RETTE
(2) Le titre de l’ouvrage de Thevet, devenu fort rare, est le suivant ; Les Singularitez de la France antarctique, autrement nommée Amériquej par F. André Thevet, natif d’Angoulesme (Paris, 1588).
LE TABAC
La première mention officielle, pourrait-on dire, du tabac-remède, se trouve dans une petite brochure, ‘datée de 1572, Tannée de la Saint-Barthélemy, et qui a pour auteur Jacques Gohory, Parisien (1), brochure que nous avons déjà mentionnée.
Gohory insiste surtout sur les bienfaits de la plante comme topique, en application externe sur les plaies, contusions, et aussi comme antivenimeuse (2) — les sérums n’étaient pas encore inventés.
(1) Instruction sur fhêrbe petun, dite en France V herbe à la Royne ou mèdicée, par J. -G. -P. (Jacq. Gohory). Paris, Galiot du Pré, 1572, in-8o de 16 p., avec une figure. Jacques Gohory avait créé une sorte de Jardin des plantes médicinales ; on peut donc le considérer comme un précurseur de Guy de la Brosse. C'est à ce titre que M. le docteur Hamy lui a consacré, dans les Nouvelles Archives du Muséum, 4e série, t. 1er (Paris, Masson, 1899), une notice dont nous recommandons la lecture. Gohory, selon M. Hamy, aurait découvert l’huile volatile particulière qui existe dans les feuilles fraîches du tabac, bien avant Posselt et Ressmann, qui l’ont baptisée nicotianine.
(2) Une des recettes, recueillies dans le Poitou par le frère Florent, conseille de mâcher une forte pincée de tabac, d’en avaler le jus et d’en mettre le résidu sur les piqûres agrandies. M. Vauvert de Méant, dans une lettre adressée à la revue Land and water, de M. Franck Buckland, en date du 21 juin 1867, raconte qu’à Cawerpoor, un vieux musulman, son pourvoyeur de reptiles, plusieurs fois blessé par des najas, appliquait sur leurs morsures la cendre imbibée de nicotine du fond de sa pipe et ne s’en préoccupait pas davantage. Le même observateur rapporte qu’en Afrique, un homme ayant été mordu par un preff adder [Echidne arietans, Merr.), un sorcier cafre lui pratiqua sur les piqûres, avec un morceau de verre, une incision dans laquelle il introduisit le culot d’une vieille pipe. Ce traitement, aidé d’une forte rasade d’eau-de-vie mélangée de poudre, sauva le malade. Le Dr Viaud-Grand-Marais, qui rapporte ces faits, conclut : « Nous ne connaissons aucune expé-
REMÈDES d’autrefois
Le passage suivant donnera un aperçu de cette curieuse brochure :
Icy doncques ses propriétés sont éprouvées à guarir les playes, les ulcères^ aposthumes, contusion, morpliée, même la piqûre de la vive, appelée par les Latins Draco marinm, qui est bien souvent mortelle : comme est apparu n’a pas longtemps en la vefve (veuve) du feu lieutenant particulier Bragelonne qui en est morte... Le docte advocat de la cour, Tusan... m’a affirmé cette piqûre de vive avoir été guarie en sa maison par cette herbe (tabac) dont il en avait eslevé de belles et plantureuses en un jardin.
Quant à la cure des playes, j’en ai fait souvent l’expérience de la feuille seule pilée, dont m’a fourny abondamment le sieur de la Brosse (1), mathématicien du roy, très docte, de son beau jardin garny d’une infinité de simples rares et de fleurs exquises. J’en ai guari une contusion de plus de deux ans tournée en pourriture en une vieille femme passementière, près la cheville du pied ; et à plusieurs hommes et femmes des rougeurs de visage et des galles farineuses invétérées au front. Un Sicilien s’est vanté à moy d’en avoir extirpé par l’eau distillée la racine des écrouelles en maintes personnes (2).
Gohory n’avail fait qu’effleurer le sujet. Jean Neander, médecin à Leyde, et Jean Ménandre, philosophe et médecin de Brême, le traitèrent magistralement.
Ménandre, un des plus fervents apologistes du tabac, fît imprimer, en 1622, chez le célèbre Isaac Elzévir, sa Tabacologie Çà), qu’il dédia « aux très
rience régulière permettant de juger la valeur alexipharmaque de ce moyen. » Les Serpents de la Vendée, par le Dr A. Viaud- Grand-Marais. Nantes, 18.67-69.
(1) Guy de la Brosse.
(2) Gohory, op. cit., pp. 6 et 7 a.
(3) La Tabacologie ou description du tabac ou nicotiane, par J. Ménandre. 1622.
LE TABAC
illustres, très prudents et très sages consuls et au Sénat de la célèbre République de Brême. » A la suite de l’ouvrage, l’éditeur avait ajouté un hymne au tabac ou, pour parler plus exactement, un poème en deux chants, où l’auteur avait glorifié le tabac à l’égal d’une plante divine.
Nous avons vu combien il était malaisé de décider si les Anciens avaient connu le tabac ; Ménandre ne craint pas de se prononcer pour l’affirmative. L’auteur de la Tabacologie, confiant dans le témoignage d’Alexandre de Tyr et d’Hérodote, dit que les Scythes et les Thraces s’enivraient avec la fumée d’une herbe qu’ils jetaient dans le feu ; et que les Babyloniens se servaient de cette même herbe et en aspiraient la fumée. Il n’hésite pas à assurer que cette herbe n’était autre que du tabac; mais il est prouvé aujourd’hui que l’habitude de fumer des herbes était déjà ancienne, et cette coutume appliquée à diverses plantes aura pu induire en erreur le savant de Brême.
Ménandre et, après lui, d’autres médecins, ont rapporté comme vraie l’assertion suivante : un jeune chanoine de Louvain avait eu un cancer ou un ulcère à la joue, contre lequel la médecine était impuissante. Ayant entendu vanter les guérisons étonnantes obtenues à l’aide du tabac, il avait cru plus sûr de s’adresser à M. Nicot. Des lotions, répétées plusieurs fois pendant quelques jours, suffirent pour soulager tellement le chanoine, qu’il revint à Louvain, disant partout que Dieu avait retiré aux rois de France le don de guérir les écrouelles et les ulcères, pour le transmettre à M. Nicot (1).
(1) Voici comment Monard a raconté celte même histoire:
Ménandre relate encore un cas d’épilepsie guéri par le tabac. Un de ses cousins, affecté de cette cruelle maladie depuis son enfance, guérit complètement, en buvant chaque matin un verre d’une forte décoction de tabac.
Dans la Tabacologie de Ménandre, on trouve une foule de formules (Ï07iguent de tabac. L’auteur assure s’être servi avec le plus grand succès de celte sorte de pommade, pour la guérison de la surdité, des tintements et des douleurs d’oreilles. Selon lui, elle agirait en raffermissant les nerfs et en nettoyant les canaux acoustiques, dont la malpropreté émousse d’ordinaire la sensibilité et la finesse de l’ouïe.
L’année même où paraissait le livre de Ménandre, Jean Néander publiait à Lyon son Traité du tabac... avec sa préparation et son usage, « pour la plus part des indispositions du corps humain... » Néander avait composé, originairement, son ouvrage en latin et c’est une traduction française que l’éditeur lyonnais, Barthélemy Vincent, donna au public sous le titre précité.
Le traducteur se montre plein d’enthousiasme pour (( cette panacée (propre)... à toutes les incommodités
« Un général allemand avait un fils atteint de cette affreuse maladie désignée sous le nom d’écrouelles. Gomme à celte époque les rois de France passaient pour avoir le don de les guérir, le général envoya son fils à Paris, muni d’une lettre de l’empereur pour Louis XIII. Ce fut le cardinal de Richelieu qui le reçut, et qui, après avoir beaucoup ri de cette bonhomie allemande, dit au jeune homme que les successeurs de saint Louis avaient perdu la faculté de faire de semblables miracles. Mais il lui conseilla de se confiera M. Nicot. Celui-ci employa du tabac en poudre, en décoction, en feuilles, en un mot lui fil suivre un traitement dont la base était le tabac, et parvint à délivrer le jeune Allemand de son infirmité.»
LE TABAC
et maladies du corps humain... cette médecine universelle... cette autre boitte de Pandore, laquelle contient en soy toute sorte de biens; mais venant à estre profanée et ouverte à tout le monde, ne produit que malheur. »
A propos d^une thèse soutenue, en 1699, à l’Université de Paris, Fagon disait que « celui qui, le premier avoit ouvert sa tabatière pour s’accoutumer au tabac, ne sçavoit pas qu’il ouvroit la boîte de Pandore, d'où dévoient sortir mille maux les plus cruels les uns que les autres. » Le célèbre médecin de Louis XIV avait certainement emprunté sa comparaison à Néander.
Nous passons sur la manière de préparer le tabac (1), qui n’est ni de notre compétence ni de notre sujet, et nous arrivons à la thérapeutique proprement dite, aux vertus du tabac. Sur ce point, notre auteur est singulièrement prolixe et nous nous garderons de le suivre dans toutes ses divagatibns, d’au-
(1) Primitivement, on enfermait le tabac dans des tabaquières\ celles-ci s’ouvraient et se fermaient au moyen d’un ressort qui, étant pressé, laissait échapper la quantité nécessaire de tabac. Le Magasin pittoresque (1886, p. 64) a reproduit une de ces tabatières, en ivoire, montée sur un pied en argent, à large base circulaire. Les tabaquières sont devenues très rares ; les râpes à tabac se rencontrent plus fréquemment dans les collections. Le musée de Gluny en possède de très belles, très richement ornementées ; le sujet en est parfois assez libre. La râpe avait succédé au pilon, dont on retrouve encore parfois des spécimens datant du xvii® siècle et même d’une époque bien postérieure (Cf. Magasin pittoresque y 1883, p. 312).
REMÈDES d’autrefois
tant qu’il entremêle sa pharmacopée de récits anecdotiques, que leur puérilité suffirait à faire bannir d’une publication rigoureusement scientifique.
Le tabac, nous dit Neander, est le meilleur préservatif des poisons et des venins. Il cite, à l’appui, les Espagnols qui, sur le conseil des Indiens, saupoudraient leurs plaies avec le jus de la plante, les recouvraient d’une feuille du même tabac pilée et neutralisaient ainsi les effets pernicieux des virus, provenant des flèches empoisonnées par les cannibales.
Le tabac apaise la faim et la soif. Les Indiens brûlent « certains poissons de coquille qu’ils prennent dans les rivières, puis les broyent en guise de chaux : ils mettent esgales portions de cette poudre, et les maschent pour les réduire en une masse, de laquelle ils font des trochisques de la grosseur d’un pois, qu’ils sèchent à l’ombre et gardent pour leur usage (1). »
(1) Voici comment s’exprime Garcie des Jardins sur cette propriété du tabac : « Les Indiens aussi se servent du labaco pour chasser la faim et la soif en ceste manière. Ils brusleiit certaines coquilles d’huistres de rivière, puis les mettent en poudre comme chaux, de ceste poudre et des feuilles de tabaco ils en prennent autant de l’un que de l’autre et le maschent (pilent) jusques à ce que des deux en soict faict une certaine masse, laquelle ils forment en pilules un peu plus grosses qu’un pois, et les ayant faict seicher à l’ombre, ils les serrent pour s’en servir. Lorsqu’ils veulent faire quelques voyages par des lieux déserts où ils pensent qu’ils ne trouveront ni à boire ni à manger, ils portent avec eux de ces pilules, et ayant mis l’une d’icelles entre la lèvre de dessoubs et les dents, ils sucent continuellement le suc d’icelle, laquelle estant toute fondue, ils en remettent une autre à sa place et puis une autre, jusqu’à ce qu’ils ayerit faict trois et parfois quatre journées de chemin, et par ce moyen ils assurent que durant tout ce temps-là ils ne
LE TABAC 299
Le fait rapporté par Neander, après Moiiardes, a été bien souvent confirmé depuis.
Il paraît démontré que le tabac serait un excellent aliment d’épargne. Fermond, dans sa monographie, a groupé un nombre respectable d’opinions (1); nous craignons seulement qu’il n’ait pas recueilli, à dessein, les notes discordantes.
On sait, ajoute l’historien du tabac, que, toutes circonstances égales d’ailleurs, les personnes qui font un usage habituel du tabac en fumée sont généralement reconnues comme n’étant pas d’un aussi fort appétit que celles qui ne fument pas.
Quiconque est soigneux de sa santés, écrivait le sieur Baillahd, dans un Discours du tabac où il est particulièrement traité du
sentent ny faim ny soif... » Nous avons remplacé le tabaco par la noix de kola.
(1) « Guillaume Pison, pendant ses voyages à travers les déserts, assure qu'il ne ressentait ni lassitude ni faim après avoir mâché du tabac. » Mérat. Le docteur Ramazzini dit que plusieurs voyageurs assurent que^ mâché ou fumé, le tabac ôte l’appétit, et que l’on peut faire alors beaucoup de chemin, sans être tourmenté par la faim. M. Ghamberet dit aussi que, par l’usage du tabac, le sauvage endure avec courage la faim, la soif et toutes les vicissitudes de l’atmosphère. Le docteur Willis conseille l’usage du tabac dans les armées, comme pouvant suppléer à la disette des vivres ; outre, dit-il, que c’est un remède capable de préserver les soldats de leurs maladies, tant internes qu’externes. Vax Helmont prétend aussi que le tabac apaise la faim, non en la satisfaisant, mais en détruisant cette sensation et en diminuant l’activité des autres fonctions. Le médecin Plempiüs a observé également que le tabac diminue le sentiment de la faim, mais il suppose que c’est par l’abondance de sérosités ou de salive qui s’écoule dans l’estomac et qui remplit plus ou moins ce viscère, que cette sensation se trouve
REMÈDES d’autrefois
tabac en poudre (1668), doit choisir pour son usage le tabac en poudre le meilleur et le mieux préparé, et en prendre plutôt avant qu’après le repas.
Ceux qui s’en servent ordinairement sont dispensés de ces précautions, et peuvent même en prendre à toute heure, sans craindre qu’il leur soit nuisible.
C’est avec du tabac en poudre qu’on faisait revenir les femmes qui avaient des vapeurs.
Dans le Négligent, comédie de Dufresny (1692), le marquis dit à Fanchon, en parlant de la jeune Angélique : i( Elle se trouve mal ! du tabac ! courage, la belle ! »
Voulait-on purger les humeurs crasses du cerveau, on employait du tabac en poudre (1). Avait-on des rougeurs au visage, on se frottait avec de l’huile de tabac. Pour les dartres, pour les poux, pour la phtiriase, rien de plus efficace que le suc du tabac, mais additionné de semences de staphysaigre et d’argent vif. Nous comprenons mieux, grâce à cette addition, ces cures multipliées.
Le (( sel du tabac » est très propre pour blanchir
apaisée, mais non détruite par suite de l’absorption qu’il en fait, et non par son énervation ou engourdissement, comme quelques auteurs l’ont supposé ».
(1) Autrefois le tabac parfumé était fort à la mode. Tantôt on lui donnait l’odeur de rose et de girofle ; tantôt on le parfumait à la fleur d’orange ou à l’ambre ; ou l’on y mélangeait quelques grains de civette, triturés avec du sucre. Le tabac parfumé d’Espagne était particulièrement recherché. L’auteur des Dissertations sur Vutilité et les bons et mauvais effets du tabac, du café, du cacao et du thé, Büchoz (Paris, 1788), a donné plusieurs formules pour la préparation du tabac parfumé.
LE TABAC 301
les dents (1) ; la fumée est un souverain remède pour la cataracte (2).
Le suc, instillé dans les yeux avec un peu de miel, « sert grandement pour les cicatrices qui restent d’ordinaire après les ulcères », en y ajoutant quelque peu de myrrhe et de sucre candi (3).
Avec le suc de tabac, notre auteur a rendu la vue
(1) Selon Monard, cette substance conserve les dents, parce que la fumée, par sa nature âcre et corrosive, purifie la bouche et rend impuissants les corps étrangers qui détérioreraient Témail des dents. Selon Fermond [Monographie du tabac, loc. cit.), deux causes peuvent concourir à cet effet : la première, c’est que l’huile empyreumatique, qui se produit pendant la combustion du tabac et qui se répand dans la bouche avec la fumée, finit par recouvrir tellement les dents, comme une sorte de vernis, que l’air ou les acides qui se trouvent dans les aliments ou dans la salive ont bien moins d’action sur la substance calcaire qui constitue les dents ; la seconde, c’est que précisément cette huile empyreumatique contenant une certaine quantité de créosote, en agissant comme caustique sur les nerfs dentaires, peut les rendre à peu près insensibles ; peutêtre bien aussi que la nicotine et la nicotianine ont une action à peu près analogue à la créosote. Il est bon toutefois d’ajouter que M. Zeise [Ann. de chimie et dephys., 1843, IX, 115), n’a pas trouvé cette dernière substance dans les produits de la distillation sèche du tabac.
(2) Ménandre ne craint pas d’affirmer que la fumée du tabac fortifie et rétablit la mémoire. Il cite le fait d’un chimiste qui avait perdu la mémoire pendant ses opérations chimiques; ayant pris pendant quelque temps, tous les matins, deux onces de décoction de tabac, il recouvra complètement la faculté de se ressouvenir.
(3) Emile Gilbert (Sorciers et Magiciens, p. 121), nous fait connaître la curieuse recette du père D’“’‘ contre les maux d’yeux. « Invoquez, recommandait-il, primo sainte Claire avec ferveur, puis promenez devant les yeux une pierre d’aimant, en la rapprochant par degrés de ces organes malades. La pierre attirera sensiblement le mal dans le coin des yeux ; il suffira alors, pour l’expulser, d’un éternuement violent provoqué par l’absorption d’une forte prise de tabac puisée dans la tabatière d’un sorcier — condition sine qua non ! »
302 REMÈDES d’autrefois
aux aveugles et l’ouïe aux sourds, — et nous n’exagérons rien (1).
Le même suc corrige la puanteur du nez (2), détruit les polypes des narines, dissipe la léthargie, fond les grosses tonsilles (amygdales), cautérise les aphtes et les ulcères malins.
Il n’est remède plus sûr pour les maux de dents, que de faire cuire les feuilles de tabac dans du vinaigre, et de les appliquer sur la dent où Ton sent la douleur (3).
Le sirop de tabac, le vin de tabac — nous vous faisons grâce des formules — sont « exquis » pour la courte haleine.
Les asthmatiques seront immédiatement soulagés, en prenant tous les jours à jeun de l’eau de nicotiane, comme l’a très bien expérimenté le gouverneur de La Rochelle, M. de Jarnac, sur l’avis de Nicot luimême. « Etant un jour à la table du roy avec Tamil) V. Neander, p. 113-114.
(2) Appliqué sur la pituitaire, il provoque, comme on sait, l’éternuement, par son effet sympathique sur le diaphragme, et d’autant plus vivement qu’on y est moins accoutumé. Sous ce rapport, le tabac est un puissant sternutatoire, et peut être employé comme tel sur des sujets qui n’en font pas un usage journalier. Mais, le plus souvent, on se sert du tabac pour déterminer ou augmenter la sécrétion de la muqueuse nasale, et, de cette façon, résoudre ou diminuer les céphalalgies, l’enchifrènement, les douleurs de dents, les maux d’oreilles et diverses fluxions que Ton suppose produites par accumulation de cette sécrétion.
(3) Dans la Flandre, il n’est pas rare de voir employer le remède suivant : dans un petit verre, rempli de genièvre en liqueur, on introduit le tuyau d’une pipe allumée ; on chasse la fumée du tabac par le foyer de la pipe, que Ton a recouvert de linge ; le genièvre une fois en ébullition, on cesse d’y faire arriver la fumée ; on laisse refroidir. Cette liqueur, appliquée sur la dent malade, calme à Tinstantles douleurs les plus aiguës.
LE TADAC
bassadeur, il (M. de Jarnac) se vanta de s'être parfaitement guéry de la courte haleine par le moyen de cette seule plante (1). »
Le miel de tabac est bon « aux phtysiques... et à ceux qui sont travaillez de la dysenterie (2)... » Il profite aussi à la toux, aux défluxions, catarrhes et pesanteurs de teste. Mais il est contraire aux tempéraments bilieux.
Pour les obstructions du ventricule et de la rate, pour les chancres et les écrouelles, pour la goutte, les feuilles de tabac broyées ont une vertu spécifique.
Pour faire promptement accoucher une femme, et alléger les douleurs, usez de l’eau de tabac.
Pour délivrer de l’hydropisie (3), recourez encore à l’eau de tabac.
(1) Neander, p. 137.
(2) On a employé l’infusion de tabac dans la dysenterie, mais appliquée à l’extérieur en fomentation. Le docteur Obierne dit avoir obtenu des succès de ce mode de traitement, dans un grand nombre de cas de cette maladie. Il faisait infuser trois onces de tabac dans six onces d’eau, pour une fomentation, auxquels il joignait quelques purgatifs doux comme l’huile de ricin, le sulfate de magnésie, le calomélas [Gazette de santé^ n® XXII, août 1826 ; cf. Nicotiana, p. 618).
(3) Fowler, médecin anglais, l’a employé dans l’bydropisie avec assez de succès, pour que nous devions indiquer ici quelques-uns de ses résultats. Voici comment il l’administrait : il faisait infuser 30 grammes de feuilles de tabac dans une livre d’eau, qu’il entretenait bouillante, pendant une heure, au bainmarie. Après le refroidissement, il passait la liqueur et y ajoutait la moitié de son poids d’alcool rectifié. Cette teinture de tabac était employée, deux fois par jour, à la dose de 40 à 80 gouttes ; on l’augmentait peu à peu, jusqu’à la dose de 100 à 200 gouttes, que l’on ne devait pas dépasser. Fowler assure que, sur trente et un malades atteints d’hydropisie générale, avec gonflement des pieds, dix-huit ont été guéris.
REMÈDES d’autrefois
L’auteur prétend avoir guéri de la fièvre un sénateur et même un maréchal ; il ne dit pas si c’est un maréchal de camp ou un simple maréchal-ferrant.
Pour dessécher les verrues, arrêter le cours des hémorrhoïdes, combler les fistules, enrayer les gangrènes, Neander a des formules prêtes.
Le tabac guérissait même de la peste (1) !
Sur un point seulement notre auteur témoigne de l’humeur : « on a voulu, dit-il, tenir l’herbe-panacée pour un antidote contre la « grosse vérole. » Il s’en indigne vertueusement.
Le meilleur préservatif pour cette maladie est d’avoir en horreur Vénus et toutes ses compagnes, ne hanter en aucune façon les bordeaux ny autres lieux scandaleux, enquels on sacrifie à cette déesse impudique. Et à ceux qui sont despourvus du don de chasteté et de continence, je leur conseille le mesme remède que fait l’apostre sainct Paul, et dont Moyse recognoist pour autheur le Dieu tout-puissant, créateur de Thumain lignage.
J’approuve plustost à ceux qui, par fragilité humaine, ont contracté cette infection, l’usage du gayac que du tabac...
dix ont été bien soulagés, et trois seulement n’ont pu recouvrer la santé. Les premiers symptômes qui suivent l’administration de ce médicament sont des nausées et des vertiges. L’évacuation urinaire qui se produit sous son influence n‘a lieu qu’après l’apparition de ces phénomènes, et cette évacuation est d’autant plus abondante, qu’ils sont eux-mêmes plus prononcés. (Sur cet effet diurétique du tabac, cf. le Bulletin de la Faculté de médecine, N\, 4412, cité dans Nicotiana, p. 617).
(1) Dans une brochure de 1733, sur les vertus du tabac, on lit que, pendant la grande épidémie de peste, tous ceux qui fumaient ou prisaient avaient échappé à la contagion, malgré leurs fréquents contacts avec les malades ou les morts. On est allé jusqu’à dire que, depuis l’introduction du tabac en Europe, les épidémies étaient moins fréquentes.
LE TABAC
Il y a bien d’autres historiettes de ce genre dans le traité de Neander, mais il ne faut abuser de rien, pas même et surtout des historiettes.
Dans son Histoire chronologique de la médecine, le médecin voyageur Dernier a écrit ces lignes :
S’il s’est trouvé quelques auteurs qui ont monté sur le Parnasse pour foudroyer le tabac, il s’en est trouvé d’autres qui n’y sont montés que pour l’élever de la terre jusqu’aux nues... Que de vers en toutes langues, mais que d’expressions outrées dans la latine et dans la française pour de la fumée I (1).
Le tabac n’a pas été, en effet, chanté seulement
(1) Histoire chronologique de la médecine et des médecins, par Jean Dernier, 1695, p. LXXXII. L’un des premiers auteurs qui aient écrit sur et contre le tabac fut Everaerts, médecin d’Anvers, qui y publia, en 1585, un traité De herba panacea, quam alii tabacum, alii petun aut nicotianum vocant. Un vol. in-16. Dès le milieu du xv' siècle, Charles Estienne avait composé et publié un ouvrage intitulé V Agriculture et la Maison rustique, dont il y a eu au moins trente éditions imprimées, soit à Paris, soit à Lyon ou à Rouen, depuis 1575 jusqu’en 1702. Dans certaines éditions de la Maison rustique, le tabac fournit la matière de deux chapitres, formant ensemble douze pages (feuillets 97 et suiv.) : l’un, chapitre LXXIV, ayant pour titre : « Discours sur la Nicotiane ou Petun masle » ; l’autre, chapitre XXV, « Petun femelle ». La nicotiane y est surtout envisagée comme plante médicinale, propre à guérir d’innombrables maladies. 11 existe, en outre, un ouvrage anglais intitulé : Panacea, or the universal medicine, being a discovery of the wonderful virtues of tobacco taken in a pipe, etc., 1595. Ce livre paraît être la traduction du livre latin : De Herba Panacea, etc., qui a pour auteur OEgidius Everartus. Anvers, 1587.
REMÈDES d’autrefois
par les poètes (1), louangé parles dramaturges (2) ; la Faculté elle-même Ta consacré !
En 1699, Claude Berger, au dire du père Labat,. soutint à l’Ecole de Paris une thèse sur la question de savoir si le fréquent usage du tahac abrège la vie (3), et il conclut par l’affirmative. Fagon, le premier médecin du roi, présidait à la thèse du candidat ; or, ce médecin avait publié une dissertation contre le tabac intitulée : Ergo ex tahaci uso vita brevior (4).
(1) Thomas Corneille, qui a mis en vers la pièce de Molière, dont nous parlons ci-dessous, a parfaitement rendu ce passage par les jolis vers suivants :
Quoi qu’en dise Aristote et sa docte cabale,
Le tabac est divin, il n’est rien qui l’égale ;
Et par les fainéants, pour fuir l’oisiveté,
Jamais amusement ne fut mieux inventé.
Ne saurait-on que dire ? On prend sa tabatière ;
Soudain à gauche, à droite, ou devant ou derrière,
Gens de toutes façons, connus et non connus.
Pour y demander part sont les très bien venus.
Mais c’est peu qu’à donner instruisant la jeunesse.
Le tabac l’accoutume à faire ainsi largesse ;
C’est dans la médecine un remède nouveau :
Il purge, réjouit, conforte le cerveau ;
De toute noire humeur promptement le délivre ;
Et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre.
O tabac, ô tabac, mes plus chères amours 1
(2) Molière fait dire à Sganarelle, au début de sa comédie de Don Juan ou le Festin de Pierre : « Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac. C’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, etc., etc. »
Saint-Amant lui-même y va de son couplet, dans le Pied crotté :
Adieu, bel hostel de Bourgongne...
Où maint garnement de filou...
Et où tous ses supposts s’assemblent Yvres de bierre et de petun (tabac)
Pour faire un tapage importum.
{Œuvres complètes, t. I, pp. 226-227, édit. Livet.)
(3) On cite encore une thèse du D'' Contugi en faveur du tabac : Non ergo nocet cerebro tabacum.
(4) On peut en lire l’analyse dans le Journal de Trévoux de 1711 (p. 77-91).
LE TABAC
Quoique d’accord sur le fond, le juge et le candidat n’avait pas les mêmes vues sur certains points de la question ; et ce qu’il y a de remarquable, c’est que l’un et l’autre, pour mieux défendre leur opinion, allaient incessamment puiser leurs arguments... au fond d’une tabatière.
A peu près à la même époque, une aventure du même genre amusa tout Paris. Un médecin, du nom de Poirson, fit publier qu’il soutiendrait une thèse en faveur du tabac, dans la grande salle de la Faculté de Médecine et défia ses adversaires à ce combat singulier. Fagon regarda l’annonce de cette thèse comme une injure directe à son adresse. Quoique désirant répondre lui-même au défi qui était jeté. Sa Majesté se trouvant ce jour-là indisposée, l’archiâtre ne put quitter Versailles, et se contenta d’envoyer à sa place un de ses acolytes, du nom de Barbin.
La salle de l’Académie était pleine de docteurs, de chirurgiens, d’apothicaires et de gens du monde.
Le fervent défenseur du tabac parla longtemps, avec une véritable éloquence et une telle volubilité qu’il était impossible de l’argumenter ; mais Barbin, fier de tenir la place du médecin du roi dans cette solennelle circonstance, se leva à son tour, interpella vivement l’orateur, et la lutte s’engagea.
Des flots d’arguments furent lancés de part et d’autre, et la victoire semblait indécise, quand Barbin, qui, tout le temps de la discussion, reniflait d’énormes prises de tabac, dans un mouvement de colère, ferma sa tabatière avec bruit.
Ce fut un trait de lumière pour Poirson, qui s’en aperçut et lui cria aussitôt : « Maître Barbin, vous argumentez contre le tabac, vous calomniez cette
REMÈDES d’autrefois
plante divine, sans vous apercevoir que vous prisez comme un gentilhomme lorrain. »
Ce piquant à-propos souleva dans l’assemblée un tonnerre d’applaudissements. Barbin fut hué et bafoué ; sa tabatière fut le sujet de mille quolibets, et le bruit de cette plaisante discussion étant arrivé à la cour, Louis XIV ne manqua pas de railler Fagon, qui congédia aussitôt son malencontreux suppléant (1).
Depuis l’époque du Grand Roi, les vertus curatives du tabac n’ont fait que décliner. Longtemps encore, cependant, on en a fait usage et les traités de matière médicale du siècle dernier et même du commencement de notre siècle ne manquent pas de lui consacrer d’importants chapitres (1).
(1) Une plaisante anecdote, à propos de tabatière; elle a pour héros Frédéric II, le grand Frédéric. Pour s’éviter la peine de fouiller dans sa poche, le roi de Prusse avait fait placer, sur chaque cheminée de son appartement, une tabatière où il puisait au besoin. Un jour il voit, de son cabinet, un de ses pages qui, ne se croyant pas vu, et curieux de goûter du tabac royal, mettait sans façon les doigts dans la boîte ouverte sur la cheminée de la pièce voisine. Le roi ne dit rien d’abord ; mais, au bout d’une heure, il appelle le page, se fait apporter la tabatière et après avoir invité l’indiscret à y prendre une prise : « Comment trouvez-vous ce tabac? — Excellent, Sire. — Et cette tabatière? — Superbe, Sire. — Eh bien! monsieur, prenezla, car je la crois trop petite pour nous deux. »
(2) Le jus de tabac a été employé contre la diphtérie (Cf. Annales polit, et litt., 1891, p. 269). On paraît s’accorder généralement pour regarder l’emploi du tabac, par les hommes habitués à vivre sur mer, comme un excellent moyen de prévenir le
LE TABAC
Comme toutes les substances actives, on ne peut nier que le tabac ne soit doué de propriétés effi-
scorbut, que l’on sait être la maladie la plus particulière aux marins.
On a avancé que les émanations du tabac ralentissaient la marche de la phtisie, et même pouvaient, dans quelques cas, la guérir chez les ouvriers qui le manipulent. Ruelz, de Strasbourg, croit que la phtisie est plus rare chez les ouvriers qui travaillent le tabac ; mais le D'' Mélier n’a pas une aussi bonne opinion de cette substance. Dans un rapport fait à l’Académie de médecine, le D’’ Mélier dit que les ouvriers des manufactures de tabac sont persuadés que les émanations de cette substance sont efficaces contre les douleurs rhumatismales. Quand ils sont pris de douleurs après un refroidissement, ils ne connaissent pas de meilleur remède que de faire un bon somme sur un tas de tabac. Ce savant rapporte, à ce propos et à l’appui de ce fait, une série d’observations, qui lui ont été communiquées par le Berthelot, desquelles il résulte que des cataplasmes de farine de graine de lin, délayés dans une décoction de tabac, calment les douleurs rhumatismales et amènent une guérison aussi prompte que par la plupart des traitements généralement employés dans cette maladie.
Le travail du tabac paraît être propre à préserver des fièvres intermittentes. On a observé qu’à Tonneins, les ouvriers des manufactures de tabac ont été presque tous respectés par la suette ; que les ouvriers de Morlaix ont été préservés d’une dyssenterie épidémique, et ceux de Lyon des fièvres typhoïdes qui ont violemment sévi dans cette ville à diverses époques. Enfin, le chimiste Fourcroy avait déjà remarqué que les ouvriers de la ferme de Cette échappaient le plus souvent à la fièvre putride qui, d’ordinaire, règne dans cette localité vers la fin de l’été. Mais, par contre, on a observé qu’à Londres, les habitants des maisons où se prépare le tabac n’ont été en aucune façon soustraits aux ravages de la peste.
La fumée de tabac était très fréquemment employée jadis contre l’asphyxie par submersion. Pia, le célèbre pharmacien qui a mis ce moyen en vogue et l’a rendu populaire, a inventé divers instruments, à l’aide desquels on pouvait introduire la fumée dans le rectum des noyés. Cet usage du tabac contre l’asphyxie par submersion est, depuis très longtemps, en pratique chéz les Mexicains, ainsi que Dieteville l’a observé chez les Acadiens. Le tabac a été encore conseillé, à l’intérieur, contre la constipation opiniâtre, l’hystérie, la manie, les vers intestinaux, etc. ; et, à
caces ; il importait seulement de les bien déterminer. Malheureusement, les médecins anciens Tont tant prôné, qu’il ne se trouve personne d’assez osé, parmi les méd>ecins de nos jours, pour tenter une réhabilitation qui pourrait ressembler à un défi, sinon à une gageure.
Ce qui n’a pas dû peu contribuer à faire abandonner l’emploi du tabac comme agent thérapeutique, ce sont les accidents survenus à la suite de l’administration de ce médicament héroïque.
Aujourd’hui, le tabac rapporte de beaux deniers à l’État ; autrefois, on ne craignait pas de supprimer cette source de revenus, d’origine suspecte, dans un but de salubrité publique. C’est ainsi qu’en 1667, le conseil de ville de Dijon défendit aux bourgeois de priser du tabac à l’église, et d’en user en leurs maisons. Il veilla à ce que l’on ne brûlât pas du tabac en pipes, tant de jour que de nuit, sous peine d'amende, et, en cas de récidive, de bannissement; les maisons où l’on fumait, les steigs, comme on les appelait, furent supprimées (1).
Ce n’est pas tout : des rois, des empereurs, des papes, ont été jusqu’à l’interdire à leurs sujets, en les menaçant de pénalités variées. Jacques P" d’Angle-
Textérieur, contre la colique de plomb, l’ischurie, la rétention d’urine, le resserrement de l'urêtre, etc. {Nicotiana, p. 614-616 et Fermond, Monographie du tabac.)
(1) Curiosités des anciennes justices, de Desmazes et les Ecoles et Collèges en province, par Ch. Muteau, p. 602, n.
LE TABAC
terre, écrivit tout un livre contre Fherbe funeste (1). Urbain VIII fulmina une bulle contre le tabac et ordonna la confiscation de toutes les tabatières qui apparaîtraient dans les édifices consacrés au culte (2). Les priseurs faisaient un tel bruit dans les églises, qu’ils troublaient le service divin ; en frappant de censure les coupables, on avait quelque chance d’obtenir le silence.
Le sultan Amurat IV, le grand-duc de Moscou, jugèrent que le meilleur moyen d’empêcher les priseurs de faire usage du tabac était de leur couper le nez (3), et ils publièrent des firmans et des ukases en conséquence.
(1) Jacques dit Le Maout, à qui nous avons emprunté ces détails, Jacques P*’, roi d’Angleterre, publia^ en 1619, contre l’usage de cette plante (le tabac) un pamphlet, écrit en latin très élégant et intitulé Misocapnos. Il déplore, dans cet opuscule, l’extension rapide qu’a prise la plante américaine dans son royaume. « Sans tabac, dit-il, on ne croit pas avoir traité un hôte assez somptueusement ; sans tabac, point de société agréable ; sans tabac, point de médecine efficace. Si, du moins, cette manie fût restée le partage exclusif des hommes 1 Mais, aujourd’hui, les femmes éprouvent le besoin de dépraver leur haleine, afin de pouvoir, par cette similitude, supporterl’haleine fétide de leurs maris. »
(2) Hâtons-nous d’ajouter que tous les papes n’ont pas été d’un rigorisme aussi sévère qu’Urbain VIII. L’auteur anonyme des Souvenirs d'un ancien élève des Jésuites, publiés à Leipzig en 1862, conte que, quand il assista, en 1847, au sacre de Pie IX, il fut très choqué de voir le nouveau pape priser en costume pontifical. Il faisait observer, à ce propos, que le prédécesseur de Pie IX avait une tenue beaucoup plus correcte.
(3) Il ne faut rien exagérer : ainsi on a imputé au tabac et la décroissance marquée dans le nombre des naissances en France, et la diminution de stature que l’on remarque aux examens de révision des conscrits. Pour nous convaincre que cette accusation n’a rien de sérieux, M. Spire Blondel nous engage à regarder du côté de l’Allemagne : il n’est pas de contrée où l’on fume autant, et pourtant il n’est pas de peuple plus prolifique : témoin
REMÈDES d’autrefois
La fâcheuse manie de priser fut longtemps l’apanage du sexe fort; mais, quand Catherine de Médicis eut donné l’exemple et se fut mise à renifler du tabac, sous prétexte de dissiper ses migraines, la mode gagna de proche en proche les plus jolies femmes de la Cour.
« C’est une manie, écrira plus tard Furetière, de se remplir incessamment le nez de tabac, sous prétexte de purger les sérosités du cerveau. Cependant l’usage en a tellement prévalu, que tout le monde en prend presque continuellement, jusqu’aux femmes et aux filles même. C’est quelque chose de dégoûtant de voir une femme ou une fille qui a le nez tout barbouillé de tabac. »
Boileau, venant à la rescousse, s’en plaint, lui aussi :
T’ai-je fait voir de joie une belle animée,
Qui souvent, d’un repas sortant tout enfumée,
Fait même à ses amants, trop faibles d’estomac, Redouter ses baisers pleins d’ail et de tabac?...
Ni Furetière, ni Boileau, ni Louis XIV lui-même
les deux cent mille familles allemandes qui, en moyenne, chaque année, s’expatrient pour aller coloniser l’Amérique. Eh ! bien, malgré ces incessantes exportations, la population de FAllemagne suit une marche ascendante. {Le Livre des fumeurs et des priseurSy d891.) 11 n’est pas contestable, cependant, que l’abus du tabac ait produit parfois une anaphrodisie plus ou moins durable {Union médicale, 20 juillet 1869, etc., etc. Cf. nos Indiscrétions de l'Histoire, troisième série, chap. LeNœudde V aiguillette).
LE TABAC 313
purent prévaloir contre l’usage ; tout au contraire, celui-ci ne fît que s'étendre (1).
Le poète Santeuil avait été invité à dîner chez le prince de Condé. Quelques amis, croyant lui faire une farce inoffensive, mirent, à son insu, une prise de tabac en poudre dans une tasse de café qu’on lui offrit. Il n’eut pas plus tôt bu, qu’il fut en proie aux convulsions de l’agonie et il mourut dans les bras de ses amis, qui ne pensaient avoir fait qu^une plaisanterie pour rire (2).
(1) La tabatière a compté parmi ses fervents des hommes illustres tels que : Pope, Schiller, Locke, Kant, Newton, Boerhaave, etc.
(2) Nous pensons avoir fait justice ailleurs (Indiscrétions de VHistoire, 5® série : La prise de tabac de Santeuil) de cette légende ; on a dit aussi, et ce n’est pas davantage prouvé, que le philosophe Malebranche serait mort pour avoir fait abus de la chique. Le duc d’Orléans (le Régent), au dire de Mathieu Marais, mâchait du tabac, pour se faire « vomir avec effort. » Il succomba peu après. A l’autopsie, on trouva « les parties nobles fort saines, mais avec une grande quantité de sang regonflée... Il avait des pustules extérieures à une cuisse, à la gorge et à la tête, qui ne disaient rien de bon. »
Certains historiens de François II racontent que ce fils de Catherine de Médicis était couvert de plaies qui ne guérissaient pas : la reine pansa les ulcères de son fils avec un onguent dans la composition duquel entrait le tabac, et le roi fut empoisonné. Nous ne croyons pas, quant à nous, que cette version soit acceptable ; elle n’est basée sur aucun document contrôlé (Cf. dans nos Morts mystérieuses de V Histoire, le chapitre : François II ; et La Mort de François II, par le Dr Potiquet).
Il fut un temps, cependant, où l’on se servit du tabac en poudre comme moyen d’empoisonnement. Nous en trouvons la révélation dans une lettre, adressée à ses parents, par un maître de conférences de physique au Collège de Montaigu, à la date du 17 février 1780. Nous détachons de l’épître ce passage significatif :
« ... Il y aà Paris un certain genre d’empoisonneurs inconnu jusqu’alors. Ces malfaiteurs présentent du tabac dans lequel ils ont eü (sic) soin de mettre une certaine poudre de
REMÈDES d’autrefois
Au commencement du xviii^ siècle, un Jésuite, le P. Buffier, disait que tout ecclésiastique (1), magistrat ou homme du monde, qui s’avisaient de priser, étaient montrés au doigt, comme des gens sans pudeur ou livrés au libertinage, a Fumer, ajoute-t-il, était le comble de l’évaporation et du ridicule ; ce n’était permis qu’aux marins et aux grenadiers. » Le Béarnais Hourcastremé raconte cependant que Mme de*** ne §0 contentait pas de priser ; qu’elle avalait six tasses de café et fumait dix pipes par jour (2).
qui endort tout de suite et vous tient souvent endormi pendant quatre, cinq, six, huit jours, ce qui leur donne moyen de vous voler argent, montre, tabatière, etc. Il n’y a point de jours qu’on n’en arrête quelques-uns, point de semaines qu’on n’en fasse danser plusieurs sur l’échafaud en place de Grève ; cependant la société maudite n’est pas encore détruite. Heureux ici sont ceux qui ne prennent point de tabac ! On n’ose plus ny en présenter ny en recevoir; ils empoisonnent aussi quelquefois le vin et les liqueurs. Ceux qui y sont pris en sont bien incommodés et en ont la tête dérangée. Ils ont fait bien des vols et des ravages à Paris et aux environs ; ils passent dans les provinces et on doit se défier des gens que l’on ne connaît pas. » Mag.pitt., 1862, p. 231.
(1) Il fut un temps où l’excommunication était prononcée contre les ecclésiastiques qu’on surprenait prisant ou fumant, sans autorisation du médecin. (V. A Travers la France, par André Hallays, p. 300.) Un homme digne de foi m’a assuré, lit-on dans Voltaire, qu’il avait assisté (en Russie) à une thèse publique, où il s’agissait de savoir si l’usage du tabac à fumer était un péché. Le répondant prétendait qu’il était permis de s’enivrer d’eau-de-vie. mais non de la fumée, parce que tout ce qui sort de la bouche de l’homme le souille, et que tout ce qui y entre ne le souille point. (Voltaire, Histoire de Charles XII, in Œuvres complètes, éd. Lefèvre et Deterville, XV, 38.)
(2) Les archives de Pau contiennent une correspondance de
LE TABAC
Les élégantes marquises ne firent sans doute pas grand usage de la pipe, mais elles ne dédaignèrent pas de priser du tabac dans une coquette boîte en or, ornée d’une ravissante miniature et encadrée de perles ou de brillants (1).
On a toujours prétendu que Napoléon était un grand priseur ; en réalité, c’était chez lui un tic, plutôt qu’une nécessité.
« Quoi qu’on en ait dit, quoi qu’on en dise encore, écrit Charles Maurice, dans son Histoire anecdotique du théâtre, jamais l’Empereur n’a porté de tabac dans aucune de ses poches, pas plus celles de sa veste que les autres. Chez Saint- Prix, jeudi dernier. Marchand nous l’affirmait de nouveau, disant qu’il n’avait même jamais été question de cela dans la toilette de Napoléon. »
Le neveu eut de toutes autres habitudes : Napoléon III avait toujours aux lèvres « l’éternelle cigarette. » Un jour, ayant appelé en consultation le célèbre docteur Bretonneau, de Tours, celui-ci, en quittant l’Empereur, lui conseilla de ne pas fumer autant qu’il le faisait.
— « Oh ! pour ce qui est du tabac, dit l’Empereur, je ne pourrais y renoncer » ; puis il tendit au docteur un petit portefeuille, que refusa celui-ci, priant Sa
Daniel de Tristan, qui avait été secrétaire du cardinal Dubois. On s’adressait à lui pour avoir du tabac d’excellente qualité. Le 12 janvier 1731, l’évêque de Lescar lui écrit : « 11 n’y a que le tabac d’Espagne qui me tient à cœur. Nous en avons de si mauvais ici que je ne puis en prendre et je souhaiterais fort que le directeur de Paris pût m’en avoir, à quelque prix qu’il coûte; du vieux havane bien noir, qui fût moelleux sous les doigts serait fort de mon goût. »
(1) De Lagrèze, La Société et les mœurs en Béarn.
REMÈDES d’autrefois
Majesté de lui permettre de se trouver suffisamment récompensé par Thonneur qu’il lui avait fait en l’appelant.
— « Mais, dit l’Empereur, c’est moi qui reste votre obligé, et s’il arrivait que je puisse vous être agréable en quelque chose, vous pouvez compter sur moi. »
— « Eh bien ! oui. Sire, j’aurais quelque chose à demander à Votre Majesté. »
— « Quoi donc ? »
— « Ce serait de fumer un peu moins. »
Inutile d’ajouter que la requête du bon docteur ne fut point agréée.
Ce duinquina
L’anglomanie n’est pas une mode d’hier : il a fallu que le quinquina s’appelât remède anglais, pour qu’on se mît à l’adopter. ,
Quand on voit de combien de légendes fut entouré son berceau, on s’étonne que la bienfaisante écorce n’ait pas eu un meilleur sort; elle méritait, certes, d’arriver plus rapidement à une notoriété qui ne fut jamais moins usurpée. Mais qu’importe un stage de quelques années, quand on finit par conquérir le brevet d’immortalité (1) ?
Il faut croire que les écorces ne sont pas comme
(1) Geoffroy l’appelle « l’arbre de vie » ; l’écorce « que Dieu, par un effet de sa bonté, a créée pour la santé des hommes. » Held la qualifie de divine; Redi, de miraculeuse; Sydenham, à.’admirable.'iAoTion nomme lec^\ûn(i\\.\nd.V antidote herculéen... Toute la gamme du dithyrambe 1
REMÈDES d’autrefois
les peuples, car le quinquina, en dépit de sa bonne fortune, a une histoire ; et cette histoire est une des plus attrayantes, et aussi une des plus instructives que nous sachions. Elle est bien entourée, à ses débuts, de quelque obscurité, et il n’est pas très sûr que la légende n'y prédomine pas sur la vérité ; mais la légende, n’est-ce pas la broderie de l’histoire ?
On conte donc que les Indiens, ayant découvert la vertu fébrifuge de l’écorce de Kina (1), avaient grand soin de la tenir cachée, en haine des Espagnols, leurs ennemis.
Un médecin écossais (2), qui visita le Pérou au commencement du xviii® siècle, prétend que l’opinion, alors courante à Loxa, était que les Indiens connaissaient le quinquina bien avant l'arrivée des Espagnols dans le pays. Mais les Péruviens faisaient fi de ce médicament, et n’étaient pas loin d’en considérer l’usage comme très dangereux (3).
(1) Les indigènes avaient nommé l’écorce de quinquina, kina, qui signifie écorce, et encore kina-kina (écorce des écorces). En passant par la bouche des Espagnols, le kina devint china et china-china, que nous avons traduit par quinquina. Les Espagnols du Pérou l’appellent cascarilla (écorce) et donnent le nom de cascarilleros à ceux qui se consacrent à la récolte de cette drogue végétale.
(2) William Arrott Trans., 1737-38, XL, 81).
(3) Hanbury et Fluckiger, Histoire des Drogues d'origine végétale, I, p. 598 et suivantes. Nous lisons ailleurs: « Les fièvres intermittentes sont très communes dans les vallées profondes et chaudes de Catamayo, de Rio-Calvas et de Macara; mais, dit M. de Humboldt, les habitants de ces pays, ainsi que ceux de Loxa, meurent plutôt que de se résoudre à prendre du quinquina ; ils se guérissent avec des limonades, avec l’écorce huileuse et aromatique du petit citron vert, avec l’infusion du scopaî'ia dulcis et avec du café fort. Ce n’est qu’à Malecates,
LE QUINQUINA
Un voyageur anglais a rapporté qu’il lui fui impossible de convaincre les cascarilleros de l’Equateur que leur Ecorce rouge fût utile à autre chose qu’à teindre les vêtements, et il ajoute que, même à Guayaquil, il existait une répulsion générale pour l’emploi de la quinine (1).
Cela se passait en 1861 ; mais dès 1830, Poppig avait trouvé, répandu parmi le peuple d’Huanuco, un fort préjugé contre l’emploi du quinquina dans les fièvres. Un autre observateur avait même fait cette remarque, non moins singulière, que les besaces des médecins ambulants indigènes, qui exercent leur art de père en fils, depuis l’époque des Incas, ne contenaient jamais d’écorce de quinquina (2).
Bien que le Pérou ait été découvert en 1513, on ne trouve aucune mention de l’écorce fébrifuge qui en est originaire, avant la première moitié du xiii® siè-
où demeurent tant de cascarilleros, que l’on commence à avoir quelque confiance au quinquina.
« On dit, à Loxa, que les Jésuites, ayant distingué, selon Tusage du pays, les différentes espèces d’arbres, en mâchant l’écorce, eurent lieu de remarquer la grande amertume du quinquina, et que ceux d’entre eux qui avaient des connaissances en médecine, l’essayèrent, eu infusion, contre la fièvre tierce, maladie ordinaire du pays. Cette opinion paraît la mois invraisemblable. M. de Humboldt ajoute que les habitants de la Nouvelle-Grenade ignoraient aussi l’usage du quinquina ». Dictionnaire des Sciences médicales, 1820, t. XLVI, p. 401-402.
(1) Elue Book, East India Chinchona Plant, 1863, p. 74-75 ; . cité par Hanbüby.
(2) Hanbury, loc. cit.
REMÈDES d’aUTREEOIS
cle (1). A en croire certaine tradition, le hasard aurait révélé les vertus, jusqu’alors inconnues, de la drogue qui a eu, depuis, la vogue que l’on sait.
Il y avoit près de la ville de Loxa un lac environné d’arbres de quinquina, avant que les Espagnols s’établissent dans cette contrée ; ces arbres ayant été renversés dans le lac par un tremblement de terre, ou par quelque autre accident, communiquèrent à l’eau un goût d’amertume, de sorte que les habilans qui avoient accoutumé d’en boire, furent obligés d’y renoncer.
Il arriva cependant qu’un Indien, qui avoit une fièvre violente et par conséquent une grande soif, ne trouvant point d’autre eau pour boire, fut obligé d’user de celle-ci ; mais quel fut son étonnement, lorsqu’il s’aperçut que la fièvre l’avait quitté 1 II fit part de son aventure à quelques-uns de ses amis, qui, ayant fait la même expérience, furent parfaitement guéris.
Surpris de cet effet, ils se mirent à rechercher ce qui pouvoit avoir communiqué cette vertu fébrifuge à l’eau de ce lac et ils trouvèrent, premièrement, qu’ïl étoit tombé dedans un grand nombre d’arbres ; et, en second lieu, que quinze arbres étant
(1) Nous lisons cependant, dans les Etudes sur François /*'*, roi de France, sur sa vie et son règne, par Paulin Paris (Techener, 1885, t. I, p. 55), les lignes suivantes, qui prouvent apparemment que le quinquina était connu dès le xvi® siècle ; « En 1511, François eut de violents accès de fièvre tierce, ^qu’il promena de Romans à Valence, pendant les mois de juin et de juillet. Les médecins ne savaient pas mieux les prévenir alors qu’ils ne le savent aujourd’hui et le quinquina ne leur donnait pas encore un moyen de les arrêter. On trouve pourtant, dans les Commentarii de Beaucaire (livr. VII, p. 189), un passage, qui semblerait prouver que les vertus de cette écorce fébrifuge n’étaient pas inconnues au xvi® siècle en Europe. Après avoir parlé de la feuille de l’arbre nommé gaïac, employée pour la guérison du mal de Naples, il ajoute ; Utuntur nonnulli etiam china vel cina radice, quœ tamen articularihus morbis sublevandis commodior esse perhibetur ; ea etiam Im~ perator Carolus (quintus) fréquenter usus est. » Le passage est suffisamment intelligible pour qu’il ne soit pas nécessaire de le .traduire.
LE QUINQUINA
venus à se pourrir au bout d’un certain temps, elle avoit perdu son amertume et en même tems sa vertu ; ils conclurent de là qu’elle étoit redevable de celle-ci à ces arbres. Ils firent ensuite infuser séparément toutes leurs parties dans l’eau, ce qui leur donna lieu de découvrir que cette vertu résidoit entièrement dans l’écorce.
Les Espagnols, ayant conquis cette contrée, les habitants leurs cachèrent le remède et s’obligèrent par serment à ne le leur jamais découvrir, dans l’espérance que les fièvres épidémiques qui régnent dans ce pays les feraient tous périr infailliblement.
Ce secret demeura enseveli jusqu’à l’année 1640, qu’un soldat espagnol qui logeoit chez un Indien, et qui avoit gagné ses bonnes grâces, fut attaqué d’une fièvre intermittente violente. L’Indien, touché de compassion et craignant peut-être d’avoir un hôte moins commode, si le soldat venoit à mourir, lui donna du quinquina et le guérit parfaitement. Le soldat, surpris de l’effet d’un remède qu’il ne connaissoit point, employa toute son adresse pour découvrir l’arbre qui produisoit cette écorce et y réussit à la fin. Il se contenta pendant quelque temps de guérir ceux de ses camarades qui avoient la fièvre, sans jamais leur faire part de son secret (1).
Peu de temps après, la femme du vice-roi du Pérou, qui habitait à Lima, étant tombée malade, le bruit de sa maladie courut de ville en ville et arriva jusqu’à Loxa. Le soldat qui possédait le secret demanda l’autorisation à son chef d’aller à Lima, se faisant fort de guérir la comtesse avec son remède. L’officier non seulement le lui permit, mais encore le munit de certificats et de lettres de recommandation pour le vice-roi. L’histoire ajoute que celui-ci
(1) Dictionnaire universel de médecine, de James, traduit de l’anglais par Diderot, tome Y, article Quinquina. Cet article est à consulter, par ceux qui voudraient faire une monographie de ce médicament.
REMÈDES d’autrefois
consentit à lui laisser expérimenter le remède, à la condition que le soldat prendrait la même dose du médicament que la malade, pour bien montrer que celui-ci n’offrait aucun danger.
L’expérience réussit et le militaire fut comblé de présents. Désormais, sa fortune étant assurée, il ne fit plus de difficulté de communiquer un secret,
« dont les Espagnols se servirent depuis lors avec tant de succès, que les médecins ne purent s’empêcher d’en'être surpris (1). »
Cette cure, considérée comme presque miraculeuse, consacra le nouveau médicament, désormais baptisé, en souvenir du personnage de marque qui s’était si bien trouvé de son emploi, Poudre de la Comtesse.
On a fait un autre récit, mais qui ne diffère que par une plus grande précision dans les détails de celui que nous venons de rapporter.
On a raconté qu’un corrégidor de Loxa, Don Juan Lopez de Cannizares, avait été guéri de la fièvre, en ^ 1630. Huit ans plus tard, la femme de Don Jeronimo Fernandez de Cabrera Babadella Mendoza, comte de Chinchon, vice-roi à Lima (de 1629 à 1639), tomba malade. Le corrégidor de Loxa, le même qui s’était guéri quelque temps auparavant avec le quinquina, envoya un paquet d’écorces pulvérisées au médecin de la comtesse, Juan de Vega, l’assurant de son efficacité contre la fièvre tierce [tertiana).
(1) James, loc. cit.
LE QL’INQÜINA
La comtesse, — ici nous retrouvons les deux versions d’accord, — la comtesse fut complètement guérie. Après son rétablissement, elle fit recueillir tout ce qu’on put trouver d’écorce et en distribua aux malades atteints de fièvre : de là le liom de Poudre de la Comtesse, Polvo delà Condesa, qu’on donna à cette poudre (1).
La Poudre de la Comtesse pénétra en Europe vers 1639. On l’expérimenta d’abord en Espagne, à Alcala de Henares, près de Madrid (2). Les Espagnols l’appelèrent Palo de Caleyituras , autrement dit Bois des fièvres.
Selon Chifflet (3), médecin de l’archiduc Léopold d’Autriche (4), vice-roi des Pays-Bas et de Bour-
(1) Hanbuby et Fluckiger, Histoire des drogues d'origine végétale, t. I.
(2) S. Bado, Anastasis, Corticis Peruviæ, seu chinæ defensio. Gênes, 1663.
(3) CüiFFLET dit que le quinquina fut transporté d’Italie en Belgique par des Jésuites se rendant à l’élection de leur général. C’est ce que, dans son Traité de matière médicale (t. I, p. 313 et suiv.)^ Geoffroy relate d’une façon qui n’est pas sensiblement différente :
« Vers 164 9, écrit-il, le Père provincial des Jésuites d’Amérique, étant revenu en Italie pour l’assemblée générale de tout l’ordre et ayant apporté avec lui une grande quantité de cette écorce, on en distribua à plusieurs religieux de cet ordre, qui se trouvèrent alors assemblés à Rome de différents pays. La réputation de ce remède s’accrut encore, car ces Pères, de retour dans leur pays, guérissaient par cette poudre spécifique toutes les fièvres intermittentes. » On lui donna le nom de Poudre des Pères, et les Anglais l’appellent encore aujourd’hui Poudre des Jésuites [The Jesuifs Powder).
(4) Roland Sturm, docteur de Louvain, nous apprend qu’en 1665, une certaine quantité du nouveau fébrifuge fut envoyée, par l’archiduc Léopold, à l’ambassadeur d’Espagne à La Haye, et qu’on lui demanda à lui-même de faire un rapport sur ce médicament. Il dit encore que cette drogue était connue à
REMÈDES d’autrefois
gogne, l’écorce fut envoyée d’Espagne à Rome, au cardinal Joannes de Lugo (1).
Le cardinal, qui appartenait à une famille de Séville, ce qui explique pourquoi on s’était d’abord adressé à lui, avait sous ses ordres la pharmacie du Collège de médecine de Rome. Lors d’un voyage en France, en 1649, il vanta le quinquina à Mazarin, comme un remède fébrifuge d’un effet puissant, et c’est ainsi que la drogue aurait été, pour la première fois, expérimentée à la cour, dans une maladie dont fut atteint le jeune roi Louis XIV.
Dans le Journal de la Santé du Roi, où ont été consignées, jour par jour, par les médecins du monarque, les indispositions les plus légères, comme les maladies les plus graves du souverain, nous relevons, au 21 août 1686 (d’Aquin tient la plume à ce moment), un passage qui mérite d’être en entier rapporté, car il fixe une date (2) dans l’histoire d’un mé-
Bruxelles et à Anvers sous le nom de Pulvis Jesuiticus, parce que les Jésuites avaient Thabitude de la distribuer gratis aux indigents atteints de fièvre quarte, mais qu'elle était plus communément appelée Pulvis peruvianis ou Peruvianum fehrifuyum, (Hanbüry, loc. cit.)
(1) A Rome, la poudre de quinquina portait le nom de Pulvis eminentissimi cardinalis de Lugo, parce que le cardinal de Lugo en faisait surtout bénéficier les pauvres. Et cependant, elle était très rare : en 1658, vingt doses envoyées à Paris ne furent pas payées moins de 60 livres.
(2; L’annotateur du Journal, le Dr Le Roi, de son vivant conservateur de la bibliothèque de Versailles, indique, au bas de la page 173 de son ouvrage, que ce fut la première fois que l’on administra le quinquina à Louis XIV.
LE QUINQUINA
dicament universellement employé à Theure actuelle, mais dont on n’usait qu’avec précaution il y a deux siècles.
Le 21 (août), à neuf heures, je lui fis prendre un bouillon duquel il vida beaucoup de matière épaisse, brûlée, bilieuse et glaireuse et à huit heures du soir, il commença l’usage du quinquina, que j’avais fait préparer tout prêt pour l’occasion, avec une once d’écorce de la racine de quina, bien pulvérisée et mise en infusion dans une pinte de vin de Bourgogne, la remuant plusieurs fois avec un bâton, durant les premières vingtquatre heures, puis la laissant bien reposer, et la tirant par combinaison doucement, sans remuer le fond afin qu’elle soit fort claire.
Je lui en fis prendre quatre à cinq onces par dose, de quatre en quatre heures, tant le jour que la nuit, afin qu’il eût le temps d’en prendre une assez forte dose pour empêcher le retour des premiers accès ; ce qui réussit si heureusement que, quoique le 22 et le 23 il fut plus languissant, et, si l’on peut dire, toujours plein des vapeurs de vin, la fièvre cessa entièrement.
J’observai de le faire manger toujours deux heures après son quinquina et le plus conformément à sa manière de vivre ordinaire, ne lui donnant la nuit qu’un peu de biscuit trempé dans le vin et l’eau ; le matin, un potage ; à midi et le soir, un peu de viande, quelquefois des œufs brouillés ; et toujours après chaque prise, pour ôter le mauvais goût, un peu de pâte de groseilles, d’écorce d’orange de Portugal, ou quelque chose de semblable. S. M. continua l’usage de ce fébrifuge, mais elle n’en prit que quatre fois le jour.
On ne réveillait plus le roi la nuit pour en prendre. 11 n’était plus si faible, dormait bien et avec tranquillité. Il continuacette dose huit jours de suite et, le septembre, il commença à n’en prendre plus que trois fois ; ce qu’il continua jusqu’au premier jour d’octobre (1).
Le mois suivant, l’auguste malade reprend du fébrifuge, pendant près de quinze jours consécutifs, et
(1) Journal de la Santé du Roi Louis XIV, p. 173.
REMÈDES d’autrefois
il n’a plus « ressenti le moindre mouvement de sa fièvre, depuis l’usage de ce remède. Il en reprend, pendant quatre jours, au mois de novembre de la même année (1). »
Quand les accès reviennent, et c’est surtout au moment de l’équinoxe (2), les vertus du quinquina sont très heureusement mises à profit.
On l’administre tantôt sous forme de bols (3), faisant prendre par-dessus un demi-verre devin trempé; ou encore en pilules, « avec un peu de marmelade d’abricot, avalant par-dessus un peu d’eau de fleurs d’orangers, à cause de beaucoup de vapeurs qui Vinquiétaient (4). »
Pendant tout le cours de l’année 1687 (5), on voit
tl) Journal, pp. 174 et 176.
(2) Journal, pp. 177, 186, 187, 188, 192, etc.
(3) La formule de ces bols est donnée dans le Journal de la Santé du Roi, p. 432, ainsi que celle ànvin de quinquina, que Fagon avait imaginée.
(4) En italiques dans le texte.
(5) S’il faut s’en rapporter à M™® de Sévigné, le roi aurait été assez sérieusement malade en cette année 1687, et soumis à cette époque au régime du quinquina. Nous ne donnerons à l’appui que de courts fragments de la correspondance de la marquise :
De i)/”** de Sévigné à M'^ de Grignan.
« A Bourbon, 22® septembre 1687.
« Je voudrois bien savoir comment se porte M. de Grignan, M. le chevalier, et comme vous êtes vous-mêmes ; je suis effrayée de la fièvre ; je crois que le quinquina ôtera bientôt celle du Roi, nous en prions Dieu. »
D’Aquin raconte, dans le Journal déjà cité (p. 98, note 6), qu’il administra le quinquina au roi de diverses manières et à diverses doses, pendant quarante jours, depuis le 18 septembre jusqu’au 28 octobre. Le 25 novembre, M“* de Sévigné écrivait de Bourbon :
« Bourbon, 25 septembre 1687.
« Le quinquina a fait à l'égard du Roi ses miracles ordi-
LE QUINQUINA
apparaître ces accès de fièvre, dont le roi a été si longtemps incommodé et qui semblent avoir fait le désespoir de ses médecins.
Aujourd’hui, Versailles (1) est à l’abri de ces affections, endémiques il y a deux cents ans, et dont l’étiologie s’explique d’elle-même, quand on sait que, vers 1688 (un peu avant ou un peu après), furent exécutés les grand travaux d’embellissement que le roi avait ordonnés dans la ville qu’il avait choisie pour sa résidence.
Quand Fagon succédera à d’Aquin dans le gouvernement de la santé du roi, il modifiera certaines des prescriptions de son prédécesseur, mais il maintiendra le quinquina.
Nous devons noter qu’il préférait donner du « quinquina trouble », nécessaire, dit il, « pour soutenir son action (2). » C’est sous cette forme qu’il le prescrivit, dans la grave maladie que fit Louis XIV, en 1693 (3), maladie qui avait obligé le roi à revenir à Versailles, interrompant brusquement la campagne de Flandre qui venait à peine de commencer.
On retrouve encore mentionné une ou deux fois le quinquina, dans le Journal que nous venons d’analyser ; puis c’est le silence absolu : les purgatifs, les
naires. la maréchale de Rochefort mande à de Nangis la maladie de M. le duc de Bourgogne, dont elle paroît extrêmement inquiète. »
(1) « A Versailles, il y eut beaucoup de fièvre en 1734. On y fit un grand usage du quinquina, qui n eut pas une grande réussite. Cependant son usage est devenu général. » Journal de Narbonne, p. 343.
(2) Journal de la Santé du Roi, p. 207.
(3) C’est de cette époque que date la grande faveur de Fagon auprès de Louis XIV (V. le Journal de la Santé du Roi, note 7 p. 411).
REMÈDES d’autrefois
saignées constitueront désormais toute la thérapeutique royale. Serait-ce que le quinquina, comme tous les médicaments don! trop prompte fut la vogue, aurait tout à coup cessé de guérir ?
Comment cette vogue s’était-elle établie, c’est ce qu’on sera peut-être curieux d’apprendre.
On a écrit un peu partout que c’est à un Anglais, le chevalier Talbot, que serait due l’introduction en France du quinquina. La vérité est que l’usage en était déjà répandu à Paris dès 1653, ainsi qiTon le voit par une lettre de Gui Patin, qui prétend, — mais sa bonne foi est si douteuse ! — qu'il n’en a vu « aucun bon effet » ; que « la drogue est éventée et qu’elle ne fait plus de miracle (1). »
Parce qu’elle avait échoué dans un cas entre ses mains, « la poudre de quinquina n’a par deçà aucun crédit. Les fous y ont couru parce qu’on la vendait bien cher (2) ; mais l’effet ayant manqué, on s’en moque aujourd’hui. » Et Gui Patin ajoute ce commentaire : il avait traité une fille de la fièvre quarte ;
(1) Lettres de Gui Patin, édition Reveillé-Parise , t. II, p. 107.
(2) Gui Patin, t. II, p. 112. Ghifflet venait de faire paraître un ouvrage sur le quinquina, intulé : Pulvis febrifugus orbis americani, in-4°, Lovani, 1653, où le remède était fortement déprécié. Aussi Gui Patin écrit- il que le livre avait été « bien reçu. » Lorsque les Jésuites en étaient les seuls fournisseurs, on vendait la poudre de quinquina à Rome et à Paris un écu d’or la prise, qui n’était que de deux dragmes. Mais aussitôt qu’elle fut dans le commerce, son prix diminua sensiblement ; vers 1678, elle se vendait à raison de 12 ou au plus de 25 francs la livre. (Blégny, loc. cit.)
LE QUINQUINA
l’accès était réduit à deux heures ; sa mère impatiente, ayant entendu les louanges que l’on faisait de la poudre de quinquina, en acheta une prise 40 livres, qu’elle fit prendre à sa fille. Le premier accès, après cette prise, fut de dix-sept heures et beaucoup plus violent qu*aucun autre qu'elle eût eu auparavant . Et, conclut la satirique, « voilà comment va le monde, qui n’est qu’un sot et veut être trompé (1). » Gui Patin nous apprend encore que Foucquet, le surintendant disgracié, a pris du quinquina avant d'être incarcéré, sur le conseil du médecin Valot et que « néanmoins, il n’en a pas été guéri (2). »
Pour lui, il se garde bien d’en donner, parce qu’il
(1) Lettres de Gui Patin, t. III, p. 19.
(2) Le surintendant Foucquet, avant sa disgrâce, avait fait construire, à Saint-Mandé, une fort belle maison, qui fut transformée plus tard en hospice. C’est à quoi fait allusion la lettre suivante, que le glorieux financier écrivait à sa femme, à la date du 23 janvier 1662, et où il est question du quinquina :
« Le Roy m’a permis de vous escrire ce mot pour vous adresser ce diamant, que je vous supplie de faire vendre, et du prix en provenant, en doner un tiers au grand hospital, et les autres deux tiers en autres œuvres pies telles que vous jugerez meilleures, soit à des pauvres honteux, soit à délivrer des prisoniés, ou autres employs semblables. Le prix doibt estre au moins de quinze mille francs, néantmoins, après l’avoir fait veoir à plusieurs orfebvres et autres personnes qui s’y cognoissent, vous en tirerez ce que vous pourez ; mais il vaut davantage. Je vous prie de doner un reçeu à M. d’Artaignan dudi diamant corne il vous la remis entre les mains pour estre employé en aulmosnes, afin que vous n’en soyez pas chargée.
« Je fais estât de prendre demain du chinchin (sic) et ensuite estre quitte de ma fièvre quarte dont il ne me reste plus guères. Je vous supplie de prier Dieu qu’il me done ce qui m’est nécessaire, et je le conjure de vous conserver.
« Foucquet. »
(Cf. Mes voyages aux environs de Paris, par Delort, t. 1, p. 208-209).
a vu des malades qui, pour s’y être trop fiés, sont devenus hydropiques (1) !
Aux yeux de notre railleur, le quinquina n’a pas seulement le défaut « de ne point ôter la fièvre quarte » ; mais « les moines et les empiriques font trop valoir cette poudre », pour qu’elle ait quelque valeur. Le bout de l’oreille finit toujours par percer.
Pour une fois, Gui Patin était mauvais prophète : quelques années après qu’il eut lancé ses anathèmes, la vogue du médicament (2) reprit de plus belle.
Disons maintenant comment le médecin anglais (3) Talbor ou Tahor (et non Talbot) parvint à vulgariser dans notre pays la précieuse drogue. Dans un de ses voyages en France, en 1678 (4)5
(1) Lettre du 11 octobre 1667.
(2) En 1680, on joua, sur l’ancien Théâtre-Italien, une comédie, en trois actes et en prose, intitulée : Le Remède Anglais ou Arlequin, prince du quinquina. Vers la même époque, parurent les brochures portant le titre de Funérailles du quinquina. Résurrection du quinquina (V. Anecdotes médicales, Bruxelles, 1789, 1” partie, p. 248-249).
(3) Le Père Novion' écrivait à Bussy [Correspondance de Bussy-Rabutin, édition Lalanne), à la date du 24 octobre 1678 : « Je vous suis obligé de vos honnêtetés ; il est vrai que j’ai eu un peu de fièvre sur la fin du parlement, mais un médecin anglois, venu en France pour Mademoiselle d’Orléans, m’a donné un remède qui a bientôt mis fin à mon mal. »
(4) Le quinquina avait commencé à être connu en Angleterre dès 1655. Le Mercurius politicus, l’un des plus anciens journaux anglais, contient, dans plusieurs de ses numéros de 1658 (année qui vit éclore dans Pile britannique une épidémie redoutable de fièvre rémittente), des annonces de ventes nombreuses de the excellent powder known by the name of the Jesuit’s
LE QUINQUINA
Tabor réussit à faire avec le quinquina des cures si extraordinaires, qu’il ne fut plus bruit que de lui tant à la cour qu’à la ville.
Tabor avait commencé par être commis, chez un apothicaire de Cambridge. Un peu plus tard, il s’établissait, comme médecin, dans le comté d’Essex ; puis il vint à Londres, où il publia son premier ouvrage.
Il ne dit pas, au début, que sa méthode de traiter les fièvres consiste dans l’usage de l’écorce de quinquina. Il s’élève, au contraire, en termes énergiques, contre le danger de la poudre des Jésuites^ dont il recommande d’user avec la plus grande circonspection. A la condition que le remède soit manié par des gens habiles, il convient cependant qu’il constitue un (( noble et sûr médicament ».
La réputation de l’empirique arriva aux oreilles du roi Charles II, qui le nomma bientôt son médecin ordinaire (1678). La même année, le souverain lui conférait le titre de chevalier.
Ses confrères anglais, jaloux de ses succès, refusèrent de le recevoir comme membre du Collège des médecins, et le roi dut les inviter, par lettre, à ne pas empêcher Tabor de pratiquer.
Mais ce qui, par dessus tout, lui gagna la confiance royale, c’est quand Charles II, atteint d’une fièvre quarte, à Windsor, vit ses accès céder, grâce aux prises répétées du remède que lui administra son médecin ordinaire.
powde?\ apportée par un marchand d’Anvers, James Thompson. Les médecins les plus connus commencèrent à le prescrire, de l’autre côté du détroit (V. les Medical Transactions, du Collège des médecins de Londres, 1785, t. 111, p. 141-216).
REMÈDES d’autrefois
L'année suivante (1), Tabor réussit, par le même 'moyen, à couper un nouvel accès, A partir de ce moment, sa fortune est faite.
Pour faire consacrer sa gloire iiaissanLe, le nouveau thaumaturge projette d’entreprendre un grand voyage à l’étranger.
Tout d’abord, il se rend en France, où il est appelé presque immédiatement à traiter des personnages de distinction. de Goligny, la grande Mademoiselle, M. de Richelieu (2) éprouvent les bons effets de son remède.
Le cardinal de Retz succombe sans en avoir pris ; aussitôt de SéVigné d’écrire qu’il en aurait sûrement réchappé si on lui en avait donné (3).
(1) Charles II eut, à Windsor, en 1680, un nouvel accès de fièvre, qui fut coupé, comme la première fois, par le quinquina préparé (V. Recueil des nouvelles^ etc., pendant l’année 1680, cité dans V Histoire des drogues d' origine végétale).
(2) Mme de Scudéry écrit à Bussy-Rabulin, le 8 décembre 1677 (ce qui permet de supposer que ce serait un peu plus tôt que nous l’avons indiqué plus haut, que le médecin anglais serait venu en France) :
« Comment se porte M™* de Coiigny ? La jeune Mademoiselle a pris aujourd’hui du quinquina, après avoir pris mille autres remèdes. M. de Richelieu vient d’en être guéri.»
(3) M“*® de Sévigné écrit au comte de Guitaut, de Paris, le 25 août 1679 : « Hélas! mon pauvre Monsieur, quelle nouvelle vous apprendre, et quelle douleur j’ai à supporter! M. le cardinal de Retz mourut hier, après sept jours de fièvre continue. Dieu n’a pas voulu qu’on lui donnât du remède de l’Anglois, quoiqu’il le demandât, et que l’exemple de notre bon abbé de Coulanges fiât tout chaud, et que ce fût même cette Eminence qui nous décida pour nous tirer de la cruelle Faculté, en protestant que s’il avoit un seul accès de fièvre, il enverroit quérir
LE QUINQUINA
Avec de Sévigné, l’Anglais a un grand atout dans son jeu. Il le sent si bien qu’il met tous ses soins à tirer d’affaire le parent de l’illustre épistolière, le bon abbé de Coulanges (1). Aussi, toute à la joie de cette heureuse issue, de Sévigné écrit-elle à sa fille :
L’Anglois est venu voir le bon abbé sur ce rhume qui nous fait peur; il a mis dans son vin et son quinquina une certaine sorte de chose douce, qui est si admirable, que le bon abbé sent son rhume tout cuit (2), et nous ne craignons plus rien. C’est ce
ce même médecin anglois. Sur cela il tombe malade, il demande ce remède ; il a la fièvre, il est accablé d’humeurs qui lui causent des foiblesses, il a un hoquet qui marque la bile dans l’estomac. Tout cela est précisément ce qui est propre pour être guéri et consommé parle remède chaud et vineux de cet Anglois. M“® de La Fayette, ma fille et moi, nous crions miséricorde, et nous présentons notre abbé ressuscité, et Dieu ne veut pas que personne décide ; et chacun, en disant : « Je ne veux me charger de rien », se charge de tout ; et enfin M. Petit, soutenu de M. Belay, l’ont premièrement fait saigner quatre fois entrois jours, et puis deux petits verres de casse, qui Font fait mourir pendant l’opération, car la casse n’est pas un remède indifférent quand la fièvre est maligne. Quand ce pauvre cardinal fut à l’agonie, ils consentirent qu’on envoyât quérir l’Anglois : il vint, et dit qu’il ne savoit point ressusciter les morts. Ainsi est péri devant nos yeux cet homme si aimable et si illustre, que l’on ne pouvoit connoître sans l’aimer. » Lettres de il/’"® de Sévigné, t. V, p. 559-560.
(1) Emmanuel de Coulanges a célébré cette guérison du bon abbé par un couplet où il parle
De la liqueur charmante Qu'un médecin anglois répand sur son cerveau.
(Voir la suite dans le Recueil de Chansons choisies, 1898, t. I,
(2) Le 4 octobre 1679, de Sévigné écrit à sa fille :
« Le bon abbé se porte très bien ici ; son Anglois lui guérit encore son rhume, en mettant je ne sais quoi dans son remède. »
Deux jours après :
« Il fait le plus beau temps du monde. Le bon abbé est par-
REMÈDES D*AUTREF0IS
qu’il donna à Ilautefeuille, qui le guérit en un moment de la fluxion sur la poitrine dont il mouroit, et de la fièvre continue. Le chevalier Tabord est allé en Espagne, Schemit est demeuré. En vérité^ ce remède est miraculeux.
Tabord, puisque ainsi l’appelle de Sévigné, venait, en effet, de se rendre en Espagne, à la suite de la jeune reine, Louise d’Orléans, nièce de Louis XIV, en qualité de son premier médecin (1).
Pendant son absence, il était probablement remplacé, en France, par le Schemit ou Schmit dont parle M™® de Sévigné, tandis que son frère, le docteur John Tabor, se chargeait de sa clientèle de Londres (2).
De toutes parts, on essayait le remède anglais, et ces essais n’étaient pas sans influer sur le prix du médicament ; mais, ce qui en augmenta surtout con-
faitement guéri; son rhume est allé avec sa fièvre. L’Anglois est un homme divin. Nous ne pensons point à faire un plus long voyage que Livry : il reste une certaine timidité après les grandes maladies, qui ne permet pas qu’on s’éloigne du secours. Ce bon abbé vous rend mille grâces de vos soins. »
Enfin, de Livry, le 7 octobre 1679 :
« Notre bon abbé vous assure de ses services : il se porte parfaitement bien. Cet Anglois lui a encore guéri un gros rhume qui lui étoit restée aussi bien que sa fièvre. Son heure n’étoit pas marquée, et les autres l’étoient : voilà tout ce qu’on peut dire... »
(1) Nous lisons, dans la Gazette du 7 octobre, que la reine d’Espagne, ayant appris à Poitiers que le comte de Montaigu, lieutenant général de Guienne, était malade à Bordeaux, lui auait envoyé en poste le chevalier Talbot, son premier médecin.
(2) V. True News or Mercurius Anglicus, 7-10 janvier 1679.
LE QUINQUINA
sidérablement la valeur, c’est l’accaparement qu’en fit sur le marché l’inventeur même du remède (1).
On avait bien songé à en faire l’analyse, mais le médecin anglais, qui avait compris que sa fortune dépendait de son secret, restait toujours impénétrable.
Il administrait lui-même les prises du médicament, et quand il en aurait abandonné à d’autres le soin, les cinquante louis qu'il fallait consigner, avant que de rien tirer de lui, étaient une somme trop forte pour être sacrifiée à un simple essai.
Il ne se familiarisait, au reste, qu’avec des Anglais, et les Français ne trouvaient aucun accès auprès de sa personne.
(1) (I Le sieur Talbot, voyant qu’on préparoil des Fébrifuges fort approchant du sien, et craignant qu’à la fin quelqu’un ne le découvrist, prit résolution de faire enlever tout ce qu’il pourroit trouver de Quinquina à Paris, et dans les autres principales Villes de France, et mesme en Angleterre. Comme l’exécution de ce dessein fit quelque bruit, plusieurs Médecins, Chirurgiens et Apothicaire’s crurent devoir faire leurs diligences pour s’en fournir ; et quelques-uns, pour n’estre pas en demeure sur cette précaution, en tirèrent de Roüen et de Bourdeaux une assez bonne quantité; de façon que les sieurs Andry et Vilain, qui sont les deux plus fameux droguistes de Paris, ayant vendu tout ce qu’ils en avaient sur le pied d’environ deux cents francs la livre, et n’en pouvant plus tirer d’aucun endroit, il se passa plus de quinze jours sans qu’on en pût trouver, ny chez eux, ny chez aucun de nos autres droguistes ; à la fin néanmoins, il en arriva icy quelque petite quantité; mais il s’en falut peu qu’elle ne se vendît sur le pied de cent écus la livre ; depuis ce temps, nos Marchands en ayant tiré beaucoup d’Espagne et de Portugal, et le remède Anglois ayant perdu les avantages de la mode, nous avons vu diminuer de jour en jour le prix de cette drogue, au point qu’elle ne se vend plus maintenant à Paris que cinquante ou soixante francs la livre; et je ne doute pas que dans peu, quelque flotte arrivée des Indes ne le vende encore à beaucoup meilleur marché. » De Blégny, Le Remède anglois.
REMÈDES d’autrefois
Si ses domestiques (1) avaient plus de facilité que les autres pour apprendre son secret, ils tâchaient d’en tirer profit pour eux-mêmes, « et la fortune de leur maître, où ils aspiraient (sic), leur faisait mépriser toutes les récompenses qu’on pouvait leur promettre (2). »
Celui qui nous fait connaître ces curieux détails sur le remède anglais, le sieur N. de Blégny (3), empirique s'il en fut, chevalier de toutes les industries, serait cependant, à son dire, venu à percer à jour le mystère.
Blégny commençait à désespérer, quand sa « bonne étoile » vint à son aide.
Un gentilhomme anglais, ami intime de Tabor, eut recours à Nicolas Blégny pour une maladie dont la cure était « assez délicate ». Blégny réussit à le guérir. En reconnaissance, le client lui adressa trois de ses compatriotes, atteints de maladies « plus ou moins extraordinaires. » Il les guérit rapidement, et par les moyens les plus simples. Dès lors, son premier malade n’hésita plus à lui faire connaître la véritable recette du remède anglais, qu’il avait découverte au cours de ses nombreux voyages.
Mais cela ne suffisait pas à notre aventureux personnage.
(1) Le sieur Philippe qui, parce qu’il avait été domestique du médecin anglais, prétendait connaître son secret, ne prenait que trois louis d’or pour chaque malade. (Blégny, loc. cit.)
(2) La Découverte de r Admirable remède Anglais, par N. de Blégny, 1680.
(3) Blégny décrivit les premières observations de guérison des fièvres par le remède anglais dans son Journal de médecine. Presque à pareille époque, un « savant médecin de Lyon » composait un livre sur le même sujet, et dans les conférences tenues au Bureau d’adresse, on discutait la même question.
LE QUINQUINA
Quelques mois plus tard, le valet de chambre d’un prince étranger ayant été pris, à son tour, d’accès fébriles, on envoie quérir le médecin anglais. Celui-ci prescrit son remède habituel ; mais le malade, qui avait été guéri une première fois par Blégny, exige qu’on aille chercher ce dernier.
Blégny se rend à l’invitation, engage le patient à feindre de prendre le remède anglais et à mettre soigneusement de côté toutes les prises qui lui seront destinées.
En possession de la poudre, Blégny la soumet à l’examen de quelques-uns de ses académiciens, et il ne tarde pas à acquérir la conviction, qu’il y a identité parfaite entre le remède anglais et la poudre dont son gentilhomme lui a fait cadeau.
Il se rend compte alors que « le plus grand secret de la plupart des empiriques ne consiste que dans le déguisement des drogues qu’ils mettent en usage. »
Le remède ayant guéri le Dauphin (1), Louis XIV ordonnait d’en acheter le secret à Tabor.
(1) V. le Jou7'nal de Dangeau, à la date du 17 octobre 1687. La Gazette du 11 octobre, après avoir annoncé l’arrivée du roi à Fontainebleau (le 2 octobre) avec le Dauphin, ajoute : « Monseigneur le duc d’Anjou et Monseigneur le duc de Berry sont demeurés à Versailles. Ils sont entièrement guéris de la fièvre, dont ils avaient eu quelques accès. » On lit, d’autre part, dans le Mercure galant : « Les promptes et surprenantes guérisons que le remède anglais a causées ayant fait souhaiter aux plus habiles médecins d’en avoir la connoissance autrement que par conjecture, le sieur Philippe, qui demeuroit avec le médecin anglais, en découvrit le secret il y a plus d’un an à M. Daquin, premier médecin du Roi, et c’est de celui-là que
REMÈDÜS d’autrefois
A son ordinaire, de Sévigné est à l’avantgarde pour prôner le « remède de l’Anglais » ; elle écrit de Livry, novembre 1679 :
Je parleroi à M. du Chesrie de votre petit médecin, et nous lui ferons tuer quelques malades dans notre quartier, pour voir un peu comment il s’y prend : ce seroit dommage qu’il n’usât pas du privilège qu’il a de tuer impunément. Ce n’est pas que la saison ne soit contraire aux médecins. Le remède de l’Anglois, qui sera bientôt public, les rend fort méprisables avec leurs saignées et leurs médecines.
En 1685, alors que le crédit de l’empirique a considérablement baissé, elle ne désarme pas.
Aux Rochers, 8 juillet 1685.
Je serois surprise bien agréablement si les eaux de Vichy faisoient du bien à cent lieues de la grille : je crois que le chevalier en doute comme moi. Je voudrois être trompée, et que M. de Grignan s’en trouvât bien ; sa maigreur, sa langueur, sa colique, sa bile répandue et cette disposition de fièvre me donnent une véritable inquiétude : il n’a point assez pris de quinquina.
Monseigneur le Dauphin a pris pendant sa dernière maladie . il en a été tout à fait guéri ; et Sa Majesté ayant donné aussitôt après une pension au sieur Philippe, a voulu procurer à ses sujets l’avantage d’avoir ce remède pour trois pistoles. »
« Je puis vous dire, écrit Blégny, que cet auguste Monarque, qui par un amour paternel rend la condition de ses peuples si douce et si heureuse, vient de nous donner encore une nouvelle marque de sa bonté, ayant fait achepter le Fébrifuge du Médecin Anglois pour le rendre public. M. le premier Médecin, qui en est le dépositaire, le doit tenir secret pour des raisons particulières, mais après cela il en disposera, en sorte que chacun en pourra profiter. » Blégny, loc. cit., p. 507. « Le Roi, convaincu de la bonté de ce remède, l’a acheté, et c’est un secret dont M. d’Aquin, premier médecin de Sa Majesté, est présentement possesseur. » Mercure galant, octobre 1679, p. 169.
LE QUINQUINA 339
En 1689, le 16 octobre, elle écrit encore des Rochers :
Quelle joie^ ma chère enfant, que le quinquina ait fait ses miracles ordinaires! Je vous avoue que je tremblois en ouvrant votre lettre, car tout est à craindre d’un tempérament comme celui de Monsieur le chevalier. Quel bonheur qu’un remède si chaud se soit accommodé avec la chaleur de son sang 1 Vous avez grande raison de croire que je prenois un extrême intérêt à la suite de cette terrible maladie.
Enfin, le décembre 1690, de Lambesc, elle fait savoir à Coulanges :
L’assemblée de nos petits états est finie ; nous sommes ici seuls, en attendant que M. de Grignan soit en état d’aller à Grignan, et puis, s’il se peut, à Paris. 11 a été mené quatre ou cinq jours fort rudement de la colique et de la fièvre continue, avec deux redoublements par jour; cette maladie alloit beau train, si elle n’avoit été arrêtée par les miracles ordinaires du quinquina ; mais n’oubliez pas qu’il a été aussi bon pour la colique que pour la fièvre.
Le sujet tient à cœur à la marquise, car elle mande de nouveau, peu de jours après, à sa fille, que les médecins sont fort décriés et fort méprisés à Paris :
Hormis, ajoute-t-elle, les trois ou quatre que connoissez, et qui conseillent l’Anglois, les autres l’ont en horreur. Cet Anglois vient de tirer de la mort le cardinal de Bellefonds. Je ne crois point que le premier médecin ait le vrai secret.
Parce qu’on vient de lire, on peut se rendre compte si la marquise était mal informée.
Mais elle n’a d’autre souci que de chanter victoire, toutes les fois que Talbot lui en fournit l’occasion. Ainsi le frère du comte de Suze, M. de Saint-Omer, (( a été à l’extrémité et a reçu tous les sacrements ; il a opiniâtré de n’être point saigné, avec une grosse fièvre, une inflammation ; le médecin anglois le fit saigner par force ; jugez s’il en avoit besoin ; et ensuite, avec son remède, il l’a ressuscité, et dans trois jours il jouera à la fossette (1). »
Mais si M. de Saint-Omer est guéri avec le remède de l’Anglais, M“® la duchesse de Saint-Aignan en est morte : ce n’est pas précisément le système des compensations. M“® de Sévigné n’est pas embarrassée pour si peu ; ce dénouement, elle l’avait prévu ; pourquoi n’a-t-on donné le remède à la duchesse qu’à l’agonie (2) ?
Explication par trop commode et dont, à nouveau, elle usera pour La Rochefoucauld qui, en dépit de l’Anglais, était passé de vie à trépas.
Mais Fauteur des Maximes avait une maladie aggravée de tant de complications : une forte fièvre, de l’oppression, une goutte remontée. Que vouliezvous qu’il fît ?... Qu’il mourût !
Le médecin anglais a cependant eu l’heureuse fortune de tirer Monsieur le Prince (3) d’affaire ; mais c’est le chant du cygne.
L’année 1680 ne s’est pas achevée que son renom
(1) Elle chantera les louanges de son médecin anglais jusqu’à son dernier souffle.
(2) Lettre du 24 janvier 1680.
(3) Bussy écrit à M*”* de Scudéry, le 17 septembre 1680 :
« On me mande que le médecin anglois a tiré Monsieur le Prince d’affaire. Mon fils m’a dit que Monsieur le Prince a reçu
LE QUINQUINA
de guérisseur est déjà fort entamé (1). Seule, la marquise reste à son poste, héroïque. Et s’il n’en reste qu’une... Le 29 septembre 1680, elle écrit des Rochers :
La fièvre du Chevalier n’a-t- elle pas été la plus désobligeante du monde ? J’ai senti le chagrin que vous en auriez. Il m’écrit qu’il sera bientôt en état de partir, et qu’il a été guéri, et Monsieur d’Evreux aussi, par notre Anglois ; son remède a fait des merveilles cette année ; M. de Lesdigiiières en a été guéri comme par miracle, et mille autres.
Nouvelle lettre à de Grignan, trois jours après :
J’ai bien senti, ma chère fille, le chagrin et le dérangement que vous feroit la maladie du chevalier ; je savois plus tôt que vous que sa fièvre diminuoit, et que l’Anglois le guérissoit, comme il a guéri tous ceux qui se sont adressés à lui : voici une grande année pour sa réputation (2).
Le thème prête au développement, car les lettres se succèdent à peu d’intervalle, et il n’y est guère question que du remède à la mode :
du roi, pendant son voyage, toutes sortes de bons traitements; il faut que son mal soit venu d’une autre cause. »
(1) Du marquis de Trichateau à Bussy :
« A Semur, ce 16 septembre 1680.
« La réputation du médecin anglois se gâte fort ; presque tous ses malades retombent; le duc de Lesdiguières étoit assez malade le jour qu’on m’a écrit. » A quoi Bussy, toujours spirituel, répond, cinq jours plus tard : « Le médecin anglois est bien heureux de n’être décrié en France qu’après y avoir gagné cent mille francs. »
(2) Parmi les personnes guéries par le remède anglais, le Mercure d’octobre, qui parle longuement de ce remède (pp. 272 et suivantes), nomme Monsieur le Prince et Monsieur le Duc.
Aux Rochers, 6e octobre 1680.
La maladie de vos Grignans a été des plus communes sans aucun accident ; ils ont pris du remède de l’Anglois, comme si vous aviez été leur garde, ainsi que vous Tétiez du pauvre bon abbé ; le remède leur a fait des merveilles comme à lui : ils sont sans fièvre ; on me mande qu’ils songent à partir incessamment.
Trois jours après, nouvelle lettre :
Hélas 1 ma chère enfant, vous aurez vu le lendemain que vos pauvres frères ne sont plus malades ; ils ont pris du remède anglois comme les autres, et comme les autres ils ont été guéris.
M. d’Hautefort est mort : voilà encore un cordon bleu qui fait place aux autres. Il n’a jamais voulu prendre du remède anglois, disant qu’il étoit trop cher ; on lui dit : « Monsieur, vous n’en donnerez que quarante pistoles » ; il dit en expirant : « C’est trop. »
Quand le Dauphin était tombé malade, de Sévigné n’avait pas manqué une aussi belle occasion de faire l’éloge de son médecin anglais. Le 8 novembre 1689, elle écrivait à M“Me Grignan :
L’Anglois a promis au Roi sur sa tête, et très positivement, de guérir Monseigneur dans quatre jours, et de la fièvre, et du dévoiement, que s’il n’y réussit, je crois qu’on le jettera par les fenêtres ; mais si ses prophéties sont aussi véritables qu’elles l’ont été pour tous les malades qu’il a traités, je dirai qu’il lui faut un temple comme à Esculape. C’est dommage que Molière soit mort ; il feroit une scène merveilleuse de Daquin (1), qui
(1) » Daquin, dit Saint-Simon (t. I, p. 109), étoit grand courtisan, mais rêtre, avare, avide, et qui vouloit établir sa famille en toute façon » Renvoyé de la cour en 1693, par Tin-
LE QUINQUINA
est enragé de n’avoir pas le bon remède, et de tous les autres médecins, qui sont accablés par les expériences, parles succès, et par les prophéties comme divines de ce petit homme. Le Roi lui a fait composer son remède devant lui, et lui confie la santé de Monseigneur. Pour Madame la Dauphine, elle est déjà mieux; et le comte de Gramont disoit hier au nez de Daquin :
Talbot est vainqueur du trépas (1) ;
Daquin ne lui résiste pas ;
La Dauphine est convalescente :
Que chacun chante, etc.
On ne parle à la Cour que de cela.
L’engouement de la Cour fut si grand que la duchesse de Bouillon voulut faire célébrer le nouveau remède parla muse féconde de La Fontaine. La tâche était ingrate, et le fabuliste ne dut l’accepter qu’à regret. Néanmoins, à la sollicitation pressante de la duchesse, il composa, sur le quinquina, un poème en deux chants (2), qu’il dédia à sa bienfaitrice.
fluence de M"™® de Maintenon, qui ne l’avait jamais aimé, il mourut à Vichy trois ans après. Il est dit, dans le Mercure d’octobre 1680 (pp. 272 et suivantes), que Daquin employait le remède anglais pour guérir les fièvres intermittentes ; que Fagon, premier médecin de la Reine, savait également le préparer, et que Le Bel, premier médecin de Madame, l’avait découvert de son côté, mais qu’il se servait d’eau et les autres de vin pour l’infuser. [Lettres de de Sévigné^ collection des Grands Ecrivains; note du commentateur.)
(1) Parodie du chœur de la 1^® scène du ve acte à' Alceste. Coulanges en avait fait d’autres parodies. (Voyez t. IV, pp. 175, 308 et 309, des Lettres de de Sévigné, Grands Ecrivains.)
(2) Poème du quinquina et autres ouvrages en vers de M. de La Fontaine (in-12, Paris, 1682, pp. 51-55). Le volume fut achevé d’imprimer le 13 janvier 1682. Le Poème du quinquina fut ensuite réimprimé dans les Œuvres de La Fontaine (1726, in-4®, t. III, p. 403.)
REMÈDES d’autrefois
« L’erreur fut complète et Te poème est détestable, écrit le biographe du fabuliste (1) ; il est difficile de le lire jusqu’au bout, et c’est peut-être par cette raison que Ton n’a pas remarqué qu’il se termine par une fable fort bien faite, et qu’on aurait dû ajouter au recueil de La Fontaine, dans lequel on a placé deux ou trois compositions qui ne sont pas des fables et qui n’avaient jamais été insérées par lui dans celles qu'il a publiées. Cette nouvelle fable devait être intitulée : Jwpifer et les deux Tonneaux... Si l’on ne connaissait l’histoire de cette écorce salutaire, que l’on nomme le quinquina, on aurait de la peine à comprendre comment une femme aimable, gaie et spirituelle, pouvait engager un poète, tel que La Fontaine, à s’occuper d’un pareil sujet ; mais les discussions des médecins sur ce fébrifuge avaient à cette époque attiré l’attention des gens du monde, qui, selon l’usage, prenaient parti pour ou contre, sans connaissance de cause.
C’est dans ces circonstances que la duchesse de Bouillon, qui avait épousé avec chaleur la cause du quinquina, crut qu’un des moyens les plus efficaces d’en propager l’usage, était de faire célébrer ses vertus par la muse de La Fontaine, chérie du public, et devenue en quelque sorte populaire.
On voit que notre poète pressentait combien était ingrate la tâche qu’on lui imposait, et qu’il ne s’en acquittait qu'à regret et comme malgré lui.
Je ne voulois chanter que les héros d’Esope;
Pour eux seuls en mes vers j’invoquois Galliope,
(1) Walckenaer, Histoire de La Fontaine,
LE QUINQUINA
Même j’allois cesser, et regardois le port.
La raison me disoit que mes mains étoient lasses,
Mais un ordre est venu plus puissant et plus fort Que la raison ; cet ordre accompagné de grâces,
Ne laissant rien de libre au cœur ni dans l’esprit,
M’a fait passer le but que je m’étois prescrit.
Vous vous reconnoissez à ces traits, Uranie ;
C’est pour vous obéir, et non pas pour mon choix.
Qu’à des sujets profonds j’occupe mon génie, i
Disciple de Lucrèce une seconde fois.
Par ce dernier vers, La Fontaine fait allusion au discours sur l’âme des bêtes, adressé à de la Sablière, et inséré dans ses fables. »
Il est toutefois, un passage du poème du Quinquma^ qui mérite d’être remarqué, parce qu’il nous prouve que La Fontaine, reconnaissant envers ses bienfaiteurs, était juste même envers ceux dont il n’avait pas à se louer.
Colbert, qui n’avait jamais pu oublier que La Fontaine était l’ami et le panégyriste de Foucquet, ne l’avait point compris au nombre des gens de lettres auxquels il fit distribuer, de la part du roi, des gratifications et des pensions. La Fontaine, qui, dans ce poème, avait célébré la guérison du ministre, comme un exemple connu et remarquable des effets du remède qu’il préconisait, n’en saisit pas moins cette occasion de le louer des encouragements qu’il donnait aux lettres.
D’autres que moi diront ton rôle et ta conduite,
Monument éternel aux ministres suivants ;
Ce sujet est trop vaste et ma muse est réduite A dire les faveurs que tu fais aux savants.
REMÈDES d’autrefois
Malgré la médiocrité du poëme du Quinquina^ et celle de l’opéra de Daphné^ le volume qui contenait ces deux ouvrages eut du succès, parce que l’auteur y joignit son charmant conte de Belphégor, qui n’avoit pas encore paru (1), et celui de la Matrone d'Ephèse, qui semble avoir été imprimé séparément, en 1664, mais que La Fontaine, pour une raison que nous ignorons, n’avait pas fait réimprimer, dans aucun des recueils de contes qu’il avait publiés pendant ce long intervalle de temps. C’est peut-être grâce à cette circonstance que la réputation de La Fontaine n’eut pas trop à souffrir de cette erreur, ou plutôt de cette complaisance.
L’on peut encore dire, à la décharge du fabuliste, qu’il ne fut pas le seul à versifier les vertus du quinquina (2). L’abbé Genest, protégé par le duc de Nevers, auteur des Divertissements de Sceaux, en compagnie de Malezieux, composa, lui aussi, une ode (3),
(1) Ce Conte de Belphégor était très connu en France, par la traduction en prose qu’en avait faite, d’après Machiavel, M. Lefèvre, père de la célèbre Dacier, qui avait beaucoup de prétentions au bel-esprit. Cette traduction est imprimée dans un volume intitulé : Les Vies des Poètes grecs, en abrégé, par Lefèvre (in-12, Paris, 1665, pp. 1-28 delà seconde pagination).
(2) Voir l’Appendice.
(3) Voir dans ses œuvres : Sur le Quinquina, « Ode à M. Fagoq après la maladie du roy, en l’année 1692. » Il y a quelques années à peine, le même sujet a tenté un poète... d’officine; voici comment s’exprimait ce disciple de Galien et ^ d’Apollon :
L’an mil six cent et trente, un comte del Cinchon,
Des fièvres de sa femme obtint la guérison Au pays du Pérou, pour lors sous sa puissance.
Dix ans après, l’Espagne en reçut connaissance.
Les Jésuites partout répandirent le bois.
Le remède guérit les manants et les rois.
Le Roi-Soleil l’acquit à bien notable somme.
De certain pharmacien qui devint un grand homme,
Guérissant, grâce à lui, Charles, roi des Anglais,
Puis le dauphin de France et quelques grands Français. Etc., etc.
LE QUINQUINA
en quatorze stances, sur le même sujet ; mais il avait pour lui l’à-propos de la circonstance et un but de flatterie intéressé.
L’écorce du Pérou eut pendant longtemps ses partisans et ses détracteurs, aussi fanatiques dans un camp que dans l’autre.
Les médecins qui soignaient Bossuet avaient réussi, grâce au quinquina, à le guérir d’une fièvre intermittente grave (1) : ce fut, dès lors, à qui le prônerait.
Environ un demi siècle plus tard, la Faculté professait un avis différent. L’enthousiasme des premiers moments avait fait place à une circonspection prudente.
Une occasion se présenta, en 1773, dans l’entourage du duc de Ghoiseul (2), de juger des bons effets du fameux fébrifuge.
L’abbé Barthélemy et M. de Beauveau ayant été pris de la fièvre, on se demanda s’il fallait recourir au quinquina.
D’où vient que l’abbé ne prend pas de quinquina ? écrivait M"*du Detfand à M“* de Ghoiseul. Ce remède est donc devenu de la vieille médecine ? On l’interdit aussi à M. de Beauveau. On lui donne des apozèmes, des pilules de rhubarbe^ et sa fièvre ne finit point; il eut hier son neuvième accès. La mode a banni le quinquina, a-t-plle raison ? Je ne crois pas.
(1) Bossuet, précepteur du Dauphin et évêque à la Cour, par A. Floquet. Paris, 1864.
(2) Madame de Ghoiseul et son temps, par J.-M. Grasset.
A quelques jours de là, de Choiseul lui répondait :
L’abbé a eu aujourd’hui son quinzième accès. On se détermine, enfin, à lui faire prendre du quinquina purgatif, et j’en suis fort aise. Il paraît que l’on a pris aussi le même parti pour M. de Beauveau, ce que je crois très bien fait.
Enfin, dans une dernière lettre, en réponse à l’abbé Barthélemy, du Deffand célèbre ce qu’elle appelle le triomphe du quinquina, et reproche, comme une grande bêtise, à son docteur, d’avoir tant tardé à le lui donner.
Nous ne poursuivrons pas plus avant l’histoire des vicissitudes de l’héroïque panacée ; nous dirons seulement que, malgré de partielles éclipses, sa vogue a été durable. 11 n’a fallu rien moins que la découverte du précieux alcaloïde qu’on en a retiré, pour en restreindre l’emploi.
APPENDICE
Paul Lacroix (le bibliophile Jacob), a recueilli, dans les œuvres inédites de La Fontaine (Paris, 1863), les vers ci-dessous, qui n’ajouteront rien à la gloire du Bonhomme :
Vers à la louange du chevalier Talbor, médecin anglois.
Sur Tair é'Amisodar:
Quel spectacle charmant pour un pauvre fiévreux,
Alors qu’il voit Talbor accourir à son aide^
Qui dit, lui présentant de son divin remède :
« Ce n’est rien, tenez-vous joyeux;
Laissez-là le séné, la rhubarbe et la casse;
Buvez du vin à pleine tasse.
Nourrissez-vous de bons morceaux ;
Chassez les médecins, ce sont tous des bourreaux ! »
Sur Tair : Quand on obtient ce qu'on aime. N’importe à quel prix.
Talbor, on te doit un buste 1 Dans Paris, par tous les endroits.
Les peuples, tout d’une voix,
Disent que rien n'est plus juste.
Puisque les médecins par toi sont aux abois. Talbor, etc.
REMÈDES d’autrefois
Sur le même air :
Çà, qu’on dresse une potence,
Pour pendre tous les médecins !
Ce sont de vrais assassins Et qui n’ont d’autre science,
Que de faire des veuves et des orphelins. Çà, qu’on dresse, etc.
Sur l’air de Joconde.
Les médecins sont aux abois.
Et ne savent que dire :
Le nouvel Esculape anglois Est venu les détruire.
Purger, lavementer, saigner Et prêcher l’abstinence,
C’est ce que savent ordonner.
Les médecins de France.
Sur l’air : Amis, ne passons par Créteil^
Talbor sera mon médecin.
Puisqu’il veut qu’on boive du vin.
Peste soit de ces ânes.
Qui nous font crever à la fin.
Boursouflés de tisanes 1
Sur l’air : Alceste est vainqueur du trépas,.
' Médecins, vous êtes perdus :
Talbor vous a tous confondus.
Que de mules vont être en vente 1 Que chacun chante, etc.
Curés, crieurs et fossoyeurs,
Allez chercher pratique ailleurs ;
Aux médecins vous faisiez rente I Que chacun chante, etc.
APPENDICE
Les Enfants Rouges et Bleus N’ont plus qu’à demeurer chez eux ; Car la mort n’est plus si fréquente.
Que chacun chante, etc.
O vous, inspecteurs de bassins.
Ah ! que je vous plains, médecins I En tous lieux Talbor vous supplante.
Que chacun chante, etc.
Médecins, qui par vos poisons Désolez toutes les maisons.
Vous irez à la Chambre Ardente 1 Que chacun chante, etc.
On sait que Louis XIV et, après lui, Louis XV,. firent faire, à différentes reprises, des distributions des médicaments qu’ils jugeaient utiles au peuple.
J. Goulin {Mémoires littéraires et critiques pour servir à V histoire de la médecine, 1767) a donné le texte de l’ordonnance du roi, qui prescrit (( ce qui sera observé relativement à l’acquisition que Sa Majesté jugeroit à propos de faire, de la composi* tion et préparation de certains remèdes particuliers. » Parmi ceux-là fut le quinquina.
Napoléon P'* suivit la tradition, et le quinquina fut au nombre des médicaments que consacra la faveur impériale. Voici en quels termes le maire de Grenoble annonçait à ses administrés le nouveau bienfait de Sa Majesté l’Empereur et Roi :
Le maire de la ville de Grenoble s’empresse d’annoncer aux habitants de cette commune un nouveau trait de la bienfaisance
REMÈDES d’autrefois
paternelle dont Sa Majesté l’Empereur et Roi vient de les honorer.
Son attention et ses soins paternels, constamment occupés de la gloire et de la prospérité de l’Empire, embrassant tout ce qui tient au bonheur et à l’avantage de ses sujets, se sont portés sur les moyens de leur assurer des secours nécessaires à leur santé et de leur procurer abondamment le spécifique le plus précieux dont les circonstances les avaient privés, contre des maladies graves qui renouvellent chaque année leurs ravages dans la plupart de nos provinces.
La lettre suivante, que M. le maire vient de recevoir de S. Exc. le Ministre de l’Intérieur, comte de l’Empire, nous dispense de toute réflexion. Un bienfait si utile et si important, sans ajouter à notre reconnaissance, à notre zèle et à notre dévouement, ne peut que les entretenir.
Renauldon, maire.
Copie de la lettre de S. Exc. le* Ministre de l’Intérieur, comte de l’Empire :
A Monsieur le Maire de Grenoble.
Paris, le 3 janvier 1809.
Monsieur le maire, je m’empresse de vous informer que Sa Majesté a ordonné la distribution de 150 quintaux kilogr” de quinquina à ses quarante-deux bonnes villes, et que la vôtre est comprise dans ce bienfait pour 150 kilog. (environ) ou 300 livres.
Il m’est agréable d’avoir à vous annoncer que la volonté de Sa Majesté est que les maires et adjoints, les membres des conseils municipaux et les citoyens des quarante-deux bonnes villes qui ont part à cette distribution, voient dans ce souvenir un témoignage de la satisfaction et de l’amour que leur porte le Souverain.
Vous employerez les moyens nécessaires pour donner à cet acte, d’une bienfaisance si attentive et si touchante, la publicité convenable ; chacun, dans de pareils soins, reconnaîtra la sollicitude d’un père pour son heureuse famille.
Je vous adresserai ultérieurement une instruction sur le
APPENDICE 353
mode qu’il conviendra de suivre pour la distribution et l’emploi du quinquina.
Recevez, monsieur le maire, l’assurance de ma sincère amitié.
Signé : Gretet.
Malheureusement, ajoute le D'^ Bordier(I), à qui nous devons ces intéressantes particularités, l’impartiale histoire a le regret de rapprocher de cette assez plate effusion, le rapport beaucoup moins enthousiaste des spécialistes chargés de recevoir le précieux cadeau. Voici le procès-verbal de l’ouverture des caisses et de leur vérification, à la date du 16 août 1810 :
Du 16 août mil huit cent dix, M. le maire de Grenoble ayant fait appeler auprès de lui MM. Gacon, docteur en médecine, Etienne Breton et Joseph-Amédée Plana, tous deux pharmaciens jurés de la ville de Grenoble, afin de procéder à l’ouverture et à l’examen de quatre colis, soit deux caisses et deux surons de kina ; les susdits experts ont procédé eh faisant ouvrir devant eux d’abord le suron n“ 47. Ils ont trouvé qu’il contenait du quina jaune, loxa peruviana, de très médiocre qualité.
Successivement, on a ouvert le suron numéroté 108, contenant également du kina jaune, jaune Calissaya \ ce kina était d’une qualité inférieure au précédent. De suite on a ouvert la caisse cotée 312, contenant du kina tirant sur le rouge à la partie extérieure, d’un jaune gris à la partie intérieure de chaque écorce, connu, dans l’envoi, sous le nom de kma nova. Ce kina, légèrement amer, est d’une qualité bien inférieure au kina rouge du commerce; enfin le quatrième colis, sous le numéro 313, contient un mélange de kina gris et de kina rouge pâle, étiqueté, dans la lettre d’envoi, rouge peruviana. Dans cette caisse, on a trouvé quelques écorces qui avaient encore le byssus, mais en petite quantité ; le reste était privé non seulement de byssus,
(1) La Médecine à Grenoble.
mais presque de l’écorse extérieure, présentant, dans la cassure, toutes les marques de la vétusté, soit par la poussière qu’il répandait en le cassant, soit par le défaut du coup d’œil résineux qu’il doit présenter lorsqu’il est frais.
v( En général, les pharmaciens susdits pensent que ce kina peut être utile, étant employé en décoction sur les parties externes du corps, soit pour prévenir et arrêter les progrès de la gangrène; mais ils n’oseraient, dans leurs pharmacies, l’administrer intérieurement pour guérir les fièvres intermittentes et surtout la fièvre pernicieuse.
Fait à Grenoble, les jour, mois et an que dessus.
« Signé : Gagon, Plana, Breton, Renauldon, maire. »
£'3lpécacuanfja
En 1672, un médecin, du nom de Le Gras, revenant pour la troisième fois d’Amérique, faisait connaître en France l’ipécacuanha. Dès son arrivée à Paris, il en apportait au cours de chimie de Lemery (1) et chez le médecin de Condé, l’abbé Bourdelot, qui recevait chez lui l’élite de la société du temps.
Ce ne fut, dans le principe, qu’un objet de curiosité. On ignorait les vertus de cette racine biscornue^ qui semblait bonne tout au plus à être conservée dans les droguiers. Il y avait pourtant un quart de siècle (en 1648) que Guillaume Pison et Marcgraff, deux explorateurs scientifiques, avaient constaté, en parcourant le Brésil, tout le parti que tiraient les in-
(1) , Dictionnaire universel des Drogues simples [il
digènes de cette plante, qu’ils employaient communément comme remède populaire contre le flux de ventre (1).
Il est probable que, dans ce pays, Tipécacuanha était depuis longtemps déjà mis en usage, quand les botanistes voyageurs, dont nous avons dit les noms, en donnèrent la description ; et ce qui nous permet de l’affimer presque, c'est que, dans une histoire du Brésil, écrite par un moine portugais, qui y avait résidé de 1570 à 1600 (2), il est fait mention de trois remèdes contre le flux de sang, dont l’un est nommé igpecaya pigaya : le pigaya est, à coup sûr, un très proche parent de notre ipécacuanha (3).
De 1686 (4) date la vogue du remède dont les propriétés n’avaient même pas été soupçonnées de ceux qui l’avaient découvert. Comme toujours, ce fut une circonstance fortuite qui lança le nouveau médicament.
(1) Sprengel, Histoire de la médecine, t. V, p, 468 ; Mérat et De Lens, Dictionnaire universel de mat. méd., t. III, p. 639.
(2) Hanbury et Fluckiger, Histoire des drogues d'origine végétale, t. I, p. 642.
(3) « Les aborigènes du Brésil prétendent que la vertu vomitive de l’Ipéca a été révélée à leurs ancêtres par un chien sauvage nommé Guara ; cet animal, quand il avait bu en excès l’eau saumâtre ou impure de.s lagunes ou des rivières, mâchait des racines d’ipécacuanha, qui lui faisaient vomir cette eau et lui rendaient la santé. » Em. Le Maout, Botanique ; cité par CouLON, Curiosités de V histoire des remèdes, p, 137 ; v. également Mérat et De Lens, t. III, pp. 638 et suiv.
(4) D’après Bouchard at, art. Ipéca de son Manuel de matière médicale et thérapeutique, Paris, 1864, t. I, p. 701, le secret acheté par le roi fut publié èn 1690. La date de 1696, que donne Rabuteau, comme étant celle de l’introduction de la poudre d’ipéca en France par Grenier, est donc inexacte ; à moins qu’il n’y ait une faute d’impression et que Rabuteau ait voulu dire 1686, au lieu de 1696.
l’ipécacua.nha
Un marchand de Paris, nommé Grenier, d’autres disent Garnier, avait reçu directement du Brésil une certaine quantité de racine d’ipécacuanha, qu’on lui avait vantée comme souveraine contre la dyssenterie. Grenier eut occasion d’expérimenter le remède sur lui-même et, enchanté du résultat, il en vanta les effets à son médecin, Aforti. Celui-ci ne prêta qu’une oreille distraite au récit de son client ; d’autant que Grenier proposait à son médecin, pour tous honoraires, cinq ou six livres de la racine du Brésil (1). Aforti préféra des louis d’or, « dont il connaissait parfaitement la vertu spécifique contre cette maudite peste de pauvreté, qui désole les familles à Paris et ailleurs. »
Mieux avisé se montra un confrère d’Aforti, jeune médecin arrivé depuis peu de Hollande, qui végétait à Paris misérablenient, en quête de clientèle.
Helvétius, « avec toute sa vigilance et tous ses soins, ne gagnait pas de quoi vivre. » Il commençait à perdre courage, quand le hasard le fit se rencontrer avec Aforti. Celui-ci lui conta son aventure avec le marchand de drogues.
Le propos ne tomba pas dans l’oreille d’un sourd. Helvétius courut chez le dépositaire de la plante exotique, s’en fit remettre un échantillon et se mit en devoir d’expérimenter la drogue, sur le pre-
(1) Vigneul-Marville, Mélanges d'histoire et de littérature ; Rotterdam^ 1700, t. I, pp. 44 et suiv.
3ü8 REMÈDES d’autrefois
mier malade atteint de flux de sang qui lui tomba sous la main.
Il renouvela plusieurs fois l’expérience, et quand enfin il se crut assuré du succès, il fit afficher dans Paris, que « le médecin hollandois, après une longue recherche et de profondes méditations, aiant enfin trouvé le véritable spécifique pour la guérison du flux de sang et la manière de le préparer, ce qui est de la dernière importance, avertit le public qu’il demeure en telle rue, telle maison, telle enseigne, et qu’il donnera son remède à prix raisonnable. »
Chacun lut l’affiche, et il ne fut plus parlé que du médecin hollandais et de son spécifique.
Le bruit de la nouvelle découverte se répandit en tous lieux et ne tarda pas à arriver aux oreilles du roi. Sa Majesté consulta aussitôt son premier médecin, d’Aquin, qui, selon la louable coutume, traita d'imposteur et de charlatan l’inventeur du nouveau remède.
Helvétius se défendit avec énergie contre ces insinuations et alla jusqu’à souhaiter à son contradicteur un flux de sang, « pour avoir occasion de faire sur lui une heureuse expérience (1). » D’Aquin n’eut garde de donner au jeune téméraire cette satisfaction.
Cependant Colbert prit Helvétius sous sa protection et quand le Dauphin, fils de Louis XIV, fut
(1) Vigneul-Marvillé, loc. cit.
l’ipécacuanha
attaqué de dyssenterie, on appela le médecin hollandais, conjointement avec les archiâtres, en consultation. Le médicament ayant réussi, force fut de reconnaître son efficacité.
Le roi accorda, dès ce moment, à Helvétius, le privilège exclusif de débiter Tipécacuanha, en attendant qu’il lui conférât toutes les charges et dignités que son ambition avait convoitées.
Ce fut à qui, parmi les personnages de la cour, s’emploierait à faire valoir le remède aux yeux du souverain.
Le père La Chaise, le fameux Jésuite, ayant obtenu d’Helvétius qu’il fit connaître, sous la promesse du secret, ses remèdes au père Beize, qui allait en mission, les effets de ces remèdes, et surtout ceux de l’ipécacuanha parurent si surprenants, que le confesseur du roi se crut tenu de lui en parler (1). Il prêchait un converti, mais ce fut une occasion pour le monarque de combler Helvétius de grâces et de faveurs nouvelles.
Le petit médecin de Hollande, qui avait eu des débuts si humbles, fut revêtu successivement des titres d’écuyer, de conseiller de S. M. T. C., de médecin inspecteur général des hôpitaux de la Flandre française, enfin de médecin du duc d’Orléans, régent du royaume (2).
(1) Dezeimeris, Dictionnaire historique de la médecine j t. III, p. 104.
(2) Helvétius avait obtenu, le 19 juillet 1688, des lettres patentes, « qui lui permettaient de débiter pendant quatre an- « nées un spécifique pour guérir immanquablement et sans « retour le flux du ventre et la dyssenterie. » (Donné à Versailles, le 19 juillet 1688. Signé : Louis). Cité par H. Mollièrs, Un mot d'historique sur V Ipéca’, br. in-8.
REMÈDES d’autrefois
Quand il vit le profit qu’Helvétius tirait de son remède, le droguiste Grenier éleva la prétention de partager au moins les bénéfices matériels avec son associé de la première heure. Il revendiqua une partie de la somme accordée par le roi, disant, avec quelque apparence de justice, qu’il était, à proprement parler, l’inventeur du médicament. Il oubliait le sage précepte de l’Ecriture : Sic vos non vohis... Sa plainte, portée devant le tribunal du Châtelet, fut déclarée non recevable (1), et Helvétius continua à triompher.
Pour nous renseigner sur la vogue dont jouit le médecin exotique, nous n’avons qu’à ouvrir la correspondance de de Sévigné : c’est un filon inépuisable.
La chère marquise, quoique bien crédule, ne se presse pas de recourir, pour elle-même, aux bons offices d’Helvétius ; mais il en est, dans son entourage direct, qui y mettent plus d’empressement. M“® de Coulanges, notamment, consulte à tout proq)os son médecin hollandais, dont elle recueille les avis comme ceux d'un oracle (2). Il est vrai que M“® de Coulanges court d’empirique en empirique, comme une personne égarée qui cherche le bon chemin et qui ne peut le trouver (3).
(1) Grenier, employé comme simple commissionnaire, osa prétendre que c’était à lui qu’on était redevable du nouveau remède. Il intenta un procès à Helvétius et fut condamné au Châtelet et au Parlement de Paris par deux jugements extraordinaires. {Biog. universelle de Michaud, art. Helvétius.)
(2) Lettres de de Sévigné, Hachette, t. X, p. 326.
(3) Id., p. 259.
l’ipécacuanha
Un jour, elle consulte Helvétius qui la tire d’affaire avec son extrait d’absinthe (1) ; un autre jour, elle s’adresse à Carette, qui pendant neuf mois lui administre de ses gouttes, et ne parvient qu’à lui donner une seconde maladie (2).
Ce Carette était un charlatan italien, comme il en pullulait à Paris, qui spéculait sur la crédulité des belles dames et des beaux seigneurs de la capitale.
Mme de Coulanges a vite fait de s’en séparer, pour revenir à Helvétius. Ce dernier, en même temps que sa préparation d’absinthe, lui prescrit des eaux de Forges, dont elle se trouve à merveille. Elle engraisse, elle mange du fruit, elle dîne, elle soupe, en un mot elle n’est plus la même personne qu’elle était il y a deux mois. Elle peut faire excès de café : sa petite absinthe est le remède à tous ses maux (3).
Elle est si fière de son médecin hollandais, qu’elle le recommande à de Sévigné, pour sa fille.
Songez, lui écrit-elle, que notre oracle Helvétius a sauvé la vi^à la pauvre Tourte (M^e de Montgeron) ; il a un remède sûr pour arrêter le sang, de quelque côté qu’il vienne ; c’est un très joli homme et très sage ; sa physionomie ne promet pas tant de sagesse, car il ressemble à Dupré comme deux gouttes d’eau (4).
Nous ne savons rien de ce Dupré, mais nous conjecturons, d’après ce qu’en dit de Coulanges, que c’était un miroir à... belles filles.
(1) Lettres de de Sévigné, t. X, p. 262.
(2; /rf., p. 319.
(3) Lettres de de Sévigné, t. p. 320.
(4) Id., p. 328.
Avec de tels avantages, Helvétius ne pouvait manquer de réussir; de fait, il fut couru comme un acteur ou un prédicateur à la mode.
de Lesdiguière, malade, ne veut voir aucun autre médecin qu’un méchant Suisse qui a tué le duc de Ghaulnes ; de Villeroi l’apprend : d’autorité, elle lui mène Helvétius. Après examen, Helvétius conclut que de Lesdiguière n’est pas en état de prendre son remède. Il croit avoir des indices certains qu’elle a un abcès ; il craint la gangrène. Il lui fait prendre des lavements d’herbes vulnéraires, avec de l’eau d’arquebusade ; elle en est à rendre du pus. On espère qu elle reviendra de cette maladie, mais on ne la croit pas hors de péril. Et cependant, elle guérit. C’est un nouveau triomphe pour le médecin hollandais.
Autre cure à enregistrer à l’actif d’Helvétius, et qui lui fait d’autant plus honneur qu’il a eu à lutter avec toute la Faculté. Le maréchal de Villars, le héros de Denain, va lui-même nous conter dans quelles circonstances il prit le remède d’Helvétius.
Le maréchal de Villars (nous faisons, en passant, observer que le marquis parle toujours de lui-même à la troisième personne), voyant que la guerre commençait à devenir vive, continua sa route avec toute la diligence possible. Mais la fatigue d’un voyage de près de 1.500 lieues en poste, l’extrême chaleur de la saison, le défaut de sommeil, un peu de chagrin joint à tout cela, altérèrent sa santé. En traversant la Savoye, il se trouva attaqué d’une dyssenterie fort violente, malgré laquelle il arriva à cheval à Turin, dans un danger évident pour sa vie.
l’iI'ÉCACUANHA
A peine fût-il arrivé dans la principale hôtellerie, que beaucoup d’honnêtes gens le vinrent voir, et quele marquis de Prie, revenu depuis peu de jours de son ambassade de Vienne, le mena loger dans son palais. C’était un grand soulagement pour un homme dangereusement malade, de sortir d’un cabaret pour aller dans une maison belle et tranquille à portée de tous les secours. Royales l’envoyèrent visiter sur le champ par leurs médecins, et tous de concert empêchèrent qu’il ne prit du remède d’Helvétius, qu’il avait apporté avec lui de Paris. Leur raison était que sa dyssenterie n’était point causée par les fruits, ni par aucune indigestion, mais qu’elle venait d’un sang échauffé par excès de fatigue. Ils représentaient de plus que ce remède n’avait point réussi dans l’armée d’Italie, où il y avait eu beaucoup de dyssenterie, et citèrent par exemple que le chevalier de Tessé était mort après en avoir pris.
Cette contestation des médecins dura deux jours, pendant lesquels le maréchal de Villars s’affaiblissait de plus en plus. Le troisième, malgré tous les raisonnements que les médecins ont coutume de faire pour combattre les remèdes qu’ils n’ordonnent pas eux-mêmes, le maréchal de Villars prit celui d’Helvétius. L’effet en fut prompt et si heureux, qu’il le guérit presque dans le moment... (1).
De temps en temps, Helvétius avait bien quelque déconvenue, mais quel docteur, même le plus diplômé, n’a pas ses « mauvais cas ? » Quoiqu’en dise le proverbe, tout mauvais cas n’est pas niable ; des témoignages sont là qu’on ne peut révoquer en doute. Lisez plutôt ce fragment de la correspondance de Roger de Rabutin, comte de Russy, à son ami Corbinelli :
A Coligny, ce 17 septembre 1688.
Vous me préparâtes à la mort de M. de Vardes, monsieur, quand vous me mandâtes qu’il avoit une fièvre lente. Je ne
(1) Mémoires du maréchal de Villars, publiés, d’après le manuscrit original, par \o. Société de l’histoire de France, (éditeur : M. le marquis de Vogué, membre de l’Institut), t. II, p. 5.
pensois pourtant pas que cela allât si vite. Cet évènement ne fait pas honneur au médecin hollandois, car ce n’étoit pas un mal extraordinaire... (1).
Quelques insuccès comme celui-là, et notre empirique subira le sort de ceux qui méconnaissent les droits delà sacro-sainte F diculié, saluberrimæ Facultatis. Les médecins du roi l’ont, du reste, déjà pris en grippe, et, en dépit de leur maladresse, ils jouissent encore de quelque crédit.
Si vous voulez savoir quelle opinion on a d’Helvétius à la Cour, écoutez Saint-Simon qui, à son ordinaire, grave à l’eau-forte ce portrait du médecin à la mode :
C’était un gros Hollandais qui, pour n’avoir pas pris les degrés de la médecine, était l’aversion des médecins, et, en particulier, l’horreur de Fagon, dont le crédit étoit extrême auprès du roi et la tyrannie pareille sur la médecine et sur ceux qui avoient le malheur d’en avoir besoin. Gela s’appeloit donc un empirique dans leur langage qui ne méritoit que mépris et persécution et qui attiroit la disgrâce, la colère et les mauvais offices de Fagon sur qui s’en servoit.
Il y avoit pourtant longtemps qu’Helvétius étoit à Paris, guérissant beaucoup de gens rebutés ou abandonnés des médecins et surtout des pauvres, qu’il traitoit avec une grande charité. Il en recevoit tous les jours chez lui, à heure fixée, tant qu’il en vouloit venir à qui il fournissoit les remèdes et souvent la nourriture. Il excelloit particulièrement aux dévoiements invétérés et aux dyssenteries.
C’est à lui qu’on est redevable de l’usage et de la préparation de Tipécacuanha pour les divers genres de ces maladies et le discernement encore de celles où ce spécifique n’est pas àtemps ou même n’est point propre.
(1) Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy, t. IV, p. 158.
l’ipécacuanha
C’est ce qui donna la vogue à Helvétius, qui d’ailleurs étoit un bon et honnête homme, homme de bien, droit et de bonne foi. Il étoit excellent encore pour les petites véroles et autres maladies de venin, d’ailleurs médiocre médecin.
In cauda venenum... Il faut toujours que le caustique duc laisse échapper quelque trait de malignité; mais, au demeurant, comme le peintre ne flatte généralement pas ses modèles, nous pouvons prendre acte des éloges qu’il leur décerne.
Helvétius n’est pas trop mal partagé sous ce rapport : il nous est présenté comme un philanthrope, prodiguant aux pauvres soins et remèdes, et ne réclamant d’eux que la seule monnaie dont ils disposent et dont néanmoins ils se montrent si souvent avares : la reconnaissance.
Nous devons pourtant mettre une sourdine à ces éloges : une large gratification, prise sur la cassette royale, et la dîme qu’il prélevait sur ses clients riches permettaient à Helvétius ces libéralités (1).
A cette époque, le gouvernement ne pactisait pas suffisamment avec la médecine officielle, pour s’opposer à toutes les améliorations qui pouvaient résulter, pour la santé publique, des tentatives des empiriques ; il patronnait et encourageait même leurs expériences. Helvétius avait été autorisé à expérimenter, à l’Hôtel-Dieu, son remède contre le flux de sang (2).
(1) « Il se trouve, à l’àge de trente-deux ans, avoir gagné cent-mille écus à la barbe du bon M. Aforti et des plus habiles médecins de notre salutaire Faculté. » Vigneul-Marville, loc. cit.^ t. I, p. 47.
(2) Correspondance administrative de Louis XIV, t. IV, p. 609, et Notes pour servir à Vhistoire de V Hôtel-Dieu, par Brièle, p. 31 .
Les expériences ayant réussi, le roi lui fit acheter son secret, moyennant trois mille livres, et, par ordre de Sa Majesté, une distribution des « remèdes de M. Helvétius » fut faite, tous les ans, aux pauvres de la province.
La lettre suivante, inédite (1), adressée par Machault à un M. Fallu, ne laisse subsister aucun doute à cet égard :
A Versai WeSj 1er mars 1749.
Monsieur,
Le roy étant informé des avantages que procurent chaque année dans les provinces les remèdes de M. Helvétius, Sa Majesté a jugé à propos de continuer d’en faire distribuer cette année : ainsy vous recevrés dans peu une caisse contenant, comme les années précédentes, douze boîtes de même grandeur pour être envoyées dans autant de subdélégatiorbs ou élections en recommandant que ces remèdes soient distribués avec soin et exactitude aux pauvres malades de la campagne, soit par les sœurs grises, où il y en a d’établies, soit par les curés ou autres personnes intelligentes et charitables.
Il y a une treizième boîte plus grande que les douze autres, elle contient des remèdes différents propres à des maladies extraordinaires et peu communes ; vous pourrés en commettre la distribution à quelque personne prudente quand le besoin s’en présentera.
Je vous prie de m’accuser la réception de ces remèdes, qui sont accompagnés de mémoires instructifs et de balances, et de m’envoyer l’état des personnes que vous aurez chargées de leur distribution et de m’informer avec le plus de détails qu’il sera possible, du succès qu’ils auront dans le courant de cette année.
Comme plusieurs de MM. les Intendants font des représentations tendantes à faire faire des changements, soit en diminuant, soit en retranchant certains remèdes, pour en augmenter d’au-
(1) Collection Noël Charavay.
L^PÉGACUANHA
très suivant l’usage plus ou moins fréquent et utile qui s’en fait dans leurs départements^ je vous prie de me marquer si vous avés de ces changements à proposer, en quoy ils consisteraient, afin que vous fixant sur la nature et la quantité de chacun de ceux que vous penserés convenir le mieux pour votre département, je puisse faire des dispositions à cet effet pour Tannéeprochaine; mais comme M. Helvétius est obligé de faire commencer dans peu de temps les répartitions de ces remèdes, il est nécessaire que vous m’envoyiés incessamment vos observations sur cet article, afin que la composition de ces remèdes na soit point retardée, car cela retarderait nécessairement aussi Tenvoy de Tannée prochaine, ce qu’il est essentiel d’éviter.
Je suisj monsieur, votre très humble et très affectionné serviteur.
Machaut.
On doit rendre à Louis XV cette justice, qu71 employait tous ses efforts à vul^gariser les médicamentsdont Tutilité lui est démontrée. Il faisait rechercher tous les remèdes secrets qui étaient alors le fond presque exclusif de la médecine, et, quel qu’en fût le prix, il les faisait acheter, contrôler par son premier médecin et les rendait publics.
Il faisait plus, comme nous venons de le voir : il prélevait chaque année une certaine somme sur sa. cassette, pour que les remèdes reconnus les plus efficaces fussent distribués gratuitement ou à prix, réduits aux pauvres du royaume (1). C*est Chomel, le doyen de ses médecins, et dont le fils eut, sous- Louis XV, la survivance de cette charge charitable, qui préparait la plus grande partie de ces remèdes gratuits (2).
(1) Ed. Fournier, Vieux-Neuf, t. II, p. 390.
(2) Remèdes du Roy pour les pauvres des provinces. Mé- -
REMÈDES d’autrefois
Au moins pour l’ipéca, Louis XV n’avait pas eu la main malheureuse. Il nous est resté, de la pratique d’Helvétius, une poudre vomitive qui porte son nom et que l’on a conservé dans quelques pharmacopées (1).
Mais nous avons conservé surtout la racine d’ipéca, la poudre et le sirop d’ipécacuanha, dont les propriétés émétiques et purgatives sont encore si souvent et si heureusement mises à profit. Les doses du médicament ont seulement varié ; peut-être cela
moire avec ces mots de la main du duc d’Orléans, régent : Accordé à Couturier, 10 mai 1716, 1 gr. p. in-fol.
« On distribue depuis plus de 30 ans par ordre du roi aux pauvres malades du royaume, des remèdes qu’une longue suite d’expériences a fait connaître spécifiques dans la plupart des grandes maladies... Une somme de 4.000 livres, prise sur le trésor royal, en fournit une quantité considérable par le désintéressement du sieur Chomel, doyen des médecins du roi, qui les fait préparer à un sol la prise... »
Mémoires concernant les remèdes fournis parle sieur Chomel, médecin du roi, pour les pauvres des provinces.
« Ces remèdes ont commencé d’être distribués en 1680 par l’ordre du roi Louis XIV... Les pastilles à cent sols le cent et l’onguent divin à cent sols la livre. La fourniture dont le sieur Chomel sollicite présentement le payement, est de la somme de 3.475 livres pour les remèdes distribués pendant les six premiers mois de l’année 1739. »
Etat de la distribution des remèdes faite par le sieur Chomel, médecin, ordonnée suivant les intentions de Sa Majesté par M. le comte Du Muy, directeur général des Economats, pour le soulagement des pauvres diocèses pendant les six derniers mois de 1752, 1 p. très grand in-fol. sig. parle comte Du Muy et le roi Louis XV, 18 mars 1753. [Catalogue de vente d' autographes Laverdet, 24 avril 1862, no 1026.)
(1) Mérat et DE Lens, t. III, p. 645.
l’ipécacuanha 369
tient-il à ce que notre constitution n’a plus la solidité qu’elle avait au grand siècle (1).
Helvétius avait coutume de prescrire jusqu’à deux drachmes de son remède, en décoction ou en lavement. J. -P. Alliot s’éleva avec véhémence contre ces exagérations ; mais ses arguments théoriques ne pouvaient, en aucune manière, résister à l’expérience, que son antagoniste alléguait sans cesse en faveur de la nouvelle drogue.
D’autre part, Leibnitz se constitua le défenseur d’Helvétius et ne contribua pas peu à donner un regain de vogue à ses remèdes.
Leibnitz assure que, de son temps, on employait déjà en France la poudre de la racine, à la place de la décoction ; cependant, on continuait à l'administrer à fortes doses et à en donner une demie et même une drachme entière (2).
Jean-Daniel Gohl fut, dit-on, le premier qui employa l’ipécacuanha à petites doses (3).
En Angleterre, Dover eut l’idée de combiner
(1) Depuis la publication de notre étude, a paru, dans le Bulletin mensuel de la Société des Sciences naturellesde Saôneet-Loire, t. XIII (nouvelle série), janvier-février 1907, pp. 44-56, un travail sur Tlpéca, auquel nous renvoyons ceux qui s’intéressent à riiistoire de ce médicament.
(2) Leibnitz, Opéra, t. II, partie II, pp. 112-113 ; Eloy, Dictionnaire de médecine ^ t. III, pp. 485-486 ; cités par Sprengel, Histoire de la médecine, t. V, pp. 469-470.
(3) En 1717, il s’en était servi avec succès, en le donnant par grains, dans le cours de ventre qui se déclare à l’invasion de la petite vérole. Geoffroy écrit aussi que 6 à 10 grains suffisent pour provoquer le vomissement. Maximilien Stoll donna enfin la consécration de la grande expérience à la pratique des petites doses (Sprengel, t. V.)
REMÈDES d’autrefois
l’ipéca avec l’opium et obtint de la sorte un antispasmodique excellent, qui favorise en même temps la transpiration (1).
Dover, nous apprend l’Américain W. Osler, dans une conférence faite à « John Hopkins University », naquit, vers 1660, dans le comté de Warwick et fut probablement un des élèves de Sydenham.
Après avoir conquis ses grades, il partit pour Bristol, où des marchands organisaient une expédition commerciale. Il réussit à se faire donner le commandement d’un des navires.
En 1709, le « capitaine » Dover abordait à l’île de Juan Fernandez, où il découvrait, comme unique habitant, un tailleur écossais, du nom d’Alexandre Selkirk, qui y avait été abandonné et y vivait abandonné depuis quatre ans et quatre mois. Il recueillit l’infortuné et le nomma officier de l’un de ses navires.
L’expédition fît voile vers la côte d’Amérique, prit d’assaut et mit à sac, sous la direction de Dover, plusieurs villes de l’Amérique centrale et, après une longue et fructueuse croisière sur les côtes du Pérou et nombre de prises, elle rentra en Angleterre, en 1711, rapportant un riche butin, estimé à la somme de 850.000 dollars, dont Dover reçut sa bonne part.
Dover s’établit ensuite à Londres, où il paraît
(1) D’après une opinion autorisée, Richard Broklesby serait le premier qui, en 1760, aurait parlé de cette combinaison, devenue par la suite si célèbre. Mais, s’il faut s’en rapporter à des recherches plus récentes, c’est bien à Dover que reviendrait le mérite d’avoir imaginé la formule qui a préservé son nom de l’oubli. (Sprengel, loc. cit.)
l’ipécacuanha 371
avoir apporté dans l’exercice de la médecine un peu de son esprit d’aventurier, sinon de flibustier. On
I appelait le « Docteur Mercure », parce qu’il prescrivait à tout venant cette substance, qu’il regardait comme le spécifique de presque toutes les maladiés.
II avait coutume de donner une once à une once et quart de mercure brut par jour (28 à 35 grammes).
C’est dans son principal ouvrage, the Ancient physician*s Legacy, publié en 1733, que se trouve la formule de la poudre qui a subsisté jusqu’à nos jours (1). Dover raconte qu’il n’a pas prescrit moins de 100 grains (5 grammes) de sa poudre à un de ses malades, qui le lendemain était sur pied, parfaitement guéri.
Dover traitait ses malades un peu comme au banc de quart. Cela n’a pas lieu de nous surprendre, aujourd’hui que nous savons que l’auteur de la préparation pharmaceutique tant vantée n’était qu’un de ces « boucaniers », dont les exploits ont servi de texte à tant de romans d’aventures. N’oublions pas que le capitaine Dover fut celui-là même qui découvrit, dans l’île de Juan Fernandez, le matelot anglais dont Daniel de Foë a fait le héros de son célèbre Robinson Crusoë.
(1) Voici cette formule : Prenez d’opium une once, de salpêtre et de tartre vitriolé, de chaque, 4 onces, d’ipécacuanha une once. Mettez le salpêtre et le tartre dans un mortier chauffé au rouge, en agitant avec une cuiller jusqu’à ce qu’ils aient pris feu. Réduisez-les alors en poudre très fine ; broyez ensuite votre opium et mélangez les deux poudres ensemble. Doses : de 40 à 60 ou 70 grains, dans une once de vin blanc. A prendre en se mettant au lit ; se couvrir chaudement et boire 1 à 3 pintes de ce vin jusqu’à sudation.
Ca équine.
La fortune des remèdes est bien singulière : combien ont survécu de ceux qui jouirent, en leur temps, des vertus les plus miraculeuses, et dont les Matières médicales et les pharmacopées de nos jours signalent à peine le nom. Ainsi la squine, dont les préparations furent tant prônées jadis, à l’égal au moins de celles du gaïac, dont nous allons relater l’histoire, figure, sans plus de détails, dans la liste des substances tirées du règne végétal inscrites au Codex, sans qu’il soit fait autrement mention de ses propriétés. La squine mérite mieux toutefois que cet injuste oubli.
C’est de la Chine que nous vient cette « racine épaisse, tubéreuse, noueuse, pleine de jointures, légère, ligneuse, d’un rouge pâle au dehors, blanche au dedans ».
Son pays d’origine lui a valu son nom : de china
LA SQUINE
on a fait chine, puis squine. C’est une étymologie peu compliquée. Les Chinois la trouvaient sans doute trop simple et c’est pourquoi ils appelèrent la racine qui croissait dans leur pays fou-lin ou /ouling, ou encore lampatam ; quant aux Japonais (1), ils la nomment sakiva, nous ne savons trop pourquoi .
Par quelle voie la racine de Chine parvint-elle en Europe ? C’est ce que nous allons demander à un auteur du temps, dont les renseignements puisés? semble-t-il, à une source sûre, sont agrémentés du style le plus pittoresque .
Voici comment s’exprime Garcie du Jardin (Garcias ab Horto), dans sa curieuse Histoire des drogues et esjpiceries (2), dont l’édition originale, parue à Lyon en 1611, nous a jadis été communiquée par l’érudit docteur Dorveaux :
Il advint en même temps qu’un certain marchand raconta en l’île de Dio au sieur Martin Alfonse de Sousa, comme il avait
(1) Thunberg la fît remarquer aux Japonais, qui allaient en acheter à la Chine et qui l’emploient comme dépurative. Elle croît aussi, d’après Gmelin, autour de la mer Caspienne, où il la rencontra. Elle vient encore en Perse, où elle est appelée wolasbur, et par les Turcs schaheschi ; on y mange les rejetons de l’année, comme nous faisons des asperges, Dujardin annonce qu’on se nourrit même de la racine, en Chine, fraîche ou bouillie. [Dictionnaire universel de matière médicale et de thérapeutique générale, par F.-V. Mérat et A. -J. de Lens, t. VI, p. 373. Paris (1834).
(2) Le titre exact du livre, très rare, est le suivant : Histoire des Drogues Espiceries, et de certains médicamens simples qui naissent ès Indes tant orientales, que occidentales, divisée en deux parties ; A Lyon, par Jean Pillehotte, à l’enseigne du nom de Jésus, MDCII. Avec Privilège. Voir aux pages 552-556, de l’édition de 1611.
REMÈDES d’autrefois
été guéri de la verolle par le moyen d’une certaine racine qui avait été apportée de la Chine, les vertus de laquelle il exaltait grandement, d’autant que ceux qui pratiquaient ce remède n’ayaient pas besoin d’une diette si estroite que ceux qui usent du guayac, mais que seulement il fallait qu’ils s’abstinssent de manger de chair de bœuf, de porceau, du poisson et des fruits cruds : encore bien qu’en la Chine ils ne laissassent pourtant de mauger du poisson, d’autant qu’ils sont des grands gourmands. Or, depuis que le bruictde cette racine commença à courir parmi le peuple, ils désirèrent merveilleusement de la voir et d’en user parce qu’ils endurent fort impatiemment cest estroit régime de vivre qu’ils estoyent contraints d’observer, en l’usage du guayac.
Il semble donc bien que ce soit comme succédané du gaïac que la squine ait été employée, dès le début, parce que son usage n’astreignait pas, comme celui du gaïac, à un régime particulier, qui ne laissait pas d’être débilitant.
La racine de squine fut connue en Europe vers
Environ le mesme temps, nous apprend encore Garde du Jardin, les naves de la Chine arrivèrent enMalaca, qui apportoyent bien peu de cette racine pour leur usage. Mais ce peu fut tellement de requeste, que chaque ganta (qui est un poids entre eux de vingt et quatre onces) fut vendu jusqu’à dix écus de Portugal. Du despuis les vaisseaux de la Chine en apportèrent plus grande quantité, qui fut cause que le prix commença à s’amoindrir, tellement que pour le présent, le ganta ne vaut pas plus d’un real de Castille (1).
Dans une dissertation sur la squine, qui est de toute rareté (2), le grand anatomiste Vesale raconte
(1) Garcia, loc. cit., pp. 224-225.
(2) Van den Linden, écrit le Dr Dorveaüx dans une substantielle monographie sur Lespleigney {Notice sur la vie et les
LA SQUIXE
que, tandis qu’il était à Venise, et qu’il était employé par les plus célèbres professeurs en médecine à visiter les malades, on apporta dans cette ville cette racine, dont on vantait prodigieusement les effets. On peut, d’après cela, approximativement placer la date de l’introduction de la squine à Venise vers 1535, comme nous avons écrit plus haut, car Vesale naquit en 1513 ; conséquemment, il ne commença à pratiquer la médecine à Venise qu’à l’âge d’environ vingtdeux ou vingt-trois ans, c’est-à-dire à peu près en 1535 ou 1536; d’autant plus qu’André nous assure, dans la Bibliothèque helgique, que Vesale professait l’anatomie à Padoue en 1537 (1).
ç C’est encore Vesale qui nous apprend, dans son Epître, que la squine réussit à soulager, sinon à guérir un personnage illustre, qui n’était autre que l’empereur Charles-Quint.
Ce prince, résidant à Bruxelles, eut une attaque de goutte, qui mit ses jours en danger. Quand il eut inutilement usé du gaïac, il se détermina, « par son propre mouvement, plutôt que par l’avis des médecins, à essayer de la squine, qui ne le guérit pas promptement, mais dont il fut du moins considérablement soulagé ».
Les médecins d’Allemagne, poursuit Vesale, ayant appris que le plus grand prince du monde avait fait usage avec succès de la squine, conçurent une haute
œuvres de Thibault Lespleigney , Welter, 1898), Van den Linden indique des éditions de YEpistola de radice Chynœ, d’André Vesale, publiées à Venise, en 1542 et à Bàle en 1543, que nous n’avons rencontrées dans aucune bibliothèque.
(1) Dictionnaire universel de médecine^ traduit de l’anglais de M. James, par MM. Diderot, Eidous et Toussaint, 1747 ; t. III, article China.
REMÈDES d’autrefois
opinion de ce remède et regardèrent comme des ignorants ceux qui ne savaient point en préparer et en employer la décoction. Ils en firent un si grand éloge aux princes auxquels ils étaient attachés, qu’on ne cessa de solliciter à la Cour de l’empereur Charles- Quint la manière de préparer et d’user de cette racine ; et on n’eut pas de cesse qu’on ne l’eut obtenu de ses médecins (1).
Il s’en fallait cependant que la squine méritât sa réputation. Vesale lui-même convient que la décoction de squine était beaucoup moins énergique que celle du gaïac (2), « pour les excroissances et les tumeurs des os et pour les ulcères malins vénériens ».
Thibault Lespleigney, maître apothicaire de Tours, dont M. Dorveaux nous a si heureusement restitué l’originale physionomie, accorde, il est vrai, toute sa confiance à ce remède, sur lequel il écrivit un «traité », très probablement la première monographie qui ait été publiée sur ce sujet. Le traité de Lespleigney est, en effet, de 1545, et l’édition la plus ancienne de VEpistola de Vesale qu’on ait pu rencontrer est postérieure d’au moins une année.
Lespleigney, en sa qualité d’apothicaire, a surtout indiqué la manière de préparer le breuvage de squine
(1) Dictionnaire de James, loc. cit.
(2) Quand Fracastor composa la Syphilis, on ne connaissait point encore en Europe les racines de squine et de salsepareille, et le bois de sassafras, qui ont été regardés pendant quelque temps comme des spécifiques contre la maladie vénérienne, de même que le gaïac. Mais l’expérience a fait reconnaître l’insuffisance de ces bois, employés chacun en particulier. On est dans l’usage aujourd’hui de les mêler avec le gaïac, pour en faire une tisane sudorifique, qui porte le nom de Tisane des Bois. [ksTwc, liv. 2, chap. II.)
LA SQUINE
et aussi celle d’en faire usage. Nous en empruntons' le texte à l’excellente édition du D' Dorveaux (1) :
Manière d’en préparer le breuvage pour en user. — Premièrement prendras 24 unces de la dessusdicte racine, du boys nommé L’esquine, que tu coupperas en petites pièces, chascune du poids de demy Escu soleil, ou environ. Puis prendras ung pot neuf de terre, qui contiene troys quartes et demie jusques à quatre : dedans lequel mettras une unce de ceste dicte racine couppée ainsi que dict est, et couvriras bien ledict pot ; lors feras doulcement bouillir et cuire ladicte racine sur le feu de charbon, qui soit toujours en ung estât, c’est à sçavoir qu’il ne soit trop grand ne trop petit plus à une heure que autre. Ainsi le fera tant bouillir qu’il devienne consummé jusques à la moictié, en le faisant très bien couvrir de quelque gros linge bien nect, tellement que la fumée, ou odeur n’en puisse sortir, pource qu’il en perderoit sa vertu. Et en ce faisant pourras faire de l’eau de ladicte racine.
La maniéré comme on la doibt prendre, et d'icelle user. — Fault que le matin au poinct du jour estant en la chambre bien clause en ton lict, tu prennes une chopine, ou ung peu plus de ceste dicte eauë, laquelle soit bien necte : et pour ce faire la passer en ung linge blanc et nect, que ladicte eauë soitchaulde: car plus cbaulde la pourras boyre, et meilleur te sera : après te feras bien couvrir. Lors tu sueras copieusement, et quand tu sentiras que ne pourras plus porter et endurer la sueur, tu te feras essuyer avecques du linge bien chauld, et demoureras tout le jour dedans le lict, en lieu sec, et bien couvert comme auparadvant. Et une heure après, ou plus, tu te pourras lever : mais que tu te tiennes bien vestu, et chauldement sans sortir de la maison de douze jours, sinon qu’il fîst beau temps, bien sec, et chauld.
Et si tu as quelque playe en quelque lieu que ce soit, ne fais autre chose, sinon la laver souvent jour et nuict avecques ung
(1) On pourra rapprocher du modus operandi formulé par Lespleigney celui qu’indique Garcia da Orto [Histoire des Drogueries, etc., pp. 225 et suivantes), qui n’en diffère pas d’ailleurs sensiblement.
linge blanc et nect, qu’il soit embu et trempé dedans ladicte eau jusques à ce que ladite playe soit guarie. Et tout cela est quant à l’eau pour faire suer, et faire bonne opération.
Lespleigney recommande ensuite de boire « la seconde eau » aux repas. Et, ajoute-t-il, « tant plus en boyras, et meilleur sera : et fault qu’elle soit ung peu chaulde. » Il rentre ensuite dans les plus minutieux détails sur la « diaite et raison de vivre », autrement dit le régime diététique à suivre, quand on est soumis à la cure de squine. Nous ne pouvons résister à la tentation de recourir une fois de plus au texte original, dont une adaptation risquerait fort de dénaturer la saveur.
Premièrement fauldra manger deux fois le jour seulement, et ce bien temperément, et plus légierement, que aultrement. Et useras de toutes bonnes viandes, comme chappons et aultres semblables poullailles, non rosties, ains seulement bouillies et sans sel : en faisant potages utiles à l’estomach.
Sur toutes choses te garderas de toucher à femmes par l’espace de quarante jours et plus s’il est possible : et ne faulx pas, sous peine de danger grand (t).
Tu te abstiendras du tout de poisson, de sel, et de choses sallées ; de vin aigre, de fruict verd et humide ; de chair de chevreau et de bœuf.
D’aultre brevage ne useras que de l’eau dessus dicte : si non que tu fusses si faible et débile qu’il ne te fut possible de supporter : en ce cas (et après quinze jours passez) tu pourrays boyre du vin meslé avecques ladicte seconde eauë. Mais pour-
(1) « J’entends que ceux qui usent de cette décoction, écrit Garcia, voyant les femmes sont merveilleusement eschauffés à luxure. Voxla pourquoy il est bon que, durant le temps de la cure, on ne laisse entrer aucune femme vers les malades. » Histoire des Drogueries, etc., p. 230.
LA SQUIXE
tant seroit meilleur (s’il était possible) boire ladicte eauë pure par l’espace de quarante jours pour faire mieulx suer; mais si tu suois deux fois le jour, c’est à sçavoir, une fois au matin, et l’aultre au soir, ce seroit assez de l’espace de vingt-quatre jours.
Il sera meilleur, et fault (si possible est) faire ladicte eauë la renouvellant par chascun jour, pource que estant gardée deux jours elle perd plus de sa force, que si on la gardoit seulement ungjour. Dont vous la ferez ainsi que cognoisterez la maladie en avoir besoing Quand le matin auras sué, ou sur le jour, tu demoureras après et te contiendras dedans le lict troys heures sans manger, ne boyre. Aux repastz pourras manger de choses doulces et cordialles tant qu’il te plaira sans blesser le corps.
Quel est l’effet du remède, ou pour parler le langage de Lespleigney : « quelz seront les signes en la curation? »
Jusqu’au septième jour, le patient sentira « grands douleurs », parce que l’eau de squine, selon la volonté de Dieu, pénètre « jusques au profond et secret de toutes les particules du corps ». Puis, du septième au quinzième jour, les douleurs vont en diminuant progressivement chaque jour ; et le quinzième jour, l’appétit renaît. C’est alors qu’il faudra se garder de trop écouter sa faim, au moins pendant encore une semaine.
Pendant ces huit jours, comme la squine a « la faculté adstrictive », on pourra prendre au matin, pour relâcher le ventre, quelques clystères dont l’ordonnance ci-après suit :
Clystère. — Prenez la décoction d’eauë de Cichorée, de bourrages, après de l’huile, et du miel, et en feras ung clystère.
Il ne fault ny devant ny après user d’auculnes aultres médecines. Car Dieu nostre souverain maistre et Seigneur a donné telle vertu et faculté à ladicte racine qu’elle est suffisante à
faire que par sa divine operation toutes maladies pourront estre curées et guaries, comme Verolle, gouttes, ulcérés grands et malings, fiebvres tierces, et beaucoup d’auUres maladies grandes qui surviennent souvent à ce paouvre corps corruptible et mortel.
Nous voilà renseignés sur les maladies qui sont justiciables du traitement par la squine, et dont les moindres ne sont pas celles dont Thibault Lespleigney ne nous ménage pas la frissonnante énumération.
A dire vrai, tous les auteurs ne sont pas d’accord sur les propriétés de la squine.
Tandis que les uns la considèrent comme spécifique de la goutte, les autres la préconisent contre la vérole; il en est un certain nombre, il est juste de l’ajouter, qui lui dénient à cet égard toute efficacité. A qui s’en rapporter ? mieux vaut recueillir les témoignages, sans s’arrêter à les discuter.
D’après Garcia, le gaïac n’a plus été bon à rien, du jour où la squine a fait son apparition sur le marché européen.
Depuis ce temps là, écrit notre auteur, l’usage du gayac a commencé à s’avilir et à estre banni des Indes, comme si ce fut esté quelque Espagnol, qui eusse voulu faire mourir de faim ceux du pays. Pour revenir donc à nostre propos, ce n’est pas sans cause que cette racine de Chine est tant prisée et exaltée, car après avoir observé ce qui est requis en ceste maladie, la nature du mal, la saison de l’année, l’âge, le sexe, la région où l’on habite, le tempérament du malade, elle fait des effets esmerveillables : encore qu’il y a plusieurs modernes qui la méprisent grandement, mais mal à propos.
LA SQUINE
Parmi les contempteurs de lasquine nous relevons, entre autres noms, ceux de Cardan (1), Brassavole (2), Palmarius (3), et surtout Fallope (4).
Il est inutile, dit ce dernier, de recourir à la squine dans la vérole, je l’ai essayée trois ou quatre fois sans aucun effet. 11 faut convenir que la squine a été généralement regardée pendant un temps considérable, comme bienfaisante dans la goutte, la sciatique, les tumeurs œdémateuses, les écrouelles, la faiblesse de l’estomac, les migraines et les ulcères à la vessie et aux reins, mais 'de peu d’effet dans la vérole où elle ne soulage point ou si peu qu’elle est certainement fort inférieure au gaïac (5).
Il n’y a pas encore longtemps, la squine était reconnue utile dans les affections de la peau, le rhumatisme, la goutte, la paralysie, le tremblement, les maladies par engorgement des viscères, le squirrhe, la scrofule, les lésions des voies urinaires, les hydropisies et surtout la syphilis (6). Nous n’exagérons donc rien en la rangeant parmi les panacées d’autrefois.
Avec le gaïac et le sassafras, la squine fait encore, croyons-nous, partie des quatre bois sudorifiques.
Une assez bizarre propriété de la squine nous est révélée par Prosper Alpin : son usage, écrit-il, donne de l’embonpoint, et à cause de cette propriété, les Turcs en font user en bains à leurs femmes (7).
(1) Cardan, Lib. de Radice Chinæ, seu de decoctis, 1548.
Ï2) Tract, de Radicis Chinæ iisu, 1555.
f3) Palmarius, lib. I, De lue venerea^ 1578.
(4) Tract, de morbo gallico, 1560.
(5) Astruc, De M or b. Venereis, p. 112, cité par James.
(6) Mérat et DE Lens, loc. cit.
(7) Garcie du Jardin prétend avoir guéri, à l’aide de la décoc-
Pour conclure, nous nous référerons aux auteurs du Dictionnaire de matière médicale : « Il y a sans doute de l’exagération dans les qualités attribuées à cette racine, mais c’est aller loin que d’affirmer qu’on ne lui soit redevable d’aucune guérison ».
Ces conclusions nous paraissent d’une sagesse et d’une modération inattaquables.
tion de squine^ « deux hommes qui avaient les testicules fort enflés et tuméfiés » [Histoire des Drogueries^ p. 229). Il la recommande, en outre, contre la sciatique, la paralysie, les douleurs de jointures, les tumeurs squirreuses et œdémateuses, les écrouelles. Elle est aussi fort souveraine aux faiblesses et débilitations d’estomac, aux douleurs de tête invétérées, à la pierre et aux ulcères de la vessie.
Ce benjoin.
Il ne semble pas que les Grecs et les Romains (1), pas plus que les Arabes (2), aient eu connaissance du benjoin. Cependant certains auteurs (3) croient que le benjoin était connu des Arabes sous le nom à'encens de Java (c’est-à-dire Java minor ou Suma-
(1) « Au demeurant, notre benjoin a été entièrement incogneu aux anciens. Je le dicts, d’autant qu’aucuns diceux, tant Grecs qu’Arabes, n’en ont rien escrist. Car ce que dict Averrœs en son cinquième livre de son Colliget, chap. 5, que le belenizan, ou belenzan a une faculté de dessécher et corrobore l’es tomach humide et languissant^ qu’il fait avoir bonne haleine^ qu’il confirme les parties du corps et qu’il excite à luxure, je ne peux me persuader, par une si succincte et abrégée description, que ce soit le Benjoin qu’il descript : que si quelqu’un est de contraire opinion, je ne l’en empêche point. » Histoire des Drogueries, p. 32-33.
(2) Hanbury et Fluckiger, II, 40.
(3) W. Heyd, Histoire du commerce du Levant au moyen âge, p. 580.
384 REMÈDES d’autrefois
tra), luhan djaivi, d’où les Portugais ont fait henzavi, puis henzoin (1).
Dans ses relations de voyages, le célèbre Ibn Batuta (2), qui visita Sumatra pendant son expédition en Orient, de 1325 à 1349, note que cette île produit de l’encens de Java et du camphre (3).
On peut aussi affirmer que- les anciens Juifs n’ont pas eu connaissance du benjoin, parce que ni David ni Salomon n’en ont fait mention, « encore qu’ils ayent grandement loué les parfums et choses odoriférantes (4). »
Pas plus dans les tarifs de douanes que dans les relations de voyages, on ne trouve signalé le benjoin avant le milieu du xv® siècle, fût-ce comme article de commerce.
En 1461, le sultan d’Égypte Melech Elmazda envoya à Pasquale Malipiero, doge de Venise, un présent de 30 rotoli de Benzoi^ 20 rotoli (5) de bois d’aloès, deux paires de tapis, un petit flacon de baume de la Mecque, 15 petites boîtes de thériaque, 42 pains de sucre, 5 boîtes de sucre candi, une corne de civette et 20 pièces de porcelaine (6).
Un autre doge de Venise, Agostino Barberigo, recevait, en 1490, du sultan d’Égypte, 35 rotoli
(1) Engelmann et Dozy, Glossarre des mots espagnols et portugais dérivés de V arabe, 2e éd., Leyde, 1869, p, 239 ; cité par W. Heyd.
(2) Voyage d^ Ibn Batoutah, trad. Defrémery et Sanguinetti ; Paris, 1853-59, t. IV,, pp. 228-240.
(3) Hanbury et Fluckiger, Histoire des Drogues d'origine végétale, t. II, p. 41.
(4) Garcia daOrto, ojo. cit., 33.
(5) 100 rotoli équivalent à environ 80 kilogrammes.
(6) Müratori, Rerumitalicarum scriptores, 1733, XXII, 1170.