‹ Réminiscences: souvenirs d'Angleterre et d'ItalieChapitre 4 sur 14 · I V PREFACE · texte numérisé non relu

I V PREFACE

il dans ces pages des sons étrangpers pour quelques lecteurs, peut-être ceux-là leur prêteront-ils une certaine attention, précisément parce qu'ils leur sembleront nouveaux.

Quoi qu'il en soit, voici ces Réminiscences telles qu'elles sont ; je les adresse en particulier à ces lecteurs parmi lesquels depuis douze ans j'ai trouvé tant d'amis inconnus et bienveillants, qui ont adopté toutes mes affections, tous mes souvenirs, et qui m'ont souvent aussi fait partager les leurs ; amis que^ pour la plupart, je ne verrai jamais en ce monde, mais qui m'entendent, me répondent, m'encouragenly et auxquels m'unit le lien d'une sympathie plus durable que cette courte vie.

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Nous nous souvenons d'avoir entendu dire à M. de Montalembert , qui avait parcouru à peu près tous les pays de l'Europe , que l'Angleterre était un de ceux qui lui semblaient le plu» amusant et même le plus riant. Cette appréciation, qui nous parait fondée, est cependant fort contraire à l'opinion générale.

Pour le plus grand nombre , en effet , l'Angleterre est im pays très-bien gouverné et doué d'une incontestable grandeur, mais triste, sombre, voilé sans cesse d'épais brouillards ; un pays d'où est

venu le mot spleen q^î n'a janïais eu de traduction dans aucune langue (sans doute parce que Tennui n'a jamais existé en aucun autre lieu) ; peuplé, d'ailleurs, d'individus roides, froids, parlant habituellement mal français, et que les types les plus connus des Parisiens représentent comme un être souvent ridicule, quelquefois généreux, toujours excentrique, et rarement amusant, à moins que ce ne soit dans un sens qui n'a rien de flatteur.

Nous savons bien que ceux qui réfléchissent un peu tiennent un autre langage. Ceux-là savent de quelle vie est animée l'île voisine, quelle littérature s'y développe, quels coopérateurs nombreux et quels lecteurs innombrables trouvent les publications et les revues de toutes sortes qui cherchent à satisfaire l'insatiable curiosité publique, .et ils comprennent qu'il y a là une source inépuisable d'intérêt et d'instruction. Les hommes politiques discernent bien aussi, dans les institutions anglaises, un vaste sujet d'étude et d'admiration; mais, en somme, le mot « amusant »

semblera toujours, en France, convenir aussi mal aux Anglais que le mot « riant » à l'Angleterre.

Ces deux épithètes nous semblent cependant

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pouvoir être très-justement appliquées au pays et et à ses habitants. Et pour parler d'abord de la nature extérieure, nous dirons que, malgré l'absence des grands horizons, du bleu profond du ciel, ou de la transparence éblouissante de Tair (choses auxquelles il faut dire adieu à mesure qu'on s'éloigne du midi de l'Europe), malgré l'atmosphère brumeuse, malgré les nuages, les brouillards, et la fumée dont l'Angleterre est si souvent obscurcie, le bienfait de la lumière est cependant accordé, souvent avec magnificence, à cette terre verdoyante, et, lorsque le soleil lui sourit, on peut dire qu'il la trouve belle et parée comme une reine, pour le recevoir. Les prairies, les arbres majestueux, les fleurs (aimées et soignées dans toutes les classes) grimpant sur les murailles, ou étincelant dans les jardins, les constructions elles-mêmes, pittoresques en un certain sens, malgré l'uniformité qui résulte du goût général pour l'ordre et la propreté, tout cela resplendit alors d'un très-joyeux éclat, et l'on dirait que, les visites du soleil étant plus rares qu'ailleurs, on veut du moins que ses rayons rencontrent le moins possible, la laidçur, la saleté et le désordre. Il faut remarquer, du reste, que cet aspect riant

du pays suggère moins l'idée de la, gaieté que celle du bonheur : ces vastes prairies, ces grands arbres, ces bruyères, ces fleurs, ces belles rivières ne sont, en efi*et, que Tencadrement du tableau où se place ce cher foyer domestique, ce home dont le nom seul résume, pour les Anglais, ce qu'il y a de plus positif , et en même temps de plus poétique dans leurs souvenirs, ou dans leurs visions du passé, du présent et de l'avenir.

Nous maintenons donc qu'en dépit de ses brouillards, de son charbon de terre et de son climat rude et ingrat, l'Angleterre n'est point dépourvue de charmes extérieurs, même là où la mer et les montagnes ne lui donnent pas cette beauté exceptionnelle qui appartient à quelques-uns de ses paysages ; et nous disons de même, que, lorsqu'on connaît bien la société anglaise, lorsqu'on est admis dans l'intérieur de ces demeures, parfois si somptueuses, toujours si hospitalières et, sans exception, si comfortables (mot adopté aujourd'hui sur le continent sans avoir été traduit), on modifie bien vite la plupart des opinions qu'on y apporte et même les premières impressions qu'on y reçoit.

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Au premier abord, en effet, la froideur, la réserve, une sorte de timidité qui résiste, chez beaucoup d'Anglais, à l'âge, et parfois les accompagne jusqu'à la fin de leur vie ; certaines habitudes universelles, certains goûts que tous semblent posséder au même degré, et ce cachet extérieur qui, quel que soit leur âge, leur rang ou leur sexe, marque leur nationalité d'une façon si caractéristique : tout cela peut faire penser d'abord qu'ils se ressemblent tous. Mais, lorsque l'on vit davantage au milieu d'eux, lorsque l'on commence à les bien connaître, on s'aperçoit au contraire qu'il n'est pas un lieu de la terre où les individualités soient plus tranchées et plus diverses, et, bien loin de rencontrer plus qu'ailleurs des types qui se répètent, on découvre qu'en Angleterre personne ne ressemble à personne, et que c'est le pays par excellence de l'originalité. Les goûts, les caractères, les dispositions difîèren-t probablement tout autant en d'autres pays, mais la liberté de les manifester n'est nulle part aussi grande. Elle n'existe en France que par exception, et il faut l'âge, ou quel\ que autre droit acquis, pour avoir celui de se ^étt^^ traire à la loi commune de l'usage, de l^i^ô^tte

OU de rhabitude. En Angleterre, chacun prend à peu près sa voie comme il l'entend, dès le début : au sein même de ces familles de huit ou dix frères et sœurs, que Ton y rencontre si souvent, il n'est pas rare de trouver non-seulement des tendances et des opinions différentes, mais une façon de les manifester originale et tout à fait inattendue. Ces diversités deviennent plus frappantes à mesure que le cercle de ceux que l'on connaît s'étend un peii au-delà de ce grand monde qui se réunit chaque année à Londres, et dont les traits apparents diffèrent fort peu de ceux du même grand monde en tous pays. Et cependant, même alors, même pendant cette époque mondaine et frivole où la journée tout entière est absorbée par la variété des amuse^ ments qui s'y succèdent, il n'est guère de matinée, de dîner ou de soirée où l'on n'ait l'occasion de faire des rencontres dignes d'intérêt. Le monde officiel, le monde politique et littéraire sont, pendant ces quelques mois, rapprochés et coinme confondus avec le monde frivole. De là cet «mprévUy qui est précisément l'ingrédient amusant dont nous parlons.

Ces rencontres inattendues ne sont nulle part

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plus fréquentes que dans les maisons de campagne où l'on se réunit, à une certaine époque de Tannée, et qui diffèrent de ce que l'on connaît ailleurs, autant par leur splendeur que par le nombre et la diversité de ceux qui s'y réunissent.

Parmi ces maisons de campagne anglaises dont je revois l'image en écrivant ces lignes, il en est une qui, en ce moment, se retrace plus particulièrement à ma mémoire, non qu'elle soit plus remarquable que mille autres en Angleterre, mais parce que, il y a environ vingt ans, elle était par excellence le théâtre des rencontres imprévues, et puis parce que, le cours des années l'ayant fait passer aux mains de l'héritier de l'hôte illustre qui nous y reçut naguère, il se trouve aujourd'hui encore que, toute transformée qu'elle soit, et nonobstant la différence qui existe entre le passé et le présent, il se trouva, dis-je, qu'elle a conservé plus que jamais le privilège d'être le rendez- vous d'individualités remarquables et le centre de réunions qui, pour être un peu étranges, n'en sont pas moins aussi intéressantes que celles du passé. La maison dont je parle est le château de Broadlands, propriété de lord Palmerstoif à l'époque dont nous

parlerons d'abord, aujourd'hui celle de M. Cowper Temple, son beau-fils et son héritier.

Je me sers ici du terme de « château » pour me conformer à l'usage français, qui désigne ainsi toutes les grandes habitations de campagne. Mais en Angleterre ce terme ne s'applique qu'à celles qui ont réellement conservé leur aspect féodal et où la bannière arborée au haut de la tour indique encore aujourd'hui la présence du possesseur actuel, comme elle indiquait naguère celle de ses ancêtres .

Le château de Broadlands n'a nullement ce caractère. Il fut bâti à l'époque où, par l'une de ces fluctuations étranges du goût qui, en matière d'architecture comme de costume, substitue souvent le laid au beau, les yeux s'étaient lassés des constructions élevées de tous côtés, en Angleterre, vers la fin du seizième siècle, charmants et pitto-

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resques manoirs dont la brique rougeâtre, les fenêtres en saillie, les arceaux et les terrasses s'harmonisaient à merveille avec la verdure qui les environnait, et où la distribution intérieure s'accordait, non moins bien, avec les habitudes nouvelles d'une époque, où naissait, avec le goût de l'étude, le besoin du repos, aussi bien que celui du bien-être domestique.

Broadlands, au lieu de cela, bien que ce soit une belle et noble demeure, est du nombre de celles qui, à une époque plus récente, furent à leur tour trop longtemps en vogue, où le faux italien se déploie à côté du faux grec, et où des colonnes corinthiennes, noircies par le climat, se détachent sur le ciel gris du Nord, rappelant ainsi par le plus fâcheux contraste le fond d'azur : Dolce color (Toriental zaf/iro^^ sur lequel se détachaient les modèles de ces malencontreuses copies. L'intérieur de la maison est du reste gai, spacieux, élégant et, comme de raison, d'un comfort irréprochable. Au rez-dechaussée deux salons des plus belles proportions reçoivent la lumière par de grandes fenêtres audelà desquelles on aperçoit la verte pente de la

* Dante.

pelouse descendant jusqu'à la rivière rapide qui serpente à travers le parc. A T'une des extrémités de ce rez-de-chaussée est située la vaste salle à manger, à laquelle on arrive par un troisième salon tout embaumé des fleurs du parterre sur lequel il s'ouvre. A l'autre, se trouvent le billard et la bibliothèque — bibliothèque, par parenthèse, riche (trop riche peut-être) en ouvrages français du dixhuitième siècle. — Sur toutes les tables, livres et objets divers à profusion, selon l'usage anglais, et une abondance de journaux et de revues plus grande encore qu'ailleurs, ainsi que cela devait être, naturellement, dans un salon qui était celui du premier ministre de la couronne d'Angleterre. Cette position, qui était celle de lord Palmerston pendant presque tous les séjours qu'à diverses reprises nous fîmes à Broadlands, explique assez le nombre et la diversité des personnages qui parfois s'y trouvaient réunis. Lorsqu'on y demeurait quelque temps de suite, en effet, on pouvait voir s'y succéder en grand nombre les hommes les plus marquants de l'Angleterre : notabilités politiques, littérateurs célèbres, ou grands voyageurs. On y rencontrait aussi la plupart des diplomates ou des

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étrangers de distinction (et nous pourrions même ajouter des étrangers non distingués), que le désir de voir le célèbre homme d'État attirait dans lés environs, et qui obtenaient près de lui un accès, facilité peut-être par une certaine curiosité qu'il éprouvait lui-même, de connaître la nature et de mesurer l'étendue de sa popularité.

A côté de ces personnages divers, que des raisons plus ou moins politiques amenaient à Broadlands, se groupaient ceux qui appartenaient au grand monde de l'élégance et de la mode, dont lady Palmerston avait été dès l'âge de dix-huit ans la reine, et le demeura toujours, l'âge n'ayant jamais altéré chez elle les qualités qui, plus que sa beauté, lui en avait donné le sceptre. Sœur et femme des deux ministres qui ont possédé le plus longtemps le pouvoir sous le règne actuel*, elle avait l'habitude et l'intelligence des grandes affaires, qui s'étaient si souvent traitées devant elle ; mais elle possédait au suprême degré le tact qui, en pareille matière, marque la limite qu'une femme, lorsqu'elle en parle, ne doit jamais franchir. Elle

* Lady Palmerston était la sœur de lord Melbourne.

joignait à cette prudence un charme et une douceur de langage qui, sans exclure l'intérêt passionné que lui inspirait le parti dont lord Melbourne et lord Palmerston avaient successivement été les chefs, la rendait cependant également affable et gracieuse pour ceux d'une opinion toute contraire. Sauf un seul autre salon*, le sien fut, pendant une longue suite d'années, le plus agréable aussi bien que le plus brillant de Londres. La douceur des manières et du langage n'étaient d'ailleurs, chez lady Palmerston, que l'expression véritable d'une bienveillance, d'une égalité d'humeur et d'une bonté qu'il n'est pas fréquent de rencontrer sous les dehors gracieux et brillants des habitants du grand monde. Ce furent là les qualités qui lui donnèrent tant d'amis et si peu d'ennemis (si jamais elle en eut un seul) et qui rendront son souvenir ineffaçable pour tous ceux qui l'ont approchée.

* Le salon que j'excepte ici est celui de lady Gran ville dans Bruton-Street, et aucun de ceux qui l'ont fréquenté pendant les années dont je parle (1850 à 1858) ne me contrediront si je lui donne la préférence sur tout autre. Sans doute il s'y attache pour moi un cher et profond souvenir, mais ce sentiment tout personnel n'est pour rien dans cette appréciation. L'opinion que j'exprime était universelle.

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Au milieu de ce cercle, et en faisant les honneurs avec elle, se trouvaient ordinairement les deux filles de lady Palmerston*, si belles et si gracieuses, que l'on hésiterait à dire laquelle des deux l'emportait sur l'autre, si la seconde, après avoir offert, au début de sa vie, le rare exemple d'une destinée à laquelle la Providence avait prodigué tous les dons et tous les biens de ce monde, n'était devenue ensuite un exemple non moins rare d'épreuves aussi multipliées que courageusement et pieusement supportées. Aussi ne peut-on refuser une sympathique préférence à celle des deux sœurs qui, encore dans tout l'éclat de sa jeunesse, fut marquée de ce signe d'en haut qui revêt la physionomie, comme l'âme humaine, de ce quelque chose d'achevé que donne le malheur^.

Quant à la manière dont s'écoulait le temps, elle différait peu de ce qui se passait ailleurs, si ce n'est que, la complète indépendance, qui semble

^ La comtesse de Shaflesbury et la vicomtesse Jocelyn, nées du premier mariage de lady Palmerston avec lord Cowper. Elle n'eut point d'enfants du second.

* Elle devint veuve dans la fleur de sa jeunesse, et plus tard, de ses quatre enfants, ses deux filles et l'un de ses fils ui furent enlevés.

aux Anglais le plus grand bien que Ton puisse posséder et, par conséquent, procurer aux autres, n'étant pas toujours comprise par les étrangers qui fréquentaient Broadlands, leur présence y amenait parfois quelques exceptions aux règles générales. En effet, on a beau dire à des Français de se regarder comme chez eux et d'agir en conséquence, il leur faut du temps pour comprendre jusqu'à quel point la chose doit être prise au mot. Il est vrai que, lorsqu'on y parvient, on en arrive alors assez vite à trouver fort commode d'aller et de venir à sa guise, de déjeûner seul ou en compagnie, comme on le veut, sans étonner.personne ; de sortir ensuite à pied, à cheval ou en voiture, ou de ne pas sortir de tout, selon sa propre fantaisie ; enfin de joindre à l'espèce de repos que cause la suspension de tous les tracas du chez soi l'agrément de conserver la même liberté que si on ne l'avait pas quitté. Il n'en est pas moins vrai que, selon les habitudes du continent, ceux qui viennent visiter leurs amis à la campagne s'attendent à ce que leurs hôtes s'occupent d'eux et même leur préparent pour la journée (surtout pendant de courts séjours) une sorte de programme qu'ils

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sont tout disposés à accepter. Lady Palmerston savait, en pareil cas, être polie comme l'entendaient ses hôtes, et partager la journée de manière à leur éviter la peine de s'en occuper eux-mêmes. C'était elle 'qui alors se chargeait de les conduire, soit en voiture dans tous les environs et jusqu'à Southampton (qui était le but de promenade le plus éloigné), soit à pied dans le parc, au bord de la charmante rivière, ou dans le vaste flower Garden "poTÎnmé^ presque à l'excès, par les magnolias qui s'y épanouissent et que la douceur comparative du climat rend en ce lieu d'une beauté exceptionnelle ; soit enfin à la petite ville de Romsey, contiguë au parc et qui contient une église remarquable datant de la fin du douzième siècle, et pouvant passer pour l'un des spécimens les plus parfaits de l'art chrétien à cette époque. Intéressante et triste visite, celle-là, pour les "catholiques de tous pays ! et je m'étonnais parfois d'en trouver quelques-uns indifférents à cette vue, ou du moins aux réflexions qu'elle faisait naître. Quant à moi, rien ne m'y a jamais habituée. Rien n'a jamais diminué l'amère mélancolie que me cause toujours l'aspect de ces édifices

splendides dont l'Angleterre, revenue de sa première fureur destructive, s'est montrée ensuite si soigneuse et si fidèle gardienne. Gardienne, hélas ! des pierres et des vitraux, mais non des autels j c'est-à-dire de ce qui est la raison d'être de tout ce qui les environne, et sans lesquels tout est inexplicable et sans but ! A cet égard-là, il faut avouer que l'usage auqilel sont appliqués aujourd'hui ces magnifiques monuments de la piété catholique réalise à merveille l'un des singuliers désirs exprimés en dernier lieu par M. Gladstone, lorsqu'il concédait aux ritualistes les signes extérieurs et les formes matérielles qui plaisent à leur goût, « à conditio7i qu'ils n'y attacheront aucune croyance intérieure ou aucune idée spirituelle. »

A coup sûr, il en est ainsi aujourd'hui en Angleterre dans nos églises transformées. On peut dire, avec vérité, que l'idée qui était le fond et la substance de tous les objets visibles en a entièrement disparu, et que le sens des choses tf y existe plus. Ces voûtes immenses, si bien faites pour la prière silencieuse, et pour l'union de l'âme sacrifice, que l'œil peut suivre de loin ; ces vastes nefs destinées à des foules où tous les rangs sont confon-

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dus ; ces sombres vitraux, riche et pieuse parure des églises, au temps où, sans en prier avec moins de ferveur assurément, le peuple savait mieux joindre les mains qu'ouvrir un livre : rien de tout ce religieux et imposant ensemble ne convient à ceux qui s'y sont établis aujourd'hui. Une fois la lampe du sanctuaire éteinte, tout le reste devient vide de sens. Pour écouter un sermon ou une lecture, pour suivre, dans un livre bien relié et rigoureusement le même pour tous, chaque parole d'une liturgie, ce qu'il faut, c'est un pupitre plutôt qu'une chaire, c'est beaucoup de jour et c'est beaucoup de sièges. De plus, si l'on considère l'absence totale de croyance à Tintercession des saints ou de respect pour leurs images et, pardessus tout, la négation du dogme eucharistique, âme et vie de toute la splendeur extérieure du catholicisme, on admettra sans peine que les grandes salles dépouillées de tout ornement où se réunirent les premiers réformés feraient encore aujourd'hui bien mieux l'affaire de leurs descendants, i ^j nos vieilles abbayes ou nos magnifiques cathédrales. On peut donc s'étonner, à bon droit, do les voir s'y établir et même chercher à les imi-

ter de leur mieux. Mais il ne faut pas trop leur reprocher cette inconséquence, et surtout il ne faut pas trop nous en plaindre. Quoi qu'en dise M. Gladstone, il est malaisé de séparer ainsi la forme de l'idée, le corps de l'âme. Ces pierres ont parlé : de nos jours, bien des gens ont compris leur muette éloquence, et nous croyons que l'avenir augmentera le nombre de ceux qui les entendront et sauront découvrir, au-delà de la forme qu'ils admirent, la signification mille fois plus belle encore qu'elle recèle et qu'elle manifeste à la fois.

Je ne chercherai point à passer ici en revue ceux qui firent partie du cercle de Broadlands pendant que nous nous y trouvions uous-méme. Il ne serait pas, d'ailleurs, également intéressant de parler de tous. Mais peut-être retrouvera-t-on ici avec quelque intérêt des pages destinées à fixer dans ma propre mémoire les traits de l'homme important et célèbre qui en était la figure principale. Je ne puis assurément avoir la prétention d'ajouter quelque chose à un portrait tant de fois tracé avec enthousiasme ou avec colère, et qu'amis et ennemis ont à satiété placé sous les yeux du public ; mais n'est-il pas . vrai que, dans une

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galerie, les figures qui inspirent le plus d'intérêt sont celles des personnages que Ton connaît le mieux, soit de vue, soit de réputation? C'est dans cette pensée qu'au lieu de me borner ici à écrire de mémoire et à faire, à distance, un portrait auquel pourraient se mêler des impressions reçues plus tard, je transcris textuellement quelques pages que j'écrivis à l'époque même de notre séjour à Broadlands, en 1857. Elles sont moins correctes peut-être que celles que j'écrirais aujourd'hui, mais elles sont plus exactes et ont l'avantage que possède le plus pâle croquis fait d'après nature sur le plus beau dessin tracé de souvenir, ce qui veut souvent dire de fantaisie.

Broadlands, 8 janvier 1857.

« Lord Palmerston a été pour nous d'une bonté et d^une cordialité extrêmes. Pendant ce séjour, j'ai très-souvent causé avec lui; je l'ai retrouvé toujours le même, c'est-à-dire infiniment autre que sa réputation, je serais presque tentée de dire au-dessous ii çXL^ ; mais c'est véritablement rf2//(^^n^ qu'il me paraît, plutôt que moindre.

« Il n'est pourtant pas un grand chef de parti, comme ses amis le représentent et comme sa position peut le faire croire ; et il n'est pas non plus le génie malfaisant que la plus grande partie de l'Europe veut voir en lui.

« Il n'est, au fait, d'aucune façon un génie, car il n'a aucune espèce de grandeur. Ce qui en approche le plus dans son caractère, c'est cette imperturbable bonne humeur qu'aucune ombre n'altère, qu'il soit au pouvoir ou dans l'opposition, triomphant ou battu, attaqué à outrance ou loué à l'excès. Il est toujours le même, toujours capable de rendre justice à ses adversaires, jamais aigri contre eux, jamais même impatienté. En 1852, je me trouvais à Broadlands au moment de sa sortie du ministère, alors présidé par lord John Russell^ et, lorsque son collègue et ami venait de se conduire envers lui de façon à provoquer de sa part une indignation qui eût semblé fort concevable, je n'en ai pas vu chez lui la moindre trace, pas un

* C'était à propos de l'approbation trop prompte que lord Palmerston avait accordée au coup d'Etat de Louis- Napoléon, et à cause du déplaisir que son attitude, en cette circonstance, avait causé à la reine et au prince Albert que lord John Russell, alors premier ministre, aVait exigé la démission de son collègue.

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mot d'aigreur, de récrimination ou de modération affectée. La seule différence, s'il y en avait une, c'est que son esprit, ainsi affranchi du poids des affaires, semblait plus libre, plus enjoué, et qu'il accordait un temps plus long à la conversation. C'est la seule fois que je l'ai vu demeurer dans le salon après l'heure du thé pour causer longuement, et, si jamais il m'a semblé aimable et de bonne humeur, c'est précisément à cette époque où il avait de bonnes raisons de ne l'être pas.

« Dans ce dernier séjour que nous venons de faire à Broadlands, où sa position est si différente, puisque aujourd'hui il est au pinacle, nous l'avons retrouvé rendu à ses habitudes de travail, à ses heures régulières, à ses courtes conversations. L'heure du dîner et la demi-heure qu'il passe ensuite dans le salon, lorsqu'il y a rejoint les dames avec le reste des convives, est la seule partie de la journée donnée à la société. A dix heures précises, on apporte le thé. Il en prend une tasse, et, au moment où il la dépose sur la table, il se lève et se retire pour ne plus cesser de travailler jusqu'au milieu de la nuit, et reprendre ce travail le lendemain matin pour ne plus l'interrompre

jusqu'à l'heure du dîner, sauf trois quarts d'heure ou une heure de promenade, h pied ou à cheval, qu'il se permet ou s'impose pour sa santé vers la fin du jour.

« .... Indifférent à l'opinion qu'on a de lui, persévérant, actif, infatigable, sincèrement libéral et voulant la liberté pour tous ; quoique partisan des réformes, aimant toutes les vieilles coutumes de son pays, et aussi peu novateur imprudent que routinier obstiné, il a l'intelligence ouverte et prête à comprendre les vrais besoins et les vrais désirs du peuple anglais. Maître de sa parole, sachant être clair, éloquent, enjoué, entraînant, suivant l'auditoire auquel il s'adresse, il n'est pas d'orateur qui se fasse mieux comprendre de tous et dont la parole semble mieux exprimer les sentiments de chacun des individus de la foule qui l'écoute. Ce sont là, je crois, à peu près toutes les qualités et les dons qui lui valent, en Angleterre, la grande popularité dont il jouit; mais, parmi ces qualités, plusieurs lui sont inutiles lorsqu'il s'agit des autres pays ; quelques-unes même se transforment et deviennent dangereuses vis-à-vis des étrangers : son indifférence pour l'opinion res-

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semble alors souvent à du mépris, son goût pour la liberté le fait passer pour révolutionnaire. Il n'écrit pas non plus comme il parle, et, chose assez extraordinaire, il lui échappe moins de paroles immodérées dans la chaleur d'un discours qu'il n'en écrit, à tête reposée, dans une dépêche. Enfin, tandis qu'en Angleterre il est presque toujours maître de ceux auxquels il s'adresse, parce qu'il les connaît mieux que personne, son ignorance à l'égard des étrangers est extrême, et cet esprit si libre vis-àvis de ses compatriotes se montre imbu des plus vives et des plus étranges préventions, lorsqu'il s'agit des autres. Cela seul suffit pour faire comprendre quelques-unes de ses erreurs, et aussi l'aversion qu'il inspire au dehors. Et néanmoins cette aversion est injuste, car, malgré ses méprises, rien n'est plus faux que l'opinion qu'on lui prête de chercher systématiquement à révolutionner l'Europe dans le but de servir un intérêt anglais complètement imaginaire. Il aime la justice sincèrement, et il hait de même l'oppression; il croit que toutes les nations ont intérêt à ce que chacune d'elles soit gouvernée le mieux possible, et que c'est là en particulier l'intérêt de l'Angleterre. Il a

le droit de penser que les expériences politiques faites dans son pays ont été heureuses, et il a le tort de ne pas voir qu'ailleurs leurs dangers pourraient souvent être plus grands que leurs avantages, et que si les institutions anglaises sont faciles à contrefaire, elles sont à peu près impossibles à imiter. Enfin il se trompe souvent, mais on se trompe aussi beaucoup à son égard.

« La conversation n'est pas difficile avec lui. Il cause avec les ennuyeux tout comme avec ceux qui ne le sont pas, sans avoir l'air de s'apercevoir de la différence. Il n'a pas tout à fait ce que l'on peut nonuner les manières d'un grand seigneur ; cependant il est simple et cordial, et rien, dans son attitude, n'indique la moindre surprise ni le moindre enivrement de sa haute position. Sa mémoire, son activité et son énergie sont, à soixante-douze ans, ce qu'elles étaient à vingt-cinq, et il est rare, à cet âge, de trouver toutes ces qualités et ces facultés si vigoureuses encore : on peut dire que les travaux et les soucis du pouvoir pèsent légèrement sur sa tête.

« Un des sujets qui Tamusent le plus et auquel il revient le plus souvent, c'est l'étude des langues.

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Il en sait un grand nombre, dans une perfection très-rare chez un Anglais, et dont il n'est pas fâché de faire preuve. Nous avons eu ensemble, sur ce sujet, des conversations interminables; mais, ce qui m'amuse davantage, c'est lorsqu'il raconte quelques incidents de sa vie publique ou quelque anecdote relative aux hommes éminents qui ont siégé avec lui dans la Chambre pendant la longue durée des années écoulées depuis le jour où il y prit place pour la première fois. C'est là un sujet toujours plein d'intérêt : cette vie politique anglaise ne ressemble à rien de ce qu'on rencontre ailleurs, et il n'y a pas de royauté égale à la puissance que ceux qui y prennent part ont la conscience de posséder. Cette influence, exercée par quelques classes et subie par les autres avec indépendance et intelligence, les uns sachant commander, et les autres suivre, tous sans aigreur, les moins favorisés sachant d'avance que, si, dans l'intérêt de tous, il faut un grand sacrifice, c'est précisément la classe à laquelle ils n'appartiennent pas qui en supportera volontairement le poids le plus lourd : tout cela est intéressant à écouter et à comprendre. On conçoit très-bien qu'une fois l'habitude prise

de ce genre de vie, on ne puisse plus s'en passer, et qu'y prendre part soit pour tout Anglais l'objet de la plus légitime ambition. C'est une des occupations les plus nobles que puisse avoir la vie d'un homme, et je ne vois au-dessus de cellelà que le dévouement complet de l'existence aux œuvres dont la charité et la foi sont le but direct.

« Lord Palmerston a parlé de la France et de l'Empereur, et il a répété ce que je lui avais déjà entendu dire une fois, que, suivant lui, le coup d'État était excusable parce que la guerre civile était imminente et inévitable, mais que, quoique la liberté fût en ce moment, en effet, étranglée en France, ii estimait fort heureux qu'on y eût conservé des institutions qui en laissent subsister les formes « parce que, a-t-il dit, ces formes peuvent « reprendre vie, sans causer de nouvelles secousses « le jour où l'esprit public redeviendra favorable à « un plus grand développement de liberté. »

Ceci serait contesté en France par bien des gens, et il s'en trouverait davantage d'accord avec M. Thiers, qui disait devant moi, il n'y a pas bien longtemps, à HoUand House, en répondant à un

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admirateur de la Constitution qui régit la France en ce moment, « qu'elle ne semblait bonne que parce « qu'elle ne fonctionnait pas, et qu'elle ressemblait « à une voiture qui avait bonne apparence parce (( qu'on la laissait sous la remise, mais qui tomberait « en pièces si on essayait de la faire rouler. if>

Je me souviens encore d'une autre conversation que je veux ajouter ici à ce qui procède ; elle eut lieu à un dîner chez la duchesse d'Inverness, où j'étais à table près de lord Palmerston. La conversation tomba sur les prisons de Naples et en général sur les abus du gouvernement napolitain. C'était un sujet sur lequel il s'animait toujours, et je me permis de lui dire qu'en admettant la vérité de quelques-unes de ces imputations, il n'en était pas moins certain qu'il se débitait, à ce sujet, en Angleterre, de monstrueuses exagérations, et j'ajoutai que je m'étonnais de la facilité avec laquelle il prêtait foi à tous les récits de ce genre. Il se tut un instant, puis il me dit : « Oui, il est vrai que j'y « crois sans peine. Les hommes sont trop mauvais « pour se passer de publicité, et je crois que toutes les énormités sont possibles dans un pays qui « n'en possède aucune... En cela, assurément, je ne

« crois pas que mon pays vaille mieux qu'un autre. « Tenez, avez-vous lu « Never too late to mend^? »

J'avais lu le roman ainsi intitulé, qui était cette année-là dans toutes les mains, et dont les scènes les plus émouvantes (et que Tonidisait vraies) se passaient en Angleterre dans une prison, où le gouverneur faisait subir aux détenus les plus cruelles tortures.

« Eh bien I reprit lord Palmerston, vous savez « que le fond de ce récit est parfaitement exact. « Ainsi donc, en Angleterre, en plein règne de li- « berté et de publicité, lorsque tout le monde « sait écrire, lorsque tous ont non-seulement la « pennission, mais sont requis de faire connaître au « gouvernement les abus dont ils peuvent être « témoins et que nous ne sommes au pouvoir que « pour lire ces lettres et prendre en considération « leur contenu', ici même il a pu arriver que, « pendant deux ans, un misérable échappât à « l'œil de l'autorité et exerçât autour de lui une « tyranie aussi illégale qu'atroce, jusqu'à ce qu'un

* « Il n*est jamais trop tard pour se corriger. » « Il présidait dans ce moment-là, non point aux affaires étrangères, mais le Home office (ministère de l'intérieur).

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« homme honnête et courageux prît la plume pour « révéler ces faits et demander une enquête*, et « vous voulez que je croie que là où le pouvoir « est administré sans contrôle par des employés « que la publicité n'atteint Jamais, des faits sem- « blables à celui-là ne se répètent pas tous « les jours? Pour cela, je vous le dis, il fau- « drait que l'expérience m'eût donné une meilleure « opinion de l'espèce humaine. )>

Le même sujet amena, de sa part, à Broadlands, à peu près les mêmes réflexions, et j'en consigne ici le*souvenir, car, sans juger cette appréciation, elle me semble caractéristique et digne d'être racontée.

J'extrais encore de mon journal le passage suivant qui donne quelque idée de la physionomie du cercle de Broadlands à cette époque, et du genre d'agrément et d'intérêt que l'on pouvait y trouver :

— « .... Le comte et la comtesse de Lavradio et le marquis d'Azeglio' ont fait route

* L'enquête eut lieu et justice prompte et sévère fut faite.

* Le comte Lavradio était le ministre de Portugal. Le marquis d'Azeglio était alors ministre de Sardaigne, depuis ministre d'Italie. II était le neveu de Massimo d'Azeglio.

avec nous. La comtesse de Lavradio est aimable, bonne et intelligente, et, quant à son mari, on cause bien avec lui sur tous les sujets. En arrivant à Broadlands, nous avons trouvé lady Jocelyn et quelques autres personnes plus ou moins de connaissance; puis, sont arrivés successivement sir John et lady MilbankS le comte et la comtesse Apponyi^, M. de Persigny^ l'ambassadeur de Turquie*, M. et M"'Monkton Milnes*, lady Wil-

i Sir John Milbank était alors ministre d'Angleterre à Munich. Lady Milbank était d'une beauté remarquable; son portrait fut placé par le roi Louis de Bavière dans la galerie oii il avait réuni ceux des plus Belles personnes de son temps.

* Alors ambassadeur d'Autriche à Londres, plus tard ambassadeur à Paris. Le comte Apponyi était fils de celui qui fut ambassadeur d'Autriche en France pendant la restauration et le règne de Louis-Philippe. Il avait été élevé à Paris, et il avait gardé d'intimes relations d'amitié avec un grand nombre de ceux qu'il retrouva en 1871, lorsqu'il y revint lui-même comme ambassadeur. Aussi, malgré toutes les divisions de notre temps, parvint-il à réunir dans son salon Télite de tous les partis, et, lorsque la mort le frappa prématurément, il fut pleuré par autant d'amis en' France que dans sa propre patrie. Au gré de tous, alors, la presse, qu'il avait toujours (et peut-être trop) dédaigné de ménager, exprima trop faiblement les sentiments unanimes de la société française.

* Ambassadeur de France.

* M. Mussurus, aujourd'hui Mussurus-Pacha, qui occupe encore le même poste à Londres.

^ Aujourd'hui lord Houghton, créé pair par lord Palmerston.

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liam Russell* et deux de ses fils, jeunes gens trèsdistingués tous les deux, quoique fort différents Tun de l'autre et, en Angleterre, assez différents aussi des autres. On s'aperçoit en causant avec eux que, plus que cela n'est fréquent dans ce pays, leur esprit, leur caractère et leurs manières ont subi l'influence de leur mère. Il est vrai que celle-ci n'est pas une personne ordinaire, mais je crois avoir remarqué partout que lorsque les parents sont à peu près d'un mérite égal, il est avantageux, pour des fils, d'être influencés par leur mère comme il l'est, pour des filles, de l'être par leur père. Cela donne aux uns la douceur, la tendresse, le respect, aux autres la grandeur, la fermeté, et cette virilité d'esprit si nécessaire aux femmes, et dont elles manquent si souvent.

Alors membre de la Chambre des Communes et auteur de poésies qui devraient être plus connues en France qu'elles ne le sont.

^ Lady William Russeil (miss Rawdon) fut Tune des femmes les plus remarquables de son pays et de son temps par sa beauté, sa rare et profonde instruction, sa connaissance parfaite de presque toutes les langues (sans omettre le latin et le grec), enfin le charme extrême de son esprit et de sa conversation. Son fils aîné est aujourd'hui duc de Bedford. Les deux cadets dont il est ici question sont lord Odo Russeil, en ce moment ambassadeur d'Angleterre à Berlin, et lord Arthur Russeil, membre du Parlement.

a Quoi qu'il en soit de cette remarque, la société dans son ensemble était agréable cette fois à Broadlands et on passait très-bien son temps. Lord Palmerston était sur son beau dire et de fort belle humeur, lady Palmerston aimable selon sa coutume, et sa fille, lady Jocelyn, que je n'avais pas revue depuis le grand malheur qui a changé sa vie S m'a touchée et intéressée plus qu'elle no l'avait fait dans tout l'éclat de son début dans le monde. Sa beauté seule n'est point altérée; mais, du reste, elle est devenue une tout autre femme, et il est difficile d'en imaginer de plus intéressante.

« Un jour, j'ai eu une conversation singulière avec M. de Persigny. Contre mon attente, je ne le trouve nullement déplaisant. C'est Thomme le plus naturel que j'aie jamais rencontré dans le grand monde. Il pense juste quelquefois, et souvent aussi ilpensefaux,cequiarriveàbeaucoup d'autres ; mais ce qui, je le crois, n'arrivequ'àlui(surtoutparmiles ambassadeurs), c'est de penser tout haut sans avoir Tair de se préoccuper le moins du monde de Tefi'et que peuvent faire ses paroles et des conséquences

* Elle était alors devenue veuve depuis peu.

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qu'on peut en tirer. C'est ainsi que, le jour dont je parle, il me dit tout d'un coup, devant deux ou trois de ses collègues étonnés :

« Ce qui affaiblit l'Empire, voyez-vous, c'est de n'être pas soutenu par les légitimistes ; si TEmpereur m'écoutait, il ne songerait qu'à les ramener à lui, car un gouvernement est toujours faible lorsqu'il est combattu par les plus honnêtes gens du pays. »

A côté de cela, il nous a tenu, à diverses reprises un vrai langage d'illuminé. Il est de plus constamment en distraction, et a souvent l'air de parler sans avoir la moindre conscience du lieu où il se trouve. Toutefois il donne l'impression d'être sincère. Malgré ses fantaisies étranges qu'il a une si grande facilité à communiquer, il est libre d'esprit, et n'a aucun violent dénigrement pour ses adversaires. Enfin sa conversation est curieuse et m'amuse. »

A cette époque, le grand réveil religieux qui marquera pour l'Angleterre le milieu du dixneuvième siècle avait commencé, et, depuis près de dix ans déjà, ce qu'on a nommé le mouvement

dOxford passiQnnait les esprits en sens divers et stimulait dans toutes les âmes le besoin de secouer la torpeur qui avait succédé à Timpiété du siècle passé, torpeur dans laquelle s'était, du reste, endormi Famour plus encore que la haine. Celle-ci vivait toujours contre les catholiques, au milieu de Tindifférence religieuse du monde, et elle survécut même quelque temps à la grande mesure d'émancipation de 1829. Peu à peu, cependant, avec un réveil véritable de ferveur et de foi, cette haine commença à s'affaiblir. Bientôt un regret généreux des persécutions passées, un désir sincère de justice, un besoin nouveau de piété et d'union s'empara d'une foule de cœurs, et pendant un instant, on peut le dire, il sembla qu'un souffle de charité divine traversait l'atmosphère I Ce moment fut Tun des plus grands du temps où j'ai vécu; et bien que l'aigreur ait reparu plus tard, que de nouveaux malentendus soient survenus et durent encore, les germes de concorde, de justice et de piété déposés alors portèrent des fruits qui se développèrent plus tard et se développeront encore dans une proportion qu'il nous est impossible de prévoir*

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Mais la société de Broadlands appartenait à une tout autre génération. La seule manière par laquelle lord Palmerston prit part à ce grand mouvement d'apaisement, ce fut par son active coopération à l'émancipation des catholiques, mesure à laquelle son amour pour la justice et pour la liberté le rendait favorable. Mais ce fait, si important qu'il fût pour le présent et l'avenir, au point de vue spirituel aussi bien que matériel, ne le touchait que sous ce dernier rapport. Il avait travaillé plus qu'un autre à revendiquer les droits politiques des catholiques, il n'en était pas inoins profondément imbu de préventions contre leur foi, et la nouvelle tendance qui se manifestait dans l'anglicanisme l'eût inquiété s'il y eût pris garde ; mais (tout autre en cela que celui qui a occupé depuis sa place au pouvoir) il était aussi indifférent aux sujets exclusivement religieux, que M. Gladstone s'y montra de tous temps passionnément attentif. On en parlait donc rarement ou jamais à Broadlands, et ce silence laissait un grand vide dans les conversations, d'ailleurs si souvent intéressantes.

Je ne me souviens, à cet égards que d^une seuk

exception, et je crois pouvoir la rappeler ici, car il s'agit d'un homme dont les mémoires, récemment publiés, ont déjà fait connaître le nom à beaucoup de lecteurs, même en France. J'ai, sur ce point, d'autant moins de scrupules, qu'au milieu des pages de ce journal voué tour à tour aux affaires de la politique et à celles du turf^ on rencontre tout à coup des passages qui sont une sorte de douloureuse protestation et comme le cri d'une âme plus noble que tout ce qui l'occupe. Ces passages, l'ami de Charles Greville et l'éditeur de son journal n'a pas cru devoir les supprimer ; ils m'autorisent donc à y ajouter ce qui suit :

Un jour, àBroadlands, où il se trouvait avec nous, M. Charles Greville (qui était de longue date notre ami et celui de tous les nôtres) m'apporta un livre fort intéressant, disait-il, et qu'il me priait de lire. Je l'emportai dans ma chambre ; mais, après en avoir parcouru quelques pages, je m'aperçus que, bien qu'intéressant en effet, il était écrit dans un esprit de négation et de scepticisme aussi complet qu'odieux. Je lui rendis ce livre dans la soirée en lui demandant pourquoi il me l'avait proposé, certain comme il devait l'être qu'il ne pouvait que

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me déplaire et m'affliger. Il me répondit qu il me l'avait donné sans scrupule, parce qu'il croyait que ce qui s'y trouvait de bon me ferait plaisir et qu'il savait que ce qui s'y trouvait de mauvais ne me ferait aucun mal. « Car, soyez-en bien sûre, » ajouta-t-il avec une émotion fort rare chez lui, « pour rien au monde je ne voudrais altérer vos croyances. Oh 1 Dieu m'en garde I je vous ôterais quelque chose de grand et je rC aurais rien à vous donner en retour ! »

Que de fois je me suis souvenue, en lisant certains passages de son journal, de l'accent avec lequel il me dit ces paroles !

Le lendemain dans la journée, tandis que j'étais dans ma chambre, j'entendis frapper à ma porte, et à ma grande surprise (car la chose n'est pas habituelle en Angleterre), je vis entrer M. Greville.

— Je voudrais bien causer avec vous, me dit-il, et reprendre un peu ce que nous disions hier au soir, le permettez-vous?

Je n'eus garde de refuser, et nous eûmes en effet une longue et triste conversation. Hélas 1 il me tint un langage qui, je le pense, se renouvelle souvent, et que bien d'autres que moi ont entendu !

Doutes religieux, désir de croire, impossibilité de comprendre, vie remplie de trop d'autres choses, temps absorbé ; en somme : vide, regret, sombre tristesse. Tel en était Fensemble. Je le vois encore debout, la tète appuyée contre le marbre de la haute cheminée, répétant : « Oh I que ceux qui ont une foi véritable sont heureux I si elle pouvait s'acheter à prix d'or, que ne la payerait-on pasi » Cette conversation est la seule du même genre dont j'aie emporté le souvenir de Broadlands. Du reste, la grande lutte religieuse qui agitait alors l'Angleterre n'y avait aucun écho ; et, bien qu'on n'applique pas ordinairement l'épithète de futile à un cercle composé de gens occupés des affaires les plus sérieuses de ce monde, ce titre pourrait cependant convenir à celui dont je parle. C'est ce qui apparaît plus distinctement encore lorsque le temps a marché, réduisant à l'insignifiance ces grandes préoccupations qui parurent un jour si graves, emportant les hommes et les choses, transformant jusqu'aux lieux remplis de leurs souvenirs et leur donnant un aspect si nouveau, que ceux qui les possédaient naguère auraient peine aujourd'hui à reconnaître leur propre demeure.

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Ces jours sont loin ! les années se sont enfuies, la mort a frappé ses coups ordinaires. Ceux qui alors remplissaient la scène ont cédé la place à d'autres, et tant de choses ont changé dans le monde, que ce qui se passait alors semble déjà appartenir à l'histoire.

La carrière longue et prospère de lord Palmerston s'est achevée sans que la fortune humaine lui ait été infidèle. A quatre-vingt-cinq ans, la mort le trouva au pouvoir, et environné de cette faveur publique qui se détourne rarement en Angleterre de ceux qu'elle a un seul jour caressés, ou bien qui leur revient avec une facilité extrême lorsque leur popularité a été voilée par quelques nuages. Peuple bon à servir malgré sa rude indépendance, et qui, par conséquent, est presque toujours bien servi!

La veuve du célèbre homme d'État, comme lui octogénaire, ne lui survécut pas longtemps et termina sans grandes souffrances une vie que l'on peut aussi ranger au nombre de celles que la bonne fortune a suivie pas à pas pendant toute sa durée. Est-ce là cependant ce qu'il faut lui envier, et de telles destinées sont-elles ici-bas les plus désirables ? Nous ne le pensons pas ; nous

avons souvent éprouvé au contraire, que lorsqu'on voit enfin arriver l'inévitable terme de ces prospérités exceptionnelles, le cœur se serre encore plus peut-être qu'en présence des coups qui frappent prématurément. C'est précisément lorsque rien n'a manqué au bonheur, pas même la durée qu'il comporte, que la brièveté et l'inanité de tout ce qui passe devient plus apparente et plus sensible. Et c'est alors, surtout que les puissances de notre àme qui veulent et cherchent le bonheur se détournent avec dégoût de celui de la terre, et comprennent la profonde signification des mots tant de fois répétés par saint Philippe de Neri : E poi?

Sans vouloir faire ici la moindre injure soit au passé soit au présent, il nous est impossible de ne pas constater un grand contraste entre le Broadlands de 1855 et celui d'aujourd'hui. Sans doute, l'hospitalité et la bonne grâce des nouveaux hôtes

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de cette belle demeure sont encore ce qu'étaient celles des hôtes d'autrefois. L'intérêt qu'y inspiraient les questions politiques et sociales n'a pas diminué, les amis s'y rencontrent et trouvent le même accueil que parle passé ; à tous ces égards, pour faire l'éloge de ce qui était, aussi bien que de ce qui est, il suffit de dire que rien n'est changé. Sous d'autres rapports cependant, le changement est notable. Avec une génération nouvelle, un air nouveau a pénétré dans ces murs, et, malgré le scepticisme qui, de nos jours, circule aussi à larges bouffées dans l'atmosphère anglaise, cet air nouveau est tout imprégné de religion. Je ne parle pas seulement de la ferveur croissante que chacim apporte dans la pratique de la foi qu'il professe, mais de l'intérêt passionné avec lequel, sous les formes les plus diverses et, à nos yeux, parfois les plus bizarres, un nombre considérable de gens du monde s'occupent aujourd'hui, dans ces mêmes lieux, de questions religieuses.

Nous n'avons pas à rappeler ici les phases différentes du mouvement religieux de l'Angleterre dont les oscillations viennent d'être récemment décrites par la plume aussi expérimentée qu'ha-

bile de M. Tabbé Martin*. Nous dirons seulement que jamais ce mot : mouvement, ne nous a paru avoir une plus profonde et plus haute signification. Ne croirait-on pas en effet voir quelque chose de semblable, à ce frémissement mystérieux des eaux, sous le souffle de l'esprit de Dieu , d'où devait naître la vie, la fécondité et la splendeur de la terre? Que, dans un autre ordre, nos yeux soient destinés à voir s'accomplir un miracle du même genre, que les flots tumultueux et désordonnés de tant d'opinions diverses doivent, de nos jours, se réunir dans la mer majestueuse et immuable de l'unité, c'est ce que nous n'osons prévoir ; mais que telle soit la tendance, et comme la raison dernière de toutes les tentatives auxquelles nous assistons et de toutes les hautes, pures et saintes aspirations dont l'expression retentit chaque jour : c'est ce que nous croyons d'une ferme foi ; c'est ce que nous espérons et attendons d'une confiante et indomptable espérance I

En efl'et, tandis que l'étude consciencieuse du passé chrétien et le dégoût de l'empiétement trop

* Études sur le Ritualisme publiées, en France dans le Correspondant y et en Angleterre dans le Contemporary .

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flagrant de FÉtat sur le domaine spirituel ramènent un grand nombre d'anglicans à l'autorité de FÉglise catholique^ d'autres sont attirés vers elle par les conseils de perfection qu'elle a donnés la première au monde et qui, de siècle en siècle, ont porté dans son sein tant de fruits de sainteté. C'est pourquoi il nous semble que ces deux tendances, l'une vers la véritable autorité, l'autre vers une piété plus vivante, ramènent également au catholicisme.

Nous voudrions citer à Tappui de cette assertion plusieurs faits récents, dignes d'être médités. Mais, comme l'un d'eux nous ramènera à Broadlands, il nous semble indispensable de consacrer d'abord quelques lignes aux nouveaux possesseurs du lieu que nous venons de décrire.

Parler de ceux que l'on a personnellement connus, et qui peut-être pourraient vous lire, cela est sans doute un peu indiscret, même lorsque tout ce qu'on en peut dire doit inspirer pour eux affection et respect. Et cependant, cette indiscrétion n'est-elle pas (en Angleterre surtout) commise tous les jours, par les journaux, sans que ceux qui en sont les objets s'en offensent beaucoup ? Si l'on cherchait bien, peut-être même trouverait-on déjà

plus d'une fois imprimé quelque part que madame Cowper Temple est bonne autant que belle ; que sa vie est vouée aux actes de la charité la plus active ; que, dans tout ce que lui inspire son cœur généreux, son mari l'approuve et la seconde, et que, lui aussi, consacre aux mêmes occupations les loisirs que lui laisse la vie parlementaire. Enfin, j'ajoute que l'un et l'autre ont une égale prédilection pour les sujets religieux et qu'ils s'en occupent avec une sincérité et une piété auxquelles doivent rendre hommage ceux même dont les convictions diffèrent le plus des leurs. Ce ne sera peut-être pas m'écarter ici de mon sujet que d'emprunter encore quelques pages à mon journal d'autrefois, car on y trouvera non-seulement le portrait de celle dont je viens de parler, telle qu'elle m'apparut il y a vingt ans, mais aussi celui d'une autre femme que sa beauté, son esprit et sa destinée étrange rendirent jadis célèbre en France, non moins qu'en Angleterre.

Lady Harriet Cowper, mariée d'abord à un Français*, et ensuite à un Anglais, était devenue,

* Le comte d'Orsay.

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par ce second mariage, belle -sœur de M. et M^** Cowper Temple, les possesseurs actuels de Broadlands. C'est chez elle à la campagne, que furent écrites (en novembre 1856) les pages suivantes*:

« Je les regardais, ce soir, Tune et l'autre

assises près de la grande cheminée du salon : d'un côté, lady Harriet enfoncée dans un grand fauteuil, la tête rejetée en arrière, son visage pâle et régulier tourné de façon à en dessiner l'ovale, si parfait encore, avec cette expression plutôt indolente que calme, et ses belles épaules, à peine couvertes d'une légère dentelle. De l'autre, en face d'elle, assise sur un siège très-bas, sa jeune belle-sœur, le front appuyé contre la colonne de marbre blanc qui soutient la cheminée, et posée d^une façon singulièrement gracieuse. Les longs baiideaux de ses cheveux blonds, ses traits fins et purs, Texpression de ses yeux et de sa bouche,

* Nous nous trouvions alors à Brocket-Hall, en Hertfordshire, propriété de lady Palmerston. Elle Pavait prêtée cette année-là à son fils cadet et à sa belle-fille, lady Harriet Cowper dont il est ici question, et celle-ci en faisait les honneurs à sa bellesœur, Mb^c Cowper Temple, et à quelques amis de la famille de son mari.

qui rappelle les madones de Francia, sa robe noire, sa guimpe plissée et montante, la croix attachée à son collier, tout cela lui donnait quelque chose de monacal en grand contraste avec la parure de sa belle-sœur et les riches bijoux dont elle était couverte. Elles formaient ainsi, à elles deux, un tableau dont un peintre eût pu s^inspirer, pour représenter d'une façon noble et frappante quelque chose d'analogue à la fameuse allégorie que le pinceau du Titien a rendue célèbre, et qui, selon moi, est un chef-d'œuvre de dessin et de coloris, beaucoup plutôt que de composition. »

« Dans un temps qui n'est pas encore fort

éloigné (un temps où elle était moins heureuse et moins calme qu'aujourd'hui), il m'est souvent arrivé de voir de loin lady Harriet agenouillée dans nos églises, aux heures où elles sont presque vides et où le besoin de la prière y attire seul ceux que l'on V rencontre. C'était alors vers les sanctuaires catholiques qu'elle tournait ses regards, et elle semblait venir y chercher la paix. Depuis, une nouvelle ferveur protestante s'est emparée d'eUe, et le mouvement religieux de ses idées a pris une autre direction. J'ai trouvé cette fois, introduite ici par

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elle, la coutume de lire la Bible tout haut, le dimanche soir, aux seiTiteurs réunis : coutume qui n^ existait pas autrefois.

« Lorsqu'elles se sont levées pour quitter le salon, et que, suivant mon habitude, je ne les ai point suivies (la prière commune ne pouvait être une vérité que là où la foi est une)j j'ai été saisie d'un grand accès de mélancolie en songeant à cette atroce séparation de Thérésie !... Je ne sais pas si elles éprouvent cela comme elles le devraient ; mais, quelque conviction que Ton ait, il faut penser bien vaguement aux choses, pour ne pas trouver douloureux, au-delà de toute expression, cet abîme entre chrétiens, entre amis, entre gens qui se comprennent sur tant de choses et qui, sur celle en comparaison de laquelle les autres ne sont rien, pensent les uns des autres ce que je pense d'eux, ce qu'ils pensent de moi!... Il faut être bien léger ou bien déraisonnable pour ne pas gémir, pleurer et prier avec ardeur Dieu de guérir cette plaie saignante de la chrétienté. Là dessus, du moins, nous devrions tous être d'accord, et ils devraient prier de leur côté, comme nous prions du nôtre. Mais non I... ils n'ont point cette prière dans le cœur

ni sur les lèvres, car un secret instinct leur dit que prier pour Tunité, c^est prier contre eux-mêmes 1 » Peu d'années après que ces pages furent écrites, la belle lady Harriet n'existait plus, elle avait achevé sa vie dans les pratiques d'une piété exemplaire, mais dont la forme fut étrange et s'écarta beaucoup de cette sage loi de l'Église catholique, qui met les devoirs d'état au premier rang, et veut, selon l'expression de saint François de Sales, que : pour vouloir être de bons anges, nous n'oubliions pas d'être de bons hommes et de bonnes femmes, Lady Harriet quitta, non-seulement ses ajustements splendides, et tout excès de parure ou d'élégance, mais elle se revêtit d'un costume presque religieux, devint sosur d'une sorte de communauté protestante, se livra à des actes extraordinaires de charité, et même à un genre d'apostolat rarement permis aux femmes parmi nous : tout cela cependant, sans quitter sa maison, dont elle transforma toutes les habitudes, ni son mari, à qui elle imposa cette transformation. Elle fut sincère, charitable et courageuse : il ne nous appartient point de juger ses intentions ou de critiquer ses actes ; mais il est bien permis à ceux qui ont si longtemps vu

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proscrire en Angleterre la vie religieuse et condamner toutes les privations qu'elle impose, de constater comme une réparation involontaire envers eux ces manifestations nouvelles du christianisme renaissant. Le sacrifice, la mortification, et tout ce qui, dans la piété, la charité ou l'abnégation, dépasse les bornes du devoir oïdinaire, appartient à cette idée de perfection révélée au monde par le catholicisme. Dans cette voie, ce sont les nôtres qui ont marché devant ; nul ne peut y entrer sans les imiter ou les suivre et sans répudier à chaque pas les principes au nom desquels la réforme a envahi les monastères et cherché à anéantir la vie religieuse. Nous ajouterons seulement que, seule, rÉglise catholique, tout en stimulant et en bénissant les actes de perfection et de sainteté exceptionnelle, tout en gardant dans son sein une large place à ceux qui veulent les accomplir, n'admet jamais qu'un seul devoir légitime leur soit sacrifié, et aucune femme nV est autorisée à se dispenser à son gré de ceux que lui impose la vie domestique. — Ceci soit dit en passant pour quiconque oserait prétendre que l'Église, dans ses conseils les plus austères, ne maintient . pas

toujours et avant tout. Tordre divin de la famille !

Nous en venons maintenant à un autre fait, plus significatif encore que la tentative de ressusciter, dans l'anglicanisme, les ordres religieux, un fait qui indique de la part des âmes les plus ferventes, un instinctif quoique inconscient retour vers le foyer de charité et de piété allumé dans le monde par rÉglise et que seule elle a su y maintenir inextinguible : nous voulons parler d'une retraite j d'une vraie retraite de neuf jours, destinée, par ceux qui y prirent part, à se séparer entièrement, pour un temps, de toutes les préoccupations du monde, et à remplir leur âme de la seule pensée de Dieu, et de tout ce que sa parole nous impose et nous promet.

Pour les catholiques, là chose n'est pas nouvelle, et il en est peu parmi eux qui n'aient appris à connaître par expérience ce que l'âme recueille, pen* dant ces jours trop rares où elle se livre ainsi tout entière aux seules pensées dignes de la remplir* Mais cette coutume, ancienne chez nous, devient une grande nouveauté lorsqu'il s'agit d'un nombre considérable de protestants de tout âge, de tout sexe et de tout rang. C'est pourquoi ce fait nous

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semble digne d'être remarqué. Tout en demeurant donc (nous l'espérons) dans les bornes du respect et de la discrétion, nous voulons le signaler, ne fût-ce que pour amener parmi nous, en attendant Tunité qui est le terme de nos désirs, une plus grande union de prières pour ceux qui déjà nous les demandent et qui, sans être des nôtres, acceptent et même réclament de nous Taccomplissement envers eux de ce devoir, le plus doux de tous ceux de la charité !

Sans rattacher ridée de cette retraite à une autre manifestation religieuse infiniment moins solide qui eut lieu vers la même époque, nous indiquerons cependant comme un indice de la disposition régnante le succès presque inexplicable obtenu, dans des exercices analogues, par deux Américains (MM. Saukey et Moody), succès dont presque tous les journaux ont rendu compte. Ces deux personnages, au moyen d'une prédication assez ordinaire, accompagnée d'une musique qui n'était guère plus remarquable, réussirent à rassembler des foules nombreuses et à produire une émotion religieuse qui, nous assure-t-on, ne fut pas tout à fait passagère pour tous.

Cette impression fut loin cependant d'être générale; les personnes sérieusement pieuses virent une sorte de représentation, plus regrettable qu'édifiante, dans cette prédication équivoque, et Tune d'elles (une protestante), douée d'un esprit grave et d'un cœur ardemment sincère et pieux, s'exprimait ainsi au sortir de l'une de ces séances : « J'ai assisté aune immense réunion de 40,000 perce sonnes, toutes silencieuses et attentives. Moody c( a été écouté, mais son discours m'a paru super- « ficiel et pauvre : quelques répétitions de com- « mentaires connus, sur le festin nuptial et sur les « diverses excuses de ceux qui s'en abstiennent..., « le tout mêlé d'une foule de petites anecdotes « peu intéressantes. Le chant m'a touchée ; mais « ce qui m'a saisie bien davantage, c'est le spec- « tacle de cette foule innombrable, c'est cet océan « de visages humains dont tous les regards étaient c( levés vers l'orateur... Je me sentais comme « accablée par cette vue, et affligée en même « temps qu'il ne leur fût pas donné, en plus « grande abondance, ce qui me semble être la « vérité. Ceci peut tout au plus éveiller l'atten- « tion, rien n'est fait pour toucher le cœur. »

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C'est à une toute autre classe que celle dont se composait la généralité des auditeurs de MM. Moody et Sankey, qu'appartenaient ceux qui voulurent tenter ensemble celte grande expérience spirituelle que Ton nomme une retraite. Le premier point à régler dans ce but, ce fut le lieu où Ton se réunirait, car (chose bien extraordinaire) on était au nombre de près de ^(SQ personnes, qui, sans distinction de rang (autre circonstance notable lorsqu'il s'agit de l'Angleterre), cherchaient à se rassembler pour prier Dieu, et s'exhorter l'une l'autre à l'aimer davantage et à le mieux servir!

Ce fut alors que la nouvelle châtelaine de Broadlands (celle dont les traits me rappelaient naguère ceux d'une madone de Francia) ouvrit toutes grandes les portes de sa demeure, et offrit l'hospitalité à tous ceux qui voudraient s'y réunir dans le but proposé. La maison fut transformée pour les nécessités de la circonstance : on dépouilla les grands salons de tous leurs ornements superflus ; on disposa les chambres de façon à loger 40 ou 50 personnes — les autres furent reçues dans une habitation voisine; — de longues tables furent placées dans la salle à manger qui prit Taspect d'un

réfectoire, et il fut décidé d'avance que les repas y seraient de la plus extrême simplicité. Enfin, une vaste orangerie fut arrangée de manière à y placer des sièges pour 250 personnes.

En apprenant tous ces détails, nous ne pouvions, je Tavoue, nous empêcher de songer à la surprise qu'eût éprouvée lord Palmerston, s'il s'était retrouvé tout d'un coup sous son toit... Mais continuons.

Peu de jours avant celui où s'ouvrit la retraite, cette foule, composée de gens du monde, d'ecclésiastiques, de laïques, de femmes appartenant les unes aux classes les plus élevées, les autres aux classes les plus humbles, commença à arriver au lieu du rendez- vous. N'est-ce point là un spectacle extraordinaire, et, quelque erronée que soit, à nos yeux, la méthode employée pour atteindre le but poursuivi, n'est-il pas vrai que cette foule altérée de foi, de charité, d'union plus intime avec Dieu, semble digne de l'intérêt de tous ceux qui, sur la terre, savent croire, aimer et prier?

Mais nous n'aurions pas suffisamment indiqué tous les caractères de cette remarquable manifestation, si nous n'ajoutions pas ici une circonstance

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qui nous touche particulièrement. En effet, plusieurs de ceux qui allaient y prendre part réclamèrent avant de partir les prières de leurs amis catholiques; quelques personnes mêmes demandèrent des neuvaines à cette intention, et allèrent jusqu'à désirer pour cela le concours d^un ordre religieux. « Ne pourriez-vous, écrivait l'une d'elles, « obtenir cette neuvaine pour ceux qui vont là, « si affamés, si altérés du souffle de l'Esprit-Saint « et qui se sentent environnés de si profondes té- « nèbres? Ils y attendront l'eau du ciel, comme la « terre desséchée attend l'eau de la nuée ! » Qui pouvait rejeter de telles demandes? Elles reçurent assurément de favorables réponses, et tous prièrent, sans doute avec autant de ferveur qu'un vénérable prêtre, qui, adjuré ainsi par un ami anglican, lui répondait : « Oh ! de grand cœur, car tant de bonne foi et de piété auront leur récompense, et vous reviendrez tous, là oti nous serons tous unis dans la foi, aussi bien que dans la charité. »

La reunion de Broadlands eut donc lieu.

La première circonstance à remarquer, et, disonsle tout de suite, la seule absolument inconcevable pour des catholiques, ce fut la forme dans laquelle

y apparut l'autorité. Sans doute Tintention de tous était de n'en laisser exercer aucune à qui que ce fût. Mais, tant que les âmes seront revêtues de forme humaine, une réunion nombreuse d'hommes ou de femmes (et à plus forte raison des uns et des autres) deviendra une cohue, si personne n'y préside et ne donne aux pensées de tous une même direction. Il fallait donc qu'une voix dominât les autres voix, qu'une personnalité se détachât de cette foule pour imposer une sorte d'ordre à ce que nous nommerons, comme eux (puisqu'ils nous empruntaient cette expression pour la circonstance), les exercices de la retraite.

Ce rôle, ce fut — qui eût pu le deviner? — à un couple américain (nommé, si je ne me trompe, M. et M"** Pearsall Smith) qu'il fut dévolu. A eux, tantôt au mari, tantôt à la femme, revint le devoir auguste, l'honneur insigne de prononcer les paroles qui devaient stimuler la dévotion des assistants et leur rappeler pourquoi ils avaient quitté le monde et cherché la solitude. Là il nous faut faire effort, nous l'avouons, pour ne point nous arrêter au souvenir des voix saintes, austères, autorisées, qui tant de fois nous

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ont tenu le même langage... Mais je poursuis. Ce premier appel eut lieu non point dans un oratoire, mais en plein air, là où les arbres ombragent la pelouse de Broadlands, non loin de la rivière. Il fut suivi d'un long silence ; puis une voix s'éleva dans l'assistance et communiqua tout haut l'effet intérieur produit sur celui qui parlait par ce qu'il venait d'entendre. Un autre en fit bientôt autant, et alors « le beau temps » (indispensable, on le voit, pour une retraite de ce genre), « le murmure de la rivière, le parfum des fleurs, le doux bruit du feuillage agité par le vent » , secondant ce que l'on venait d'entendre, l'émotion fut vive et générale. On se dispersa, peu après, par groupes dans le parc, se communiquant les pensées que ce début avait fait naître ; puis on se rassembla dans une tente dressée dans le jardin pour y prendre le thé. Plus tard on se réunit dans la grande orangerie, et là se renouvela ce qui s'était passé le matin. M. et M""* Smith parlèrent d'abord, puis, « modestement et simplement, » nous dit-on et nous voulons le croire, trois ou quatre jeunes gens vinrent les uns après les autres témoigner de « la grande réalisation sensible qu'ils avaient

éprouvée des vérités proposées à leur méditation». Enfin, le soir, un ministre anglican fit entendre des paroles, selon notre jugement, plus autorisées que celles des autres, et prononça un sérieux et noble discours sur un texte de saint Paul. Ce discours fut néanmoins suivi, comme les autres, de ces commentaires des assistants, si étranges à nos yeux. La sincérité et l'amour de Dieu régnaient toutefois dans cette assemblée, car, à la fin de ce premier jour, il y fut rendu au nom de Notre - Seigneur Jésus-Christ un témoignage remarquable. L'un de ceux qui étaient présents déclara solennellement « que le nom divin de Jésus, prononcé à « plusieurs reprises et à haute voix, à l'heure de la « tentation, lui avait obtenu la grâce et la force « nécessaires pour y résister. »

Telle fut à peu près l'ordonnance de la première journée, et ce fut celle de toutes les autres pendant la durée de cette retraite, qui se prolongea au-delà du temps projeté. L'assemblée fut nombreuse et recueillie ; le silence, la beauté du lieu, le hasard d'un temps radieux ajoutèrent encore à des impressions qui, pour un certain nombre, ne furent pas stériles. Nous venons d'entendre l'un

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des assistants rendre témoignage à la puissance du nom divin et sacré du Sauveur. Nous savons, de plus, qu'au sortir de cette retraite, deux femmes courageuses, avides de servir Dieu activement et dégoûtées du monde et de sa futile oisiveté, allèrent s'enfermer dans un refuge consacré aux soins des plus repoussantes infirmités, et y portèrent le concours de leur généreux dévouement. D'autres, on nous l'assure, en revinrent animées de sentiments plus doux envers les catholiques : comme si l'Esprit de vérité et d'amour, sincèrement invoqué, avait fait pénétrer dans ces cœurs sincères un besoin plus grand d'union, et peut-être une intelligence plus profonde de la prière adressée à son Père par Celui qui a demandé que tous nous ne soyons plus qu'un! Quelques personnes, plus exaltées, donnèrent à leur ferveur nouvelle une forme moins pratique, et il y en eut aussi malheureusement qui, attirées par la curiosité entre deux fêtes du monde, s'en retournèrent comme elles étaient venues, ne remportant de cette solitude d'un jour que ce qu'elles y avaient apporté : elles-mêmes.

Je crois avoir rendu compte, avec la plus complète impartialité, de cette manifestation, et ce n'est

pas pour en amoindrir Timportance ou pour diminuer Tédification qui a pu en résulter, que je relèverai maintenant quelques-unes des circonstances qui, aux yeux des catholiques, la rendent étrange et très-différente de ce à quoi elle prétendait ressembler.

Nous ne reviendrons pas sur le choix de ceux qui furent principalement investis, pendant cette réunion, du ministère de la parole. Les catholiques ne sont pas seuls, d'ailleurs, à le refuser absolument aux femmes, et Ton est surpris à bon droit de voir de si attentifs lecteurs de l'Écriture sainte appliquer à ce point-là, comme à tant d'autres, leur <( Nous avons changé tout cela » . Mais comment ne pas remarquer combien cet appel k l'émotion, à l'imagination, à toutes les impressions extérieures et sensibles, est surprenant de la part de ceux qui ont tant reproché à l'Église catholique la splendeur de son culte et tous les moyens extérieurs par lesquels elle aide la piété de ses enfants? Non, certes, que l'aspect de la nature ne doive nous parler de Dieu tout autant et plus encore que la beauté religieuse de nos temples ; mais cette langue de la nature est vague et ne tient pas à tous les cœurs

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le même langage. Pour n^entendre que la voix divine dans les mille voix de l'univers, il est bon d'avoir d'abord un peu trempé son âme et d'avoir appris, au pied des autels, à unir l'idée de la divinité à celle de la beauté naturelle. D'ailleurs cette sorte de jouissance intérieure, voulue, cherchée dans la dévotion, et acceptée comme un sûr indice de sa réalité, nous frappe par sa contradiction avec le sage enseignement de l'Église, qui ne cesse de nous prémunir contre cette tendance, qui la nomme dangereuse, qui nous avertit de nous défier des impressions dans lesquelles notre imagination peut trop facilement jouer un rôle, et de ne tenir compte que des actes formels de notre volonté, et qui enfin nous apprend à estimer moins la joie de la prière que la vigueur des résolutions qu'elle nous inspire.

Cela dit, nous n'en sommes pas moins d'accord avec l'une des personnes qui avaient pris part à cette retraite protestante et qui, après avoir énuméré quelques-uns des signes du temps présent, disait ces paroles plus remplies pour nous dé vérité et d'espérance qu'elle ne le croyait peutêtre : « De toutes parts se soulève comme une

« vague immense un mouvement religieux qui « vient apporter à' chacun de nous les grâces spiri- « tuelles que notre disposition préalable nous « rendra dignes d'obtenir. »

Et, si l'on voulait savoir plus explicitement pourquoi nous accueillons avec tant de sympathie un langage qui pourrait, après tout, n'être que la promesse d'une vie plus religieuse et plus fervente pour l'anglicanisme, voici ce que nous aurions à répondre :

Quelle est l'époque à laquelle on a vu l'Église catholique commencer à regagner en Angleterre son terrain perdu? Était-ce pendant cette période de relâchement général où l'on voyait des ministres anglicans de l'Évangile prendre part non moins librement que les laïques aux chasses en habit rouge et partager les repas qui les termi* naient? Non certes. On persécutait alors les catholiques, mais on ne les redoutait pas. On ne croyait pas leurs doctrines contagieuses, et il n'était pas un seul membre du clergé qui songeât à les adopter. Ce qu'on a appelé le mouvement anglo-catholique n'a réellement commencé qu'au jDfioment où un plus grand développement de

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science, une plus grande austérité de vie, un progrès notable en tous genres s'était accompli parmi eux, et les ministres anglicans qui furent les premiers soupçonnés de tendances catholiques se trouvèrent parmi les plus savants, les plus fervents et les plus exemplaires de tous. Bientôt rÉglise anglicane se vit privée de quelques-uns de ses membres les plus illustres, et le résultat de ces défections fut de rendre suspects et inquiétants des actes de foi ou de piété dont Teffet semblait être si favorable au papisme, et de faire naître un parti puissant qui combattit tout ce qui s'élevait au-dessus du niveau ordinaire de la piété anglicane. Qu'une église demeurât ouverte un autre jour que le dimanche, qu'on essayât de ramener les notions primitives de la communion quotidienne, qu'on se hasardât à remettre sous les yeux des fidèles le signe de notre Rédemption, toutes ces choses étaient dénoncées — et non à tort, il faut en convenir — comme des crimes de lèseprotestantîsme. On s'inquiéta bien davantage encore lorsque quelques femmes eurent la pensée de i*enon(iei* atl monde et d'aller se consacrer exclusivement au soin des malades et des pauvres^ Ceci

devenait si scandaleusement papiste, que Tévêque du diocèse où le fait avait eu lieu, d'abord attendri en voyant naître sous ses yeux cette pure fleur de dévouement et de piété, fut ensuite assez prudent pour désavouer, sous la clameur publique, les pauvres femmes qui s'étaient abritées sous son autorité. On ne fut pas surpris d'apprendre après cela que d'autres âmes tentées d'héroïsme, comme

celles-là, eussent pris refuge dans la seule Eglise qui leur gardait dans son sein un lieu respecté et privilégié oii elles pouvaient s'épanouir à leur aise.

En un mot, si, au sein du protestantisme, vous marchez dans une voie de pureté, de piété, de détachement, de ferveur, les clameurs de ceux qui veulent vous arrêter, non moins que les acclamations de ceux qui vous appellent, vous avertissent que vous marchez vers le catholicisme.

Voyez en retour si, pour les catholiques, ce seraient là des raisons de craindre une invasion du protestantisme.

Est-ce lorsque le clergé est le plus éclairé, le plus zélé, le plus fervent? Est-ce lorsque les âmes évouées sont en plus grand nombre? Est-ce

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lorsque le talent des prédicateurs est le plus grand ou le zèle des missionnaires le plus actif? Est-ce enfin lorsque le culte catholique se déploie dans toute sa beauté? Non, non, mille fois noni Que le génie et la science aillent le plus haut, et la charité le plus loin possible ; que tout ce que le cœur de l'homme peut concevoir d'héroïque soit réalisé ; que l'art, au service de la religion, produise tous les chefs-d'œuvre iniaginables : jamais les catholiques ne seront conduits par ce chemin vers le protestantisme. Mais, que le zèle se refroidisse, que le relâchement ou le scandale se glissent dans les rangs du clergé ; que le culte perde sa majesté ; que, sous quelque forme que ce soit, enfin, le mal l'emporte momentanément sur le bien : à l'instant même commence ce qu'on peut nommer la tendance protestante chez les catholiques ; et ce fait, le protestantisme lui-même semble le reconnaître, car ce n'est jamais vers le catholicisme pur et fervent qu'il ose tourner ses espérances, mais vers le catholicisme affaibli et à moitié vaincu par l'indignité de quelques-uns de ses membres.

Qu'une voix pieuse et éloquente, telle que celle de Newman par exemple, élève, au sein de l'an-

glicanisme ému, un idéal nouveau de pureté et de grandeur chrétiennes, tous les catholiques de la terre prêtent l'oreille, et, reconnaissant des accents qui sont les leurs, saluent d'avance ce frère exilé, qui parle déjà la langue de la patrie.

Au lieu de cela, qu'au sein du catholicisme un prêtre étonne et révolte par son langage, qu'il se rende coupable d'un acte flagrant de désobéissance envers l'Église ; qu'il l'insulte par ses discours et complète enfin son apostasie par un grand scandale public : à l'instant même se réveillent pour lui l'intérêt, l'espérance, la sollicitude des protestants. Ce prêtre rebelle, ce moine parjure que les catholiques repoussent, semble être devenu l'un des leurs, et l'événement prouve, en effet, souvent qu'ils n'ont pas tort. Mais ne devraient-ils pas s'inquiéter de ce double fait, et se demander s'il ne donne pas raison aux célèbres paroles du comte de Stolberg : « Ils nous donnent leur crème et ils nous prennent notre lie^? »

* J'ajouterai ici une dernière réminiscence que ces mots me rappellent :

Un soir (en 1849) M. Gladstone nous invita à dîner pour nous présenter deux de ses amis qui étaient, disaient-il, a Tun la perle des laïques, l'autre la perle des ecclésiastiques anglicans ». Ceux

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Ces réflexions nous ont entraîné plus loin que

nous ne voulions aller, et peut-être nos lecteurs

nous reprochent-ils déjà de nous être beaucoup

écarté de notre sujet et d'avoir mal prouvé la thèse que nous avions posée au début. Peut-être,

surtout, trouveront-ils que le mot amusant, dont nous nous sommes servi, convient aussi mal au cercle politique du Broadlands d'autrefois qu'aux expériences religieuses de celui d'aujourd'hui. Nous ne voulons pas le nier, et nous convenons même que ces souvenirs, en se réveillant dans notre mémoire, ont ramené plutôt l'impression d'un intérêt vif et sérieux que celui d'un grand amusement. Il demeure néanmoins certain qu'on ne s'ennuyait pas à Broadlands, il y a vingt ans, et nous croyons pouvoir garantir qu'on ne s'y ennuie pas davantage aujourd'hui.

qu^il désignait à bon droit ainsi, c^étaient M. James Hope Scott, Tan des membres les plus estimés et considérables du barreau anglais, et Tarchidiacre (aujourd'hui cardinal) Manning. Moins d'un an après ce jour, on le sait, l'un et l'autre avaient embrassé le catholicisme.

Tous ceux qui ont visité Londres ont remarqué, assurément, deux maisons, il serait plus exact de dire deux palais, situés presque en face l'un deTautre, donnant tous les deux sur le Parc et que leur aspect et leurs proportions grandioses distinguent de toutes les habitations particulières dont ils sont environnés, et ils désignent déjà, sans qu'il soit nécessaire de les nommer, Stafford Hoiise et Bridgewater House,

Lorsque je vis pour la première fois ces deux belles demeures, elles appartenaient, l'une au duc de Sutherland, l'autre à son frère cadet, Lord

Francis Leveson Gower, qui devint plus tard comte d'EUesmere \

C'est à ce dernier, et à celle qui porta si noblement son nom, que sont consacrées les pages suivantes. Tout en me rappelant des amis qui me furent chers, elles donneront peut-être quelques notions nouvelles sur le high life anglais, dont il est fort souvent question maintenant dans les feuilletons de nos journaux et ailleurs, mais que Ton connaît peu et qui n'est habituellement envisagé que sous son aspect le plus frivole et le moins digne d'imitation.

Les types d'un autre genre que je vais retracer ne se rencontrent pas, sans doute, tous les jours. Ils ne sont pas toutefois assez rares pour qu'on ne puisse y chercher l'explication de la solidité de

* Granville Leveson Gower, premier marquis de Staff ord, pousa (en 1748) Lady Louisa Egerton, sœur et héritière du troisième et dernier duc de Bridgewater.

Le second marquis de Stafford, leur fils, épousa Elisabeth, en son propre droit, comtesse de Sutherland, en Ecosse, et il fut créé lui-même, quelques années plus tard, duc de Sutherland. Sa femme fut connue dans la société de Londres sous le nom de

la Duchesse-Comtesse,

Ils eurent pour fils le second duc de Sutherland, et son frère Lord Francis Leveson Gower, lequel, appelé à hériter de la for-

rédifice aristocratique de l'Angleterre, que le flot furieux de la démocratie a battu, jusqu'à ce jour, sans pouvoir l'ébranler (ce qui porte un trop grand nombre d'Anglais à la regarder comme aussi inoffensive ailleurs qu'elle est impuissante chez eux). Brigewater-House appartient aujourd'hui au petitfils de Lord Ellesmere.

Lorsqu'au commencement de l'année 1857, on apprit à Londres que la mort venait de frapper prématurément le noble possesseur de Bridgewater House, l'émotion fut grande non-seulement dans la société à laquelle il appartenait et où sa place était éminente, mais dans toutes les classes. Il n'avait jamais, cependant, dirigé les af-

tune de son grand-oncle maternel, le duc de Bridgewater, reçut le titre d'Ellesmere, qui appartenait à cette maison, et prit, ainsi que ses enfants, le nom d'Egerton, qui est celui de la famille du duc de Bridgewater. Le dernier duc de Bridgewater avait accompli de grands travaux de canalisation, et il donna son nom à l'un des canaux les plus importants de l'Angleterre.

Le possesseur actuel de Stafford-House est le fils du second duc de Sutherlandet de Lady Harriet Howard, fille du comte de Carlyle.

faires de l'État, ou joué dans le monde politique un rôle très-important ; son rang, quoique fort élevé, et sa fortune, bien que colossale, ne le plaçaient point non plus dans une position tout à fait différente de celle qu'occupent plusieurs autres membres de l'aristocratie anglaise. Néanmoins, lorsqu'on apprit que Lord EUesmere n'existait plus, l'émotion fut universelle. Le deuil de ses amis et de ses proches, porté par tous les habitants de ses vastes propriétés, le fut aussi dans le monde des lettres et des sciences, et, plus que partout, dans la foule nombreuse de ceux qui avaient eu lieu de bénir les richesses dont il était le généreux

dépositaire. Il y eut une explosion de regrets unanimes rarement accordés à ceux dont l'illustration n'a pas été acquise, ou accrue, par l'exercice du pouvoir politique.

Sans doute le rang et la fortune attirent en tout pays l'attention, et donnent partout de grands avantages. En Angleterre, il s'y ajoute, de plus, des privilèges que nul ne songe encore à contester h ceux qui les possèdent, lors même qu'ils ne mettent pas bien exactement en regard de ces privilèges tous les devoirs qu'ils leur imposent.

Mais, toutefois, le sentiment public ne s'y méprend pas : il sait faire une distinction tranchée entre ceux qui usent bien et ceux qui usent mal de la position élevée qu'ils occupent et qui permet à tous de les juger ; et pour que des témoignages, tels que ceux qui furent rendus à la mémoire de Lord Ellesmere, puissent se produire, il faut, comme lui, les avoir mérités. Il est vrai qu'alors on ne les marchande pas et que, si le peuple anglais est parfois exigeant, déraisonnable et obstiné, on ne peut pas habituellement lui reprocher d'être ingrat. On chercherait en vain chez lui cette haine du bienfaiteur, qui va jusqu'à nier ou rejeter le bienfait, et qui rend la popularité légitime si rare et si difficile à obtenir en France.

Lorsque j'arrivai pour la première fois en Angleterre, en 4836, Lord et Lady Ellesmere furent au nombre des premières personnes auxquelles mon mari me présenta. Ils étaient déjà ses amis et, dès lors, ils devinrent les miens. Cette amitié

ne se démentit jamais pendant toute la durée de leur vie, et elle demeure associée dans ma mémoire au souvenir de quelques-uns des plus heureux jours du passé.

Mais, quoique je ne puisse faire remonter plus haut ces relations amicales, et qu'effectivement je n'aie, à proprement parler, fait connaissance avec Lord EUesmere qu'à l'époque dont je parle, un jour cependant, au début de ma jeunesse, je l'avais entrevu. C'était à Saint-Pétersbourg, où mon père était alors ambassadeur, et où Lord EUesmere, qui ne portait pas alors ce titre, mais celui de Lord Francis Leveson Gower, accompagna le duc de Wellington, lorsque celui-ci vint féliciter l'empereur Nicolas à son avènement au trône.

Il ne passa à Pétersbourg que quelques jours, et je le vis une seule fois, mais une circonstance tristement frappante grava pour toujours cette rencontre dans mon souvenir.

J'étais un soir dans un salon, et auprès de moi se trouvait une jeune fille avec laquelle j'étais intimement liée et que j'aimais tendrement. Le duc de Wellington parut, suivi d'un jeune homme que l'on annonça à haute voix : «Lord Francis Leveson

Gower. » J'admirais sa noble figure et j'allais communiquer mon impression à ma voisine, lorsqu'on me tournant vers elle, je la vis pâlir et chanceler. Elle me dit qu'elle était malade; j'appelai bien vite sa mère, qui l'aida à sortir du salon, je la suivis, et je la vis bientôt partir faible et défaillante, sans deviner alors quelle souffrance l'avait saisie.

Cette amie, plus âgée que moi de quelques années, était l'une des plus belles et gracieuses personnes que l'on pût voir. Je me souviens encore de ses yeux bleus, bordés des plus longs cils que j'aie vus de ma vie. Je me souviens de sa voix, l'une des plus belles que j'aie jamais entendues, et de son talent musical non moins remarquable que son instruction; je me souviens de son goût pour la poésie, et de sa connaissance de toutes les langues. Hélas! et je me souviens aussi que cette charmante créature, dont l'âme était aussi belle que le visage, avait été élevée, par la volonté expresse et obstinée de son père, dans l'ignorance de toute espèce de religion; elle n'avait même reçu le baptême que parce que sa mère avait réussi à se soustraire, à cet égard, à l'autorité de son mari.

Certes, s'il y a une miséricorde et une grâce pour ceux que leur malheur et non leur volonté sépare de tout contact avec la vérité, elle a eu droit et part à cette miséricorde .

Elle s'était formé de toutes ses lectures, de toutes ses aspirations une sorte de religion vague, qui eût pris forme quelque jour peut-être, mais ce jour ne vint pas pour elle sur terre, et cette réunion fatale de tant de dons séduisants et dangereux ne servit qu'à empoisonner et à abréger sa vie : elle mourut de ce qu'on nomme en anglais : a broken heart^ mal qui n'a pas de nom en France, peut-être parce qu'on y meurt rarement d'amour. Cela est rare partout, au reste, et peut-être pour succomber à ce genre de désespoir faut-il avoir, comme elle, le cœur passionnément tendre, et l'âme dénuée de toute ferme croyance.

Un étranger, un homme brillant, spirituel, d'une figure remarquable et d'un grand nom vint à Pétersbourg. 11 se donna la peine de chercher à lui plaire, il y réussit facilement. Rien ne s'opposait à leur union, sinon la nécessité pour lui d'obtenir le consentement de ses parents, avant de faire sa

BRIDGEWATER HOUSK. 77

demande formelle à ceux d'Éveline *. L'avenir le plus heureux s'ouvrait donc devant elle et rien ne semblait combattre le penchant de son cœur. Lui, sans doute, il Taima aussi pendant quelque temps, assez pour qu'elle pût croire le sentiment qu'elle éprouvait réciproque. Je veux croire qu'il Tétait en effet; je veux croire qu'en partant il comptait revenir, je veux croire qu'il l'oublia. Je ne veux pas croire qu'il la trompa.

Quoi qu'il en soit, elle l'attendit d'abord avec beaucoup de confiance ; ensuite, ne recevant pas de nouvelles, avec inquiétude ; puis enfin, avec une morne angoisse.

Elle en était à cette phase de sa triste histoire, lorsque Lord Francis Leveson parut tout d'un coup devant elle. A d'autres yeux que ceux d'Eveline, sa ressemblance avec celui qu'elle ne devait jamais revoir n'était pas frappante. Cette ressemblance existait néanmoins et parut à son esprit préoccupé assez saisissante pour lui causer la violente émo*

^ Ce nom n'était pas le sien. Malgré le grand nombre d'années écoulées, je trouve plus respectueux pour sa mémoire de taire ici le nom véritable de celle qu'une muette douleur conduisit au tombeau.

lion qu'elle n'avait pu dissimuler, et dont plus d'une personne présente devina la cause.

Hélas I ce jour-là même, bien des gens savaient déjà ce qu'elle ignorait encore, que l'objet de ce profond et malheureux attachement était à tout jamais séparé d'elle et que le hasard et les précautions, peut-être imprudentes, de sa mère, avaient seuls empêché la nouvelle de son mariage de parvenir jusqu'à elle.

Ceci se passait au mois de mai. Elle demeura dans la même tristesse et la même vaine attente pendant quelques semaines encore, puis enfin, une ancienne et fidèle amie, à laquelle elle ouvrait son cœur plus qu'à une autre, et qui, étant plus âgée qu'elle, avait sur elle quelque influence, efi'rayée du danger de prolonger plus longtemps une telle

illusion, obtint de sa pauvre mère la permission d'y mettre fin. Un soir, tandis qu'elles se promenaient ensemble dans un jardin; par un de ces longs crépuscules d'été qui, en Russie, prolongent indéfiniment le jour, la prudente amie lui porta enfin ce coup devant lequel avait hésité la main d'une mère ; on l'avait trouvée insensée, cette malheureuse mère, mais hélas I son instinct ma-

ternel l'avait bien inspirée. Cette illusion qu'elle avait tant de peine à laisser détruire, elle pressentait que c'était la vie de sa pauvre enfant, et que la vérité, c'était sa mort.

Il en fut ainsi en effet ; les paroles qui détruisirent le rêve furent dites, et il n'y eut pas de paroles pour leur répondre. Après les avoir entendues, Éveline marcha longtemps, longtemps dans ce jardin sans parler. L'amie, effrayée de ce silence, demandait une réponse. Elle n'en reçut pas. Elle n'en reçut jamais. Cette inexprimable douleur demeura muette. Elles rentrèrent ; elles étaient attendues avec impatience, et, au premier moment, sa mère fut soulagée en la voyant revenir si calme et sans la moindre trace de larme ou d'agitation. Plus froide, plus pâle, plus silencieuse que de coutume, rien de plus et ce fut tout. Mais six mois après elle était morte. Quelques phrases trouvées çà et là, dans ses papiers, quelques paroles prononcées dans son délire trahirent seules la souffrance à laquelle avait succombé sa vie.

Pauvre charmante Eveline !... Son souvenir m'est toujours resté mélancolique et cher 1 Et en pensant à elle aujourd'hui, après tant d'années

écoulées, ces vers que j'aime me reviennent à la mémoire, et j'espère que quelque pensée de ce genre sera venue fortiJBer et consoler son cœur pendant les derniers instants de sa courte vie :

Dieu cache un don divin au fond de la souffrance ; Souffrir, c'est mériter, c'est monter, c'est grandir. Dieu m*a fait de mes pleurs ma meilleure espérance ; J'espère, puisqu'il faut souffrir^ I

Ce ne fut que dix ans plus tard que je revis celui dont l'apparition accidentelle à Pétersbourg avait donné lieu au triste épisode que je viens de raconter et dont je ne pense pas qu'il ait jamais eu lui-même complète connaissance. A cette époque, il venait de se marier, et, lorsque j'arrivai pour la première fois en Angleterre, sa femme était dans tout l'éclat d'une beauté qui était le moindre de ses dons. Ce qui frappait en elle, beaucoup plus encore, c'était la simplicité, la sincérité, la grandeur d'un caractère qui, au milieu du monde,

* Abbé Gerbet.

Tavait maintenue étrangère au monde. Elle traversait les somptuosités et les frivolités de la société anglaise, sans même s'apercevoir que d'autres y étaient sensibles, et semblait ignorer le cercle élégant et futile où le rang, la fortune et la mode lui marquaient sa place, tant elle avait toujours su vivre au-dessus de lui.

Puisque j'ai prononcé ce mot « la mode »

(fashion), il ne sera peut-être pas hors de propos de dire ici 'quelque chose de l'empire étrange et extravagant qu'elle exerçait à cette époque à Londres.

Non-seulement il existait alors une coterie dont il fallait faire partie et quelques salons dans lesquels il était nécessaire d'être admis si l'on ne voulait pas être exclu de cette élite du monde élégant à laquelle chacun ambitionnait d'appartenir, mais quelques hommes partageaient alors, avec trois ou quatre femmes, le privilège d'en être les arbitres suprêmes. Ceux-là dispensaient leurs suffrages à leur gré, parfois très-capricieusement, et presque toujours sans égard pour la position sociale de ceux qui les solUcitaient. C'était le temps où les dames patronnesses du fameux bal d'Al-

macks usaient, sans contrôle, du droit d'admettre ou de rejeter ceux qui prétendaient pénétrer dans cette citadelle de l'élégance, et où Tune d'elles refusait une invitation à la duchesse de Northumberland par un billet conçu en ces quatre mots : « Rank is not fashion, — le rang ri est pas la mode; » ce qui signifiait laconiquement que l'élévation du rang ne suffisait pas pour conférer l'élégance, seul titre valable pour être admis au bal en question.

On supposera, naturellement, que les hommes qui acceptaient le sceptre de cette coterie devaient être eux-mêmes pour le moins aussi frivoles que l'empire qu'ils étaient appelés à exercer. Il n'en était rien cependant. Celui qui occupa longtemps la première place dans ce domaine de convention, ce fut le duc de Devonshire*, et il était, chacun le sait, remarquable par la finesse de son esprit et par sa rare instruction, aussi bien que par la générosité de son caractère ; il était, d'ailleurs, loin d'être le seul. Près de lui, dans cette même catégorie, se trouvaient, parmi plusieurs autres, deux frères,

* Oncle de celui qui porte aujourd'hui ce titre.

qui, bien que fort dissemblables, possédaient chacun dans leur genre des qualités supérieures à celles qui suffisaient pour en faire partie.

J'ai déjà parlé de Charles Gréville (l'aîné de ces deux frères), lorsque, en rappelant mes souvenirs de Broadlands, j'ai raconté une conversation que nous y eûmes un jour ensemble. Mais j'ajouterai encore ici quelques mots à ce que j'en ai dit ailleurs et à ce qu'il a dit de lui-même dans le Journal publié depuis sa mort, qui a donné à son nom une notoriété universelle.

Ce Journal a été lu avec moins d'indulgence par les compatriotes de Charles Gréville que par les étrangers, et, dans son propre pays, sa mémoire en a souffert. J'avoue que, pour ma part, la sévérité de la société à cet égard m'a semblé quelque peu excessive. On a dit souvent (et je crains que ce ne soit avec vérité) qu'il serait imprudent d'écouter à la porte ce que disent de nous nos meilleurs amis. Convenons cependant que nous n'éprouverions pas un si vif ressentiment en entendant parler de l'un de nos défauts, fût-ce le moindre ; nous n'aurions pas tant de peine à pardonner ce grief minime ; nous ne serions pas tentés de regarder comme

8i . REMINISCENCES.

des traîtres ceux qui s*en sont rendus coupables (lors même qu'ils nous auraient d'ailleurs donné mille preuves d'estime et d'affection), si notre susceptibilité pour nous-mêmes était un peu moins vive. En tous cas, à cette lumière, examinons nos propres paroles et jugeons-les. Nous en trouverons assurément beaucoup qui eussent blessé de même l'ami qui les eût entendues, et tout aussi injustement peut-être, car, en somme, cette critique ne naissait probablement ni èbez nous, ni chez eux, de la malveillance réfléchie de nos cœurs. A coup sûr, il serait plus conforme à la bonté (cette adorable vertu dont, en avançant dans la vie, on voit grandir l'image au détriment de toutes celles qui ont plus d'éclat), il serait, dis-je, plus conforme à ce que la bonté nous conseille, aussi bien qu'à ce que la charité nous ordonne, de rie jamais dire des autres ce que nous leur entendrions avec peine dire de nous ; je remarque seulement ici qu'un peu moins d'amour-propre de part et d'autre ferait passer inaperçues une foule de ces égratignures, si sensibles à qui s'en émeut.

Il me semble que tout ceci peut, jusqu'à un certain point, s'appliquer au journal de Charles

Gréville, du moins à la partie de ce journal qui lui a été le plus justement en même temps que le plus sévèrement reprochée. Je ne parle pas ici des passages qui se rapportent aux deux souverains George IV et Guillaume IV (passages qui ont été aussi fort critiqués), parce qu'il me semble qu'il a pu penser, surtout relativement au premier, que l'histoire s'était déjà prononcée, mais je parle des jugements portés dans ces pages sur ceux avec lesquels l'auteur était en relations de société ou d'amitié. Écrites chaque soir en rentrant chez lui, souvent mécontent et parfois souffrant, moralement et physiquement, les pages en question se ressentent de son humeur. Toutefois les passages qui ont semblé blessants ne sont, bien souvent, que des remarques telles que : Celui-ci a été bien ennuyeux ce soir ; ou bien : Celui-là se croit plus d* esprit qu'il n'en a; ou bien encore : Userait fort étonnant que Fon songeât à appeler tel autre au ministère, etc., etc., etc. Bon nombre du même genre, peu graves en elles-mêmes, mais désobligeantes pour ceux qui les lisent après coup et qui, en même temps, se souviennent que ce jour-là même Charles Gréville avait reçu d'eux une

hospitalité cordiale, qu'il s*était montré empressé à rechercher. Je ne veux donc pas le défendre, mais je dis que Tinjure est iniSniment moindre, eu pareil cas, dans Tintention de celui qui l'inflige qu'elle ne le semble à celui qui la reçoit. Et si, comme tout le monde, je suis d'avis que plus d'une des pages de ces mémoires eût été judicieusement omise par l'ami chargé de les publier, il n'en reste pas moins certain qu'ils sont remplis de récits intéressants et d'incidents curieux, relatifs à tous les événements qui se sont accomplis pendant les longues années où Charles Gréville occupa un poste qui lui permit de les observer de près et le mit en rapport avec tous les hommes politiques de son temps (1). Les portraits tracés par lui, et par* fois corrigés selon ses impressions successives, toujours sincères, quoique variables, ces portraits, dis-je, pleins de vérité et de vie, demeurent gravés dans la mémoire comme l'image exacte de ceux qu'ils font revivre. Nulle part peut-être on n'en trouve un plus intéressant de Sir Robert Peel, et qui fasse mieux comprendre à la fois la mé-

* M. Gréville fut pendant quarante- quatre ans l'un des deux secrétaires du Conseil privé,

fiance et la répulsion des uns, l'admiration sans bornes des autres, et enfin le mérite suréminent de celui qui inspire ces sentiments divers. Nulle part n'apparaît sous des traits plus frappants la personnalité caractérisée du duc de Wellington ou (avec moins d'impartialité peut-être) celle de Lord Brougham et d'autres encore que je ne puis énumérer ici. Par ce côté, les mémoires de Charles Gréville garderont une place parmi les documents qui aideront l'avenir à comprendre ce siècle, et cette place ne sera certainement pas au dernier rang. Mais dans ce livre il est d'autres passages plus pénibles à rencontrer, surtout pour les lecteurs qui y portent l'intérêt de Tamitié. Ce sont ceux où ce récit, volontairement restreint par l'auteur aux faits plus ou moins publics dont il fut témoin, s'arrête tout à coup, et, à côté de ce mouvement extérieur, laisse entrevoir le tourment intérieur d'un homme sans cesse en lutte et en contradiction avec lui-même. Partagé entre les occupations futiles du sport et le mouvement de la vie politique à laquelle il était mêlé, on le voit attiré vers celle-ci par penchant comme par devoir, et trouvant dans ses relations avec les

hommes les plus éminents de son temps le dédommagement de celles dont le turf lui infligeait l'humiliante nécessité. On le voit souffrir de ces contacts, et détester, comme un honteux gaspillage de son temps et de ses facultés, ces occupations formées par l'intérêt et l'habitude, et malgré cela jamais ne pouvoir s'en affranchir. Cependant les ressources de son esprit étaient nombreuses : il possédait un goût littéraire sûr et parfait ; il aimait l'étude des questions les plus hautes, et, sous un extérieur froid et souvent sombre, il avait une âme ardemment. sensible à la poésie, et où l'émotion était profonde quoique rarement exprimée. Mais, tandis qu'au dehors tout lui réussissait, il sentait son cœur vide, et il en souffrait. Il ne craignait pas de dire qu'il regardait une ferme croyance comme le plus grand des biens, et il eût été complètement d'accord avec Rogers, le poète octogénaire, lorsque celui-ci, en 1846, disait de M. de Montalembert : Je ne lui envie pas sa jeunesse, je ne lui envie pas son talent^ je ne lui envie pas sa célébrité y je ne lui envie pas sa jeune et belle femme ;

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