieu d’objets appartenant incontestablement à la période romaine.
Wæchter, dans son Hannoversches Magasin., et Keferstein parlent de pipes en terre noire, découvertes en Allemagne, non pas seulement dans les ruines de l’époque romaine, mais même dans des tumuli celtiques. La Suisse aussi est riche en pipes antiques; on en a déterré dans des milieux romains, en terre, à Morges, à Saint-Prex, près de Lausanne, et à Avenches, canton de Vaud ; à Burwein près Conters, Grisons ; en fer, à Augst, canton de Bâle, et à Avenches. Ges pipes antiques ont été considérées comme très authentiques. M. Quicherat, en décrivant les fouilles de Develier, dans le Jura Bernois, cite, sans hésitation, une pipe en fer romaine. Si ces pipes appartiennent à l’ère celto-romaine, comme tout semble l’indiquer, il en résulterait que la coutume d’aspirer la fumée dans un appareil spécial, est beaucoup plus ancienne qu’on ne le croyait jusqu’ici.
De quels végétaux tirait-on cette fumée? la chose est impossible à préciser, mais on peut admettre, sans s’écarter sans doute beaucoup de la vérité, que nos ancêtres, à défautde tabac qu’ils n’eurent que plus tard, fumèrent d’abord du chanvre. D’après Cochet, le tabac n’aurait été introduit que comme supérieur aux narcotiques antérieurement connus. Mais, pour qu’il en fût ainsi, il faudrait admettre que l’usage de la pipe se fût transmis, sans interruption, des temps celtiques au xvie siècle, à travers la période romaine et le Moyen Age. Or, il serait bien étonnant
LE TABAC 281
Les anciens sont-ils,, d’ailleurs, aussi muets qu’on veut bien le dire sur ce point controversé?
Dans un ouvrage d’une grande érudition, dû au docteur hollandais Westerhoff (1), et que le baron de Watteville est parvenu à déchiffrer, il y a de nombreuses citations, avec références à l’appui, empruntées à Pline le Naturaliste, Hérodote (2), Strabon, Pomponius Mêla (3) et bien d’autres (4). Et
que, durant ce long espace de temps, aucun auteur n’en ait fait mention. Il est donc plus sage de conclure, avec M. Gustave Lejeal, que cet usage est resté confiné chez certains peuples d’origine orientale, qui étreignaient l’empire romain à son déclin, et qu’il se perdit pendant plusieurs siècles, pour reparaître ensuite. Ce qui tendrait du reste à le prouver, c’est que, jusqu’ici, on n’en a trouvé trace qu’aux extrêmes confins de l’empire, et que les fouilles purement romaines n’ont rien révélé de semblable. (Cf., pour plus amples informations, le Bulletin monumental, t. VIII ; la Revue de V Art chrétien, février 1857 ; le Siècle, 30 mai 1868; le Bulletin de la Société d'histoire et archéologie de Genève, t. Il, article de M. B. Reber, etc.
(1) Le titre de l’ouvrage, traduit en français, est : Dissertation archéologique sur les petites pipes à fumer.
(2) Hérodote (I. 202) raconte que Cyrus, partant pour sa campagne contre les Massagètes, vit les habitants de l’île d’Araxe s’assembler autour d’un grand feu et respirer une odeur de fruits brûlés, qui les enivrait comme le vin.
(3) Plutarque nomme un peuple qui s’enivre de la fumée d’une herbe appelée origanum. Pomponius Mêla signale, chez les Thraces, une coutume analogue. Pline (xxi, 16) assure que certains barbares prennent plaisir à absorber la vapeur d’une plante qu’ils allument, et le même Pline (xxvi, 36) recommande, comme un excellent remède contre la toux, de « fumer, au moyen d’un roseau, des feuilles de tussilage séchées, et de boire après un bon coup de vin de Corinthe. » On remarquera que, de toutes ces citations, le second passage de Pline est le seul texte où il soit fait mention d’un instrument qui rappelle vaguement la pipe, les autres devant plutôt s’entendre de simples fumigations.
(4) Les Grecs et les Romains connaissaient parfaitement les propriétés narcotiques de la laitue, et ils en fumaient les feuilles, préalablement desséchées, dans des espèces de roseaux
REMÈDES d’aUTREEOIS
M. de Watteville, qui n’esl pas seulement un agréable conteur, mais qui a une des collections de pipes les plus complètes qui soient, a fait une trouvaille qui a dû faire tressaillir les mânes du docteur Westerhoff: il a découvert un poème d'un écrivain catalan, composé en 1276, et où se lit ce curieux passage, traduit de l’espagnol ; « On dit que la lavande jouit de la propriété de chasser le somm eil, de donner du courage à celui qui la fume, parce qu elle enlève l’humidité du cerveau (1) ».
Vous arguerez peut-être qu’il s’agit de lavande, et non pas de tabac? nous n’y contredirons pas, mais il nous a plu de noter, en passant, ce fait que, dès le xiii® siècle, fumer n’était pas chose extraordinaire et que l’on fumait dès cette époque, « pour dissiper les humeurs et purifier le cerveau ».
Nous venons de voir que les premiers Indiens qu’aperçut Christophe Colomb connaissaient le tabac à fumer, et que tahaco fut le nom qu’ils donnèrent à cette plante aux enivrants arômes (2).
ou de pipes : ils trouvaient dans cette opération, au dire de Dioscoride et de Pline, un véritable plaisir. Galien ne craint pas de se montrer aussi affirmatif, et il recommande lûtilisation de la laitue, qui procure le sommeil, l’apaisement et le repos pendant la nuit.
(1) Une peinture ancienne, découverte à Pompéi, représente des légionnaires romains le soir d’une bataille, sous le climat brumeux de la Bretagne : ils se consolent de leur éloignement de la mère-patrie, en laissant envoler au-dessus de leurs têtes des spirales de vapeur, s’échappant de leurs roseaux enflammés.
(2) Les Espagnols donnèrent ce nom à la plante qu’ils virent
LE TABAC
Les Américains la nommaient encore guérit-tout et herbe sairïte{\) ; et pour ces peuples profondément religieux, le tabac, plante vénérée de l’Olympe mexicain, était ce que le gui fut pour les Gaulois (2).
lamer pour la première fois à Tabaco ou Tobaco, province du royaume de Yucatan ou de la Nouvelle-Espagne (de Prade, Histoire du tabac, 1677, pp. 4 et 5). Le D*' François Hermandes, de Tolède, vulgarisa ce nom, dans V Histoire civile et naturelle de V Amérique, qu’il écrivit par ordre de Philippe II.
(1) Prospero Santa-Croce, créé cardinal par Pie IV, le 12 mars 1565, introduisit en Italie le tabac qui, de son nom, fut appelé Erba Santa, étymologie confirmée par l’enseigne de la Croix, mise encore sur les boutiques des débitants. Cinquante ans plus tard, le tabac se vendait chez les apothicaires, qui réduisaient alors V « herbe sainte » en poudre et la qualifiaient de clysteriurn nasi. (Spire Blondel.)
(2) L’habitude du tabac, écrit Edw. Tylor [Civilisation primitive, t. II), ne comporte chez nous aucune idée religieuse ; mais en Amérique, le tabac joue un rôle très important dans la religion. Les idées religieuses, qui se rattachent à son emploi sont mêmes si répandues, qu’elles établissent un point de contact entre la civilisation de la partie septentrionale du continent et celle de la partie méridionale. Les Osages, avant d’entreprendre quoi que ce soit, fument une pipe en prononçant cette prière : « Grand-Esprit, viens fumer avec moi comme un ami 1 Feu et Terre, fumez avec moi et aidez-moi à vaincre mes ennemis ! » A l’époque de Hennepin, les Sioux, au moment de se mettre à fumer, se tournaient vers le soleil, et, quand le calumet était allumé, le présentaient au Dieu en disant : Fume, ô Soleil ! ') Le chef natchez, au moment du lever du soleil, tirait une bouffée de tabac d’abord en l’honneur de l’Orient, puis de chacun des autres points cardinaux. Toutefois, les bouffées de fumée ne sont pas simplement offertes aux divinités, comme pourraient l’être quelques gouttes d’une boisson ou quelques bouchéesd’un aliment. Le calumet est un don spécial du soleil ou du Grand-Esprit, le tabac est une plante sacrée, la fumée est un sacrifice agréable qui monte dans l’air pour pénétrer jusqu’à la demeure des dieux et des esprits. Le sorcier caraïbe, qui évoque un démon, lance dans l’air de grandes quantités de fumée de tabac, pour que ce parfum agréable attire l’esprit ; les sorciers des tribus brésiliennes dirigent la fumée de leur pipe sur tous les assistants et sur quiconque est malade, pour le guérir.
REAJEDES D AUTREFOIS
Dans les Indes Occidentales, le pays natal du tabac, on ne nommait celui-ci que petun.
En France, la plante a reçu différents noms.
André Thevet (1) qui, le premier, en 1556, l’aurait importée, l’a baptisé herbe angoiilmoisine, du nom de la province française où furent faites les premières tentatives de culture de cette plante.
(1) Les auteurs sont divisés sur le point de savoir à qui, de Jean Nicot ou de Thevet, doit être attribué l’honneur (?) d’avoir introduit, le premier, le tabac en France. De vieux ouvrages en rapportent le mérite à Thevet ; tel Magnenus, qui dit positivement: « Primus in Galliam semen detulit Thevetusy>. Ferdinand Denis, dans sa Lettre sur V introduction du tabac en France, s’attache à prouver que Thevet est le premier qui ait rapporté les graines de V herbe estrange dont nous parlons. « Quant aux amateurs de tabac, quant aux fumeurs de tous les pays, dit Ferdinand Denis, ils doivent avoir pour André Thevet une gratitude sentie et une sorte d’affection chaleureusement expliquée, le culte en un mot que l’on rend à la mémoire de tout homme qui a étendu le cercle de nos jouissances... Un moine de l’ordre respectable des Cordeliers, dit-il ailleurs, fort ami de Villegagnon et qui n’était autre que Thevet, rapporta soigneusement, dans le pan de sa robe, des graines de petun prises à Nictershy, si l’on veut parler l’idiome des Tamoyos, ou de Guanabara, si l’on préfère la langue des Tupis. Les graines de tabac brésilien ont germé, grâce à ses soins, sur notre sol, quatre ans avant l’époque indiquée par tous les historiens. Toutefois, il est certain que la culture du petun ne s’est pas immédiatement répandue; selon toute probabilité, quelques matelots de Rouen ou du Havre ont profité incognito de la précieuse importation, et cette circonstance si concluante est attestée par quelques ouvrages postérieurs, il est vrai, à la publication de la France antarctique, de Thevet, mais qui ne laissent guère de doute sur le point qui nous occupe.
On n’est pas d’accord sur le nom de celui qui importa le tabac en Angleterre. La plupart disent que ce fut le capitaine François Drake, mais il en est pour prétendre que c’est Raleigh qui, sous le règne d’Elisabeth, en 1584, introduisit la plante vénéneuse à Londres, sous le prétexte que c’était « une plante amusant le peuple et le distrayant d’autres occupations ». Ce qui n’était que trop vrai !
LE TABAC
Quatre ans plus tard, « l’herbe angoulmoisine » étant parvenue à la cour, où Jean Nicot l’avait fait connaître, reçut le nom de nicotiane, que le duc de Guise avait proposé.
Jean Nicot, natif de Nîmes, maître des requêtes, ambassadeur du roi François II auprès de Sébastien, roi de Portugal, en 1560, avait connu la plante par un Portugais, officier de la maison royale. Etant allé un jour visiter Lisbonne (où était la cour du roi de Portugal), Nicot rencontra là un gentilhomme flamand, qui avait la charge de « garde des papiers royaux », et qui lui fit présent de quelques graines du végétal apporté depuis peu de la Floride. L'ambassadeur la fit semer dans son jardin et recommanda d’y veiller avec soin, comme sur un produit de la plus grande rareté (1). La plante crût parfaitement et se multiplia beaucoup.
Un des pages de l’ambassadeur eut l’occasion d’en faire l’essai dans les circonstances suivantes : il en appliqua le jus et le marc sur un des ulcères malins qu’on appelle noU me langere, qu'un de ses parents avait au nez (2), et il réussit à le guérir en très peu de temps.
(1) Neander, Traie té du Tabac, Lyon, 1626.
(2) Le célèbre médecin Monard prétend avoir souvent employé le tabac pour guérir les polypes. Il raconte qu’un consul de Leyde, affecté d’un énorme polype au nez^ vint le trouver pour prendre ses conseils ; il ajoute qu’il se servit d’huile de tabac et que le remède eut un plein succès.
Everarth cite une dame espagnole habitant Leyde, qui lui
REMÈDES d’aUTDEFOIS
Cette guérison se fit sous les yeux de l’ambassadeur et des plus habiles médecins du pays, qui en voulurent être les témoins.
Peu de temps après, il se présenta une autre occasion de faire usage de cette herbe : le cuisinier du même ambassadeur s’était coupé presque entièrement le pouce avec un couteau de cuisine. Le maître d’hôtel eut recours au tabac et la plaie fut guérie, après cinq ou six appareils (pansements) (1).
Ces deux cas contribuèrent beaucoup à mettre le nouveau remède en réputation.
A Lisbonne, on ne parlait que de cette plante, ün gentilhomme de la campagne ayant, depuis deux
amena une demoiselle, sa pupille, dont le visage était couvert de taches rousses, qui la rendaient difforme. Des lotions et des applications de décoction de tabac les firent disparaître complètement dans l’espace d’une quinzaine de jours. Il ajoute que la demoiselle recouvra tous ses charmes, et qu’elle épousa un prince allemand, qui s’éprit de sa beauté {Monographie du tabac, par Fermond).
(1) Buc’hoz, Dissertation sur Vutilitè et les bons et mauvais effets du tabac, du café, du cacao et du thé; 1788.
Un des plus heureux emplois du tabac à l’extérieur, est celui qu’en a fait Thomas, et dont Anderson a confirmé l’utilité. Le premier rapporte plusieurs cas de guérison de tétanos par des lavements de fumée de tabac; surtout celui d’un nègre, qui fut pris de tétanos après l’écrasement du pouce par un cylindre \journ. de méd. d' Edimbourg ^ VII, 198). Le second a appliqué, en 1827, à l’île de la Trinité, le tabac à l’état frais sur la gorge et sur les parties latérales du cou, en fermentation et en cataplasme, sur la plaie qui a produit la maladie tétaniqué; il y a joint des lavements de tabac et des bains de tabac avec succès. Il préfère celui de la Virginie, qui est moins âcre que l’ordinaire. [Nicotiana, p 614.)
LE TABAC
ans, un ulcère à la jambe, s’efforça, par tous les moyens en son pouvoir, de s’en procurer; il n’en eut pas fait usage pendant plus de dix à douze jours, qu’il était radicalement guéri.
Une femme, dont le visage était entièrement couvert « d’une dartre encroûtée », fut également guérie par le tabac, dont elle avait appliqué le jus et le marc, pendant une semaine, sur la partie malade (1 ).
Le fils d’un capitaine, ayant des écrouelles, pour la guérison desquelles on voulait l’envoyer en France, vint consulter l’ambassadeur, qui l’en dissuada, lui conseillant de faire usage de l’herbe qu’on cultivait dans ses jardins ; il ne s’en fut pas plutôt servi, qu’il
(1) L’usage externe du jus ou de la macération de tabac n’a pas toujours été aussi inotfensif. 11 y a quelques années, le docteur Bougon [Journal de Médecine de Bordeaux, 22 mars 1891) signalait des cas d’intoxication consécutive à des lotions faites avec une macération de cette plante. Le docteur Auché, un peu plus tard, rapportait l’observation d’un homme qui avait présenté des symptômes d’empoisonnement par la nicotine, après s’être fait des frictions avec une décoction de tabac, pour détruire des pediculi pubis. Et combien d’autres cas pourrait-on signaler ! Le tabac aurait-il acquis, avec le temps, des propriétés nocives? Il est certain qu’autrefois on en faisait un bien plus grand usage qu’aujourd’hui. Pour nous borner à ses emplois extérieurs, rappelons qu’on s’en est servi pour détruire les cors et durillons ; pour cautériser les piqûres de certains insectes ; pour les plaies légères ; comme hémostatique. On a conseillé les feuilles fraîches du tabac, en applications sur la tête, contre la migraine et le rhumatisme. On a longtemps employé la décoction de feuilles de tabac ou l’onguent fait avec ces feuilles, contre la gale, la teigne, la phtiriase ; pour résoudre les boutons et les engorgements glanduleux, etc., etc.
Le tabac a depuis longtemps été regardé par certains médecins, surtout les Allemands, comme un excellent remède contre les maladies scrofuleuses. [Monographie du tabac, par Feumond).
s’aperçut d’un grand changement, puis d’une guérison radicale.
Nicot, en présence de pareils résultats, « ayant été d’ailleurs instruit que de Muntigny était morte à Saint-Germain-en-Laye d’un ulcère aux mamelles, auquel on n’avait pu apporter aucune guérison, et que la comtesse de Ruffec avait le visage couvert d’une dartre qu’aucun médicament n’avait pu guérir, s’empressa de faire part de cette plante à sa patrie (1). » Quelque temps après, de retour en France, Jean Nicot présentait à la reine-mère, Catherine de Médicis, les premières graines de tabac.
En souvenir de l’importateur de la plante, on l’avait d’abord appelée Vherhe de V ambassadeur ^ Vherbe à Nicot ; mais quand la reine déclara prendre la poudre sous sa protection, un courtisan proposa de la nommer Vherhe ci la Reyne, la Catherinaire, la Médicèe, ce qui la mit en grande vogue par toute la France.
C’est le Parisien Jacques Gohori, auquel on doit un opuscule sur le tabac (2), qui a cherché à faire prévaloir les noms de Médicée ou Catherinaire, du nom et du surnom de la reine, dans le but, mal dissimulé, de faire adopter son livre par la cour. Pour cela, il s’était adressé à Botal, à la fois médecin et chirurgien, qui avait ses entrées au Louvre. « Botal
{{) Büc’hoz, loc. cil.
(2) Instruction sur Vherbe petun \ Paris, d572. Nous donnons plus loin le titre détaillé.
LE TABAC
prit la chose en considération particulière, écrit Gohori, et lui récita comment le livre fut présenté à sa requeste à la royne mère du roi, avec son docte médecin, M. Vigor, son ancien amy, pour entendre de Sa Majesté, s’il lui serait agréable que ce discours fust publié et duquel de ces noms il luy plairoit que l’herbe fust appelée, ou Catherinaire, de son propre nom, ou Médîcée, de son surnom. »
Ce n’est donc pas à la reine que vint l’idée de baptiser de son nom le remède nouveau, mais elle paraît, néanmoins, avoir été flattée de l’attention.
On conte, d’autre part, que le grand prieur de France, de la maison de Lorraine, était un priseur infatigable, et que sa passion pour le tabac était telle qu’il en consommait jusqu’à trois onces par jour. Les priseurs, en guise d’hommage, désignèrent le tabac sous le nom dlierhe du grand ^prieur (1).
Mais l’énumération des noms donnés au tabac tiendrait, à elle seule, un volume. Gamerarus le nomme herbe vulnéraire des Indes ; d’autres l’appellent pipérine, sans qu’on sache sur quelles raisons ils se fondent.
Les amateurs espagnols ont baptisé le tabac panacée antarctique, herbe à tous les maux, probablement à cause des vertus qu’on lui attribuait.
On l’a encore appelé herbe sainte, sacrée ou divine, « parce que certaines personnes croyent qu’elle rend ceux qui en usent avec discrétion sains et purs, en modérant les mouvements de la concupiscence et corrige les humeurs du corps qui troublent les or-
{!) Le Tabac vengé. Paris, 1845.
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ganes des sens et qui excitent trop ceux de la volupté (1) ».
Le cardinal de Sainte-Croix, nonce en Portugal, et Nicolas Tornabon, légat en France, l’ayant introduite en Italie, la plante y fut connue sous les noms cVherhe de Sainte-Croix et de Tornahone (2).
Quelques auteurs l’ont appelée la huglosse.
Dodonée, illustre botanographe, lui a donné le nom de jusquiame du Pérou, sans doute pour la faire regarder comme un poison, et jeter ainsi sur elle de la défaveur.
C’est aux Espagnols, avons-nous dit, que l’on doit le nom de tabac, qui tire son origine de Tobago, l’une des petites Antilles; ou de Tabaco, province du royaume de Yucatan, où ils la rencontrèrent, dit-on, pour la première fois ; ou encore de Tabasco, ville faisant partie de l’ancienne intendance du Mexique.
Ferdinand Denis a cherché à prouver que le mot de tabac est tiré de tabacco, nom que les habitants de Saint-Domingue donnaient à leur pipe primitive. On sait, d’autre part, que Christophe Colomb, avant d’aborder à Tabago, avait déjà débarqué sur la plage de Cuba, en 1492. L’historien de ce grand homme a rapporté que Colom benvoya des éclaireurs dans l’île
(1) Le bon usage du tabac en poudre, par Brunet. Paris, 1700.
(2) De Prade, op. cit., p. 6. « Gesalpinus l’appelle Tornabone, de ce qu’Alphonse Tornabon, prélat de Bourg, fut le premier qui la fit voir en Italie lui ayant été envoyée par son neveu Nicolas Tornabon, autre prélat, qui était pour lors ambassadeur en France. » Neander.
LE TABAC
de Cuba, et que ceux-ci rencontrèrent en chemin beaucoup d’indiens, hommes ou femmes, avec un petit tison allumé, composé d’une sorte d’herbe dont ils aspiraient la fumée. Or, ces petits tisons, cigares ou pipes, portaient le nom de tabagos.
Barthélemy de Las Casas écrivait, en 1527 :
Les Indiens ont une herbe dont ils aspirent la fumée avec délices. Cette herbe est dans une feuille sèche, comme dans un mousqueton, pareil à ceux que font les enfants pour la Pâque du Saint-Esprit.
Les Indiens l’allument par un bout et sucent ou hument par l’autre extrémité, en aspirant intérieurement la fumée avec leur haleine, ce qui produit un assoupissement dans tout le corps et dégénère en une espèce d’ivresse. Ils prétendent qu’alors on ne sent presque plus la fatigue. Ces mousquetons ou tabagos, comme ils les appellent eux-mêmes, sont en usage parmi nos colons ; et comme on les réprimandait sur cette vilaine coutume, ils répondaient qu’il leur était impossible de s’en défaire. Je ne sais quel goût et quel profit ils pouvaient y trouver.
Comme on le voit, le mot tahago ou tàbacco était connu bien avant l’île qui porta plus tard un nom semblable, et par conséquent, il est plus que probable que le mot espagnol est emprunté à l’instrument ou à la substance dont les naturels se servaient pour fumer (1).
Il semble donc établi que le tabac est originaire du Nouveau-Monde (2), et que de hardis navigateurs,
(1) Fermond, loc. cil.
(2) Bien que Liébaut, au dire de Brade [Histoire du tabac, Paris, 1691), ait avancé que le tabac est originaire de l’Europe, et qu’avant la découverte du Nouveau-Monde on Ta rencontré dans les Ardennes, cependant Garcias ab Horto et J.-Gh. Magnenus disent qu’il est originaire de l’Amérique. Remarquons que l’opinion de Liébaut n’a rien d’improbable, puisque chaque
SOUS la conduite de Christophe Colomb, en apprirent l’usage de ses premiers habitants (1).
11 s’est trouvé cependant un écrivain, un médecin, pour contester au Nouveau-Monde cette peu enviable priorité.
Liébaut écrit que le tabac est originaire d’Europe et qu aA^ant la découverte de l'Amérique, on en trouva « diverses plantes » dans les Ardennes. A quoi Magnenus, qui tient pour la version contraire, répond que les vents ont bien pu en apporter la semence en Europe ! Nous ne disputerons pas davantage sur ce sujet, non plus que sur les titres respectifs de Thevet (2) et de Nicot; mettons que celui-là fut l’inventeur, celui-ci le vulgarisateur, et nous aurons, à peu près équitablement, réparti leur part de mérite.
Au point de vue spécial qui nous occupe, nous devons surtout retenir que Nicot eut, sinon le premier — on est toujours trop affirmatif en telle matière — au moins l’un des premiers, l’idée de se servir du tabac comme médicament ; ce pour quoi il n’y a pas lieu de lui marquer une gratitude trop vive.
partie du monde paraît avoir eu son espèce de tabac (Fermond). Le livre de Garcias ab Horto, dont il est question dans cette note de Fermond, est V Histoire des Drogues, de Garcie du Jardin (trad. française du livre original en latin, parue à Lyon, en 1611). Ce qui concerne le tabac s’y trouve aux pp. 529-542, 698-700.
(1) Collections de voyages, par Martin Fernandez de Navar-