UNA
« 5 juin 1860.
« Thérèse vient de venir me donner de meilleures nouvelles de la nuit : notre pauvre enfant a mieux dormi, elle a moins souffert, elle a été plus calme ; mais ce n'est pas là ce qui cause la joie que je ressens en ce moment, les actions de grâce que je rends à Dieu, voici pourquoi je le bénis.
« Cette chère enfant était hier au soir en silence dans son lit écoutant son père qui, plus découragé que de coutume de cette longue maladie, se livrait devant elle à un accès violent de désespoir ; à la fin, Lina lui dit doucement : <( Papa, pourquoi, pourquoi dis-tu tout cela?.,. Qu'estce que cela fait de souffrir ! et de souffrir même longtemps ? Le bon Dieu nous a fait de si belles promesses ! » Elle ajouta encore plusieurs paroles en ce sens, et, après qu'il fut sorti de la chambre, elle continua à parler ^d'une façon qui ne lui est fpas habituelle et (comme elle ne Tavait jamais fait à sa mère) de tout ce qui se passait
dans sa chère petite âme, pendant ses longues heures de souffrances. Elle lui a dit: Maman, je suis méchante quelquefois le jour, je souffre et je fais souffrir ce pauvre Jésus-Christ qui a tant souffert pour nous 1 Mais ce n'est pas comme cela la nuit. La nuit je suis sage. Quand je ne dors pas, je pense toujours à Lui, et cela me serait égal de souffrir comme je le fais s'il veut même un an ou deux. La nuit je suis contente et je pense au ciel. Comment te le figures-tu, maman? » Je ne sais ce que Thérèse lui a répondu. L'enfant a repris : « Moi, ce qui me représente le plus le ciel, c'est une bien belle vue. Ce ne sont pas ces autres belles choses que je vois, ces choses, tu sais, comme on peut en voir sur les boulevards^* Mais quand je le regarde, un bien beau pays, je pense que le ciel est comme cela. » Elle a parlé ainsi pendant plus d'une heure à sa mère, la comblant
^ Elle avait été à Paris, avec sa mère. Mais, chose singulière pour un enfant, elle n'oubliait jamais le beau ciel de son pays. Un jour, après s'être promenée sur les boulevards, on lui demanda « si cela Tavait amusée de regarder les boutiques? » Elle répondit : <( Oui, je les ai trouvées bien belles, mais pas tant que quand c*est le pays qui est beau. » Elle semble s'être souvenue de cette impression dans ses derniers jours. (P. C.)
d'une joie presque aussi grande que Teût été celle de sa guérison*. »
« Il était de fait qu'elle passait souvent les heures de ses longues insomnies dans une tranquillité et une paix qui eussent ressemblé au sommeil si on n'y avait pas regardé de près.
« Elle avait eu peu auparavant le regret de ne pouvoir assister à la première communion de sa chère jeune amie Marie, et la douleur ensuite de se séparer d'elle. Le départ de Marie fut suivi pour ma pauvre enfant d'une séparation qui lui fut plus sensible encore. Louise Delany, sa gouvernante^ qu'elle aimait plus qu'on ne peut le dire, tomba gravement malade à cette époque et fut obligée de retourner dans son pays. Elle avait soigné Lina avec autant d'intelligence que de dévouement, et
^ Lorsqu'elle disait dans cet entretien si touchant qu'elle était M méchante le jour «, elle voulait parler d'une certaine impa* tience (symptôme ordinaire des longues maladies de langueur) qu'elle ressentait parfois contre Tune ou l'autre des personnes qui la soignaient. Elle en avait été réprimandée et avait fait de grands efforts pour se vaincre. Lorsque, plus mal£ide^ elle quitta Naples, elle voulut réparer encore davantage ce léger tort en demandant pardon à tous ceux qu'elle craignait d'avoir affligés et en particulier (en l'embrassant tendrement) à une paUvre servante «nvers laquelle surtout elle se le reprochait. (P; C;)
Lina préférait ses soins à ceux de toute autre, et avait pour elle une reconnaissance et une tendresse sans bornes. Aussi son départ fut-il une lourde épreuve ajoutée à toutes les autres. Dieu, qui accablait son corps de souffrances, sembla vouloir aussi que son jeune cœur souffrît les peines qui pouvaient lui être le plus sensibles et qui sont rarement à ce point éprouvées à son âge I Cependant, pour ne pas m'affliger et surtout pour ne pas faire accuser sa gouvernante de lui avoir causé un chagrin qu'elle n'aurait pu lui épargner qu'aux dépens de so propre santé, elle se contraignit presque tout à fait pendant le jour, mais plus d'une fois pendant les nuits qui suivirent ces deux tristes départs, on l'entendit gémir tout bas et sangloter \
* Une circonstance que je n'ai su que plus tard, par miss Louise Delany elle-même, et que la mère de Lina ignorait en écrivant ce qui précède, c'est qu'au moment de son départ Lina lui avait fait l'étrange et touchante prière de se mettre en deuil si elle apprenait sa mort, disant qu^elle demanderait aussi à sa mère de lui permettre d'en faire autant si c'était elle qui mourait, ce qui était possible, puisque elle aussi était malade et la quittait à cause de cela. « / would ask mamma to let me put on black for you as if you were my sister, would you not do ihe same for me? Ce furent ses paroles en anglais. La pauvre gouvernante ne manqua pas à cette promesse et porta le deuil profond de Tenfant qui l'avait tant aimée. (P. C.)
« L'effet de cette tristesse fut du reste d'augmenter s'il se pouvait sa tendresse pour moi, tendresse qui ajoutait encore au déchirement de mon cœur.
« Jour et nuit elle me demandait et me voulait près d'elle, et jamais, je le crois, on ne vit d'amour plus grand d'une enfant pour sa mère. Souvent, pour me remercier de ces longues lectures qui étaient son unique distraction, elle me couvrait de baisers, me prenait les mains et les tenait serrées entre les siennes en me disant les paroles les plus douces et les plus tendres, dont le souvenir est aujourd'hui ma vie tout entière.
<( De jour en jour son état s'aggravait. Sa croissante maigreur, son dépérissement, indiquaient un état de marasme contre lequel luttaient en vain chaque nouveau remède et chaque nouveau médecin qui nous semblaient, hélas ! au contraire ajouter à ses maux au lieu de les soulager. Néanmoins sa force vitale était si grande, elle en donnait parfois des signes si inattendus, que je conservais toujours les plus grandes espérances, et ce fut là une grande grâce de Dieu. Car, si une goutte de l'amère douleur qui remplit mon cœur aujourd'hui y fût entrée alors, oh ! mes amis, je
2d4 REMINISCENCES.
VOUS assure que je n'aurais eu aucune force ni pour la soigner ni pour l'encourager, et cette forcelà m'était alors souverainement nécessaire.
« Vers le milieu d'août on nous conseilla sérieusement de quitter Naples (que tout le monde fuyait à cette époque) ^ et de conduire Lina à Florence pour tenter, comme dernier espoir, le traitement hydropathique. A peine entendit-elle parler de ce voyage qu'elle en témoigna une vive satisfaction, et notre détermination en fut hâtée. Voici à ce sujet ce que je trouve écrit dans un petit livre qu'elle portait dans son sac de voyage :
« Le voyage n'est pas encore décidé, mais je l'espère, car maman m'a dit de ne pas pleurer et d'espérer, et ce soir papa et maman ont fait des préparatifs de départ pour mercredi. Oh ! comme je me suis endormie reconnaissante à Dieu et contente ! Voilà déjà un bien que m'a fait le voyage! »
w En effet, le mercredi suivant, quoiqu'elle fût ce jour-là fort souffrante et même plus que de coutume, elle eut la force de se lever (ce qu'elle n'a-
^ A cause de la Révolution et de rentrée imminente de Oaribi^ldi à Naples,