MAIS JE LUI ENVIE SA FOI
La foi, qui comble cet abîme du cœur dont tous
les biens de ce monde ne servent qu'à faire mesurer la profondeur, la foi qui éclaire la vie et la mort, la foi qui résout les accablantes énigmes de la terre, c'était là aussi ce que Charles Gréville eût acheté (disait-il lui-même) au prix de l'or. Mais, hélas ! il se borna à la désirer au lieu de la vouloir, à l'attendre au lieu de la poursuivre, à la regretter au lieu de la posséder. Aussi, malgré la carrière la plus prospère, malgré le cœur le plus noble et les dons de l'intelligence les plus vastes et les plus variés, sa vie fut, en somme, profondément et amèrement triste.
Les qualités que nous venons d'énumérer, auxquelles s'ajoutaient un amour sincère de la justice et l'expérience consommée d'un homme du monde, le faisaient sans cesse désigner comme arbitre dans les circonstances les plus diverses. Qu'il fût question d'un démêlé politique, d'un commérage de salon, d'une querelle de famille, ou bien encore de la publication d'un manuscrit, il n'était pas d'affaire, grande ou petite, où ses conseils ne fussent demandés et habituellement suivis.
Sans avoir acquis lui-même une grande réputation littéraire, il était l'auteur de plusieurs ouvrages
estimés. L'un d'eux surtout, sur Tlrlande, ne fut pas sans influence sur Topinion publique. Son esprit juste et pénétrant y désignait d'avance la plupart des réparations accomplies depuis lors. Dans toutes les questions religieuses il réclama la justice et la liberté, et pour les catholiques il les voulut toujours sincères et sans réserves. A cet égard, il ne varia jamais et ne partagea aucune des vacillations de l'opinion. Ce fut lui qui, en 1852, à l'époque du mouvement causé par ce qu'on nomma V agression papale^ ^ écrivit une lettre au* Times y signée Caroliis, où, à propos d'une députation qui devait se rendre le lendemain à Windsor, pour manifester à la reine le mécontentement soi-disant national, il écrivait ces mots si complètement justifiés par la suite : « Ils vont aller demain exposer à « la reine leur grief imaginaire, et lui demander « une réparation impossible. »
Et maintenant, pour en revenir à la mode dont je me suis considérablement écartée, j'ajouterai à tout ce qui précède, que ce tribunal aussi se conformait à l'avis de Charles Gréville et que, bien
* Le rétablissement par le Pape de la hiérarchie catholique en Angleterre.
qu'il prît rarement part aux amusements dont les régions de l'élégance étaient le théâtre, on y eût regardé à deux fois avant d'en exclure ceux ou celles sur lesquelles cet arbitre universel avait prononcé un verdict favorable.
Henry Gréville, le frère cadet de Charles, occupait une place beaucoup moins importante dans le monde politique et littéraire ; en revanche, l'autorité dont il jouissait dans celui de la mode était à peu près illimitée. Ceci semblerait peut-être indiquer entre les deux frères une différence toute à l'avantage de l'aîné. Et cependant, quel est celui parmi tous ceux qui ont connu Henry Gréville, qui ont serré sa main cordiale, qui ont entendu le timbre doux et sonore de sa voix, et son rire joyeux et sincère, ou bien qui, dans la joie ou, le chagrin, ont le souvenir de son accent sympathique, d'autant plus persuasif qu'il poussait jusqu'à l'excès l'impossibilité de feindre, quel est, dis-je, celui qui consentirait à admettre chez lui cette infériorité ?
Il serait donc plus exact de dire que sa situation' dans la société était non pas moindre^ mais autre que celle de son frère ; il le serait même de déclarer
qu'elle était unique , car, dans les longues années que j'ai passées dans le monde, je n'ai jamais rencontré personne qui en eût une semblable.
Une Revue américaine publie en ce moment, dans une série d'articles intéressants, les mémoires d'une femme remarquable par son caractère, son talent et son esprit, aussi bien que par la rare perfection de son style. Elle y trace, dans l'une de ses pages, un portrait d'Henry Gréville qui est bien loin d'être flatté, mais qui cependant n'en est pas moins très-ressemblant.
« Il avait, » dit M"*® Kemble, «le goût de tout ce
qui était élégant et délicat. Sa petite habitation de Mayfair ressemblait à un écrin rempli de bijoux. C'était par nature un raffiné, et cependant il était simple et exempt de toute affectation. En toutes matières qui avaient rapport à la mode, il faisait autorité à Paris tout comme à Londres, et, dans Tune et Tautre capitale, il était le favori de tout le monde et surtout des femmes. Dans son petit salon, les chaises avaient été brodées exprès pour lui, par ses amies, les belles et nobles dames qui lui envoyaient à profusion les plus belles fleurs de la saison, les jours où elles venaient prendre part à Tun de ses charmants dîners, ou assister chez lui à une soirée musicale. Sa position
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sociale, son intimité avec un grand nombre des artistes les plus célèbres de son temps, l'intérêt que lui inspiraient les commérages politiques et autres, le style agréable et facile de ses lettres, tout en lui me faisait songer à Horace Walpole. Mais il avait un cœur singulièrement noble et bon, et une nature élevée que les occupations et les plaisirs frivoles de sa vie n'avaient point altérée. Lorsqu'il s'agissait de rendre service à ses amis, il était infatigable, et vis-àvis de ceux qu'il pouvait aider, soit par son influence et ses efforts, soit en leur ouvrant sa bourse, sa générosité était sans limites*... »
Les soirées dont il est question dans ce passage, et où la musique était en effet exquise (car on y entendait habituellement M"** Grisi et Mario, alors dans tout Féclat de leur talent), avaient lieu dans le petit salon mentionné plus haut, charmant en effet, mais oîi il eût été impossible de faire entrer plus de cinquante personnes. La fine fleur de l'élégance y était donc seule conviée, ce qui faisait dire que les soirées d'Henry Gréville étaient « de la crème dans wi petit vase de porcelaine de Sèvres. »
* Frances-Anne Kemble. « Old Woman's Gossip« » Atlantic Monthly, u° nov. 1875.
Ces soirées ont une place dans ma mémoire parmi les souvenirs les plus agréables et les plus brillants de la vie du monde, en Angleterre; mais ce ne sont pas les seuls qui se rattachent à rhomme qui, à côté de la frivolité de quelques-uns de ses goûts, avait toutes les qualités qui rendent Tamitié sûre et solide, et, en premier lieu, celle de ne la point prodiguer. Pour ceux dont il se disait Tami, les actes allaient toujours au-delà des paroles, et il était encore plus prompt à rendre un service qu'à le promettre. Il aimait sans doute de préférence le bonheur et le bien-être pour les autres, comme pour lui-même, et il y avait plaisir à lui communiquer une joie personnelle, ne fûtce que pour en voir rayonner le reflet sur sa physionomie expressive et mobile ; mais, lorsqu'ils étaient affligés ou dans le malheur , les amis d'Henry Gréville ne le trouvaient pas moins empressé auprès d'eux. Il ne se lassait pas de les interroger ou de les écouter. Dans la peine comme dans la joie, sa sympathie, toujours exempte de phrases, avait un cachet particulier de sincérité qui n'appartenait qu'à lui. Aussi tous ceux qu'il aimait, et qui lui survivent, lui gardent
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un affectueux et, fidèle souvenir, et, dans le cercle où il a vécu, personne n'a pris la place laissée vide par sa mort.
Les deux frères dont je viens de parler avaient une sœur unique dont ils étaient également fiers, bien qu^elle différât de tous deux plus encore qu'ils ne différaient l'un de l'autre. A son entrée dans le monde, elle avait frappé tous les regards par sa beauté, mais plus encore par son indifférence et son dédain pour toutes les préoccupations mondaines, qui jouaient un si grand rôle dans la vie de ses frères. Fut-ce cette indifférence ellemême? Fut-ce sa beauté et le peu d'importance qu'elle semblait y attacher? Fut-ce l'intérêt et je pourrais dire la surprise que cause à un homme placé dans une situation d'un éclat exceptionnel la rencontre d'une personne indifférente à cet éclat? quoi qu'il en soit. Lord Francis Leveson Gower, que la plupart des jeunes filles à marier cher-
chaient alors à captiver, adressa ses hommages à celle qui, seule parmi elles, ne semblait ni les rechercher ni les attendi*e, et ce fut à miss Gréville qu'il vint offrir sa main.
Celle-ci, avant de l'accepter, hésita. Elle hésita précisément à cause de la situation où allaient la placer le rang et la fortune. Ceci paraîtra étrange au temps où nous sommes, mais cette jeune fille droite et sincère mettait une sorte de scrupule à s'assurer qu'elle n'était influencée par aucune considération de cette sorte, et que son consentement, comme le choix dont elle était l'objet, n'avaient d'autre mobile que l'affection. Les qualités personnelles de Lord Francis ne lui permirent pas, au surplus, de demeurer fort longtemps incertaine. Leur union eut lieu. Elle fut l'une de celles où tout se trouve réuni et qui, pendant quelques années, réalisent sur la terre l'idéal du bonheur.
Nous ne prétendrons pas ici que miss Gréville ne fût point raisonnablement flattée de tout ce qui devait répandre sur son bonheur de si brillants reflets, mais rien cependant ne comptait à ses yeux en comparaison de ce bonheur lui-même, et Lord
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EUesmere * fut aimé de la femme qu'il avait su choisir comme si la noblesse de son caractère et le charme de son esprit et de sa personne eussent été ses seuls avantages. Toutefois, quelle que fut cette affection, et quoiqu'elle s'inclinât devant la supériorité de celui qui l'inspirait, ce fut elle qui exerça sur lui rinfluence la plus décidée, et ce fut d'elle qu'il reçut une impulsion qui le porta plus haut encore que la place qui lui était naturellement assignée par sa position.
Tel qu'il était en effet, avec son grand nom, sa fortune presque royale, avec sa figure, son goût et son talent pour la poésie, et son amour pour les arts, il lui eût été très-facile de plaire, et il n'eût pas non plus été impossible, je dirai même qu'avec son caractère il n'eût point été singulier, qu'il se laissât captiver lui-même par des agréments plus superficiels que ceux qu'il eut le bonheur de rencontrer réunis à de si solides et rares qualités. Il n'en eût pas moins été aimé et admiré par ses amis et ses proches, mais, sous cet autre genre d'influence, peut-être sa vie se fût-elle écoulée
' Nous lui donnons dès à présent le titre qu'il porta un peu plus tard.
sans répandre au loin les traces de sa bienfaisante activité, et peut-être, en ce cas, sa mort n'eût-elle été qu'un deuil immense pour le cercle où il aurait vécu ; mais non point, comme elle le fut, un malheur ressenti dans toute l'étendue du pays, et presque une calamité publique.
Il est doux et glorieux pour une femme d'avoir été un stimulant et un appui dans la voie qui conduit aux choses les plus grandes et les meilleures, et ce fut là, près de son mari, le rôle de Lady EUesmere. Aussi, placé plus en évidence qu'un autre, il ne fit servir sa haute position qu'à voir de plus loin le bien qu'il pouvait faire, et les maux auxquels il pouvait remédier.
Après avoir accompli ce premier devoir de la fortune au-delà des limites qu'atteignent rarement même les plus généreux, il sut remplir tout aussi noblement ceux que lui imposaient les autres dons qu'il avait reçus en partage, protéger et développer chez les autres cet amour des sciences et des lettres qu'il possédait lui-même, encourager les arts dont il avait reçu par héritage un magnifique et célèbre dépôt {la Galerie de Bridgewater, qui entre des mains si dignes de la posséder s'ac-
crut encore et s'enrichit), et continuer toujours à cultiver lui-même la poésie et Fétude, employant ainsi jusqu'à la fin les nobles loisirs d'une vie si bien remplie. Aussi, au bout de quelques années, les yeux de tous s'étaient habitués à se tourner vers lui, dans toutes les occasions où un grand acte de patriotisme ou de charité était attendu, et il fut enfin, aux yeux de ses contemporains, le type à peu près accompli d'un grand seigneur, dans un^ pays où il est encore absolument vrai de dire que Noblesse oblige.
Lady EUesmere, en cela bien diff'érente de son frère aîné, avait des convictions religieuses fermes, profondes, et c'était sur la base chrétienne la plus solide que reposaient les vertus de son âme et les qualités de son caractère. C'était à cette source qu'étaient puisés l'intérêt suivi et attentif qu'elle apportait à toutes les questions qui se rapportaient à l'éducation et à la charité, ainsi que l'activité et la persévérance avec lesquelles elle s'em-
pressait de communiquer avec tous ceux dont le zèle pour le progrès moral et matériel des classes populaires avait pris à cette époque en Angleterre un essor nouveau et, surtout dans la société à laquelle elle appartenait, inconnu jusqu'alors. C'était de là aussi que naissait une absence de vanité, que, vu sa position, quelques-uns trouvaient excessive, mais dont rien ne put jamais la corriger. Le temps lui semblait court pour tout ce qu'on a à faire de sa vie, et, à l'opposé de ce qui arrive ordinairement, on peut dire que son attention s'enfuyait dès qu'on cherchait à la fixer sur des objets futiles. Cet effort, elle se l'imposait toutefois de temps à autre, soit par la conscience d'un devoir d'étal négligé sur ce point, ou parce que, avec une simplicité et un naturel dont elle ne se départait jamais, il lui arrivait parfois d'admirer beaucoup chez les autres ce à quoi elle était si indifférente pour elle-même.
C'est ainsi qu'un jour elle se mit tout d'un coup à examiner avec attention et admiration un fichu de dentelles que portait une de ses amies, et elle déclara qu'elle voulait en posséder un semblable.
— Mais comment mettez-vous cela? lui dit-elle
d'un air intrigué. Comment cela tient-il si bien sur vos épaules?
L'amie répondit qu'elle l'attachait avec trois ou quatre épingles.
— Vous l'attachez avec trois ou quatre épingles ! s'écria-t-elle d'un air consterné, il faut pour cela plus de temps et d'adresse que je n'en aurai jamais : je vois bien qu'il ne me faut pas songer à vous imiter.
Une autre fois, au mois de juin, je me trouvais avec elle, àHatchford. C'était une habitation située non loin de Londres, où elle aimait à passer tout le temps qu'elle pouvait soustraire durant la saison aux obligations du monde. Avant la fin de ce séjour, elle fut obligée d'aller à l'un des drawing rooms de la reine. Elle me proposa d'y aller avec elle.
— Cela est horriblement ennuyeux par ce beau temps d'été, et quand nous sommes si bien ici, dit-elle. Mais voici ce que nous ferons. Nos femmes de chambre nous précéderont et prépareront chez moi à Londres nos toilettes de cour, et moi, je vous conduirai plus tard dans mon poney chaise; nous arriverons à temps pour nous habiller, et
nous reviendrons de même après le draudng room, ce sera une promenade comme une autre, et nous jouirons ainsi le plus possible du beau temps.
Ceci convenu, elle me dit :
— Combien de temps vous faut-il pour faire votre toilette?
— Mais une demi-heure environ.
— Oh I bien, moi, vous verrez.
Nous mimes ce plan à exécution. Elle conduisit elle-même la petite voiture ouverte qui, en moins de deux heures, nous conduisit à Londres, où nous arrivâmes à temps pour faire rapidement notre toilette.
La mienne ne dura pas plus de la demi-heure que j'avais demandée, elle fut cependant plus longue que celle de ma compagne. En moins de vingt minutes, je la vis reparaître vêtue d'une robe magnifique, et sur sa tête, en même temps que les plumes réglementaires pour le drawing room\ elle portait une sorte de tiare couverte de
^ J'ai oui dire que cette coutume pour les femmes, de porter
es plumes au drawing room (qui subsiste toujours, j'imagine),
avait pour intention de rappeler les trois plumes du cimier du
diamants, d'une fonne un peu singulière, mais qui lui allait à merveille.
Je me récriai sur sa promptitude.
Elle se mit à rire, et, d'une main, elle enleva tout ensemble ses plumes et ses pierreries : « Voyez la belle invention, » dit-elle, et, après me Tavoir fait admirer, elle remit le tout sur sa tête, sans même jeter un regard sur la glace.
Elle avait inventé en effet une espèce de construction en velours noir, sur laquelle elle avait fait attacher d'avance ses plumes et ses diamants, et cette coiffure était combinée de façon à se placer et à s'enlever presque aussi facilement qu'un chapeau de campagne !
Cet arrangement n'eût pas été du goût des femmes qui prennent plaisir à se mirer, ou de celles qui, à cette même époque, aimaient encore beaucoup à déployer les longues boucles, brunes ou blondes de leur chevelure. Lady EUesmere avait été l'une des premières à renoncer à ces
prince de Galles. Ce cimier, on le sait, est lui-même une commémoration de celui que portait à la bataille de Crécy, en 1346, le roi de Bohême, tué par Edouard, le Prince Noir. Depuis lors les héritiers du trône d'Angleterre ont adopté ce cimier et l'ont tou' jours porté avec sa devise : leh dien,u3e sers. >»
ringlets si longtemps chers aux Anglaises, et à adopter des bandeaux, beaucoup plus d'accord avec son goût pour la brièveté et la simplicité en matière de toilette, et qui, par surcroît, et sans qu'elle y songeât, lui seyaient mieux que toute autre coiffure.
A ce propos, le portrait suivant, tracé par l'auteur que j'ai déjà cité, me semble valoir la peine d'être rapporté ici. Il peint, tels qu'ils lui apparurent, le caractère et la figure de celle dont je cherche à reproduire les traits :
« Dans ma première jeunesse, lady EUesmere fut pour moi Tobjet d'une sorte d'idolâtrie, et jusqu'à la fin de sa vie elle m'inspira l'admiration la plus affectueuse. Elle était consciencieuse, véridique, parfaitement droite. Son contact avec le grand monde n'avait jamais porté la moindre atteinte à la simplicité et à l'intégrité de son esprit et de son caractère, ce qui la faisait trouver étrange et la rendait peu populaire dans cette société artificielle. Sa figure était le reflet fidèle de son âme. Le contour noble et antique de ses traits, la pureté transparente de son teint, le regard franc et limpide de ses grands yeux, tout semblait être la manifestation extérieure des différentes qualités qui la caractérisaient. La forme de sa tête et son
profil régulier me rappelaient toujours la Pallas d'Athènes, et cette ressemblance classique devenait frappante, lorsque, pour monter à cheval, elle portait une casquette à visière qui était alors à la mode, et qu'elle adopta la première.
(( Elle prétendait n'avoir point d'imagination, et rien n'était plus amusant à ce sujet que de l'entendre parler de l'effet (ou de l'absence d'effet) que produisait sur elle la poésie. Après avoir un jour vainement cherché à exciter son admiration pour nos grands poètes, je lui citai tout d'un coup des vers charmants dont son mari était l'auteur, et qu'il lui avait adressés à elle-même. « Ohl assurément, me dit-elle, ce langage me plaît beaucoup, mais il me plairait tout autant s'il n était pas en vers; il en est de même chaque fois que je suis touchée des sentiments que je trouve exprimés dans un poème, je i^egrette toujours qu'il ne soit pas enprose^, »
Il est certain que Lady EUesmere avait dans Tesprit quelque chose de trop positif pour se plaire aux circonlocutions et aux images du langage poétique, et peut-être manquait-elle, en effet, de ce don qui rend roreille sensible à l'harmonie des
* Frances-Anne Kemble. a OUI Woman's Gossip. » The Athmtic Moîithly, n** march, 1877.
vers. Elle goûtait cependant celle de la musique, tandis que Lamartine, le plus harmonieux des poètes, y était insensible (ce qui prouverait que ces deux qualités ne sont pas inséparables). Mais la poésie n'est-elle pas autre chose encore que la magie des mots et de la mesure? N'est-ce pas elle aussi qui vibre au fond de toute âme qu'émeut la beauté du ciel et de la terre, et à laquelle le monde surnaturel se fait entendre par toutes les voix de la nature?... A ce compte, Lady EUesmere était, plus que personne, sensible à cette poésie qui parlait pour elle le langage de la vérité par excellence. Vivre hors du monde, en présence des œuvres du Créateur, tel était son véritable, son unique plaisir. Là où des yeux indifférents ou inattentifs ne voyaient rien, elle trouvait mille choses à regarder avec admiration et avec transport, et la vie à la campagne était pour elle une source de jouissances inépuisables et dont elle ne se lassait jamais. Assurément toutes les somptuosités imaginables étaient à sa disposition lorsqu'elle était à Londres, et cependant elle avait une hâte incessante d'en sortir, et, lorsque son devoir ne l'y retint plus, elle n'y revint jamais.
Le jour dont je viens de parler, lorsque, après le drawing room, nous reprimes ensemble le chemin d'Hatchford, vers la fin d'une de ces belles journées d'été qui ont, en Angleterre, un charme particulier, je me souviens encore du vif sentiment de joie avec lequel elle se retrouva hors de la ville, loin du monde, en présence de la nature, et rentra ensuite dans cette charmante demeure qu'elle aimait tant, malgré sa simplicité, trop grande au gré de quelques critiques. Lord Ellesmere en avait fait l'acquisition dans le but d'y passer tout le temps qu'ils pouvaient soustraire aux obligations du monde, ou bien à celles qui les rappelaient à Worsley, leur demeure principale, en Lancashire, où ils passaient habituellement la plus grande partie de l'année.
Lorsque je vis Worsley pour la première fois, en 48S2, cette belle habitation me parut à la fois riante et grandiose; mais tel n'était point, tant
s'en faut, Taspect de Worsley lorsque Lord Ellesmere lui-même y arriva en 1832, après avoir pris possession de Timmense héritage du duc de Bridgewater, son grand-oncle, dont cette terre faisait partie. Alors le château actuel n'existait pas ; rien ne rachetait encore la tristesse du site, la rigueur du climat, et l'inconvénient du voisinage de Manchester, dont les mille fabriques remplissaient l'air de fumée, obscurcissaient l'atmosphère déjà sombre de cette localité froide et humide, et empêchaient d'apercevoir Thorizon assez vaste qui s'étendait au loin et dont un voile épais dérobait presque toujours la vue.
Lord EUesmere, plus encore que sa femme peutêtre, était sensible à l'aspect d'un beau pays. Il avait le tempérament comme il avait le talent d'un poète ; de plus, il était naturellement enclin à une mélancolie dont ses traits portaient souvent l'empreinte. Disposition singulière chez lui et causée peut-être par sa santé, qui, loin de faire prévoir une fin si prématurée, était cependant le seul côté défectueux d'une si prospère destinée. Peut-être aussi était-elle l'effet de ce vide que ressent toute âme digne d'une vie meilleure, lorsque,
possédant tous les biens de celle-ci, elle ne se sent pas rassasiée encore. Quoi qu'il en soit, il rapporta de Rome et de Naples (qu'ils avaient visités ensemble après leur mariage) cet amour de la lumière, cette nostalgie du ciel bleu qui rend plus impatient de revoir l'Italie, lorsqu'on la connaît, qu'on ne l'était avant de l'avoir vue, et, plusieurs fois depuis, ils avaient fait de longs voyages pour retrouver le soleil du Midi et pour revoir les beaux rivages qu'il réchauffe de sa lumière. Aussi leur première impression en arrivant à Worsley futelle si triste qu'ils n'eurent d'autre désir que celui d'y séjourner le moins possible, et, tout en venant le visiter de temps à autre, ils formèrent d'abord le projet de fixer leur demeure permanente dans un lieu plus conforme à leur goût et à l'attrait qu'ils éprouvaient pour la beauté de la nature.
« Je ne crois pas, » écrivait Lord Ellesmere à sa femme (qu'il avait précédée de quelques jours dans leur nouvelle propriété), «je ne crois pas qu'aucune considération imaginable puisse vous décider à vivre dans cette localité. Le climat, les routes, la fumée, tout s'y oppose ; mais, en sachant s'occuper, on pourrait, je
crois, y passer trois semaines, de temps en temps, d'une façon supportable. »
Dans la même lettre, il ajoute :
« La première chose que je vais faire, c'est de bâtir une église. La paroisse est immense, et, comme la plupart des districts manufacturiers où la richesse s'est soudainement augmentée, elle est misérablement mal pourvue sous ce rapport.
« Si je vis et qu'il n'y ait pas de révolution, je crois pouvoir faire ici du bien au pays. Nous verrons. Il se trouve 40,000 individus dans ces environs qui ne peuvent aller à l'église. Comment s'étonner s'ils deviennent dissidents ou perdent toute croyance ? »
En un mot ; faire en ce lieu beaucoup de bien et y vivre le moins possible, tels furent d'abord ses projets et ceux de sa femme. Sur ces entrefaites, il tomba malade d'un accès de goutte dont il ne se fit pas faute d'accuser le climat du Lancashire, se promettant plus que jamais de le fuir dès qu'il serait rétabli ; mais ce rétablissement fut moins prompt qu'il ne l'espérait, et sa réclusion se prolongea plusieurs semaines. Pendant ce temps Lady EUesmere explorait à cheval tous les envi-
BRIDGEWATER HOUSE. Hl
rons, visitait les villages et les hameaux, et se rendait un compte exact de l'état des lieux et surtout de celui de leurs habitants. Pendant de longues années, cette propriété d'où émanaient tant de richesses avait été rarement visitée et peu habitée par ses possesseurs ; les soins matériels manquaient aux pauvres et les secours religieux encore davantage ; les moyens d'instruction étaient presque nuls pour tous. Celle qui parcourait aujourd'hui ce domaine en propriétaire recueillit tous ces faits, et une grave détermination se formula dans son esprit.
Elle avait semblé d'abord partager l'impatience de son mari, et appeler comme lui de ses vœux l'heure du départ. Mais, un jour où il était mieux et où déjà il en désignait l'heure, elle lui dit tout d'un coup :
« Vous avez raison, le pays est triste, le climat est mauvais, nous allons partir, soit ; mais ce sera pour y revenir bientôt, et, si vous voulez m'entendre, ce sera pour y rester et en faire notre demeure habituelle. »
Elle s'expliqua, et celui qui, si peu auparavant, lui écrivait qu'il ne pensait pas que nen au monde
pût la décider à vivre dans un lieu qu'il était luimême si pressé de quitter, sut cependant vite la comprendre, car le mot devoir rendait exactement le même son dans leurs deux âmes.
Cette terre négligée, il fallait y demeurer ; cette habitation insuffisante, il fallait la remplacer par une autre ; ces villages abandonnés, il fallait y apporter tous les secours de l'âme et du corps. Ces maisons délabrées, il fallait les rebâtir; les habitants de ce lieu, enfin, il fallait que tous, jusqu'aux derniers, eussent leur part des bienfaits que la richesse peut répandre, puisque aujourd'hui cette richesse était entre leurs mains. Mais, avant tout, et quels que pussent être pour eux-mêmes les inconvénients du climat et du site, il ne fallait plus les quitter; le bien ne pouvait se faire qu'en demeurant au milieu d'eux.
Celui qui écoutait ce langage n'était pas homme à Tentendre en vain. Le programme que l'on vient de lire fut accompli de point en point, et, lorsque, quelques années plus tard, je les visitai à Worsley, il était réalisé dans toute son étendue, et même sur une échelle plus vaste encore qu'ils ne l'avaient projeté.
Quoique les dimensions de l'ancienne demeure ne permissent pas de lui donner un aspect seigneurial, on l'avait laissée subsister avec son cachet d'ancienneté pittoresque, ainsi que le jardin dont elle était environnée. La noble et magnifique habitation nouvelle s'élevait maintenant à quelque distance de celle-ci, dans un lieu d'où l'on dominait la plaine, et d'oii (l'atmosphère ayant été dans cette direction débarrassée de fumée par tous les moyens que l'art pouvait ajouter au choix du site), la vue s'étendait désormais sans obstacle jusqu'à l'extrémité lointaine de l'horizon. Mais une transformation beaucoup plus grande encore et plus importante s'était accomplie dans les villages environnants. Plus la moindre trace d'abandon et de misère ; les cottages, rebâtis en grand nombre avec soin et presque avec luxe, donnaient au paysage l'aspect le plus riant, et le plaisir de l'œil n'avait pas non plus été négligé dans les nombreuses constructions élevées de toutes parts dans un but d'utilité publique : écoles, cercles pour les ouvriers auxquels on préparait ainsi pour le soir, au retour de la fabrique, ou pendant le repos du dimanche, des lieux de réunion et de récréations salutaires,
bibliothèques nombreuses et bien choisies, enfin la grande et belle église projetée dès le premier jour, et qui avait été construite dans ce style, renouvelé des temps catholiques, qui, s'il n'était pas ici le plus approprié au culte de ceux qui s'y rassemblaient, était à coup sûr, en lui-même, le plus beau de tous. Lady EUesmere avait voulu qu'il en fût ainsi « parce que, » disait-elle, « leur position exigeant qu'ils eussent une demeure somptueuse, elle trouvait nécessaire que la maison ffè Dieu ne le cédât en rien à la leur. »
Cette église, bâtie pour l'anglicanisme et par des Anglicans à l'imitation des édifices échappés aux fureurs de la Réforme, et dont la piété de leurs ancêtres catholiques avait couvert l'Angleterre, cette église, Tune des premières que je vis élevées de nos jours dans ce style, me frappa excessivement et, au premier moment, je l'avoue, péniblement. Cette ressemblance dans la forme me fit
sentir plus vivement que jamais la dissemblance du fond de nos croyances, et je fus encore une fois^ envahie par cette mélancolie que je ressens toujours lorsque quelque chose me rappelle , d'une façon particulière, cette épouvantable scission amenée depuis trois siècles dans le monde chrétien par la Réforme.
Certes, je ne puis lire l'histoire du temps qui l'a immédiatement précédée sans éprouver une amère douleur. Pour expier les crimes, les scandales, les excès sans nom et sans mesure de cette brillante et coupable époque, je comprends toutes les pénitences, tous les jeûnes, toutes les flagellations des saints. Mais comment les excès des hommes, quels qu'ils soient, peuvent-ils anéantir les doctrines? Comment toutes les infractions du monde à la loi peuvent-elles anéantir la loi? Comment les augustes mystères ont-ils pu cesser d'être vénérables? Comment les antiques croyances ont-elles pu cesser d^être saintes ?. . .
Hélas ! ne pouvaient-ils, au lieu de devenir les réformateurs révoltés du dehors, demeurer parmi les courageux réformateurs du dedans ? ne pouvaient-ils aider leur mère à guérir les plaies de ses
enfants, au lieu de lui porter à elle-même une mortelle blessure en les lui arrachant?...
N'était-elle donc plus, en vérité, assez pure pour eux, cette Église où allaient naître et agir Ignace de Loyola, François Xavier, Philippe de Néri, sainte Thérèse, Charles Borromée et plus tard saint François de Sales et saint Vincent de Paul (pour ne citer ici qu'un petit nombre des plus illustres) ? En regard de leurs noms quels noms la Réforme peut-elle nous offrir qui les égale? Et si, on les regarde attentivement, ces hommes illustres, ces grands saints, si on étudie Faction de ces pieux et légitimes réformateurs, on verra, de toutes parts, la piété, la sainteté, Taustérité renaître sous leurs pas, et Ton verra aussi TÉglise, qui sut les produire, bénir en tous lieux leurs travaux... Oh! pourquoi, pourquoi s'être séparés d'eux et de nous ?
Ces pensées ne sont pas ici tout à fait déplacées, car, à l'époque dont je parle, elles venaient d'être, je l'ai dit, vivement réveillées dans mon esprit par l'aspect de cette nouvelle église, et je les retrouve dans le passage suivant de mon journal, écrit (d'après sa date) le jour même où je l'avais vue pour la première fois:
Worsley, 18 septembre 1852.
« L'architecture chrétienne (romane ou gothique) est le produit, non du protestantisme, mais du catholicisme. C'est un des nombreux langages dont l'Église universelle se sert pour se faire entendre de ses enfants et que ses enfants comprennent parfaitement; mais, lorsque d'autres églises s'en emparent et l'appliquent à leur usage, il semble aux catholiques qu'ils entendent leur langue parlée par des étrangers, qui ne donnent pas aux mots leur signification véritable, en sorte que, si le son est le même, le sens est tout autre : de loin, il leur semble entendre la langue maternelle; de près, c'est un jargon.
« Telle est l'impression que je ressens en présence de ces nouvelles églises anglicanes. Voilà bien la forme extérieure, voilà bien le clocher, et voilà bien la croix. Si je ne faisais que passer, je m'inclinerais sans doute, et je croirais m'unir à ceux qui, dans l'intérieur de l'église, prient devant l'autel ; mais, si je m'arrête, si j'entre, tout change, et l'impression catholique s'évanouit entièrement.
« J'aperçois bien le lieu où devrait être placé l'autel, mais il ne s'y trouve qu'une table carrée dont on s'approche sans aucune vénération particulière, et qui ne donne assurément rien de spécialement sacré au lieu
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qu'elle occupe. Au-dessus, je vois la place où le crucifix devrait être, et je n'y trouve pas même une croix ; je vois aussi de magnifiques fenêtres cintrées, et, sur leurs vitraux, je retrouve les images des saints apôtres; mais qui, dans cette église, pense à eux comme à des amis vivants et présents, intercédant pour nous sans cesse ? Je vois des fleurs de lis ; mais qui, parmi ces assistants, pense à celle dont ces lis sont l'emblème, à la créature bénie et angélique plus que les anges, dont cet emblème réveille le souvenir, et appelle la prière, la confiance, l'amour tendre, ardent et filial de tous les cœurs? Voilà ce qui est signifié par ce langage visible, voilà le sens des mots. Ici la forme seule subsiste.
« Et cependant cette signification intime est seule importante : c'est uniquement ce sens intérieur qui a trouvé son expression un jour dans cette architecture merveilleuse qu'on cherche à reproduire. Si ces sentiments n'eussent existé dans l'âme de nos pères, pas une seule cathédrale n'eût été élevée dans le monde. Elle sort d'une foi définie, dont les points les plus saillants sont clairement et magnifiquement représentés par ces symboles.
(( Or ce sont précisément ces points saillants que les protestants ont rejetés. Si donc maintenant ils choisissent cette forme pour leurs églises, c'est uniquement pour la forme elle-même, sans aucun égard pour ce qui, à nos yeux, est sa seule raison d'être. Il
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faut Tavouer, les descendants des réformateurs sont moins conséquents que leurs devanciers ; après avoir détruit tant d'églises, de monastères et d'abbayes, abattu tant de statues et brûlé tant d'images, ils édifient maintenant des églises qui conviennent mieux au culte qu'ils ont aboli qu'à celui qu'ils professent. Aussi n'est-il point surprenant que, parmi eux, tous ne soient pas d'accord, et que ceux qui sont plus fidèles à l'esprit (^es premiers jours de la Réforme tiennent à conserver à leurs édifices religieux la nudité, la froideur et la LAmEUR, qui étaient autant de protestations logiques contre les splendeurs du culte catholique. Il n'est pas surprenant, dis-je, qu'ils ne se fassent pas faute de dénoncer toutes ces églises nouvelles et de les déclarer papistes. En cela, on ne peut réellement dire qu'ils se trompent, et nous avons peut-être tort de nous plaindre de la ressemblance qui leur déplaît, car plusieurs déjà, en étudiant la beauté des formes extérieures de cette architecture, en ont pénétré le sens, et leur âme en a été plus touchée que d'aucune langue humaine. C'est là une des raisons pour lesquelles plus d'un protestant prévoyant réprouve cette renaissance. Pour cette même raison elle devrait peut-être me causer plus d'espérance que de tristesse. Qui sait? Tout ceci est encore nouveau. Quelques-uns disent : C'est une mode qui passera; d'autres : C'est un progrès matériel, une tendance ve?'s tm goût meilleur, qui ne sortira pas delà région
de Fart. Nous verrons. L'art, comme la nature, parle de Dieu à qui sait Tentendre. Pourquoi une voix ne s'élèverait-elle pas un jour de ces pierres, pour demander à ceux qui les façonnent de leur rendre leur âme aussi bien que leur corps, c'est-à-dire, la signification aussi bien que la forme matérielle du passé? »
Le vœu exprimé dans ces lignes, d'une date si lointaine, a souvent été réalisé depuis. Le mouvement traité de « mode passagère ou de caprice artistique » a duré , s'est accru et se poursuit sans qu'il soit possible d'en prévoir l'issue finale, quoiqu'il le soit déjà de prédire que cette issue ne sera pas l'affermissement de l'anglicanisme sous sa forme actuelle. Au surplus, l'époque à laquelle j'écrivais était celle où le catholicisme venait de faire sur cette partie de la Haute-Église , nommée alors Pitseysmc, et aujourd'hui Ritiialisme, ses premières et plus illustres conquêtes. Les noms deNewman, Manning, Wilberforce, James Hope Scott, et de
beaucoup d'autres, parmi lesquels ceux de plusieurs femmes remarquables par leur caractère et leur piété plus encore que par leur rang, soulevaient les sentiments les plus opposés et les discussions les plus vives dans la société frivole de Londres, non moins que dans les cercles religieux d'Oxford. C'étaient les jours du réveil de cet ardent intérêt pour les questions religieuses qui ne s'est point affaibli depuis, et qui, plus que jamais maintenant, est le fond de tout ce qui, en Angleterre, passionne le plus vivement l'opinion publique.
La négation elle-même, audacieuse aujourd'hui beaucoup plus qu'elle ne l'était alors, la négation de toutes les bases chrétiennes sur lesquelles reposait non-seulement l'anglicanisme, mais l'édifice national lui-même, ne se soulève avec tant de furie que parce qu'il rencontre un remparl de con*victions profondes. Mais déjà, dans cette lutte, les croyants de l'anglicanisme s'aperçoivent que ce rempart de convictions individuelles est faible pour résister à de tels assauts, lorsque l'Église elle-même présente au combat une armée divisée à laquelle elle ne fait entendre qu'une voix faible Qt hésitante. Dans la bataille suprême qui va se
livrer entre les négations absolues de Tathéisme et les affirmations divines du christianisme, on ne peut nier que le solide et indéfectible appui de TÉglise catholique soit nécessaire aux chrétiens pour lutter, et surtout pour vaincre. En sorte que, pendant la durée des vingt-cinq années qui viennent de s'écouler, après s'être d'abord tournés vers le catholicisme pour y retrouver la beauté dans l'art, la ferveur dans la piété, le dévouement dans la charité, les cœurs chrétiens l'appellent aujourd'hui au secours du contenu des Livres saints et de la Bible elle-même, témérairement attaquée. Mouvement étrange autant qu'intéressant et émouvant ! Comment ne pas espérer que son dernier apaisement s'accomplira un jour dans l'unité^ qui rassemblera enfin dans la même foi et le même amour tous les fidèles serviteurs et adorateurs du Christ notre Sauveur et notre Dieu !
L'admirable et pieuse amie, dont je trace ici l'image à grands traits, appartenait à la Haute- Église, mais elle était loiii de partager les tendances du mouvement nouveau qui venait de s y produire. Elle avait au contraire contre l'Église catholique des préventions profondes et vives, en
contradiction avec Tattrait qu'elle éprouvait pour la vie spirituelle, dont elle reconnaissait l'existence, dont elle admirait les effets, et dont elle admettait sans effort que TÉglise catholique possédait les maîtres. Ces préventions n'étaient pas davantage d'accord avec son goût pour l'art religieux, et encore moins avec sa profonde sympathie pour toutes les œuvres de charité, et même pour les ordres charitables que l'anglicanisme commençait alors à nous emprunter. A l'époque de la guerre de Crimée, elle en seconda le premier essor avec ce zèle qu'elle mettait à suivre la ligne droite du bien partout où elle l'apercevait clairement, et où son regard n'était obstrué ni par le nuage d'un préjugé injuste, ni par celui d'un aperçu erroné. Toutes les vérités qu'embrassa son âme, elle y adhéra sans restriction. Toutes les œuvres que lui dicta sa conscience, elle les accomplit avec son cœur, sa volonté et son intelligence, et il serait permis d'affirmer que jamais une considération purement mondaine n'eut d'empire sur son esprit et n'influença une seule de ses actions.
Malgré tant de sérieuses et de hautes préoccupations, la vie de Lord et Lady EUesmere à Brid-
gewater House à Worsley n'était DuUement austère. Elle était au contraire animée, intéressante, et remplie d'un mouvement qui convenait à la jeunesse dont ils étaient entourés, car il avaient vu grandir autour d'eux quatre fils et deux filles. Les artistes et les hommes de lettres y étaient aimés et recherchés, et, parmi ces derniers, Lord EUesmere occupait lui-même une place qui eût donné de l'éclat à son nom lors même qu'il n'en aurait point eu d'autre*.
Il fut entre autres Fauteur d'une belle traduction en vers de Fausi : plus tard, lorsque le romantisme flamboyait en France de ses premiers feux, et ({ViHernani passionnait en sens divers le public parisien, il traduisit aussi avec beaucoup de talent le drame de Victor Hugo, et il le fit représenter chez lui avec un soin et un luxe extrêmes. Cette
* Il fiit Tauteur d'un grand nombre d'études publiées d'abord dans la Quaterly Rewiew et rassemblées ensuite dans un volume. Il le fut aussi d'un poème intitulé : the Pilgrimage; d'un intéressant voyage en Orient qui avait pour titre : Esquisses des Rives de la Méditerranée. Il fut de plus l'auteur d'un grand nombre de traductions de l'allemand et du français, entre autres de Touvrage du P. Pierre-Joseph d'Orléans, jésuite, intitulé : les Conquérants tartares de la Chine.
traduction (en vers rimes) fut jouée à Bridgewater House, par une grande artiste (miss Fanny Eemble), secondée par des amateurs au nombre desquels figuraient M. Henry Gréville, M. Aubin (plus tard chargé d'affaires d'Angleterre à Rome), M. Craven, et Lord EUesmere lui-même. Cette représentation, qui eut lieu devant la cour et la ville^ eut un succès dont plusieurs années plus tard on parlait encore, ef que n'ont point oubliée même aujourd'hui ceux des nombreux assistants à cette fête qui survivent à ce passé lointain.
Lord et Lady EUesmere se plaisaient à ces représentations, et, en général, ils s'intéressaient à Fart théâtral, comme à l'art sous toutes ses formes.
Lorsque M""® Ristori parut pour la première fois sur la scène, à Paris, Lord EUesmere s'y trouvait, et nous assistâmes avec lui à la première représentation de Marie Stuart, Il habitait alors un hôtel de la place Vendôme avec l'une de ses filles. Nous devions aller les prendre pour nous rendre tous ensemble au théâtre, et nous fûmes en retard d'un quart d'heure. Je me souviens encore de son impatience et de sa crainte d'arriver après le lever du
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rideau. Je me sens^ disait-il, comme un enfant qu'on mène au spectacle pour la première fois. Tout le monde sait quel plaisir pour Tintelligence et pour les yeux attendait ceux qui voyaient pour la première fois, dans Tun de ses grands rôles, cette incomparable artiste. Lord EUesmere Técouta avec un intérêt, une attention, une émotion qui appartiennent d'ordinaire, en effet, à Tàge où Tâme est facilement ouverte à l'enthousiasme. Mais il est des hommes qui, n'ayant ni profané ni prodigué ce noble don, conservent à travers la vie la poétique fraîcheur de leurs jeunes impressions. Il fut de ceux-là, et cela vaut la peine d'être remarqué aujourd'hui, où la somme d'enthousiasme et de poésie semble avoir tellement diminué dans le monde, qu'il est rare de rencontrer un jeune front que sa flamme ait touché. La prose règne et gouverne en souveraine, nonseulement les affaires politiques ou mondaines, mais les projets, les plaisirs, les pensées, et jusqu'aux rêves de ceux qu'environnent encore les nuages dorés de leurs dix -huit ans; dorés, hélas ! peut-être bien que leurs rêves le sont encore, mais ce n'est plus, je le crains, dans le
sens que donnait à ce mot la vieille langue poétique aujourd'hui démodée !
A côté de cette faculté d'aimer le beau avec enthousiasme que la jeunesse froide et dénigrante de nos jours connaît si peu, Lord EUesmere en possédait au suprême degré une autre qui semble être le contraire de celle-là, et qui cependant lui est très-fréquemment unie. C'était cette appréciation vive du côté risible des choses que les Anglais nomment « humour » , et qui se remarque chez beaucoup d'entre eux avec les qualités les plus hautes et les plus sérieuses du caractère et de l'intelligence. Cette faculté, qui est la gaieté d'une belle âme et ne ressemble point à la raillerie d'un méchant esprit, est en vérité un si grand charme de plus, qu'on trouve quelque imperfection à ceux qui en sont tout à fait dépourvus, et j'oserai presque dire que cette lacune indique souvent un défaut de cœur aussi bien qu'une borne dans l'esprit. Quoi qu'il en soit, Lord EUesmere possédait ce don à un haut degré, et l'expression mélancolique de sa physionomie, ajoutée à une sorte de nonchalance qui le rendait souvent silencieux, donnait un cachet particulièrement original aux choses plai-
santés qu'il disait d'un air sérieux, sans avoir Tair de songer à faire rire les autres et encore moins à en rire lui-même.
J'ai déjà dit que Tart et les artistes avaient en lui un connaisseur éclairé. A cet égard, il avait pu étudier beaucoup sans quitter son propre toit. La galerie de Bridgewater House, dont il avait hérité avec le reste, est célèbre parmi les plus belles collections de tableaux que possède aucun particulier hors dltalie. Mais il n'arrive pas toujours aux propriétaires-nés de ces trésors d'en être, comme lui, de dignes appréciateurs. Il est encore moins fréquent de voir les possesseurs de chefs-d'œuvre du passé estimer suffisamment et encourager, comme ils le doivent, les artistes contemporains. Ce devoir, que lui imposaient à la fois sa position, sa fortune et son goût, fut accompli comme les autres, et quelques-unes des plus belles œuvres modernes devinrent sa propriété* et décorèrent les deux magnifiques demeures entre lesquelles il partageait les deux tiers de Tannée. Hatchford était réservé comme un lieu de repos,
1 C'est lui qui possédait entre autres la Francesca, d'Ary Scheffer.
OÙ ces deux époux, si complètement d'accord dans leurs goûts comme dans leurs sentiments, trouvaient le silence, la solitude^ Tindépendance dont tous les deux avaient également besoin, et qui n'étaient pas compatibles avec l'existence à la fois animée et brillante qui était la leur, soit à Bridgewater House, soit à Worsley.
Nous avons vu que, lorsque lord et lady Ellesmère se fixèrent à Worsley, ils ne s'étaient point attendus à y trouver de grandes satisfactions personnelles, et que, chose bizarre assurément, en venant s'établir dans ce magnifique domaine, ils avaient fait acte d'abnégation et de renoncement à leur propre volonté, à leurs propres goûts et à leur propre convenance.
Les motifs qui guidèrent cette résolution leur furent, sans doute, comptés là où les intentions se pèsent non moins que les actions ; mais la récompense terrestre de ce devoir accompli ne leur fut pas refusée non plus, et il leur fut donné d'exercer
leur action au milieu d'une population intelligente et reconnaissante des bienfaits reçus. Ce sont là des paroles qu'on ne peut écrire en France sans que les souvenirs les plus amers ne viennent ajouter au poids de nos tristesses. De tous les maux de mon pays, celui qui me semble le plus décourageant, c'est la méconnaissance des bienfaits, et, comme je le disais plus haut, la haine du bienfaiteur; c'est là ce qui fait, en tant de lieux, préférer l'étranger, l'inconnu, l'aventurier, au propriétaire voisin dont la présence est un bienfait, l'ignorant au savant, l'incrédule au croyant, c'est là enfin le sentiment qui a atteint son apogée sanglante par le massacre des religieux et des pauvres frères qui venaient de se dévouer, corps et biens, aux fils et aux pères de leurs assassins...
Mais pourquoi revenir, ô mes tristes pensées? Je veux écrire et non rêver!
n n'est pas surprenant qu'ayant une si forte volonté du bien, et de si grands moyens de l'accomplir, lord EUesmere ait obtenu avec le temps une grande popularité; mais, dès que son dessein de
venir résider à Worsley fut connu, et avant même qu'il eût pu commencer à réaliser ses promesses, la population en avait déjà si bien apprécié la valeur, qu'elle manifesta sur-le-champ des sentiments qui étaient de nature à grandement faciliter sa tâche.
Voici en quels termes il rend compte à sa mère, la duchesse-comtesse de Sutherland, de l'accueil qu'il reçut des habitants de son district industriel, lorsqu'il revint ainsi pour se fixer parmi eux :
« 11 m'est impossible de vous donner idée de la manière dont nous avons été reçus ici. Vous savez ce qui s'est passé àRuncorn; mais ici la réception des bouilleurs a été encore plus extraordinaire. Les bouilleurs sont un peuple à part. Leur qualité caractéristique est la sincérité. En tout, la franchise de leurs manières les rend tout à fait différents des gens du sud. L'aisance avec laquelle ils entrent en conversation rappelle ce qu'on nous raconte des Américains ; mais, lorsque, comme cela existe ici, cette aisance est accompagnée d'une disposition aussi fortement favorable à leurs propriétaires et à leurs patrons que celle qu'ils manifestent, il faut convenir que cela est trèsconsolant. Harriet (lady Ellesmere) est arrivée par le
chemin de fer, et, de Manchester ici, je Tai amenée par le canal. ^Les gens de Worsley nous ont reçus avec des fleurs, des arcs de triomphe, des cris, des acclamations, et ensuite une foule telle que je n'en ai jamais vu se réunit sur la bruyère où tous les houilleurs du district, sortis de terre, s'étaient rassemblés. Il a fallu un miracle pour empêcher qu'aucun grave accident ne survînt au milieu d'une agglomération de peuple aussi considérable, car tous se pressaient autour et au-dessous de la voiture, essayant d'en dételer les chevaux pour la trdner eux-mêmes , la plupart nous donnant la main. Les vieilles femmes n'étaient pas, je vous assure, les moins entreprenantes dans la bagarre.
« 11 y a beaucoup à faire. J'ai ici des occupations sans nombre ; plus que jamais, je sens maintenant que le Parlement est pour moi un poids et une fatigue*, et je serais, en vérité, satisfait que les deux messieurs qui me disputent mon siège, au lieu de dépenser et de me coûter un argent inutile, pussent réussir tout de bon à me mettre dehors. »
Il est presque superflu de dire que le temps ne fit qu'accroître et consolider ce bon vouloir mutuel, utile et salutaire au peuple qui sait l'éprouver
* Il n'était pas encore membre de la Chambre des Pairs.
plus encore peut-être qu'il n'est encourageant pour ceux qui l'inspirent.
A l'époque de mon séjour à Worsley (postérieur de plusieurs années à cette tumultueuse arrivée), j'eus l'occasion de m'en convaincre, et je pus juger aussi de la cordialité des rapports qui existaient entre ce grand seigneur, le plus riche propriétaire du comté, et les personnages, non moins importants que lui, dans leur sphère, et presque ses égaux en fortune, qui occupaient les hautes positions commerciales de Liverpool. Nous fîmes avec lui une course dans cette ville, où l'accueil qu'il reçut me frappa plus que tout ce que nous y visitâmes d'intéressant d'ailleurs. Le temps a effacé de ma mémoire le détail des curiosités que nous vîmes ce jour là. Mais ce qui y est demeuré particulièrement gravé, c'est le souvenir de la manière dont nous fîmes le trajet, par la raison que ce fut en naviguant en « barge », c'est-à-dire en coche sur le canal de Bridgewater. Ce coche, disposé pour l'usage du propriétaire du canal, et emporté sur l'eau par quatre beaux chevaux trottant sur la rive, ne ressemblait à rien de ce que peut représenter ce mot, qui ne paraît promettre ni élé-
gance ni rapidité. Or, dans le coche dont je parle, où nous étions établis on ne saurait plus commodément et élégamment, nous fendions Teau sans bruit, sans secousse^ et si vite, qu'il me semblait éprouver la sensation d'un oiseau traversant les airs sans avoir même la peine de déployer les ailes ! Comme jamais, ni avant, ni depuis, il ne m'est arrivé d'avoir recours à ce genre de locomotion, et que bien peu de gens sans doute s'en servent ailleurs aujourd'hui, je note ici que, dans les conditions où j'en ai fait l'expérience, ce mouvement facile, rapide et silencieux, me fit l'effet d'être de tous ceux de notre globe celui qui donne le plus le sentiment de V agilité promise à d'autres sphères. Par contre ne pourrait-on pas dire que la locomotion par le chemin de fer, avec son bruit discordant, ses sifflements horribles et sa vitesse vertigineuse, fait songer, au contraire, à cette course vers l^abîme, dont Berlioz a fait un tour de force musical*, beaucoup moins expressif, selon moi, que le vacarme et le mouvement de nos voyages • d'aujourd'hui?
• Dans la Damnation de Faust.
Il faut finir enfin ce qui ne prétend être ni une biographie, ni un panégyrique, mais seulement un souvenir exact, quoique incomplet, d'une société voisine, difi'érente de la nôtre, aujourd'hui plus qu'elle ne le fut jamais. Il faut achever cette peinture de deux nobles caractères que ces lignes font revivre, du moins à mes yeux, comme ces beaux aspects de la nature dont il suffit de quelques traits peints à la hâte, chemin faisant, pour indiquer les grands contours et en rappeler la couleur et la lumière.
Ce bonheur rare et complet dont nous venons de tracer l'image, comme toujours, il fut tranché avant le temps , quoique , selon la mesure terrestre , le temps lui fût cependant départi dans cette mesure qui semblerait vaste si elle était assurée d'avance,
et qui, lorsqu'elle est écoulée, semble n'avoir eu que la durée d'un éclair.
Leur heureuse union dura trente ans, puis vint l'heure fatale qui apporte aux privilégiés du bon-
heur la coupe de l'épreuve amère à vider d'un seul trait. Ce fut à elle que cette coupe fut offerte. Ce fut elle qui dut survivre à celui qui lui avait donné tout ce que peut rêver l'ambition du cœur^ la seule qu'elle eût' jamais connue. J'ai dit, en commençant, ce que furent, en apprenant la mort de lord Ellesmere, les regrets publics ; je ne tenterai pas de dire ce que furent ceux de sa veuve. Sa douleur fut calme, ferme, courageuse, sans paroles. H était aussi étranger à sa nature de se plaindre que de se consoler. Elle se livra sans contrainte, désormais, au penchant qui l'éloignait du monde, et ne quitta plus que rarement sa chère retraite de Hatchford, qui était devenue son unique demeure. Sa mère vivait encore ^ , et vivait près d'elle depuis plusieurs années, objet de la part de lord Ellesmere d'une affection filiale. Douée de tous les agréments du caractère et de l'esprit, elle avait aimé le monde plus que ne l'avait jamais aimé sa fille ; mais celle-ci sut lui communiquer si profondément ses propres sentiments, qu'elle réussit à verser une paix sereine sur le rude hiver d'une
* Lady Charlotte Gréville, fille du duc de Portland.
vie qui ne semblait pas devoir se transformer ainsi sans effort. Elle avait fort au-delà de quatrevingts ans lorsque je la vis pour la dernière fois, à Hatchford, une année a\ant sa mort; elle me dit alors cette parole, frappante pour qui savait combien elle avait attaché naguère de prix aux choses de ce monde : « Je regarde les dix années qui viennent dé s'écouler comme les plus heureuses de ma vie. »
Il est bon pour tous de recueillir ainsi toutes les paroles qui servent à faire comprendre en quoi et où gît le bonheur, et combien, en résumé, il est indépendant des circonstances extérieures.
Ce fut alors aussi qu'eut lieu ma dernière rencontre avec lady Ellesmere. Nous fîmes de longues promenades ensemble dans le jardin embaumé, et dans le bois voisin, dont elle aimait les grands ombrages. Elle continuait à jouir des fleurs, delà verdure, du repos de la campagne. Mais elle était dans cette disposition qu'il faudrait envier, si elle ne s'achetait pas si cher, où la vie ne reçoit plus de lumière que du côté ouvert sur le grand avenir. Elle était changée au-delà de ce que comportaient les années ; sa beauté était détruite, sa
santé visiblement affaiblie. Un jour que nous nous promenions ensemble comme autrefois, dans la voiture qu'elle conduisait elle-même selon sa coutume, elle me dit tout d'un coup tranquillement:
« J'y vois encore suffisamment pour ce que je fais là, mais je lis avec peine maintenant. Car vous savez, n'est-ce pas ? que je suis menacée de perdre la vue. »
J'ignorais qu'elle eût une semblable inquiétude. Aussi fus-je saisie en entendant ces paroles. Lorsqu'elle en vit l'effet, elle reprit en souriant :
« Oh ! rassurez- vous, ces choses-là vont lentement ; il se peut très-bien que je meure avant de devenir aveugle, il ne faut donc pas s'effrayer d'avance. »
Avait-elle un pressentiment en parlant ainsi? Ou bien se sentait-elle atteinte d'un mal dangereux et plus rapide que l'autre? Je l'ignore. Mais ses paroles s'accomplirent. Longtemps, en effet, avant que sa vue fût éteinte, sa santé s'altéra profondément. Elle vint à Londres, seule, et à l'insu de tout le monde, pour consulter un médecin et s'assurer de la vérité. Elle acquit la certitude d'avoir à subir une grave opération. Sa fermeté n'en fut
point troublée. Le moment venu, elle quitta Hatchford, et elle vint à Londres, chez Tune de ses filles, où elle subit et supporta heureusement cette opération qui ne laissa d'abord appréhender aucune suite fâcheuse. Toutefois, son état exigeant des soins prolongés, elle, se fit transporter à Bridge water House.
Ce fut là qu'au bout de deux semaines exemptes pour elle de souffrances, et, pour ceux qui l'entouraient, d'inquiétude, elle succomba à une faiblesse que rien ne put combattre, et qui était si peu en rapport avec les symptômes favorables qui se manifestaient d'ailleurs, que les médecins déclarèrent « qu'elle était morte parce qu'il lui avait manqué le désir de vivre ».
Elle repose aujourd'hui dans la belle église de Worsley, à côté de celui qui porta si dignement avec elle le lourd poids du nom, du rang, de la fortune et du bonheur. Leurs œuvres les suivent. Leur souvenir demeure et ne s'effacera pas.
n existe d'innombrables et excellentes raisons qui placent Rome au-dessus de tous les lieux de la terre, et chacun en trouvera de différentes pour le prouver^ toutes aussi irrécusables les unes que les autres. Mais Rome possède en outre une propriété singulière et qu'il n'est pas aussi facile d'expliquer. C'est celle de se faire aimer exactement comme on aime une personne ^ parce qu'elle vous plaît, parce qu'on est bien chez elle, parce qu'elle vous comprend et vous répond, parce que, malgré des défauts saillants qui rendent sa beauté irrégulière, cette beauté surpasse à vos yeux toutes les autres. Que dis-je? Elle dégoûte de tout ce qui ne lui res-
semble pas. Et non-seulement elle plaît, mais elle fait du bien. Elle en fait d'abord et avant tout à ceux qui entendent distinctement au fond de leur âme son grand langage religieux. Et elle en fait aussi à ceux qui étudient et comprennent seulement son langage historique, mais ils ne sont pas les seuls qui ressentent son influence ; les gens les plus nuls le sont moins à Rome qu'ailleurs, les ignorants y apprennent malgré eux quelque chose, la vulgarité elle-même s'y efface, et la frivolité y est moins sotte que partout, parce que sur toutes choses plane une poésie que ni la frivolité, ni la vulgarité, ni l'ignorance, ni la nullité ne peuvent altérer. Tout comme le soleil, qui fait resplendir la beauté de la nature, mais diminue aussi la laideur des objets, sur lesquels il répand sa lumière.
Je parle ici, bien entendu, de la Rome d'autrefois où vivent mes souvenirs ; je ne connais pas celle d'aujourd'hui, mais, en dépit de tout ce qu'on y a osé, tenté et accompli, je gage que ce qu'il y a en elle de mystérieux et de divin n'a pas cessé de se faire sentir. La religion et la poésie y sont en larmes, il est vrai, mais elles y sont présentes, elles dominent le présent comme le passé, et l'avenir ne
leur portera pas d'atteinte mortelle. Rome possède, sans que rien puisse la lui ravir, Timmortalité humaine de sa gloire antique, et une autre auréole plus éclatante et plus auguste que les siècles sont et seront plus impuissants encore à lui dérober.
Les hommes ont beaucoup fait, il est vrai, dans tous les temps pour ternir cet éclat surnaturel. Mais ce qui est divin est hors de l'atteinte des hommes quels qu'ils soient. La vérité vit, et elle survit à ceux qui se déchaînent contre elle comme à ceux qui, tout en lui appartenant, la déshonorent. Tout se meut et passe ici bas. Le mensonge et la sensualité, l'orgueil et la révolte avec toutes les passions dont ils naissent et qu'ils engendrent, vont et viennent selon que les hommes les maîtrisent ou s'en laissent maîtriser. Mais la vérité, la pureté, le respect et l'obéissance demeurent, agissent, transforment et triomphent.
Je n'ai jamais passé de longues années de suite à Rome et je l'ai toujours regretté. J'envie ceux dont tous les jours s'écoulent dans sa lumière ou à son ombre et qui peuvent associer à sa grande image toutes les joies et toutes les peines de leur vie. J'y ai, toutefois, fait de nombreux séjours, et
dans chacun d'eux j'ai revu d'abord les mêmes choses, puis quelques autres, mais jamais je n'ai tout vu. C'est un livre que j'ai toujours recommencé, sans être jamais parvenu à l'achever. 11 aurait fallu, pour en avoir le temps, voir, en renonçant à la douce joie de revoir. Je n'en aurais pas eu le courage, et cependant ces séjours, qui par cette raison auraient dû se ressembler, diffèrent beaucoup l'un de l'autre et ma mémoire ne peut les confondre ensemble. Aux impressions déjà éprouvées et à la joie de les renouveler s'ajoutait, à chaque retour, le plaisir d'en éprouver d'inconnues. Une chose regardée avec indifférence et sans la comprendre à un premier voyage avait acquis un sens l'année suivante, soit par une étude suggérée et accomplie, soit par une de ces rencontres qui ne manquaient jamais dans cette patrie commune de tant d'hommes éminents, où toutes les régions de l'art et de la science avaient toujours de nombreux représentants.
Mais, lors même que la variété et la nouveauté étaient impossibles (comme par exemple pour les cérémonies de la semaine sainte), le retour de ces mêmes jours, tout en réveillant les souvenirs fer-
Vents et solennels d'une autre année, laissait intacte dans l'âme l'émotion qui accompagne l'attente d'une jouissance nouvelle. Quant à moi, je puis affirmer que chacune d'elles m'a apporté une impression particulière et distincte de celles qui l'avaient précédée.
C'est l'une de ces semaines saintes dont je vais rappeler les souvenirs, certaine que, lorsqu'il s'agit de Rome et des scènes dont elle est le théâtre, les impressions individuelles varient à l'infini et qu'on peut, sur ce sujet, sans cesse redire, sans jamais répéter. Il en est de même de l'éclat du ciel, de la beauté de la nature, ou de l'immensité de l'Océan, dont on parlera toujours, en tous lieux et en toute langue, sans que jamais le sujet paraisse être épuisé.
Il y a vingt ans (le 19 mars 1858), àNaples, qui était alors ma demeure habituelle, une de mes amies, très-jeune et aussi aimable et intelligente qu'elle était charmante, arriva chez moi de bonne
heure, l'air plus animé que de coutume, et me demanda si je songeais à aller passer la semaine sainte à Rome, comme je l'avais fait déjà plusieurs fois? En ce cas, elle avait tout arrangé pour m'y accompagner, et comme elle ne connaissait pas Rome, elle serait doublement satisfaite, disait-elle, de pouvoir faire ce voyage avec moi.
Cette jeune amie a depuis lors rendu son nom cher aux pauvres, par les œuvres qu'elle a accomplies à Naples, et familier au public par un livre important et intéressant. Je ne crains donc pas de nommer ici Thérèse, duchesse Raveschieri-Fieschi. La perspective d'avoir une telle compagne suffisait pour fixer mes projets incertains encore, et, aucun obstacle ne s'opposant de mon côté à ce voyage, il fut vite résolu, et le surlendemain nous nous mettions en route.
Nous fîmes le voyage par le moyen alors le plus facile, mais toujours le moins attrayant: c'est-àdire par mer jusqu'à Civita-Vecchia, et de là à Rome par la route, monotone et triste, dont le chemin de fer commence à faire perdre le souvenir. Pendant cette journée, ma compagne fut prise d'un grand mal de tête, suivi d'une longue défail-
lance, ce qui nous obligea à nous arrêter pendant deux ou trois heures à Palo, qui se trouve à moitié chemin. Au bout de ce temps elle déclara qu'elle était suffisamment remise pour repartir, et, bien que sa pâleur démentît un peu cette assertion, nous poursuivîmes notre route ; mais ce délai nous fit arriver fort tard. Lorsque nous entrâmes dans Rome, il faisait nuit déjà depuis plusieurs heures. Cette circonstance, loin de nuire cependant à notre première impression, lui fut plutôt favorable. En arrivant par ce côté, on ne traverse pas, comme par la route de Naples qui aboutit à la porte de Saint-Jean de Latran, cette vaste et poétique campagne où le magnifique contour des montagnes ainsi que les longues lignes des aqueducs forment la majestueuse avenue de la ville éternelle. En venant de Civita-Vecchia, au contraire, la vue est constamment insignifiante et prossnque ; la coupole de Saint-Pierre, elle-même, aperçue soudainement et de trop près, à un tournant du chemin d'où l'œil semble la dominer, fait un effet déplaisant auquel la nuit nous fit échapper. Celui de la vfitste colonnade, que l'on côtoie extérieurement et sans pouvoir en embrasser l'ensemble, n'est
pas, au grand jour, beaucoup plus heureux; tandis que, dans la lueur incertaine qui nous environnait, tous ces effets fâcheux disparaissaient, et nous ne sentions qu'une seule chose : tiotis étions à Rome I
Nous demeurâmes sans rien dire, tandis que nous longions les colonnes gigantesques, entre lesquelles nous pouvions apercevoir imparfaitement, la place, Tobélisque, les fontaines dont le bruit musical troublait seul le silence. Mais, lorsqu'en sortant de Tombre nous débouchâmes sur la place, et que, dans la vive lumière de la lune, Saint-Pierre et tout ce qui l'environne apparut à nos regards, alors j'éprouvai cette secousse particulière que connaissent ceux qui voient en Rome une reine et une mère, et je ne m'étonnai pas du cri que jeta ma compagne, et du geste à la fois d'admiration et de prière qui la fit demeurer les mains jointes et immobile, tandis que notre voiture s'arrêtait pour nous laisser jouir quelques instants de cet admirable spectacle I...
Je ne veux point médire de notre manière actuelle de voyager. Mais il faut bien reconnaître que le jour où Ton a inscrit le grand nom de Rome sur une station de chemin de fer , le jour où cent
voyageurs y sont arrivés tumultueusement ensemble et se sont rencontrés dans une gare parfaitement semblable à celle du lieu le plus obscur de la terre, toutes les émotions solennelles et silencieuses que je viens de décrire se sont évanouies sans retour.
L'imagination est non-seulement une faculté qui colore les objets, mais aussi un instrument que les impressions extérieures font vibrer. Ce jour-là, assurément, les cordes de cet instrument ont perdu pour toujours un de leurs sons les plus riches et les plus sonores.
Lorsque nous arrivâmes à la Via délia Croce où nous devions descendre, il était près de minuit, mais nous n'étions pas fatiguées, et, toutes au plaisir d'être enfin à Rome, nous n'allâmes nous coucher qu'après avoir réglé ensemble l'ordre dans lequel nous commencerions le lendemain nos courses artistiques et religieuses. Mais il était dit que cet ordre serait troublé et que notre programme pour ce premier jour ne s'exécuterait pas.
Nous ne fûmes pas très-matinales : il était près de neuf heures avant que j'eusse achevé ma toilette,
et ma compagne dormait encore profondément, lorsque j'entendis beaucoup de bruit dans le salon voisin. Bientôt on vint frapper à coups redoublés à ma porte, et, parmi les voix de plusieurs personnes qui parlaient toutes ensemble je reconnus, avec beaucoup de surprise, celle du comte de Syracuse ^
C'était bien lui, en effet; il se trouvait à Rome depuis huit jours, et, ayant appris notre arrivée, il venait nous proposer d'aller à Grotta-Ferrata où isivait lieu ce jour-là une grande fête populaire. Plusieurs personnes de notre connaissance s'y rendaient avec lui, et il s'était chargé de venir nous proposer d'être de la partie.
Cette négociation s'était entamée à travers la porte fermée. Elle se poursuivit lorsque je pus paraître et expliquer clairement les motifs de mon refus.
« Nous étions fatiguées, la duchesse dormait « encore. Elle avait été souffrante la veille, il me « semblait prudent de ne pas commencer notre « séjour par une course longue et fatigante ; d'ail- « leurs, nous n'étions pas prêtes, il fallait partir à
* Le priDce Léopold, frère du roi Ferdinand II de Naples.
« dix heures, il en était plus de neuf, etc., etc.». Les raisons me venaient en foule. Cette manière de passer notre première journée de Rome n'était d'ailleurs nullement conforme à nos intentions ; mais détourner le comte de Syracuse d'une idée qu'il avait en tête n'était pas chose facile. C'était même cette habitude de domination princière conservée, à travers celles de simple particulier qu'il avait adoptées à Naples, qui rendaient souvent son commerce déplaisant.
Aucune de mes raisons ne fut acceptée. J'eus à aller transmettre à ma jeune amie la proposition qui nous était faite et à laquelle, après de nouveaux efforts pour nous y soustraire, nous fûmes enfin obligées de nous rendre.
Une heure après, le prince était venu nous prendre dans une grande voiture découverte, où se trouvaient deux autres personnes de notre connaissance, et, une fois parties, nous ne songeâmes plus qu'à regarder et à jouir de tout ce que nous pouvions saisir de Rome au passage. Tandis que nous traversions rapidement le Forum, le comte de Syracuse nous donnait, à la volée, des explications intéressantes. Il aimait l'art (il était, on le
sait, lui-même un sculpteur habile), et il savait de Thistoire ce qu'il est indispensable pour un artiste d'en savoir, pas davantage, mais cela suffisait pour ce jour-là. La duchesse écoutait, et regardait autour d'elle avec intérêt, jouissant du beau temps, et de ce brillant soleil de printemps qui dardait sur sa tête et qui, dans cette saison, à Rome, est souvent si perfide I A un point désigné d'avance, toute la société s'était réunie, et nous étions au nombre de douze ou de quinze lorsque nous arrivâmes à Grotta-Ferrata.
Mais la journée si joyeusement commencée ne devait pas pour nous s'achever de même. Nous étions entrés sur-le-champ dans Téglise, dont les peintures du Dominiquin couvrent les murs, et nous examinions ces belles fresques à loisir, lorsque je remarquai que ma jeune compagne était d'une pâleur mortelle et pouvait à peine se soutenir. Je me hâtai de l'entraîner hors de l'église ; un moment elle sembla se ranimer au grand air. Mais, presque sur-le-champ, l'accident de la veille se renouvela ; ses genoux fléchirent, et elle tomba sans connaissance sur le sol.
J'étais en ce moment seule près d'elle, au mi-
lieu d'une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, de chevaux et de bestiaux qui encombraient la place. Aucune habitation voisine, aucun secours possible à obtenir, ce fut un moment d'angoisse ; mais bientôt nous fûmes rejoints par tout notre monde, et, après quelques minutes de consternation, le comte de Syracuse décida vite et péremptoirement ce qu'il y avait à faire et, ce qu'il avait décidé, le fit exécuter sur-le-champ.
En moins d'un demi-quart d'heure. M""* de M.
(une de nos amies qui était de la partie) et moi, nous étions placées dans la grande calèche à côté de notre pauvre amie très-imparfaitement revenue à elle-même, et, accompagnées du comte de Syracuse qui n'avait pas voulu nous abandonner, nous prenions au grand galop la route deFrascati, laissant le reste de la société accomplir sans nous le reste du programme de la journée.
Ce trajet, bride abattue, ne fut pas exempt d'émotions. M""^ de M., fort nerveuse, elle aussi, et à peine remise alors des suites d'un horrible accident de voiture dont elle avait failli être la victime, poussait à chaque instant des cris de frayeur. Notre malade, pâle et inanimée, reprenait peu à peu
ses sens ; mais il était évident que, s'il nous survenait un accident, ce que la vitesse de notre allure ne rendait pas improbable, il serait «mortel pour elle. Je n'étais donc pas rassurée, non plus, "d'autant mieux que le comte de Syracuse, sans cesse debout dans la voiture, ne faisait que presser les postillons et leur crier d'aller plus vite. Son but (excellent en lui-même et que nous atteignîmes enfin sans encombre et avec une rapidité fabuleuse) était d'arriver sans retard dans un lieu où nous trouverions un médecin et les remèdes nécessaires, aussi bien qu'une bonne chambre d'auberge où la malade pourrait se reposer.
Nous passâmes en effet à Frascati plusieurs heures, pendant lesquelles le prince nous attendit patiemment dans le jardin. Enfin, vers quatre heures, ma pauvre amie fut en état de repartir, et même de jouir au retour de l'admirable vue de la route par laquelle nous rentrâmes dans Rome, vers six heures du soir ; heureuses de nous y retrouver, quoique assez contrariées, on le pense bien, d'avoir inauguré de cette façon notre séjour dans la ville éternelle *.
* En lisant ce volume jusqu'au bout, on verra quelles preuves
Le comte de Syracuse ne fit voir ce jour-là que la bonté de son cœur et Tamabilité de son caractère ; mais, puisque son souvenir se rattache à cette première journée de Rome, je parlerai ici un peu plus en détail de ce prince dont la destinée fut triste et dont on peut dire que la vie fut manquéej en dépit de tous les avantages de sa naissance et de toutes les qualités et les facultés qui auraient dû lui assurer une existence aussi honorée que brillante et heureuse.
Le sort et Tépoque où il vécut lui furent également contraires. Mais il fut surtout son propre ennemi parce que, avec un esprit remarquable et un cœur noble et généreux, il manqua de fermeté et de mesure, et ne sut jamais exercer sur luimême cet empire d'où naît la dignité morale et qui impose aux autres le respect que Ton a de soi-
même.
d'énergie, de force morale et physique a su déployer, depuis, celle qui fut ainsi, deux fois en vingt-quatre heures, vaincue par la souffrance.
Le comte de Syracuse eut toutefois des qualités remarquables ; et, s'il eût vécu dans un autre temps ou dans un autre pays, elles auraient pu lui assigner un rôle important et utile. Mais il fut libéral, là où la liberté était non pas limitée, mais complètement interdite. Il aima Tétude, les arts, la littérature et favorisa les hommes de lettres dans un pays et sous un régime où l'éducation était redoutée et la culture intellectuelle suspecte. Ces excès de répression et de précaution eurent le triste effet de le jeter dans des excès contraires. Pour échapper à la contrainte de la cour, il partit et parcourut l'Europe, se passionnant sans mesure et sans discernement pour tout ce que produisait alors, dans l'ordre littéraire et artistique aussi bien que politique, la liberté raisonnable ou désordonnée qu'il rencontrait ailleurs. Il revenait à Naples, moins^ Napolitain que jamais, professant des doctrines blessantes pour son frère et son souverain, et surtout faites trop souvent pour contrister le cœur sincèrement religieux de Ferdinand II. Jamais cependant celui-ci ne cessa de traiter son frère avec indulgence et avec affection. Mais Tantipathie qu'il éprouvait pour toutes les opinions
dont le comte de Syracuse se déclarait le partisan n'en devint que plus vive et plus profonde.
n y avait eu cependant, au début de la vie du prince Léopold, un moment qui pouvait en changer le cours tout entier. Il y eut pour lui une circonstance décisive à laquelle fut suspendu, peutêtre, quelque chose de plus encore que son bonheur en ce monde.
Une princesse française, une princesse qui, dans des temps autres que nos temps déchirés et troublés, eût été en France un objet d'enthousiasme national (tant le ciel avait été prodigue envers elle de dons rares et charmants), la princesse Marie d'Orléans, fut un instant destinée pour épouse au prince Léopold de Naples, son cousin germain ^ lU'avait vue et la connaissait assez pour désirer cette union que des raisons politiques empêctèrent de s'accomplir. Il en conserva un souvenir profond et un regret dont le dernier acte de sa vie manifesta l'étrange fidélité.
Il est de notoriété publique que l'union qu'il contracta plus tard ne fut pas heureuse et que la
* Elle épousa, en 1837, Alexandre de Wurtemberg, et mourut à Pise le 2 janvier 1839.
plus grande iacompatibilité d'humeur se manifesta bientôt entre lui et celle qui devint sa femme*. Lorsque, revenu de ses longs voyages, il voulut réunir chez lui la société napolitaine et donner dans son palais des fêtes dont il faisait les honneurs avec une parfaite bonne grâce, jamais il ne put obtenir la'présence de celle qui aurait dû y présider avec lui. La princesse avait seulement consenti pendant quelque temps à paraître à ses grands dîners. Mais un jour, lorsqu'elle était déjà parée pour se rendre au salon où le prince l'attendait avec tous ses convives, elle déclara tout d'un coup qu'elle ne quitterait pas son appartement. Après avoir vainement essayé de la faire changer de résolution, on dut enfin se mettre à table sans elle. A dater de ce jour, elle ne parut plus jamais, et elle ne cessa de manifester autant d'antipathie pour les goûts mondains de son mari que pour ses goûts artistiques. A cette époque cependant il y aurait eu avantage et convenance à encourager et à seconder les premiers, car cette grande maison princière ouverte satisfaisait la société napo-
* Il épousa, le 17 juin 1837, la princesse Marie de Carignan.
litaine et la dédommageait un peu de l'absence devenue permanente du roi et de la cour, dont le séjour était alors alternativement fixé à Caserte ou à Gaëte.
Ces caprices singuliers se portaient sur toutes choses et sur tout le monde. Ses dames d'honneur, en particulier, en étaient si souvent victimes que le roi se décida à les nommer lui-même et à ne plus permettre leur expulsion sans son consentement. Ces bizarreries, chez une femme d'ailleurs intelligente et d'une haute vertu, ne s'expliquaient que par une disposition maladive qui existait dès lors et que l'âge ne fit qu'augmenter. Après la mort de son mari et la chute du trône de son neveu, elle ne consentit pas à quitter Naples. Elle réprouvait cependant hautement, bien qu'elle fût de la maison de Savoie, l'usurpation de Victor- Emmanuel ; mais jamais, néanmoins, elle ne put se décider à partir avec la famille royale de Naples. Elle demeura dans son palais à Chiaja, seule, ne recherchant et n'acceptant la société de personne, ne sortant (dans une voiture sans armes et accompagnée de serviteurs sans livrée) que pour aller à l'église, ou pour faire de rares promenades aux
heures où elle était sûre de ne rencontrer personne. Elle passa ainsi ses dernières années dans un isolement absolu, cachée et oubliée de tous, hormis des pauvres à qui seuls, jusqu'à la fin, elle donna généreusement signe de vie.
Sans chercher, par ce qui précède, à atténuer les torts du comte de Syracuse, sans nier que ces torts provoquèrent peut-être l'attitude qui ensuite les aggrava, il est impossible de ne pas se demander ce qu'eût été ce^ prince si le rêve de sa jeunesse se fût accompli, et s'il eût subi l'influence d'une femme dont la piété fervente était accompagnée de l'esprit le plus large, du charme, de l'élévation du caractère, et non-seulement comme lui du goût des arts, mais d'un talent analogue au sien et qui chez elle atteignait au génie. Comment mesurer, dis-je, jusqu'à quel point, avec une destinée si différente, il eût été lui-même différent de ce qu'il fut ?
Quoi qu'il en soit, à l'époque oîi nous rencontrâmes le comte de Syracuse à Rome, depuis vingt ans déjà alors, la princesse Marie d'Orléans reposait dans sa tombe, au Campo-Santo à Pise, où s'était achevée sa courte vie. Une circonstance
particulière me permit peu après de parcourir des lettres où se révélait tout entière cette âme à la fois angélique et énergique, dont la France ne sut pas assez s'enorgueillir. Cette France, divisée et distraite, devrait cependant ne pas oublier que c'est au génie de cette princesse qu'elle doit le premier monument digne de Jeanne d'Arc qui ait été élevé par une main française !
On peut remarquer ici, à ce propos, que, par un singulier rapprochement, le talent du comte de Syracuse fut de même consacré à glorifier une illustration nationale, moins sainte à coup sûr et moins poétique que celle qui inspira la princesse française, mais digne aussi de mémoire pour l'Italie (et en particulier pour Naples). Ce fut au grand philosophe Jean-Baptiste Vico que le prince Léopold éleva une statue qui est la meilleure de ses œuvres. Elle est aujourd'hui placée au milieu de la villa Reale. Ainsi que celle de Jeanne d'Arc, elle atteste que chez ces deux artistes de sang royal, l'amour de l'art fut associé à l'amour de leurs pays et à un juste orgueil de leurs gloires nationales.
Malheureusement pour le comte de Syracuse^
ses vagues aspirations patriotiques furent loin de
se manifester toujours d'une manière aussi légitime et aussi honorable.
Les événements de 1 860 le trouvèrent peu préparé à y jouer le seul rôle qui pût convenir à un prince de sa maison. A une révolution qui renversait le trône de son neveu, il donna une adhésion sans dignité, sans excuse, et qu'on n'eut jamais songé à attendre de lui dans le parti même auquel il s'était rallié. Ce fut, hélas ! le triste et dernier acte public d'une vie qui allait s'achever prématurément dans des circonstances singulières et funestes.
Séparé par sa propre volonté de son neveu et de son roi vaincu, répugnant à se rapprocher ouvertement de son adversaire triomphant, il se trouvait, à Florence^ dans la position qui attend tout prince, tout homme, infidèle au devoir que lui impose
l'honneur de son nom. Situation douloureuse et bientôt intolérable pour celui qu'un moment de folie et d'exaltation a poussé ainsi hors de la voie qui devait être la sienne. Nous croyons qu'il le comprit et qu'il en souffrit. Toujours est-il que, pendant ce séjour, il vécut dans une retraite qui n'était point dans ses habitudes, ne se rapprochant
d'aucune des personnes qu'il connaissait dans cette ville où la plupart ignorèrent sa présence.
Un jour il partit brusquement pour Pise sans accepter l'escorte du gentilhomme d'honneur qui l'accompagnait ordinairement et, par une fatalité inouïe, il n'emmena pas même avec lui, cette fois, le valet de chambre qui ne le quittait jamais. Le but de cette course à Pise c'était, veut-on le savoir ? celui d'aller visiter au Campo-Santo la tombe de celle qui avait été la vision à peine entrevue de sa jeunesse, et dont le souvenir gardait sur son esprit un si surprenant empire, que jamais dans aucun de ses voyages il ne passait dans les environs de Pise sans s'arrêter pour aller y accomplir cet acte de religieux respect. Puisse-t-il avoir PRIÉ ce jour-là près de cette tombe ! Et puisse l'âme bienheureuse et compatissante dont l'influence le ramenait en ce lieu avoir intercédé pour lui !.. .
Il revint à l'hôtel où il était descendu, et il y commanda son dîner solitaire et peu copieux. A peine, toutefois, Tavait-il achevé qu'il fut saisi d'un vertige qui, plus d'une fois déjà, l'avait menacé des suites les plus graves, fl eut le temps de sonner avant de perdre connaissance. Les servi-
leurs de Thôtel accoururent et, le voyant dans cet état, se hâtèrent d'appeler un médecin. Celui-ci, croyant apercevoir les signes certains d'une attaque d'apoplexie, se hâta de le saigner!... Si le valet de chambre, absent, se fût trouvé là, il eût averti ce médecin que ce n'était point par une saignée, mais par une application de glace sur la tête qu'on avait deux fois triomphé de ces symptômes. La saignée, loin de remédier au mal, en hâta l'issue fatale, et en peu d'heures le malheureux prince expirait sans avoir im seul instant recouvré la connaissance et la parole !
Cette mort funeste fut accompagnée de circonstances qui en aggravèrent encore la lugubre tristesse. On savait bien dans l'hôtel quel était le nom et le rang de celui qui venait d'expirer. Mais, vu la situation particulière dans laquelle il se trouvait, on ne sut d'abord à qui il fallait adresser la nouvelle de sa mort. ÉtaiJ;-ce à la cour exilée du roi de Naples? était-ce à celle du roi de Sardaigne? Il y eut à cet égard une journée d'hésitation et de douloureux délai , pendant laquelle la dépouille de ce prince du sang royal de Bourbon demeura déposée dans la salle de la table d'hôte
d'une auberge, sans qu'aucune main amie lui rendît les derniers devoirs du respect et de l'affection. Personne dans cette ville, où il n'avait aucune relation, ne serait venu verser une larme ni proférer une prière près de son corps sans vie , si le hasard n'eût amené à Pise cette année -là une vieille dame qui habitait ordinairement Naples, mais que l'approche de Garibaldi en avait fait fuir *. Cette bonne et pieuse personne, déjà fort âgée et très-aimée et respectée de tous ceux qui la connaissaient, avait habité à Naples un petit logement qui donnait sur le jardin du comte de Syrarcuse, et celui-ci, avec cette bonté de cœur qu'il manifestait si souvent, lui avait permis de se promener dans son jardin avec son chien et même d'y cueillir des fleurs. Il lui envoyait souvent des fruits et d'autres douceurs de sa table ; enfin il s'était toujours montré envers elle bienveillant et généreux. Dès que le bruit de sa mort se fut répandu dans Pise, elle se hâta d'accourir au lieu où il était déposé, et de tout ce monde brillant, élégant et ma-
< Elle se nommait M^^^^ Tisserand et avait été gouvernante des filles du prince de Satriano Filangieri, et ensuite de celles du duc de Montebello.
gnifique dont il avait vécu entouré , cette humble amie fut la seule qui vint pieusement remplir le devoir sacré de la prière, près de celui qu'elle pleurait comme un bienfaiteur, et à qui, dans cette heure de suprême abandon, elle vint payer ainsi sa dette de reconnaissance.
Rome, 25 mars 1858.
« Nous sommes seules : maîtresses de nos ac- « tions , parfaitement d'accord , et exemptes de « toute obligation de société. Ce sont là de bonnes « conditions pour goûter Rome. L'esprit se ré- « veille et l'âme s'apaise, lorsqu'on peut se livrer « sans trouble à cet intérêt que tout inspire ici, et « en même temps à ce repos grandiose qui ne res- « semble à rien de ce qu'on trouve ailleurs. »
Ce sont là les premières lignes que je trouve inscrites dans mon journal le 25 mars, après que le comte de Syracuse eut quitté Rome, et que les quelques jours de repos accordés au rétablis-
sèment complet de ma chère compagne furent écoulés.
Ce délai, toutefois, nous avait fait perdre en arrivant des jours précieux. Pâques était de bonne heure, cette année -là. Le dimanche des Rameaux tombait le 28 mars, et nous ne voulions mélanger aux grands jours de la semaine sainte aucune impression qui leur fût étrangère. Nous nous hâtâmes donc de commencer nos pèlerinages dans tous les lieux célèbres que l'imagination se représente d'avance, d'une façon si vive parfois qu'il arrive d'éprouver une certaine surprise et presque un mécompte à les trouver, non certes au-dessous de ce qu'on attendait, mais différents de ce qu'on se figurait. Cette impression est au surplus tout à fait passagère ; il devient impossible même de la rappeler, lorsque toutes les richesses de la réalité se* dévoilent peu à peu , et que l'on commence enfin à comprendre ce que Ton voit.
Il est bien entendu que je ne vais infliger à ceux qui liront ces pages aucune description proprement dite. Je les suppose (dans le cas où ils n'auraient pas eux-mêmes visité Rome) au courant de toutes les descriptions , énumérations et représentations
fidèles qui en ont été faites mille fois de main de maître. S'il n'en est point ainsi, si leurs lectures ou leurs souvenirs n'ont point laissé de traces, s'ils n'ont point déjà dans leur pensée une Rome vivante et animée , ce n'est certes pas ce que j'en pourrais dire qui aiderait leur imagination à mieux • revoir ce qu'ils connaissent, ou à se représenter plus fidèlement ce qui n'a jamais frappé leurs regards.
Toutefois, parmi les peintres qui ont reproduit le même site, il en est quelques-uns que l'on préfère, parce que le point de vue qu'ils ont choisi, l'heure du jour dont ils ont reproduit la lumière, et même parfois un simple accessoire qui les a frappés comme vous Tavez été vous-même, vous plaît, vous parle, vous rappelle une heure gravée dans votre propre souvenir.
Pour un autre, ce tableau, fût-il un chef-d'œuvre, serait sans valeur; pour vous, fût-il médiocre, il serait sans prix, parce qu'il vous représente quelque chose de plus intime que les objets qu'il reproduit. Je pense donc qu'en transcrivant ici tout ce qui alors s offrit à ma pensée, il se trouvera quelques lecteurs qui me suivront dans ces églises.
dans ces palais, dans ces galeries, ou dans ces catacombes, tout aussi volontiers peut-être que si je mettais tout Fart du monde à les dépeindre. Je rouvre donc les livrets longtemps fermés où se trouvent consignés, parfois très-brièvement, parfois d^une façon plus détaillée , mes souvenirs de cette époque, et j'en extrais les pages suivantes :