‹ Réminiscences: souvenirs d'Angleterre et d'ItalieChapitre 12 sur 14 · UN A · texte numérisé non relu

UN A

les détails de ses derniers instants, en inondant de mes larmes les pages que l'on vient de lire.

Ai-je tort aujourd'hui de faire connaître cette enfant à un public étranger (auquel cependant l'histoire ne permet pas d'ignorer le nom qu'elle porta)? Je ne le pense pas ; car, si tous ne peuvent étudier la vie des grands personnages qui illustrèrent le nom de Fiesque, tous peuvent, il me semble, respirer avec émotion et respect le parfum que répandit cette fleur d'innocence, de piété et de courage qui (à l'heure où la mort la faucha) en était l'unique et dernière héritière *.

^ Le fils d'un grand-^ncle de Lina, né plusieurs années après la mort de celle-ci^ est aujourd'hui l'héritier du nom et des titres de la famille.

Dans le courant de Tannée 1876, il parut à Naples un livre qui fit sensation par le sujet qu'il traitait et plus encore par la main dont il émanait. Cette main, c'était la même qui, seize années auparavant, avait tracé au couvent des Dorothées le déchirant récit que l'on vient de lire.

Ce nouveau livre, ou plutôt ce premier ouvrage de l'auteur, avait pour sujet « l'Histoire de la Charité napolitaine». Livre sérieux, parfois aride, fruit de longues études et de laborieuses recherches^ et qui ne semble pas au premier abord avoir aucun rapport

* Storia délia Carità Nnpoletnna, per Teresa Filangieri Ravaaehieri Fieschi.

direct avec les pages tombées de la même plume aux premiers jours d'une inconsolable douleur.

Il suffit toutefois d'y regarder de près un instant pour saisir le lien intime et touchant qui unit ces deux écrits si différents en apparence, et pour comprendre qu'une même pensée les inspire. L'auteur est même ici tellement identifié à son œuvre qu'il est impossible de parler de l'une sans commencer par parler de l'autre.

Thérèse Filangieri, duchesse Ravaschieri Fieschi, dont le nom se retrouve souvent dans ce volume, appartient, on le sait, par sa naissance et par son mariage à deux des plus illustres familles d'Italie. Quoique cet avantage soit le moindre de tous ceux qui la distinguent, il faut s'en souvenir toutefois, lorsqu'il s'agit d'un ouvrage qui est nonseulement le fruit d'études sérieuses et persévérantes, mais celui d'une expérience acquise au prix d'efforts personnels inusités et héroïques. Si on ajoute ensuite à cette haute naissance tous les dons qui assurent à une femme les grands succès du monde et pourraient l'induire à les rechercher, l'on estimera davantage encore le double travail auquel ce livre est dû.

Avant de l'écrire en effets la duchesse Ravaschieri s'était dévouée : elle s'était dévouée à des œuvres que la tendresse et la pitié inspirent à beaucoup de femmes, mais qu'il fallait une persévérance rare, aussi bien qu'un courage viril, pour poursuivre, développer et conduire enfin, comme elle a su le faire, à travers tous les obstacles, au terme qu'elle a réussi à atteindre.

Les Françaises, qui sont par nature très-énergiques, se figurent volontiers que les Italiennes ne leur ressemblent pas sur ce point, et il faut convenir qu'en se les représentant plutôt vives qu'actives, plutôt intelligentes que pratiques, plutôt passionnées que persévérantes, on ne se tromperait pas toujours à leur égard. En voici une cependant qui, bien que le type le plus achevé des femmes de son pays, semble avoir emprunté k des nationalités plus rudes une vigueur exceptionnelle. On sent qu'un caractère noble, doux, généreux par nature, a été trempé par quelque circonstance extraordinaire et comme revêtu d'une enveloppe nouvelle. On se demande quelle a pu être cette circonstance? et à ceux qui l'ignorent, la courte et touchante dédicace de ce livre sert de réponse :

« A la mémoire de ma Lina gui me disait un « jour y €71 me voyant pleurer de son martyre,: « MamaUy il y a tant de pauvres qui souffrent! » .

Les pages précédentes ont fait connaître l'enfant dont la mort fit jaillir ce large fleuve de dévouement et de charité ; mes lecteurs savent donc déjà combien était digne d^un pareil hommage Tangélique mémoire qui l'inspira.

Je ne dirai rien ici de tous les moyens par lesquels ce cœur maternel chercha dès le premier moment le sublime soulagement qu'appelait sa douleur. Ce serait de ma part contrister une amie et presque la trahir. Je dirai seulement que, lorsqu'en 1873 les journaux retentirent jusqu'en France du bruit de son nom ; lorsque l'on put y lire avec quel courage elle venait de se jeter dans les quartiers de Naples ravagés par le choléra, y portant, avec le plus dédaigneux mépris de sa propre vie, des secours, ainsi que des consolations, et parvenant à force d'adjurations et d'efl'orts à se faire écouter et obéir d'une population plus attachée encore à ses habitudes qu'épouvantée de

la contagion dont l'obstination à les maintenir hâtait le progrès ; lorsque, dis-je, ces récits me parvinrent, j'eus lieu d'en être moins surprise que d'autres, ayant vu quelques années auparavant Thérèse Ravaschieri braver de même la contagion dans son domaine de Rocca-Piemonte et en arrêter pour ainsi dire les progrès par la promptitude des remèdes qu'elle fit appliquer et des précautions qu'elle ordonna, aussi bien que par le courage inspiré par son exemple aux habitants affolés, et aux médecins eux-mêmes que son attitude énergique maintint à leur poste.

La dernière invasion du choléra «en 1873 fut, pour elle, le commencement d'une phase nouvelle. A dater de ce moment, son ambition charitable s'agTandit et bientôt elle embrassa une très-large sphère d'action.

Elle avait pu juger par elle-même de ce que Tétat des demeures des pauvres, ainsi que leur nourriture malsaine, ajoutaient de chances funestes au danger inévitable des contagions. Elle résolut donc de faire prévaloir tout un plan de mesures préventives moins difficile encore à organiser qu'à faire accepter ensuite de ceux au

bien-être desquels elles devaient concourir. Depuis plusieurs années déjà la duchesse Ravaschieri s'était faite la protectrice zélée de la plupart des œuvres de charité, renaissantes alors de toutes parts, sous l'impulsion d'un mouvement qui réveillait chacun d'une torpeur séculaire. Institut de jeunes fiUes aveugles dont elle était présidente, asiles, écoles primaires, écoles dominicsdes où sa présence stimulait le zèle des uns, soutenait le courage des autres, réjouissait la vue de tous, on eût pu croire que déjà, par toutes ces œuvres, son temps était plus que rempli. Elle en embrassa toutefois avec ardeur une toute nouvelle, et, parmi d'autres mesures d'utilité générale auxquelles elle donna l'impulsion, elle s'occupa surtout d'établir dans les différents quartiers de Naples des fourneaux économiques* Les obstacles qu^elle eut à vaincre furent nombreux^ et ceux qui connaissent le peuple napolitain ne s'étonneront pas d'apprendre que, lorsqu'il- fallut maintenir l'ordre et l'exactitude, établir une règle inflexible et la faire observer, les difficultés furent immenses, et qu'il se produisit des incidents de toute nature, dont plusieurs furent graves et

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dont Tun fut tragique : Un individu employé dans l'une des nouvelles cuisines, coupable d'une infidélité dont il avait été justement puni, résolut de se venger, selon la méthode traditionnelle usitée dans ces régions méridionales. Un coup de poignard destiné à la duchesse Ravaschieri alla frapper mortellement auprès d'elle un fidèle serviteur qui l'aidait dans ses travaux et qui avait obéi à ses ordres en expulsant l'assassin déjà coupable de vol. Celui-ci fut saisi et incarcéré, et Ton entendit s'écrier : « Quel dommage de « l'avoir manquée, elle, et d'avoir tué celui qui « n'avait fait que lui obéir! » Cet horrible attentat en eût intimidé bien d'autres. Mais, quoique douloureusement saisie, la duchesse demeura intrépide au poste qu'elle s'était choisi^ et, sans s'en laisser détourner un seul jour, elle poursuivit son œuvre en ajoutant bientôt d'autres encore à celle qu'elle avait entreprise d'abord.

Au nombre de ces œuvres, parmi les plus importantes, il faut placer ce livre qui présente un intérêt à la fois historique et religieux; car l'histoire de la charité napolitaine, c'est l'histoire de Naples et celle de sa foi, dans tous les siècles»

L'auteur a entrepris de rassembler sous une forme accessible à tous et dans un style pur, noble et simple, tous les renseignements enfouis dans les in-folio des historiens, dans les archives des bibliothèques, et dans celles des vieilles institutions dont elle raconte l'histoire, et elle a eu Theureuse idée de personnifier pour ainsi dire la charité de Naples dans les glorieux monuments que cette charité fit naître.

Je ne veux pas suivre ici le développement de cet ouvrage d'un intérêt peut-être trop local. Mais à titre de fragments historiques je raconterai ici, d'après les pages de ce volume, l'histoire des trois grandes fondations auxquelles il est consacré. On y retrouve, si je ne me trompe, cette lumière dont le charme poétique et religieux se répand en Italie sur toutes choses, même sur celles qui^ au premier abord, sembleraient devoir être les moins attrayantes et les plus arides.

sant' eligio mâggiore.

Le début de l'histoire de Sa7if Eligio Maggiorcs nous ramène au 36 octobre 1S69, jour où s'accomplit Tun de ces faits sanglants qui, parmi tant d'autres faits semblables dont l'histoire abonde, s'empare d'une façon tenace de Timagination des peuples, et leur laisse un souvenir impérissable aussi bien qu'un attendrissement que le temps ne parvient pas à diminuer.

Le jeune Conradin, vaincu à Tagliacozzo, est de* bout en face de l'échafaud, élevé à Naples devant l'église du Carminé, et tendu de drap rouge en l'honneur de sa dignité royale. H y attend, avec son cousin Frédéric duc d'Autriche, et ses autres compagnons, l'exécution de la sentence portée contre lui. Cette sentence est ainsi motivée :

Il avait troublé la paix de l'Église,

Il avait pris faussement le titre de roi,

Il avait lente d'occuper le royaume,

Il avait provoqué la mort du roi.

Tels étaient les chefs d'accusation énumérés dans la sentence qui venait d'être prononcée.

Après l'avoir entendue, Conradin se tourna vers celui qui l'avait lue (Robert de Bari) : « Mi- « sérable serviteur, lui dit-il, ton roi fait con- « damner un fils de roi. Ne sait-il pajs qu'un égal « ne peut ordonner la mort de son égal ? » Puis, élevant la voix, il déclara « qu'il n'avait point eu «. l'intention d'ofifenser l'Église, qu'il a;vait voulu « recouvi'er les États qui lui appartenaient par « héritage, et qu'il espérait que ceux de la race de « sa mhte^ les ducs de Bavière, ne laisseraient jms « sa mort impunie^ » Puisj ôtant son gant ei son anneau, il les jeta au Iniliéu de la foule comme un signe d'investiture. Ajirès cet acte il monta à l'échafaud, ainsi que son doùsin. Totls deux^ Ah= sous par le Ptfpë, avaient tiomnlunié le matili et assis.té aux prières des aigonisaïits dabs une cha-^ pelle voisine drapée de noir. Arrivé au liëù de leuî* Supplice, le duc d'Autriche passa le premier, et^ Uprès avoir invoqué deux fois à haute voix là Hôm do la sainte Vierge, il reçut le coup fatal. Conradin

releva cette tête sanglante, dont les lèvres inurmu-' raient encore le nom de Marie, et, après l'avoir baisée tendrement, il s'agenouilla et pria quelques^ instants. Puis il s'inclina à son tour, et sa belle et blonde tète tomba sous la hacbe du bourreau. Les autres compagnons de Conradin furent immolés après lui, tandis que, placé sur le haut d'un bastion, le roi Charles d'Anjou assistait de loin â leur supplice*.

La tradition plus ou moins véridique ajoute que les chevaliers français, témoins de cette exécution barbare, en furent indignés ; que l'un d'euxj Robert de.Béthune, se jeta sur Robert de Bari, qui avait lu la sentence, et le blessa de sôn^ épée, tandis qu'un homme inconnu sorti de la fdulè poignardait le bourreau qui avait exécuté Goni*adin. Quoi (Ju'il en soit, la dépouille des sup-* plîciés fut laissée sur lé sol^ ptiis on les enterra sëërètéiîiéilt dàtis Une fos^ë cfëusêë àù bord de là iliér. Ce fut là qtie lé dëi^riîei^ dés Hotieristfturfëti reposa jiis(Ju"âtl jour ou ia mère de Conradin, là 7

1 Suivant d'âtltres historiens, ce fut Conradin qui fut exécuté le premielT Mais le récit cité par l'auteur est celui de Sunimonte;

pieuse Marguerite^ (de Bavière) obtint, non pas la faveur de lui élever un monument, mais celle de déposer ses restes mutilés dans une chapelle de l'église du Carminé, à la décoration de laquelle elle consacra la somme considérable qu'elle avait réunie dans Tespoir dé pouvoir l'employer à la rançon de son malheureux fils.

•« Fut-ce, » dit l'atiteur du livre que nous parcourons, « pour apaiser ses remords, et pour accom- « plir une œuvre de piété expiatoire? fut-ce pour « opposer un vaste et mémorable monument Ae c( charité au monument élevé par la douleur et «l'amour de la reine Marguerite, nous Tigno- « rons ; l'histoire ne nous transmet point les peïi- (€ sées des rois, elle enregistre seulement leurs << actes. » Ce qui est certain, c'est que, sur ce terrain même, baigné du sang de Conradin et de SOS Gibelins^ Charles d'Anjou voulut élever et consacrer aux pauvres un édifice qui fut ensuite l'hôpital de S. £ligio% «t qu'après avoir muni cette pieuse fondation d'amples privilèges, il la donna à une confrérie composée de membres dont les uns

' Nommée aussi Elisabeth et souvent désignée sous ce nom. * Saint-Éloi.

appartenaient à la France, les autres à son nouveau royaume.

Ouels qu'eussent été les motifs de cet acte, les effets en furent si bienfaisants que le jour où il s'accomplit ne doit jamais s'effacer, de la mémoire reconnaissante des Napolitains. Le rescrit royal de Charles d'Anjou porte la date du -20 juillet 1270. Mais, bien que le soulagement des pauvres fût le but proposé, la pieuse confrérie -semble avoir été, d'abord, un peu incertaine sur la manière dont on disposerait des sommes que la magnificence royale mettait entre leurs mains. La •gloire de l'initiative qui fixa la destinée de S. Eli* gio appartient à trois gentilhommes français. Après avoir déclaré que les souffrances des pauvres malades étaient les plus urgentes de toutes, ils décidèrent que Tédifice qui allait être élevé serait k^onsacré à leur soulagement. Ces gentilhommes se nommaient Jeand'Autun, Guillaume Bourguignon et Jean de Lyon, familiers du roi Charles et appelés par le peuple « les cuisiniers de Saint-Êloi * » probablement parce qu'ils étaient chargés de sur-

< Ce fut en leur honneur sans doute que le même patron fut donné à Thospice.

veiller les cuisines royales. Au début de Thistoire de ce premier et illustre monument de la charité napolitaine, nous trouvons donc avec un certain orgueUle nom d'un frère de saint Louis, et, parmi ses premiers et plus ardents promoteurs, presque autant de gentilhommes français que de seigneurs napolitains .

Pendant toute la durée de la domination angevine, la prospérité de S. Ëligio alla toujours en croissant, et des rescrits royaux, émanant de la plupart des princes de cette maison, vinrent constamment confirmer les additions nombreuses et admirables que firent peu à peu à la fondation primitive la charité des particuliers ou la générosité des corporations. Parmi celles-ci la corporation des orfèvres, sous le patronage de saint Éloi, occupa le premier rang et donna une telle impulsion aux autres, que celle des charpentiers, celle des marchands de volaille, celle dite des marchands iucquois et celle des bouchers s'unirent à elle pour toutes ces fondations nouvelles, et se mirent comme elle sous l'invocation du saint patron de l'hôpital et de l'église. Parmi les rescrits royaux qui sanctionnèrent les résultats de leurs pieux efforts, on

en trouve, dans une période qui s'étend depuis la fin du treizième siècle jusqu'au milieu du quinzième siècle (1296 à 1418), cinq de Charles II d'Anjou, un du roi Robert, six de la reine Jeanne 1"*, un de Charles de Durazzo, sept du roi Ladislas, et trois de la reine Jeanne IP.

Pendant la domination des rois aragonnais S. Ëligio se maintint sans déchoir. Mais il n'en fut plus de même sous le triste régime des vice-rois. Puis le dix-huitième siècle amena son déclin, et enfin, le début du nôtre, sa décadence totale.

Puisse la renaissance, dont nous parle le nouvel historien de la charité napolitaine, être véritablement un retour à la vie primitive de cette institution vénérable et glorieuse, et, pour qu'il en soit ainsi, puissent tous ceux qui y président et qui la secondent ne jamais oublier, en imitant avec un zële nouveau la charité de leurs ancêtres, que leur foi vigoureuse en fut la source, et leur humble piété la vie ! '

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