EXTRAITS DE JOURNAL
Rome, jeudi 25 mars 1858,
Hier nous avons été à Saint-Pierre pour la première fois. Nous l'avons vu, aussi bien que la chose est possible, en y passant trois heures. J'ai joui du plaisir exquis de voiries impressions que j'y retrouve toujours, complètement partagées par celle que j'y amenais pour la première fois. Aujourd'hui nous y sommes retournées pour entendre la messe dans la chapelle du Saint-Sacrement, puis nous y sommes restées longtemps ensuite tranquillement, à genoux ou debout près de l'un des piliers de l'église , non loin de la confession.
Une foule de touristes viennent en ce lieu ; il y en avait ce matin le nombre accoutumé. Ils regardent, ils admirent , ils reviennent , ils s'en vont , et , en retournant chez eux, ils disent qu'ils ont vu Saint- Pierre de Rome; ils en parleront ensuite toute leur vie...
L'ont-ils réellement vu cependant ? Est-ce voir que mesurer l'espace de long en large, de bas en haut, d'examiner les statues, les tombeaux, les mosaïques, les pavés de marbre, les grilles de bronze? Oui et non. Oui, parce que tous ces objets ont une beauté qui saute aux yeux; non, parce que cette beauté matérielle n'est rien en comparaison des souvenirs que réveillent la plupart de ces monuments. Ces statues, par exemple, ces statues gigantesques des fondateurs et fondatrices d'ordres religieux qui entourent la vaste nef, ne rappellent^ elles pas, chacune d'elles, une grandeur morale qui dépasse les proportions humaines bien davantage encore que ces proportions ne sont matériellement dépassées dans les statues élevées à leur mémoire? Et ces grandes et saintes figures , ne sont-elles pas des types mille fois reproduits ensuite par ceux qui suivirent leurs traces?... N'évoquent-elles pas
le souvenir d'une nombreuse année du Bien, dont les membres eurent tous en partage, non moins que leurs fondateurs , Théroïsme et la sainteté ? Que de pensées ! que d'études suggérerait Texamen de ces seules statues, si seulement on s'appliquait à comprendre les croyances chrétiennes comme on se pique de connaître celles des païens ! Qu'on demande en effet à un voyageur quelconque s'Usait ce que représentent les statues de Mercure ou de Méléagre , de Castor et PoUux ou de Laocoon, il sera blessé que vous puissiez même en faire une question. Mais demandez au même individu s'il sait pourquoi les chrétiens vénèrent saint Dominique ou saint Bernard, sainte Thérèse ou saint Ignace, il ne sera pas du tout embarrassé de vous répondre qu'il l'ignore.
Mais laissons ces réflexions générsdes pour en revenir à celles qui , bien qu'elles me soient personnelles, ont assurément traversé l'esprit de beaucoup d'autres sous le dôme de Saint-Pierre.
Ces réflexions ne seraient cependant pas ap- , prouvées, j'imagine, par les amateurs exclusifs de l'architecture gothique, à laquelle, seule, ils consentent à accorder Tépithète de religieuse.
Quant à moi, bien que j'aime nos vieilles cathédrales du Nord, et que j'entende fort bien le langage qu'elles parlent à nos âmes, je maintiens cependant que ce langage n'est pas le seul dont se serve TÉglise, et que, bien au contraire, elle les parle tous, et sait exprimer la même grande pensée de mille façons diverses. Qu'elle soit glorieuse et triomphante comme à Saint-Pierre, ou sombre, mélancolique et pénétrante comme à Strasbourg ou Cologne, c'est toujours la même voix que j'entends; tantôt, il est vrai, elle me dit des choses qui me remplissent de joie, tantôt elle réveille des souvenirs qui m'attendrissent jusqu'aux larmes, tantôt elle me rappelle les promesses glorieuses , tantôt Icls redoutables menaces; mais dans tout cela je n'entends jamais que les accents différents d'une même voix. Aussi j'aime, oh! oui, j'aime à prier à Saint-Pierre. Je m'y sens souvent transportée de bonheur, et même d'une sorte d'orgueil qui ressemble à ce que peut éprouver le fils d'une illustre maison, en entrant dans une demeure qui lui rappelle de toutes parts la grandeur de ses pères. Sans doute il est bon de ressentir «ws^el'impression de douleur que doit causer l'exil, condition du chré-
tien sur terre. Celle-là, les cathédrales du Nord la réveillent, et c'est pourquoi la prière est féconde aussi, sous leurs arceaux et à Tombre de leurs Sombres vitraux ; mais ces deux impressions peuvent remplir Tâme tour à tour, sans se contrarier, et en complétant, au contraire. Tune par Tautre ridée catholique tout entière , qui comprend à la fois la douleur et la joie, comme elle partage Tannée en jours de fêtes et en jours de pénitence.
« Lundi 29 mars.
Aujourd'hui nous avons accompagné M. de Rossi aux catacombes de Saint-Calixte, et cette course a été Tune des plus intéressantes que j'aie jamais faites même à Rome.
Lorsque (il y a vingt-huit ans) je vins à Rome pour la première fois*, je fus très-émue en visitant ces mêmes lieux (ou du moins des catacombes
* En 1830, je vins à Rome avec mon père qui y était ambassadeur. Ce fut sous rimpression de ma première visite aux catacombes de Saint-Sébastien, que j'écrivis quelques pages, lesquelles, à mon insu et à mon grand regret, furent imprimées dans V Université catholique quelques années plus tard. Après
voisines) et ce fut là, à cette époque, une de mes impressions les plus profondes. Au premier moment elle se réveilla aujourd'hui avec vivacité, et je me sentis transportée à ce temps brillant et heureux dont tant d'années déjà me séparent.
Mais ensuite j'en ai reçu une tout autre, parce que, au lieu d'être comme jadis livrée à ce que me suggérait mon imagination, à une époque où j'étais fort ignorante, nous avions cette fois un guide qui éclairait pour nous, par sa parole, tous les objets dignes de notre attention.
Je ne sais pas décrire, je le répète, et je ne tiens à ce genre de souvenirs que lorsqu'ils servent à graver un fait dans ma mémoire. Je ne m'étendrai donc ici, ni sur l'aspect des lieux, ni sur la manière dont on descend dans la catacombe de Saint-Calixte. Je ne raconterai pas même (quoique ce soit fort intéressant) la façon curieuse dont M. de Rossi a dépisté cette catacombe, et, dans la conviction de son existence, a persuadé au Saint-
m'étre ainsi servie de ma plume pendant une heure en 1830, je la déposai pour ne la reprendre que trente-cinq ans plus tard lorsque j'osai publier les souvenirs qui se rattachent à cette même époque.
Père (qui s'y est prêté) d'acheter sur sa parole la vigne qui la couvrait afin d'y commencer les fouilles qui seules pouvaient prouver Texactitude de sa conjecture. Je veux me borner à noter ici quelques-unes des choses recueillies au vol, et d'abord deux d'entre elles que j'ai déjà sues et déjà oubliées, mais qui ne peuvent plus s'effacer de la mémoire après qu'elles ont été rappelées comme aujourd'hui dans cet exposé lucide, que nous avons eu la bonne fortune d'écouter.
La première, c'est que la signification de la figure du poisson si souvent répétée dans les catacombes se trouve dans le fait que ce mot : poisson^ en grec^j forme par chacune de ses lettres les initiales des mots : Jésus-Christ, fils de Dieu, Sauveur *.
La seconde remarque importante, c'est ceUe du soin avec lequel les premiers chrétiens cherchaient à déguiser ce signe sacré de la croix, scandale pour les uns et tentation pour les autres, et
* Tout ceci, je ne l'ignore pas, est familier à tous ceux qui savent quelque chose, mais des pages telles que celles- ci ne sont pas destinées aux savants. Je puis donc supposer qu'elles seront lues par plusieurs personnes dont la science ne dépasse pas ceHe que je possédais lorsque j'écrivis les pages que je transcris.
qu'on ne pouvait encore exposer sans précautions même aux yeux des fidèles. C'est pourquoi elle apparaît souvent sous la forme d'une ancre (dont le sens symbolique était, du reste, bien d'accord avec celui de la croix) ainsi : QJ , ou bien encore sous cette autre forme : H- , beaucoup plus claire, mais qui n'est pas pourtant celle de l'infâme gibet transformé en signe de salut et de gloire par Celui qui y mourut pour nous.
Cette transformation accomplie' enfin et, depuis 'tant de siècles, universelle parmi les chrétiens, à laquelle l'hérésie même n'a pas porté atteinte, est un fait auquel nous sommes tellement accoutumés que nous n'y réfléchissons pas assez, et aujourd'hui même, à peine sortie des catacombes , un livre m'est tombé dans les mains qui a redoublé l'impression dont je parle*. Ce livre m'a pénétrée d'un sentiment nouveau d'admiration et de stupeur en faisant repasser devant mes yeux les événements dont Jérusalem fut le théâtre, et Rome, présente sur toute la terre alors, le témoin, et plus tard la mystérieuse et involontaire vengeresse. J'y revien-
* Rome et la Judée, du comte Franz de Champagny.
UNE SEiMAINE SAINTE A ROME. 17t
drai un autre jour. Pour le moment j'achève de recueillir mes souvenirs de la matinée.
« Après cette forme singulière de la croix et sa cause, ce qui m'a ensuite vivement frappée, c'est la vue des peintures nombreuses où le mystère de l'Eucharistie est explicitement rappelé. Les catacombes renferment à chaque pas de ces preuves que l'on peut à la lettre toucher de la main, de ces preuves qui ne devraient pas laisser un doute dans un esprit libre, car elles n'exigent ni science ni étude approfondie, et qui suffiraient néanmoins pour faire tirer des conclusions catholiques mêiiië à un enfant de dix ans, qui aurait assez d'intelligence pour se poser les questions suivantes :
« !•* Que croyaient les premiers chrétiens ?
tt 2" Quels sont ceux des chrétiens modernes dont les croyances sont le plus semblables aux leurs ?
(( 3° Quels sont ceux parmi lesquels un chrétien mort dans les catacombes et qui ressusciterait à la voix de Dieu, irait aujourd'hui prendre sa place ?
« Si, en effet, je voyais ainsi reparaître un de ces chrétiens, un de ces martyrs, ou un de ces pontifes, qui reposent sous ces voûtes souterraines, ne mettrais-je pas volontiers ma main dans
la sienne et ne me laisserais-je pas guider par lui ? Où donc me semble-t-il probable qu'il me conduirait?
« Serait-ce hors des murs de la Rome pontificale et catholique, loin du sanctuaire où reposent saint Pierre et saint Paul, dans un lieu où, en présence d'une table à laquelle on ne peut donner le nom d'autel (puisque aucun sacrifice ne s'y accomplit), et dans des murs sur lesquels on n'aperçoit ni le signe de notre Rédemption, ni le moindre souvenir des martyrs et des saints, un groupe de fidèles reçoit d'un personnage (dont aucun signe extérieur n'indique le caractère sacerdotal) une interprétation personnelle des livres saints, interprétation qu'il doit ensuite inviter les fidèles à contrôler selon leur jugement?
« Ou bien serait-ce aux lieux où reposent, environnés des mêmes images, les successeurs de ces pontifes qui, au sein des catacombes, eurent des sépultures séparées et magnifiques ? Là où le sacrifice (dont l'emblème est partout sur ces murs souterrains) s'off're encore journellement, et où les intercessions qui y sont inscrites sont sans cesse renouvelées ? Là où les morts sont Tobjet des mêmes prières et les vi.vants fidèles envers eux
et les saints aux mêmes devoirs? Serait->«fce enfin aux pieds du premier, ou à ceux du successeur vivant et présent de ce même saint Si»^, dont nous venons de vénérer la tombe, que me conduirait mon guide ressuscité ?
« L'intelligence de Tenfantdont je parle suffirait ici pour faire une réponse dont les savants euxmêmes ne sauraient contester le bon sens.
« La science promise aux petits n'est pas, il est vrai, la science historique; mais, même dans cette région, combien de faits dont l'importance est vitale, sont, pour qui veut les regarder, clairs et accessibles à toutes les intelligences !
« Ce que j'ai appris aujourd'hui pour la première fois, c'est le parti tiré par M. de Rossi, pour ses merveilleuses recherches, des prières et des paroles inscrites sur les murs des catacombes par des pèlerins qui, aux époques les plus reculées, vinrent, des pays lointains, vénérer ces tombes chères et sacrées dès lors à l'univers tout entier. D'abord j'ignorais complètement le fait de ces antiques pèlerinages ; ensuite, et encore davantage, que ces pèlerins primitifs eussent écrit le récit de leurs voyages, que ces récits, conservés
dans leurs patries diverses et lointaines, eussent été retrouvés et déchiffrés; et enfin (fait plus surprenant encore) que ce fût au moyen des inscriptions qui s'y trouvent transcrites, que le grand explorateur chrétien parvint à reconnaître et à reconstruire la plupart de celles qui furent retrouvées éparses et brisées, lorsque, après tant de siècles, les catacombes furent rouvertes pour la première fois aux investigations des curieux et des fidèles. Cette intelligence qui approche de la divination pour reconnaître le moindre indice, cette persévérance à suivre, à travers tous les obstacles, la trace la plus légère, jusqu'au point où une preuve évidente, palpable, triomphante, vient manifester la justesse de Tœil et la sagacité de Tesprit qui Ta reconnu , ce sont là des dons et des qualités qui rendent Jean-Baptiste de Rossi le plus grand des antiquaires chrétiens.
« Mais les plus curieux et les plus utiles de tous Ces indices, si attentivement et si obstinément poursuivis par lui, sont dus à une habitude de ces pèlerins primitifs inhérente, à ce qu'il paraîtrait, à la nature des voyageurs de tous les temps (mais loin de s'être exercée toujours depuis, d'une
façon aussi utile et aussi louable). Cette habitude, c'était celle d'inscrire sur le mur leurs noms, accompagnés d'une prière, dans chacun des sanctuaires pour lesquels leur dévotion était la plus fervente. Les suivant ainsi pas à pas au moyen de ces inscriptions, l'explorateur chrétien était à peu près sûr de parvenir enfin au terme véritable de leur pèlerinage, c'est-à-dire à celles des tombes qui, dans ces sombres refuges des premiers chrétiens, étaient les plus importantes et les plus vénérées. C'est par cette méthode que furent découverts quelques-uns des tombeaux les plus célèbres, dont l'identité fut ensuite confirmée par mille autres signes, faciles à reconnaître, une fois qu'on était en présence du monument véritable.
« A propos de ces antiques pèlerins, M. de Rossi nous a raconté une émouvante histoire :
« L'un d'eux n'avait laissé d'autre trace de son passage qu'un nom qui n'était pas le sien et une prière qui n'était pas pour lui-même. Pensant toujours à la même âme chérie, et répétant sans cesse sa prière, il avait écrit partout le nom AeSophro7iia. Guidé par ce nom, M. de Rossi parvint à faire dans les catacombes l'une de ses plus intéressantes dé-
couvertes*. Joignant le cœur d'un chrétien à Tceil d'un savant, notre antiquaire comprit sur-le-champ que ce souvenir fidèle se retrouverait indubitablement et s'arrêterait là où le but du pèlerinage serait atteint. En effet, à mesure qu'il avançait, Tintercession devenait plus vive :
Sofronia vivas, Sofronia vives.
Sofronia vivis!
Sophronia, puisses tu vivre.
Sophronia, tu vivras.
Sophronia, tu vis!
(( Ce dernier cri d'espérance confirmée, et de foi certaine, indiqua au pieux et pénétrant antiquaire qu'il était enfin parvenu au tombeau du Saint que venait implorer, pour une âme bien-aimée, celui qui n'a laissé de lui, sur terre, que la pieuse et tendre trace de ce souvenir. La fouille faite ensuite en ce lieu prouva en effet l'exactitude de sa conjecture.
« Il faut que je dise encore que j'ignorais avant ce jour l'importance des inscriptions du pape
Celle, je crois, du tombeau de saint Eusèbe.
Damase* (importance chronologique et littéraire) et aussi le signe qui les rend facilement reconnaissables, c'est-à-dire la perfection avec laquelle elles sont gravées sur le marbre en lettres claires et magnifiques. Ces caractères ont conservé le nom de ce pontife ; on les désigne sous celui de lettres dammienneSj et elles ont rendu célèbre le calligraphe qui les inscrivit. Au sujet de ces inscriplions, quelqu'un rapporta devant nous une nouvelle preuve de la perspicacité de M. de Rossi. Une inscription qu'il avait un jour sous les yeux devait être tenue pour Tune de celles du pape Damase, car elle semblait être gravée par son calligraphe, elle était même signée de soiypom. Mais, à la forme de quelques-uns des caractères, M. de Rossi mit la chose en doute et déclara qu'il considérait cette inscription comme une copie et non un original. On contestait cette opinion, et il allait être obligé de renoncer à la maintenir, lorsque quelques fragments brisés de l'inscription originale, retrouvés et facilement remis ensemble au moyen de la copie, vinrent attester par la supériorité manifeste de leurs caractères l'exactitude de
* Deuxième Siècle.
cette conjecture, et témoigner, une fois de plus, de la pénétration de ce merveilleux coup d'œil. »
Toutes les impressions ressenties pendant cette excursion ont été fort différentes de celles qui, bien que confuses, furent si profondes, le jour où je descendis pour la première fois dans ces souterrains,- au début de ma jeunesse. Bien loin cependant de les modifier, elle n'a fait que les confirmer,
en les développant davantage et en donnant plus de réalité pour moi à cette vie de Rome souterraine et chrétienne.
Mercredi-saint, 31 mars 1858.
Le souvenir du livre dont j'ai parlé et qui ajoutait tant pour moi lundi à l'intérêt de notre visite aux catacombes, m'a accompagnée bien autrement encore, aux Orti Farnesiani, où nous avons passé hier délicieusement deux ou trois heures, et j'ai beaucoup plus pensé à son contenu qu'à ce que nous disaient nos guides sur le palais des Césars, dont nous foulions les ruines.
Du haut (le co jardin, on découvre une vue incomparable, une de ces grandes vues de Rome qui remplissent Tâme et Timagination, non moins que les yeux. Il est indubitable qu'aucun lieu de la terre ne rappelle des événements aussi variés et aussi importants, à l'exception de Jérusalem. Mais il ne reste pas pierre sur pierre du temple dfe la Ville sainte, tandis que son existence et sa destruction même ajoutent à Tintérêt de la vue do Rome, que Ton découvre de ce belvédère du Palatin où ma mémoire me ramènera bien souvent ! JeTai regardée en effet, aujourd'hui, si longtemps et si attentivement, qu'elle me semble gravée dans mon souvenir comme ces objets dont rirBlig:e demeure matériellement peinte dans les yeux qui les out fixement contemplés, et qui s'y reproduisent exactement lorsque ensuite on regarde l'espace ou bien même lorsqu'on les ferme.
La Jérusalem antique est détruite, mais l'arc de triomphe élevé à Titus, vainqueur du peuple juif, est debout ! Les richesses du temple saccagé sont anéanties, et les dernières traces de sa magnificence, apportées à Rome pour orner ce triomphe, ont toutes disparu elles-mêmes mystérieusement,
et il n'en demeure qu'un seul souvenir : c'est celui que Ton retrouve gravé sur le monument même élevé en mémoire de la chute du temple et de la ville. Chute si profonde et si effroyable que depuis le commencement du monde il n'y en a pas eu de semblable et il n'y en aura jamais, car à aucun peuple il n'a été donné la possibilité d'être aussi criminel et d'encourir un châtiment comparable à celui du peuple juif !
Dans le triomphe de Titus marchait Simon, fils de Jonas, Tun des trois chefs des trois factions qui défendirent ensemble Jérusalem contre les Romains. Toutefois (chose étrange et digne de remarque) cette grandeur, que le seul malheur donne si souvent, manqua à la calamité la plus grande que le monde ait vue, et les noms attachés à cette immense catastrophe ne demeurent pas même fameux ! Jean de Giscala ! Éléazar ! Simon Bar Jonas, qui se souvient d'eux aujourd'hui ? Et cependant, ne fût-ce que par leur infortune et par leur courage, les derniers défenseurs de Jérusalem mériteraient, ce semble, d'être illustres, au moins autant que ceux des Thermopyles.
Et n'est-ce point déjà l'un des signes de la ré-
probation dont ils furent frappés, que l'oubli dédaigneux dans lequel est tombée leur mémoire ^ ? « En suivant de Tœil, du haut du Palatin, la voie Triomphale qui mène au Capitole, beaucoup de souvenirs ont été évoqués devant nous hier par les amis érudits, qui nous montraient de loin tous ces lieux fameux. Mais, en nous désignant ainsi du doigt les prisons Mammertines, en énumérant tous les souvenirs antiques et chrétiens qui les rendent célèbres et sanctifiées, personne n'a songé à nous rappeler un fait qui valait bien cependant la peine de Tètre. (yest que, le jour de son triomphe, Titus devant verser le sang d'une victime, avant de monter au temple de Jupiter Capitolin, s'arrêta à cette place, tandis que l'on détachait de son cortège un captif de plus haute taille et plus richement vêtu que les autres, et qu'on l'entraînait au fond de la prison pour y achever son supplice avec le lacet qu'il portait autour du cou.
« Ce captif, c'était Simon Bar-Jonas,etce ne fut
1 Je ne veux certainement pas dire que ces noms soient ignorés d'aucun de ceux qui étudient l'histoire. Mais il est notoire qu'ils ne sont pas, ainsi qu'ils devraient l'être, familiers à ious comme l'est, par exemple, celui de Léonidas.
que lorsqu'on vint annoncer au vainqueur la mort du dernier défenseur de Jérusalem que le cortège triomphal reprit sa marche et acheva de monter jusqu'au Capitole*,
« Ce livre : Rome et la Judée, a fait apparaître devant moi toutes ces scènes avec une grande vivacité. Il est vrai que c'est une époque qui a toujours saisi mon imagination d'une façon particulière. Sans être savante comme il faudrait l'être pour en connaître tous les détails (confus, du reste, et difficiles, je pense, à rassembler), j'éprouve pour ce moment de l'histoire du monde un intérêt inexprimable et tout ce qui s'y rapporte m'attire et me fascine. Ce moment étrange et mystérieux où l'univers tout entier ressentait,' sans s'en rendre compte, l'influence d'un événement qui avait semblé si insignifiant à ceux qui en eurent connaissance ! La naissance et la vie obscure d'un pauvre artisan , terminée par sa mort ignominieuse! Ce moment où, à l'insu de tous, s'ébranle la grande puissance de Rome et où commence à paraître à l'horizon le nuage qui doit grossir et finir par Ten-
* J*ai attribué quelques-unes de oes mêmes idées à un des personnages qui figurent dans u Anne Se vérin ».
velopper tout entière ; le début enfin de cette lutte dont la durée et l'intensité fait comprendre, mieux que tout le reste, quelle était la vie du grand corps qu'il a fallu tant d'efforts pour tuer : c'est là la période qui me semble remplie d'un intérêt dramatique et tragique que rien n'égale,' et cetle Rome antique, qui est elle-même condamnée, comme elle semble encore imposante et redoutable, lorsqu'elle apparaît comme Finstrument de Dieu pour châtier l'ingrate et coupable Jérusalem ! Et comme, en somme, jusqu'au bout son rôle est immense ! Il l'est au point que pour le surpasser il a fallu sortir des conditions humaines, et que si la seconde Rome efface la première, c'est parce qu'elle est spirituelle et chrétienne, de même que la parfaite beauté du corps humain n'est effacée que par la beauté surnaturelle de l'âme.
« Ensuite... cette fin de Jérusalem ! peut-on en relire les détails sans effroi, sans émotion, sans une pitié semblable à celle qu'on éprouverait pour une créature douée de toutes les perfections, appelée à tous les bonheurs, et qui laisserait par sa faute s'altérer les unes et s'anéantir les autres, au
point de devenir un rare exemple d'opprobre et de châtiment, après en avoir été un de gloire signalée et de prédilection merveilleuse et spéciale?
« N'est-elle pas, en effet, après son crime, comme une personne qui, ne voulant pas se repentir, s'égare de plus en plus et tombe dans un état de fatale démence ? Le vrai lui semble faux , le faux lui semble vrai. Les prophètes inspirés de Dieu, elle les repousse et les lapide. Les imposteurs, elle les accueille et leur accorde confiance et soumission. Une sorte de vertige lui fait braver ses maîtres puissants, mais généreux, et elle semble acharnée à appeler sur elle le formidable courroux de Rome! Enfin, Theure venue, elle se Hvre à ses derniers défenseurs qui ressemblent à trois démons dont elle est possédée, et qui commencent par la déchirer et la torturer intérieurement avant de s'unir pour une défense, non pas seulement courageuse ethéroïque, mais frénétique, désespérée, folle, qui semble ne chercher qu'à interdire la clémence au vainqueur, et à s'assurer que rien n'échappera à la perdition qu'ils ont amenée et qu'ils partagent !
« Oh ! que cette lectufe m'a bien disposée ce soir à entendre à la chapelle Sixtiûe cette musique
mélancolique et sublime, qui fait pénétrer jusqu'au fond de Tâme les plaintes poétiques et prophétiques de Jérémie ! Quelle signification m'a semblé avoir ce refrain immortel et si réellement lamentable: (( Jérusalem ! Jérusalem ! couver tere ad Domifium Deum tuum. »
Jeudi-saint, !«' avril 1 858,
Dans quelle douce et complète séparation du monde Ton vit pendant ces grands et saints jours! Plus de partage ; l'attention peut se donner tout entière à tout ce que Ton entend et Ton voit d'admirable. Le temps aussi est magnifique, comme il l'est presque toujours en cette saison à Rome, et la sereine beauté du dehors ajoute son influence à toutes celles qui portent l'âme vers Dieu* Le cœur bat déjà d'émotîon pieuse, lorsque Ton monte les degrés de Id Scûla Regia^ dont la grandiose beauté surpi'end la première fois, et plus tard réveille toute une série de fervents soùveiiifs. Je sais que beaucoup de gens assistent simplement en curieux
aux cérémoniesdelasemaine sainte à Rome*. Mais, grâce au ciel, j'ai peine à les comprendre, et de quelque façon qu'ils troublent, gênent et contristentles pauvres î;r«25 catholiques dans ces jours, pour eux si graves et si remplis de grandes et salutaires leçons, la grandeur et la solennité de ceux-ci demeurent, et leur cachet s'imprime dans les âmes préparées à recevoir cette empreinte, lors même qu'elles en laissent d'autres froides auprès d'elles. L'image se grave ainsi sur la cire amollie par le feu ; mais, sans cette action préalable, elle ne laisse aucune trace.
Il y a de même un feu dont l'action est indubitablement nécessaire, pour qu'une impression religieuse, profonde, durable et vraie se produise.
Ce matin je me suis cependant séparée de Thérèse, et l'ai laissée aller à la chapelle Sixtine, et
1 J'ai lu, il y a peu de jours, dans un journal : « Que leur suspension actuelle n'était pas un grand malheur, vu que ces cérémonies satisfaisaient non la piété, mais seulement la curiosité. » « Curieux vous-mêmes, pensais-je en lisant ces lignes, « curieux ignorants de tout ce qui se passe dans les âmes pieuses et croyantes à qui seules ces grands spectacles s'adressent, bien qu'ils se déploient aussi devant vous I »
à Saint-Pierre avec d'autres amis. Noû certes que je sois indifférente à tout ce qui s'y accomplit pendant cette matinée; j'ai plusieurs fois déjà assisté à ces (( fonctions » solennelles. Je sais qu'on ne peut rien voir de plus admirable que la messe dans la chapelle Sixtine, puis la procession à la chapelle Pauline, ensuite la bénédiction donnée par le Pape du haut de la loggia de Saint-Pierre; enfin, que rien n'est plus intéressant que la « lavanda » qui suit tout cela. Mais je sais aussi que les curieux dont je viens de parler livrent ce jour-là une bataille, où le plus souvent ils demeurent victorieux, car, pour tout voir, il faut une hardiesse dont ils sont rarement dépourvus, et dont, à vrai dire, les plus humbles catholiques doivent, en cette occasion, faire preuve non moins qu'eux. Étant sous ce rapport d'une infériorité notable, j'ai préféré assister à l'office dans l'église de Santa -ApoUinara, où il se fait avec autant de recueillement que de solennité. J'y étais encore lorsque le canon du château Saint-Ange a annoncé la bénédiction papale prononcée en ce moment du haut de la grande loggia et qui, étant donnée « ii7*bi et orbiy » nous
parvenait dans cette église tout comme si nous
eussions été agenouillés sur la place de Saint- Pierre. En revanche, j'ai passé raprès-midi tout entière, depuis trois heures jusqu'à huit, soit à la chapelle Sixtine, soit à Saint-Pierre. La musique des Ténèbres, quoique plus moderne de style aujourd'hui, était d'une beauté plus surprenante encore qu'hier. Vers les derniers versets du Miserere, le soleil couchant éclairait d'une vive lueur la fresque de Michel -Ange, et dans ce moment, regardant, écoutant et repassant dans ma mémoire tout Toffice que je venais d'achever, plus beau qu'aucun poème, plus vrai que toutes les réalités de ce monde, je me sentais dans un de ces états de jouissance rare^ où tout est d'accord, où l'âme, l'esprit, les yeux et les oreilles sont également satisfaits et où tout travaille ensemble à faire comprendre et goûter ce qui seul vaut la peine de l'être ici-bas. Je me laissais bercer par cette musique divine, et je pensais, selon cette belle comparaison que j'ai trouvée dans un livre, il n'y a pas longtemps , qu'elle ressemblait « à un océan dont toutes les vagues seraient harmonieuses * ».
* « The effect was that of a sea, breaking into song, with ail its waves. 1» (Charlotte Bronte.)
Après les Téîièbres, nous sommes descendues à Saint-Pierre, où le foyer de lumière, qui illuminait l'autel transformé en tombeau, jetait seul, au delà, quelque lueur dans le crépuscule. Le reste de la vaste basilique était presque entièrement dans l'ombre. La foule v circulait néanmoins à flots pressés, et il y régnait beaucoup de mouvement, et même, en apparence, beaucoup de désordre.
C'est encore là un de ces moments où les curieux qui regardent sans voir, abondent, et ajoutent par leur présence une large dose d'irrévérence réelle à ce qui n'en a que l'apparence; car, par le fait, si chacun se presse en sens divers, c'est que partout il se passe des choses pleines de signification, et, les unes comme les autres, dignes d'attention et de respect. C'est l'heure où arrive le long cortège des pèlerines, accompagnées des dames qui se consacrent à leur service pendant cette semaine. Les hommes viennent à leur tour, et tous vont s'agenouiller devant Tautel où repose le Saint-Sacrement, puis devant la tombe des saints Apôtres, que ces pèlerins sont venus vénérer de si loin. A quelques pas de là, le grand Pénitencier prend place, et une autre foule se presse autour du siège
élevé qu'il occupe, et pendant tout ce temps, on entend au loin l'admirable Miserere, qui s'achève dans la chapelle des chanoines. L'air est tout vibrant d'harmonie et de prière, tandis que sous cette voûte immense chacun passe son chemin. Comme dans la vie, les uns savent pourquoi ils y sont, ce qu'ils y cherchent, ce qu'ils sont assurés de trouver; les autres, insouciants, distraits, coudoient ceux-là sans les comprendre, sans penser à les suivre ou à les interroger, et ne songent qu'à les rendre responsables du désordre, dont ceux qui s'en plaignent sont eux-mêmes la cause principale.
Après tout cela, lorsque la nuit devient plus noire, on entend le chant triste, mais singulièrement expressif, de la psalmodie qui accompagne le lavement des autels dépouillés.
Il y a dans cette cérémonie quelque chose d'étrange, de saisissant, de primitif; quelque chose dont je ne puis trop expliquer l'effet, mais qui, mieux encore que les magnifiques fonctions religieuses auxquelles nous assistons cette semaine, transporte ma pensée jusqu'aux grands jours dont nous célébrons la commémoration. La
foule prend peu de part à celle-ci. Un nombre d'assistants relativement peu considérable se rapproche du maître-autel, où on peut suivre les mouvements des prêtres officiants à la lumière des cierges portés devant eux. Cette vague lueur éclaire aussi le costume des suisses, qui maintiennent l'espace libre autour de l'autel, et dont on voit dans la pénombre luire les hallebardes.
Assise sur Tune des estrades presque vides dans le sanctuaire, sans pouvoir suivre exactement ce qui se passe, sans formuler aucune prière, je me sens vivre dans ce passé si lointain et cependant absolument et réellement toujours présent !
En réalité, je crois que ces ablutions des autels (avec des éponges trempées dans de Teau et du vin) ne sont qu'une nouvelle commémoration du grand acte d'humilité accompli en ce jour par notre Sauveur vis-à-vis de ses disciples. Mais elles me font, malgré moi, penser aussi au temple souillé et détruit, et à la purification, par l'eau et le sang, des autels nouveaux . sur lesquels devait s'offrir à perpétuité la Victime sans tache, dont celles de l'ancienne loi n'étaient que la figure. Après cela
(l'heure étant venue de nous rendre à la Trinité des Pèlerins), je sors de Saint-Pierre, plus pénétrée de ces souvenirs que si j'avais écouté une prédication.
Sur la place, je trouve l'éclat d'une nuit éblouissante. Oh! Dieu Créateur et Sauveur!
que tout ce qui parle de vous, et dans ce temple et au dehors, est grand et merveilleux et fait retentir hautement dans l'àme votre bonté et votre gloire !
YI
Vendredi-saint, 2 avril 1858.
Pour qui se donne la peine de lire avec attention les paroles de l'office d'aujourd'hui, on ne peut nier qu'une inspiration surhumaine n'ait présidé au choix des passages sacrés et des oraisons dont il se compose. Dans cette matinée unique dans l'année, vouée au souvenir du jour qui, dans la durée de ceux du monde , n'a pu avoir et n'aura jamais son semblable, l'ordre habituel des cérémonies est altéré, et toute la liturgie a un caractère
de solennité et de tristesse mêlée de poésie sublime qui forme un cadre digne de toutes les images qui vont sV placer dans cette journée mémorable.
Il faut malheureusement reconnaître que tout ne concourt pas, en tous lieux, comme à la chapelle Sixtine, à faire comprendre la haute signification de chaque parole et de chaque acte.
Mais lorsque^ comme ce matin, la Passion est chantée avec cette perfection qui rend la musique rinterprète fidèle des paroles, lorsque le chant du récit est facile à suivre par la clarté de l'intonation et de l'accent, lorsque l'on croit réellement entendre la voix du peuple déicide au moment où le chœur prononce les terribles paroles : Toile ! Toile! crucifige eum ! ou bien : Non habemus Regem nisi Cœsarem, et les autres ; alors en vérité l'impression est profonde et toute l'âme en est ébranlée !
De même, lorsque les sublimes oraisons qui suivent la Passion sont articulées d'une façon complètement intelligible, lorsque l'on peut s'unir sans peine à cette prière universelle que l'Eglise adresse à Celui dont elle vient de rappeler les souffrances, on se sent, comme en aucun autre jour.
pénétré d une foi ardente et d'une confiance illimitée dans une miséricorde sans bornes.
Enfin, lorsque les douloureux reproches qui accompagnent l'adoration de la Croix trouvent leur juste expression, lorsqu'on entend distinctement retentir le déchirant refrain : Popnk métis, quid feci tibi aut in quœ contristavi te? Responde mihiy le cœur qui ne se sentirait pas pénétré d'émotion, de douleur et d'amour, ne serait pas un cœur chrétien et à peine un cœur humain ! C'est là tout l'office que terihine ensuite la procession et la communion du seul prêtre officiant. Je le répète, il n'arrive pas toujours que tout soit d'accord pour que la pensée de TEglise, qui en ce jour s'exprime en actes et en paroles de la plus sublime poésie, soit interprétée comme elle doit l'être. Mais lorsqu'elle Pest, il faut en emporter le souvenir et le garder toujours.
En tous lieux, cette journée est triste et sainte 1 mais elle est belle parce ^qu'elle est à peu près la seule de l'année que les chrétiens donnent à Dieu sans aucun partage, et que les mondains euxmêmes ne lui disputent pas. Cela est vrai partout,
UNE SEiMAINB SAINTE A ROxME. 201
mais ailleurs les objets extérieurs sont souvent en grand contraste avec les impressions reçues à Téglise, tandis qu'à Rome tout les confirme, tout les rend plus intenses ; car c'est à Rome que le Sauveur, mort aujourd'hui pour nous dans Tignominie, a remporté sa plus éclatante victoire. C'est à Rome que la croix a triomphé dans une gloire sans égale I Lorquo Pétrarque écrivait h l'archevêque Jacques Colonna tous ses motifs pour aimer la ville « qui vit naître Scipion et tant d'autres hommes « illustres dont la renommée ne taira jamais les « noms, » il ajoutait avec grande raison : « Mais « lors même que je ne sentirais rien pour ceux- « là, comment uneâme chrétienne ne serait-elle pas « doucement émue à la vue de la cité symbole du « ciel sur la terre, dont le sol recouvre tant de corps « de saints et de martyrs, et qui est tout baigné du <( sang précieux versé pour la vérité ! La cité où se « vénère au Latran l'image sacrée du Sauveur et « où l'empreinte de ses pas est demeurée sur la « pierre * ! Gomment, en errant au milieu des tom- « beaux des saints et dans le parvis des saints
* Allusion à la tradition qui se rapporte à la petite église : h Domine, quo vadis? »
« Apôtres, lie pas se sentir tout envahi par les i< préoccupations d'une vie meilleure ? »
Il ne s'est rien passé depuis le xiv« siècle, où ces paroles furent écrites, qui puisse modifier les sentiments qu'elles expriment, etj^ en relisant par hasard ce passage, j'ai senti combien il était conforme à tout ce que j'éprouve aujourd'hui. A chaque pas, en effet, ces sentiments sont réveillés par tous les objets dont l'œil est frappé, et la merveilleuse antiquité elle-même n'y apparaît que comme un trophée du christianisme vainqueur.
Aucune occupation profane n'est convenable aujourd'hui, aucune distraction n'est possible. Il faut vivre de tous les souvenirs de ce jour. A trois heures nous étions à la Scala Santa, et nous en montions les degrés à genoux avec une grande foule, composée d'étrangers, de grandes dames romaines, d'hommes et de femmes du peuple, de paysannes en costume éclatant, et je suppose que nous servions de spectacle et peut-être de risée à quelques touristes étrangers qui auront inscrit dans leur carnet qu'ils avaient assisté à un acte scandaleux de superstition romaine.
Romaine^ k la bonne heure, et vous n'êtes pas
Romains ; mais êtes-vous chrétiens, vous qui vous étonnez que Ton monte à genoux les marches foulées par les pas du Christ ?
A l'instant s'élève avec clameur une question d'érudit : « Mais ces marches ne sont pas réellece ment celles du prétoire. Nous n'en croyons « rien. Nous ne voulons pas le croire. Le fusée sent-elles d'ailleurs, nous ne songerions cer- « tainement pas à les vénérer comme vous le « faites, etc., etc. »
Ces derniers mots sont la vérité et le fond du cœur de ces chrétiens, le doute de leur esprit sur le fait n'est qu'un détail.
« Nous leur répondrons que, quant à nous, nous croyons que véritablement le Sauveur a gravi ces marches et que la tradition et l'histoire l'affirment. Fussions-nous dans l'erreur, nous ne nous trompons pas sur le sentiment qui nous guide. Celui qui lit dans les cœurs sait à quel objet nos hommages s'adressent. En ce cas, l'empressement à croire, c'est l'amour et le respect ; la critique défiante, c'est la froideuret l'indifférence. S'il y a excès d'un côté ou de l'autre, nous préférons tomber dans celui qui nous semble le plus digne de pardon.*
204 REiMINISCENCES.
A quatre heures et deipie nous étions revenues à nos places dans la chapelle Sixtine, et pour la troisième fois (hélas ! pour la dernière) nous entendions le chant des Ténèbres et le Miserere qui les termine et dont j'aurais voulu prolonger indéfiniment les versets !
Le Saint-Père est ensuite descendu à Saint- Pierre pour y vénérer les grandes reliques. Nous l'avons suivi avec tous les assistants. Il n'v avait pas très -grande foule dans l'église. Le Pape s'est agenouillé en face de la Confession, et il y est demeuré longtemps, la tête inclinée, ayant autour de lui les prélats de sa maison, quelques Cardinaux, les Gardes nobles, les Suisses. Tout cela groupé sans y songer, d'une manière que tout l'art du monde n'aurait pu rendre plus pittoresque, et éclairé par la lumière des torches qui permettait de voir Teffet de Tensemble.
A huit heures, nous sommes retournées à la Trinité des Pèlerins : comme tous ces derniers jours, j'avais à y accomplir mon devoir de Sœur de cette association, (i laquelle j'appartiens depuis de longues années \
* Ce fut en 1840, par le conseil de l'abbé Gerbet (depuis évéque
ce Pour celles des Sœurs qui habitent toujours Rome , beaucoup d'utiles et pieuses occupations les rappellent pendant Tannée dans ce vaste bâtiment. Mais, aux jours des grandes fêtes, il est destiné aux pèlerins, au nombre parfois de mille et au delà, qui y reçoivent Thospitalité pendant huit jours. Le reste de l'année on y reçoit les convalescents, auxquels au sortir de l'hôpital on donne refuge jusqu'au moment où leurs forces, complètement revenues, leur permettent de reprendre leurs travaux, sans danger de rechute. Les dames qui se succèdent pendant toute Tannéç pour les servir font connaissance avec eux en accomplissant ce devoir, et ce contact avec tant de pauvres, tour à tour, les met à même de connaître leurs besoins et de découvrir les meilleurs moyens do leur être utiles. Ces devoirs de la charité s'accomplisssent à Rome d'uno'j manière efficace et parfaite. Il y a ici un naturel, une simplicité dans l'exercice des œuvres de miséricorde les plus héroïques, que je ne crois égalée nulle part. On ne cite pas les noms des dames romaines qui y parti-
de Perpignan), que ma belle-sœur Alexandrine (M»>e Albert de la Ferronnays) et moi, nous nous y enrôlâmes ensemble.
cipent, en payant courageusement de leurs personnes, on ne les cite pas, parce qu^il faudrait les nommer toutes.
Quant aux étrangères, dont le nom est inscrit parmi ceux des Sœurs de la Trinité des Pèlerins, leur devoir se borne à seconder les Romaines pendant les jours saints, où l'accumulation de pèlerins rend ce secours auxiliaire à peu près indispensable*.
Ce spectacle, dont la plupart des étrangers présents à Rome sont témoins au moins F un des jours de la semaine sainte, est fort connu. Il a été décrit mille fois et jugé de mille différentes manières. Je ne sais quel est l'effet qu'il peut produire sur ceux qui y assistent en simples spectateurs, mais il est évident que les vastes proportions des salles où circule cette foule de pèlerins, leurs costumes pittoresques et variés', le grand nombre des dames et des jeunes filles (portant le tablier rouge et l'emblème de la confrérie) qui les assistent, la
^ Plus tard (en 1868) on imposa la loi de n^admettre d^étrangères au service des pèlerines, pendant les soirées de la semaine sainte, qu'à la condition qu'elles auraient préalablement assisté les convalescents, au moins douze fois dans Tannée.
' Un grand nombre viennent des Abruzzes et des CalabreS*
UNE SExMAINE SAINTE A ROME. 207
vive lumière qui les éclaire, les chants qui les accompagnent, el surtout la réalité et la simplicité de tous ces actes, qui n'ont rien de singulier pour celles qui les accomplissent, tout cela a un cachet particulier et curieux à observer pour ces visiteurs. Séparés des Sœurs et des pèlerines par une barrière à hauteur d^appui, ils les suivent d'abord eu bas dans la salle, entourée d'un banc de pierre, où se placent celles auxquelles les dames agenouillées devant elles vont laver les pieds. De là au réfectoire, où elles les servent pendant leur souper; enfin au dortoir, où elles les acoompagnentet ne les quittent qu'après la prière et la bénédiction donnée avant la clôture des portes*.
Je ne puis dire du reste ce que pensait cette foule circulant si près, quoique séparée de nous* Je suppose que, comme dans toutes celles qui se rassemblent ici pendant ces saints jours , les uns auront regardé avec intérêt, d'autres avec dédain, quelques-uns avec édification. Peu importe» Il n'est
* L'Hospice est séparé en deux. Tous ces devoirs sont/ accomplis d'un côté" pour les pèlerins^ par des hommes du monde et souvent de grands seigneurs, et on ne permet qu'aux hommes d'y assister en spectateurs j de même que du côté des pèlerines on n'admet que les femmes.
pas de lieu au monde où soit observé plus qu'à Rome le précepte de ne rien faire pour qu'on vous regarde, de ne rien omettre parce qiionvousi^egarde. Pour ma part, quoique tout cela soit inusité pour moi plus que pour elles, ces soirées, terminant d'une façon si conforme à leur esprit lès journées de la semaine sainte, me laissent toujours le plus agréable souvenir. Il n'y a point là sans doute le recueillement et la gravité d'un acte de piété. Les jeunes filles, qui en si grand nombre se trouvent parmi nous, ont souvent le tort de parler plus qu'il ne faudrait et de rire quand il ne le faudrait pas. Mais dans cette nombreuse confrérie, toutes, jeunes et vieilles, ont cette bonne grâce des Italiennes, ce pariait naturel, à la fois exempt de timidité ou de hardiesse, cette bonhomie qui fait qu'on est toujours à l'aise avec elles. Elles vous parlent sans façon, on leur répond de même, et comme à la Trinité des Pèlerins tout le monde se donne mutuellement le simple nom de Sorella, on se sent vraiment pour le moment comme appartenant toutes à la même famille. Les dames d'un âge mûr qui, à tour de rôle, dirigent toutes les évolutions et auxquelles le règlement oblige à obéir, imposent
silence, rappellent à Tordre, et disent à chacune son fait quand il y a lieu ; je n'ai jamais oublié la verte réprimande que s'attira un soir ma pauvre belle-sœur Alexandrine pour avoir porté maladroitement une écuelle de soupe, qui passait par ses mains. En somme, on a au cœur tout le temps une sorte de gaieté qui n'est pas celle du monde. On est loin de lui, de ses occupations, de ses plaisirs, de ses habitudes et de ses conventions. On parle beaucoup, horsMe l'Eglise, de l'égalité de tous les chrétiens devant Dieu, et, hors du christianisme, de l'égalité de tous les hommes entre eux ; mais la manière précise et réelle dont l'Église aime à faire sentir, pour ainsi dire matériellement, cette vérité à ses enfants n'appartient qu'à Elle seule. Pendant cette soirée, j'aime particulièrement le momentoù, àgenoux aux pieds de la pauvre pèlerine dont on va laveries pieds, on écoute les prières qui précèdent Taccomplissement du devoir imposé. J'aime à sentir ensuite qu'on obéit, à la lettre, au précepte rappelé tant de fois dans la journée du jeudi-saint : « Si je « vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Sauveur « et votre Maître, à combien plus forte raison devez- « vous vous les laver les uns aux autres I » J'aime
aussi la tranquillité et la simplicité de celles qui nous laissent faire, sachant si bien, elles aussi, qu'elles ont le privilège d'être semblables à Jésus- Christ dans sa pauvreté, et qu'il est très-bon pour nous de l'imiter un peu, de notre côté, dans son humilité.
On peut étudier là les effets de cette foi vivante qui règne chez le peuple italien, et qui permet à de pauvres paysannes de voir sans surprise les plus grandes dames de Rome à leurs pieds, tout en leur interdisant l'orgueil qui les ferait songer ensuite à confondre leurs rangs respectifs. Elles sont pauvres et d'humble condition; d'autres sont riches et d'un rang illustre. Soit. Elles trouvent cela tout simple, car il n'y en a pas moins une seule loi à laquelle toutes doivent également obéir. Il leur reste toujours, à elles, les plus pauvres, l'inappréciable privilège d'être ce que le Sauveur a voulu être lui-même ici-bas. Quant aux riches, s'ils oublient que la charité est le seul moyen de regagner le terrain que les richesses font perdre dans la voie du salut, ce sera tant pis pour eux, beaucoup plus encore que pour les pauvres qu'ils laisseront sans secours, car ce sont ceux-ci qui doivent leur ouvrir
les portes du ciel : c^est le bien fait à eux que Jésus- Christ, le Dieu incarné, a appelé le bien fait à luimême. Si les riches oublient cela : Giiai per loro! malheur à eux !
Toutes ces choses comprises, réalisées jusqu'au fond de Tâme, simplifient beaucoup plusieurs des plus grandes questions d'ici-bas et rétablissent entre les hommes une égalité réelle, que les inégalités de leur sort ne détruisent qu'en apparence.
Si les systèmes humains avaient trouvé moyen de résoudre tous ces redoutables problèmes, ou bien si la religion les introduisait dans un monde qui les eût ignorés sans elle, on comprendrait les sentiments des ennemis du christianisme. Mais la terre, la vie présente, ses biens, ses maux, ses atroces douleurs, ses insatiables désirs étant ce qu'ils sont, cette aveugle haine me semble, je l'avoue, tenir du prodige et je la trouve incompréhensible, car, enfin, la solution satisfaisante d'une énigme ne devrait pas, quelle qu'elle soit, être dédaignée par ceux qui ont déclaré cette énigme insoluble. J'ajoute que, lorsque la solution proposée est pacifique, et distribue les avantages à dose égale sans troubler aucun ordre établi, la
212 REMINISCENX'ES.
haine alors semble littéralement surnaturelle, et, plus que toutes les formes sous lesquelles Tidée de l'enfer nous est présentée, elle fait comprendre la réalité mystérieuse d'une influence ennemie du repos de la vie des hommes, aussi bien que de la paix de leurs âmes !
Samedi-saint, 3 avril 1858.
Aujourd'hui, pas plus que jeudi, je n ai suivi la foule. Elle se porte tout entière ce matin, h Saint- Jean-de-Latran, où il se passe assurément beaucoup de choses intéressantes; mais ce qui m'en éloigne, c'est cette foule elle-même, qui rend impossible de se recueillir et de suivre en paix l'office admirable de ce dernier jour.
A la chapelle Sixtine, au contraire, peu encombrée de curieux, tout satisfait à la fois le goût et la piété.
On lit les douze leçons qui précèdent la messe, assez distinctement pour pouvoir les suivre sans peine, et si rapidement cependant qu'on ne s'a-
perçoit pas de la durée du temps, et que Tattention ne fléchit pas un instant, tandis que le mystérieux et majestueux passé se déroule ainsi devant les yeux.
Ensuite viennent les litanies des saints, que
touslesfidèlesrépètentaprès le chœur. Puis lamesse dite du pape Marcel, dont la musique est de Palestrina, — musique^ soit diten passant, qu'il fallaitla suprême perfection du chœur de la chapelle Sixtine pour me faire comprendre, car je dois reconnaître humblement qu'il y a beaucoup de limites à mon intelligence musicale, lorsqu'il s'agit d'un style auquel mon oreille n'est pas accoutumée. Tout le monde a-t-il à cet égard une éducation h faire? ou bien pour quelques-uns la musique est-elle un langage dont ils connaissent et entendent facilement et naturellement tous les idiomes? L'idée leur parvient-elle belle et claire sous des formes qui la rendent inintelligibles pour d'autres?... Je ne le sais ; mais je suppose pourtant que même les mieux doués ont à préparer par des connaissances techniques l'impression qu'ils éprouvent.
Quoi qu'il en soit, la messe du pape Marcel a été admirablement chantée aujourd'hui et prend
sa place parmi mes souvenirs de la chapelle Sixtine dont elle est inséparable, car en aucun lieu du monde il ne serait possible de Tentendre. A ce titre, je l'aime, quoique je la trouve triste et peu conforme à Tallégresse de ce jour, où se sent déjà l'aube de celui de demain.
Et maintenant c'est fini!... Il faut dire adieu, au moins pour un an, pour plus longtemps peutêtre, à cette chapelle dont j'aurais beaucoup à dire encore si , comme Dante , dans la forêt où débute son pèlerinage, je voulais parler au long del ben cK ivi ti'ovai^!
A quatre heures, nous avons été au Vatican, où le Saint-Père nous a accordé une audience. Thérèse était émue jusqu'aux larmes, et elle lui a baisé non-seulement le pied, mais la main, ce qui était une témérité ; mais le pape a souri, et il a été pour nous d'une bonté paternelle.
* Divinf: Comédie^ chant I.
Dimanche de Pâques, 4 avril 1858.
L'impression joyeuse et solennelle de la fête de ce jour me pénètre bien naturellement davantage encore à Rome qu'ailleurs, mais je l'ai éprouvée partout. Elle date de mon enfance et des premiers jours de ma jeunesse. J'étais alors à Saint-Pétersbourg, où la fête de Pâques est célébrée par les Grecs d'une façon touchante, faite pour frapper profondément l'esprit d'un enfant.
Je dois noter ici qu*en Russie les Latins se conforment au calendrier grec pour la célébration de la fête de Pâques, ce que ne font point les Russes dans les pays latins. En Occident comme en Orient, ceux-ci se conforment pour leurs Pâques à leur propre calendrier, et ils sont par conséquent en fêtes lorsque nous sommes en retraite , et en retraite lorsque nous sommes en fêtes. Les catholiques agissent autrement à Pétersbourg, et il s'ensuit qu'ils sont préparés, par leurs propres of-
216 KEMINISCENCES.
fices de la semaine sainte, à prendre part à la joie extérieure et publique dujour.de Pâques.
Ces offices étaient à cette époque pieusement et admirablement célébrés dans la chapelle catholique de Malte, et ils étaient accompagnés d'une musique dont le souvenir ne s'est jamais effacé de ma mémoire. Nous y assistions très-régulièrement. Mon père aimait tant le chant des Lamentations de Jérémie, que le mercredi, le jeudi et le vendredi saints, il n'aurait voulu pour rien au monde manquer une seule fois aux Ténèbres. Cet office avait lieu à six heures du soir. Nous dînions de bonne heure pour nous y rendre, et il faisait tout à fait nuit lorsque ce chant magnifique se faisait entendre. Nous occupions un grand banc réservé aux ambassadeurs, et recouvert d'un drap violet pendant ces jours de deuil. Toutes les circonstances de cette semaine me sont encore présentes , ainsi que les émotions bonnes et salutaires qu'elles me causaient. On dira sans doute que Timagination y jouait un grand rôle et que la vivacité des impressions de ce genre s'amortit à mesure que la vie poursuit son cours. Je ne le pense pas; mais, en fût -il ainsi, n'est-ce rien que d'avoir fait vibrer
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dans une jeune imagination, ne fût-ce que pendant quelques jours, la note la plus haute et la plus pure? N'est-ce rien à un* âge où cette faculté, si elle existe, reçoit tant d'autres appel-, et où il est nécessaire . que Tidée du beau et celle du bien y pénètrent ensemble, que de leur en ouvrir Taccès par Taccomplissement d'un acte religieux périodiquement renouvelé?,..
Quoi qu'il en soit, les longues années écoulées n'ont point effacé la trace de ces souvenirs d'enfance, non plus que celui de l'extrême allégresse que j'éprouvais, lorsqu'au milieu delà nuit de Pâques j'étais réveillée par le bruit du canon annonçant la résurrection du Christ, pendant la messe que, selon un bel usage de l'Église grecque, on célèbre à mi- . nuit, dans cette fête, comme dans celle de Noël*
Il faut bien ajouter que bon nombre de joies enfantines s'ajoutaient aux autres en ce grand jour. En Russie, on se fait des présents à Pâques, comme à Noël, et ces deux fêtes sont, par excellence, celles de la jeunesse. Il règne partout un mouvement joyeux. On s'embrasse en se rencontrant : « Le Christ estressusciié )>, ce sont là les paroles avec lesquelles tous se saluent, a Ouiy en
218 REiMlNISCENCES.
c< vérité, le Christ est ressuscité n, c'est la réponse de chacun.
Je me souviens toutefois que, pour que rien ne manquât à ma fête favorite, je tenais passionnément à ce qu'elle fût éclairée par un brillant soleil. Or, ce soleil, on le pense bien, n'est pas fidèle à Pétersbourg, comme il l'est à Rome. Aussi manquait-il souvent au rendez-vous, ce dont plus d'une fois je me souviens d'avoir pleuré à chaudes larmes.
Ce n'est que beaucoup d'années plus tard, et à Rome, que ces impressions de jeunesse furent dépassées sans avoir jamais été détruites. Ce matin encore j'y ai pensé en saluant le radieux soleil, qui jamais, sous ce beau ciel, ne trahit la confiance de ceux qui, on ce grand jour, l'attendent. Un Anglais (protestant), établi depuis dix-huit ans à Rome, nous a dit l'autre jour qu'il n'avait jamais vu le spectacle admirable de la bénédiction papale troublé ou empêché par le mauvais temps. Aujourd'hui la journée était incomparable. Tout répondait au sentiment de joie qui appartient à cette fête. Les rues étaient déjà animées, et la place de Saint- Pierre couverte do monde, lorsque nous avons
été, de bonne heure, prendre les places qu'on nous avait accordées dans la tribune diplomatique. Grand privilège, qui nous permettait nonseulement de voir le mieux possible le magnifique cérémonial, mais aussi d'entendre, comme elle doit Fêtre, cette messe solennelle, chose qui n'est pas toujours facile, vu la distance, la foule, et les distractions, inévitables dans une multitude où les assistants de toutes i^eligions sont confondus, et où les catholiques eux-mêmes, en bon nombre, apportent ce jour-là à l'église plus de curiosité que de piété. Pour nous, placées comme nous l'étions, nous pouvions, avant et pendantla messe, lire sans difficulté, et prier tranquillement, tout en regardant la pompe admirable que l'Église déploie en ce jour. Et d'abord cet imposant cortège auquel aucun autre ne ressemble, et qui a le mérite, unique au monde, d'appartenir au passé comme au présent et de mettre sous nos yeux un spectade actuel et réel qui est cependant la représentation fidèle de ce que virent les yeux des générations passées. Quelle est la splendeur humaine dont on peut en dire autant? Les coutumes, le temps, les modes changeantes, ont altéré le caractère de
toutes les fêtes publiques. Les revues, les courses, et autres spectacles modernes, ont remplacé les tournois et les carrousels. Aux costumes variés du passé ont succédé les uniformes et les vêtements hideux des hommes de nos jours, et il est certain que si aujourd'hui on nous disait que nous pourrions voir, non dans une représentation théôtrale, mais dans la vérité, un de ces grands spectacles disparus du moyen âge ou du xvi* siècle, nous nous presserions en foule au lieu où il nous serait offert, et nous y assisterions avec autant d'intérêt que de curiosité.
Or, c'est là précisément ce que nous montre l'Église dans ces grandes solennités de Saint- Pierre ; et cette forme extérieure, inaltérable et magnifique, sert d'enveloppe à une idée immuable, qui, beaucoup mieux qu'elle encore, traverse les siècles sans changer ou vieillir !
'Après un regard attentif sur la pompe de cette marche triomphale, on s'agenouille au commencement de la messe, et placées comme nous l'étions de manière à voir sans peine ce qui se passe dans le sanctuaire, le recueillement est facile, car, en ce cas, regarder ce n'est pas se distraire.
Tout est plein de majesté dans cette messe pontifical^. Tout est intéressant et grandiose. Ce qui, dans le cérémonial, diffère des messes ordinaires, ne sert qu'à rappeler la dignité de celui qui officie, et, sans pouvoir eu rien exalter le saint sacrifice lui-même, en fait sentir mieux que de coutume la sublime et imposante grandeur.
Tout d'ailleurs, dans la physionomie et l'attitude de Pie IX à Tautel, exprime et inspire la piété ; il possède, de plus, une des plus belles voix qu'on puisse entendre. La Préface, chantée par lui, produit un effet inusité, et prépare à l'impression qui la suit, c'est-à-dire à cette fanfare des clairons d'argent qu'on n'entend qu'à Saint-Pierre, et seulement pendant la Consécration de la messe pontificale !
Qui les a composées, les quelques mesures de cette mélodie divine? de cette mélodie qu'on ne peut entendre sans un frémissement d'admiration et d'émotion, et dont l'effet est d'enlever l'âme à la terre? Je ne le sais ; personne n'a jamais pu me le dire. Ce qui est certain, c'est que nul ne l'écoute avec indifférence, et qu'elle semble forcer à s^agenouiller même ceux qui y sont le moins enclins.
Pendant quelques instants tout le monde, sans exception, est prosterné, et dans un recueillement qui se prolonge jusqu'au moment où le cardinaldiacre officiant porte solennellement la communion au Saint-Père (retourné à sa place sur le trône, après la Consécration). Celui-ci, à rapproche de la sainte hostie, se prosterne et demeure à genoux, tandis qu'il prend de sa main le pain sacré; puis, après avoir communié sous cette espèce, prend le calice et (selon un usage dont je ne sais ni Torigne ni la signification) il en boit le contenu avec un chalumeau en or.
On voudrait demeurer longtemps immobile et en silence. Mais à ce moment, encore si solennel, il faut reconnaître, à regret, qu'un mouvement se produit parmi les assistants, et comme leur nombre est incalculable, ce bruit ressemble à celui d'une vague immense, soulevée par l'ouragan, et se précipitant vers les portes de la Basilique, toutes grandes ouvertes. Bientôt, trop tôt, hélas I une seconde vague suit la première, et nous envahit à notre tour... A peine avons-nous le temps de jeter un regard sur le cortège pontifical qui se reforme. A peine pouvons-
nous nous agenouiller sur le passage de la « Sedc gestatoria » où le Pape s'est de nouveau placé, et du haut de laquelle il bénit les fidèles en sortant, comme il Ta fait en entrant. Nous sommes entraînées avec tous ceux qui nous entourent, et les diplomates qui nous donnent le bras nous font prendre le pas de course. Il s'agit, eu ce moment, de sortir de Timmense église et de gagner au plus vite la meilleure place qu'il sera possible d'atteindre pour recevoir la bénédiction solennelle que le Pape va donner du haut de la « loggia ».
Tout en courant, nos conducteurs nous proposent de les suivre aux places réservées au corps diplomatique et aux étrangers de distinction, sur la terrasse qui surmonte la Colonnade. Nous refusons. Notre calèche est demeurée sur la place, aux pieds de la statue de saint Pierre, c'est de ce côté que nous voulons nous diriger et c'est là que nous parvenons enfin, hors d'haleine, mais très-heureuses de nous trouver, car aucune place ne saurait être meilleure. Debout dans notre voiture découverte, nous dominons en efl'et assez la vaste place pour bien voir l'admirable spectacle qu'elle présente, en même temps nous sommes assczprès
de la foule pour en faire partie, et, malgré l'élévation de la loggia où le Pape va paraître, nous sommes placées de manière à voir distinctement et même bientôt à entendre tout ce qui s'y passe.
Le bruit de ce flot de peuple sortant de l'église n'est pas apaiséetdure encore longtemps. Enfin tout le monde est dehors, mais le tumulte se prolonge. Dans l'immense espace et aussi loin que l'œil peut s'étendre, on n'aperçoit plus une seule place vide. Les gradins de l'obélisque sont entièrement occupés par les paysans, hommes, femmes et enfants venus de tous les environs, et par les Transtévérins dans leurs habits de fête. Le soleil fait étinceler les épingles d'or, les voiles blancs des femmes, le rouge éclatant de leurs jupes, et les ceintures des hommes. A droite et à gauche sont rangées les troupes. La Colonnade est des deux côtés couverte de monde, et l'on entend partout le murmure confus et bruyant de la foule animée et innombrable.
Bientôt apparaît dans la loggia, vide jusquelà, un prélat qui place en évidence les mitres destinées (je le suppose du moins) à rappeler que toutes les dignités de l'épiscopat sont possédées par
l'Évêque des évêques. Le peuple est attentif; tous les yeux sont dirigés du même côté. Personne toutefois ne se tait jusqu'au moment où dans cette même loggia on voit s'agiter un mouchoir blanc... Alors se produit ce qui jamais et nulle part n'a lieu, hormis à Rome et dans cette unique minute, c'està-dire le silence instantané et universel d'une immense multitude rassemblée en plein air. L'effet de ce silence est indescriptible. Le hennissement des chevaux qui seul le trouble ne fait que rendre plus sensible encore cette absence complète de tout bruit de voixhumaine. Lespetits enfants eux-mêmes se taisent dans les bras de leurs mères. Un sentiment unanime passe comme Télectricité sur toute la foule. Le Pape, sa tiare sur la tête et porté sur son siège pontifical, a paru dans la loggia...; tout le monde est à genoux. Alors, dans ce silence qui est devenu si profond qu'on entendrait un oiseau traverser Tair, Pie IX se lève, et, dans Timmensité de la place, on entend retentir sa voix accentuée et sonore :
Sitnomen Domini benedictmn.
Tout le monde répond à demi-voix : Ex hoô nunCf et usque in sascvla.
Adjutorium nostrum in nomine Domini.
On répond : Qui fecit cœlum et terram.
Le Pape étend les bras ; nul jamais mieux que Pie IX ne sut donner à ce geste sa signification sublime. Tous les fronts sont courbés, tandis que, la main droite levée, il prononce sur la ville et sur le monde les paroles solennelles de la bénédiction. h' Amen sort ensuite de toutes les poitrines, se répète, s'entend jusqu'à l'extrémité de la place, et le canon du château Saint-Ange annonce à la ville éternelle que la bénédiction du Pape est descendue sur elle et sur toute la terre.
Le mouvement et le bruit recommencent ; mais l'impression que Ton vient d'éprouver se prolonge et dure tout le reste du jour. La nuit tombante nous ramène sur la place de Saint-Pierre, où la coupole s'illumine, avant que le ciel soit éclairé par l'éclat de la pleine lune. On demeure surpris et l'on contemple avec une admiration paisible ces lignes de lumière qui détachent sur le sombre azur Tadmi-
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rable contour tracé par la main de Michel -Ange. La croix brille si haut qu'elle semble se confondre avec les étoiles... mais, tandis que le regard est altaché sur ce spectacle, huit heures commencent à sonner. Au premier coup, Timmense basilique semble tressaillir de sa base à son sommet; ce mouvement s'accentue bientôt de plus en plus; alors, comme par magie, vous voyez se transformer tout ce qui est devant vos yeux ; et, lorsque le huitième coup de Theure a sonné, les lignes lumineuses qui tout à rheure dessinaient Timmensé .édifice sont effacées. Tout est devenu étincelant; la coupole a pris l'aspect d'une couronne d'or couverte de pierreries, et la croix resplendit et scintille dans les airs^ répandant un éclat dont la lumière précédente ne semble plus avoir été que l'ombre. Spectacle admirable et extraordinaire ! qui me semble être une magnifique image de ce qui se passe dans l'âme, lorsque, déjà belle par la lumière de la grâce, celle de la gloire vient l'illuminer et la transfigurer !
Indépendamment de la beauté exceptionnelle que ces fêtes, à la fois religieuses et populaires, doivent, à Rome, au génie des arts qui a prési-
dé à leur ordonnance, elles sont aujourd'hui en Europe les seules fêtes publiques qui ne réveillent que des pensées éternelles. C'est pour cela, plus encore que pour le reste, qu'elles diffèrent de toutes celles auxquelles on assiste ailleurs. Au fond, quelque belle que soit une fête, ii faut, pour en être trèstouché, que la pensée qu'elle exprime soit de nature à en justifier Téclat. Sans doute, une ville illuminée, fût-ce même pour le motif le plus indifférent, sera toujours regardée avec un certain plaisir par les curieux et par les enfants. Mais supposez que cette illumination commémore ime grande victoire, ou rappelle un glorieux souvenir national; qu'elle manifeste même seulement le dévouement sincère de ceux qui y prennent part pour leur souverain, ou bien encore qu'elle soit un juste hommage rendu à ceux qui ont bien mérité de la patrie, nul ne niera qu'alors les mêmes choses changeront d'aspect, et ce qui n'était qu'une simple décoration deviendra un langage expressif qui laissera dans l'Ame d'un peuple un souvenir et une leçon.
Si donc il est évident qu'à ce titre une fête nationale l'emportera sur un simple divertissement public, combien encore davantage remporteront
sur les fêtes nationales les grandes fêtes de Rome qui s'adressent, non à une seule nation, mais à toutes celles de la terre, réveillent les souvenirs les plus bienfaisants et les plus sacrés pour tous les peuples, et, à travers l'éclat présent dont elles éblouissent nos yeux, nous rappellent toujours cette beauté supérieure et essentielle que toutes les splendeurs de la terre ne font que nous promettre, sans avoir par elles-mêmes la puissance de nous la révéler, et que beaucoup d'entre elles, au contraire, tendent à nous faire oublier !
Mercredi 7 avril 1858.
Aujourd'hui nous avons été à la villa Pamphili, et il m'a été doux de m'y retrouver en ce jour, pour moi celui du plus douloureux des anniversaires*... Une vue telle que celle qu'on découvre de ce lieu, la beauté de ces ombrages, la soli-
* Le seizième de la mort de ma sœur Eugénie (comtesse de Mun).
tude et la grandeur qui sont ensemble ce qu'on peut rencontrer de plus bienfaisant, et de plus cal* mànt, tout cela était bien d'accord avec ces tristes pensées, qui, une fois que le cœur a été atteint à une certaine profondeur, y vivent et y demeurent toujours, et au moindre choc reviennent à la surface. Une circonstance légère, un air joué ou chanté, une parole dite par hasard, suffisent alors pour leur rendre cette intensité poi' gnante qui est la seule partie de la douleur que la durée du temps modère et amortit. Eugénie s'est promenée sous ces arbres pendant les derniers jours de sa vie. Olga y est venue aussi pendant sa convalescence de cette grande maladie qui fut pour elle la suite de la mort de mon père, et la cause éloignée de la sienne. Et c'est le mal qui les a enlevées l'une et l'autre, qui aujourd'hui dévore la vie, &i nécessaire aux siens, de la belle et heureuse maîtresse de cet admirable lieu * dont la sœur', plus belle encore, et non moins sainte, l'a depuis longtemps devancée dans Téternité,
^ La princesse Doria, née lady Mary Talbot.
* La princesse Borghèse, morte en 1841. Elles étaient Tune et fautre ftUes dn comte de Shrewsbury. La princesse Doria mourut dans le courant de cette même année,
Je pensais à tout cela en marchant, et je me disais que, si toute cette splendeur de la nature et des arts, si tout le bonheur de la vie, que cette splendeur complète et embellit, si tout cela n'était point Tombre de réalités mille fois plus belles encore, et si le transport que ces choses font ressentir n'était pas une promesse assurée et indubitable; si enfin, après en avoir joui, tout était dit ; alors et la jeunesse, et le bonheur, et la tendresse, et la beauté de la nature, et celle des corps, et même celle des âmes, ne seraient plus que de vaines éternelles illusions. Il faudrait, en ce cas, les redouter, ces joies précieuses et divines, et les fuir comme ces fleuves de Babylone qui représentent, selon saint Augustin, « tout ce qu'on aime et qui passe I » Mais heureusement il n'est qtHune seule choae qui passe véritablement. C'est le mal, et l'attrait dont il se pare ; le mal, qui entraînera hors de la béatitude tous les bonheurs humains auxquels il se mêle. Bonheur mélangé et souillé qui passe, en effet, celui-là, sans retour, comme les fleuves de Babylone.
Mais le bonheur que sur terre nous tenons pour parfait, celui que rêvent et parfois possèdent nos cœurs, l'idéal enfin que l'humanité poursuit et
dont elle n'a jamais séparé l'image de celle de la vertu, cet idéal-là est tout bonnement la pure et simple vérité vers laquelle marchent tous ceux qui marchent vers Dieu.
Cette considération peut seule rendre réellement enchanteresse la vue de la nature et la possession du bonheur; de ce bonheur dont Tapparition sur terre est permise, non pour que sa brièr veté et son imperfection nous désespèrent, mais pour nous faire aspirer à Téternelle durée qui accompagnera au ciel les joies entrevues un instant ici-bas. Que cet instant soit plus ou moins passager, n'est donc pas fort important. Il y a peu de vies où le bonheur n'apparaisse au moins pendant la durée d'un éclair. C'est cette durée rapide et passagère que lui assigne "le P* Lacordaire pour l'humanité tout entière; « mais, fût- » elle plus brève encore, » dit-il « il n'en est pas « moins vrai que Tout Punivef's ta vu et a « tressailli. » Et ce tressaillement de joie n'est pas une illusion. C'est au contraire une sensation raisonnable et fondée; plus raisonnable que toutes les larmes, plus fondée que tous les regrets que nous causent ici-bas les mille manières dont le
bonheur nous fuit. Car il est dit, et écrit, que nous le retrouverons un jour, et que nous le retrouverons dans une proportion qui dépassera sans aucune mesure nos larmes, nos regrets et nos souffrances, ce qui signifie beaucoup plus encore que de nous dire qu'il surpassera toutes nos joies, goûtées ou rêvées !
Eu quittant ce beau lieu, Thérèse me dit :
« Oh! je veux revenir à Rome F année prochaine j et « y amener ma Lina! jeveux tout revoir avec elle/ » Lina n'a que neuf ans à peine, et cependant sa mère ne se trompe pas, et, comme elle, je voudrais voir le reflet de toutes ces belles choses dans cette petite âme charmante. Ce serait comme de voir un diamant d'une belle eau refléter le soleil * !
Lundi 12 avril.
Aujourd'hui, dernier jour de notre séjour à Rome, nous avons assisté à la messe basse dite
^ Hélas! on verra plus loin pourquoi ce vœu ne se réalisa jamais.
par le Pape à Sainte-Agnès. La foule était nombreuse, recueillie; peu de curieux, beaucoup de fidèles, et presque tous ont communié. Le Saint- Père dit la messe d'une voix haute et distincte qui permet d'en suivre presque toutes les paroles, toute son attitude à l'autel est une véritable prédication. Jamais la dignité et l'humilité, l'autorité et la bonté n'ont été personnifiées d'une manière plus frappante et plus auguste qu'en Pie IX.
Cette matinée complète la série des pieux et doux souvenirs que nous emportons de ce
séjour.
Dans l'après-midi nous avons été visiter Saint- Paul hors des Murs, avec le comte P..., dont l'excellent goût relevait à bon droit les mille défectuosités de détail qui défigurent la nouvelle Basilique. Ces défectuosités sont assurément incontestables, et cependant, plus qu'aucune autre église de Rome peut-être, celle-ci m'a donné à penser, et, malgré tout ce qu'on lui reproche, elle me semble être la personnification frappante de plusieurs grandes et importantes idées, et, dans cette langue que l'Eglise catholique parle aux yeux, elle me semble d'une éloquence extrême.
La première idée que suggère Taccomplissement de cet immense travail, c'est celle de la perpétuité. Pour oser tenter cette vaste reconstruction, il fallait en vérité joindre au respect du passé cette assurance de durer toujours^ que TÉglise pos* sède et que, seule, elle ose proclamer.
Cette réflexion saisit l'esprit, tandis qu'encore au seuil de la basilique l'œil suit à perte de vue les avenues de colonnes qui se prolongent indéfiniment à droite et à gauche. Mais, si l'on veut raisonner davantage et motiver plus solidement cette impression, il n'y a qu'à lever les yeux et Ton se rendra compte alors de ce qui la justifie et la confirme.
Au-dessus des arceaux, soutenus par ces mille colonnes de granit, on aperçoit, en effet, tout autour de l'église, une série de médaillons dont la vue enlève toute idée de présomption à la ferme certitude de durer autant que le monde, qui, pour les catholiques, est un article de foi.
Ces médaillons en mosaïque contiennent les images des Pontifes qui, depuis saint Pierre, se sont succédé sur le siège de Rome. C'est cette imposante lignée qui, en dépit de tout ce qui s'est
ligué contre elle, a traversé les âges, et, seule de tout ce qui existait sur la terre à son berceau, existe et dure encore. Je ne puis me représenter le genre d'esprit qui examine un fait si étrange, et humainement si inexplicable, et qui n'en tire aucune sorte de conclusion.
Si jamais, en effet, souveraineté eût dû être faible et éphémère, c'est assurément la souveraineté pontificale. Je suppose qu'on ne sût rien de ce qui s'est passé dans le monde, et qu'on entendît parler pour la première fois d'une institution, régie par des chefs électifs, choisis dans toutes les classes et dans tous les pays, habituellement des vieillards et toujours des célibataires. Il est évident qu'on ne donnerait pas à cette organisation un siècle de vie. Et pourtant elle a duré. Dès le xn* siècle, le nombre des Souverains Pontifes avait atteint un chiffre auquel ne sont point parvenues aujourd'hui les plus antiques monarchies de l'Europe, et, depuis le xii® siècle jusqu'à nous, quel est celui qui ne puisse nommer sans hésiter tous les prédécesseurs de Pie IX?...
C'est cette durée persistante qui arracha à l'esprit lucide du plus protestant de tous les historiens
des observations qui (bien malgré lui assurément) eurent l'apparence d'une apologie de TEglise catholique ; car, la trouvant partout dans le passé, antique déjà à la naissance de la république de Venise (le plus ancien de tous les gouvernements européens), vivante et forte encore après sa fin, cet historien se demande s'il y a quelque chose au monde qui puisse autoriser la prévision de la voir jamais finir? Et, regardant l'avenir avec l'expérience du passé, il ne peut s'empêcher de la voir encore immuable et debout, lorsque les siècles auront entraîné avec eux tout l'édifice de la civilisation européenne, et jusqu'à l'époque où un habitant de la Nouvelle-Zélande, venant visiter les lieux qui furent fameux dans la nôtre, cherchera à deviner, par un fragment du pont de Londres, à quelle place se trouvait située parmi ces ruines la capitale anéantie de la Grande-Bretagne !
Si Macaulay a pu se servir d'une image aussi forte, en considérant au simple point de vue historique la durée de l'Eglise, il n'est pas étonnant qu'elle remplisse un esprit catholique de confiance et de joie. C'est quelque chose, en effet, que d'avoir sous les yeux un fait qui confirme souve-
rainement sa foi^ ou qui demeure inexplicable I
Après avoir achevé de parcourir les images
des Pontifes y les yeux se portent au fond de
l'Eglise sur le lieu où se trouve placé le trône pontifical, dans un hémicycle revêtu de marbre blanc. Sur les parois de cet hémicycle sont inscrits en lettres d'or une multitude de noms. £n approchant, Ton reconnaît que ce sont ceux des évéques, venus de toutes les parties du monde, pour y représenter TEglise qui, par la bouche de Pie IX, proclama, le 8 décembre 1884, le dogme de Tlmmaculée- Conception de la sainte Vierge Marie.
Il me semble que la simple lecture de ces noms, qui indiquent tant de nationalités diverses, le seul souvenir du fait qu'ils rappellent, expriment bien vivement aussi les trois autres idées qui, avec celle de la perpétuité^ complètent Taffirmation solennelle que fait TÉglise catholique de ses attributs divins : Vuniom*saliiéj V unité et V infaillibilité.
C'est à cause de tout cela que, malgré ses défauts, l'église de Saint-Paul me parait l'une des plus significatives de Rome. Il est vrai qu'on peut s'y promener sans faire aucune de ces réflexions, de même qu'on peut ignorer le sens d'inscriptions
qu'on ne sait pas lire, et il est évident qu'en tous lieux il faut savoir une langue pour comprendre ce qu'on entend. Mais, pour peu qu'on sache celle de l'Eglise catholique (science que l'on peut posséder sans lui appartenir), on avouera qu'elle ne pouvait exprimer par de plus vivants symboles les quatre grandes idées qui lui sont propres.
Et maintenant ce séjour si rapide et si rempli est terminé. Les jours qui l'ont prolongé un peu au-delà de ceux de la semaine sainte sont écoulés. Demain nous aurons quitté Rome, et ces souvenirs iront s'ajouter à ceux qui déjà remplissent ma pensée et me ramènent si souvent aux lieux que je viens de revoir, lieux célèbres et sacrés, admirables à voir, importants à connaître, meilleurs pour l'esprit que tous les livres, meilleurs pour l'âme que toutes les prédications ! . . .
J'ajoute encore ici quelques lignes à ces souvenirs de 1888 pour compléter les notes trop brèves
dans ce journal, qui se rapportent au Souverain Pontife.
« Pie IX est le troisième pape dont j*ai eu le bonheur de recevoir la bénédiction : Pie VIII occupait le trône pontifical lorsque je vins à Rome pour la première fois avec mon père et ma mère, en 1830.
« Grégoire XVI lui avait succédé, lorsque quatre ans plus tard je fus admise avec mon mari dans le jardin du Quirinal où (huit jours après notre mariage) le Pape daigna nous recevoir et nous bénir.
« Enfin, ce fut à Portlci, près de Naples (où la révolution de 1848 l'avait obligé à chercher un refuge), que pour la première fois je me prosternai aux pieds de Pie IX.
« Ces trois rencontres se rattachent à d'importants souvenirs de ma propre vie, et il me suffit d'y penser pour que le passé tout entier m'apparaisse avec une vivacité particulière.
« Le jour (en 1830) où pour, la première fois mes parents me conduisirent avec eux au Vatican pour y être admise en présence du Pape, était l'un de ces jours, plus rares dans la vie que je ne Tima-
ginais alors, où Ton se trouve heureux, ^solument, et sans restriction aucune. J'étais jeune, assez pour ne pas prévoir la possibilité que Theure présente pût s'obscurcir, pas assez pour ne pas goûter dans toute leur étendue les jouissances qu'elle m^apportait. L'effet de Rome sur moi, dans ce premier séjour, avait été, je puis le dire, extraordinaire^ car il me manquait alors, à peu près, toutes les connaissances nécessaires pour apprécier les éléments si divers dont se compose la magie qui l'environne. Cette magie, toutefois, je l'avais pleinement subie. Tout, d'ailleurs, me souriait alors, et ce jour où, pour la première fois, je montais l'escalier du Vatican, j'avais la sensation de marcher sur des nuages dorés !
Je me souviens, entre autres, qu'à cette époque (au commencement de 1830) le mot i< Révolution >^ avait pour moi un sens purement historique. La chose elle-même ne me semblait pas plus appartenir au temps qui était le mien que les croisades, les trêves de Dieu, ou les combats en champ clos, et je me demandais souvent alors : comment on avait fait pour vivre dans ces temps-là !
« Lorsque quatre ans plus tard je me prosternai
aux pieds de Grégoire XVI, cette illusion était déjà dissipée, et plus tard encore, lorsque (en 1850) je fus admise pour la première fois à recevoir la bénédiction de Pie IX, dans le lieu où la Révolution l'avait exilé, j'en étais arrivée à me demander (ce que, hélas I je me demande encore) si jamais nous verrions se clore, en Europe, cette ère funeste, ouverte depuis près d'un siècle, et qu'interrompit à peine cette heure dont l'illusion passagère traversa un instant ma jeunesse, et qui fut rapide comme un rayon de soleil dans une journée d'orage. A l'époque où le pape Pie IX nous reçut, mon mari et moi, à Portici, en 1880, un dominicain, tristement célèbre par l'éclat avec lequel il avait quitté son ordre et l'Eglise, produisait quelque sensation en Angleterre, dans cette portion du monde protestant qui prodigue son estime et ses respects aux religieux qui abjurent et profanent leurs vœux, et réserve ses dédaiîla pour ceux qui y demeurent fidèles. Le Saint-Père se montra peiné de l'ovation que recevait en ce moment à Londres celui dont nous parlons : (( Les Anglais ont beaucoup de préjugés, » nous dit-il en italien (il nous parla dans cette langue pendant
toute la durée de l'audience), « mais ce sont des « gens qui aiment la justice ; ils ne se conduiraient « pas ainsi s'ils connaissaient cet homme. »
« Tenez », poursuivit le Pape en ouvrant le tiroir d'une table placée près de lui, et nous montrant une liasse de papiers, « tous ces papiers le « concernent ; il a fait des choses qu'on ne sau- M rait articuler sans se souiller les lèvres [da conta- « minar le labbra di chi le pronunzia) », et s'adressant à mon mari : <( Dites à vos compatriotes « qu'ils se trompent, et que celui qu'ils traitent si « bien ne mérite pas leur estime. »
Ces paroles, tombant de si haut, nous firent une vive impression ; mais leur sévère justice fut pleinement manifestée par celui-là même qui en était Tobjet, et bientôt il dut quitter l'Angleterre, pour se soustraire à l'indignation de ceux qui Savaient d'abord accueilli avec une si imprudente bienveillance.
Nommer Pie IX, c'est faire plus queproùoncer un nom cher et vénéré, c'est réveiller une image qui pendant plus d'un quart de siècle a rempli le cœur et l'imagination des catholiques à un degré inconnu jusqu'à luij c'est rappeler le charme ad-
mirable d'une physionomie qui demeura la même jusque dansrextrème vieillesse et que la mort ne put altérer. Ses traits, sa voix harmonieuse, sa parole éloquente et facile, la bonté, la grâce qui rayonnaient en lui, nul de ceux qui rapprochèrent n'en perdront jamais la mémoire. Tel il était déjà à l'époque dont je parle, voisine encore du début de son pontificat. Tel il demeura jusqu'à la fin des longues années qu'il lui restait encore à parcourir. Il inspira à toute une génération ce respect tendre, dévoué, passionné, qui fut un sentiment à . part et, j'oserai le dire, un sentiment personnel et nouveau, que n'avaient inspiré aucun de ses prédécesseurs, même les plus illustres ou les plus saints, et auquel ses ennemis eux-mêmes ne purent se soustraire.
Il est souvent arrivé aux âmes magnanimes d'aimer leurs ennemis et de pardonner à leurs bourreaux; mais jamais on ne vit les hommes injustes aimer ceux qu'ils outrageaient, jamais on ne vit l'audace et le respect se donner la main. En présence de Pie IX , ce miracle s'accomplit et (chose non moins digne de remarque) celui qui fut le représentant le plus haut placé et le plus cou-
pable de ce double sentiment, fut aussi, de la part de l'auguste Pontife qu'il osait braver, l'objet de deux sentiments qui ne pouvaient se trouver réunis que dans un cœur dont la charité émanait de la paternité divine : la tendre miséricorde, et la sévère et inflexible justice !
Pendant les quinze dernières années de ce mémorable pontificat, il me fut souvent donné de voir et d'entendre Pie IX. Certes, ce furent des années troublées, et pendant lesquelles mugit autour du Saint-Siège une tempête terrible et non encore apaisée. Et cependant, rien n'égale dans mes souvenirs l'éclat incomparable qui environnait la présence du Pape, à l'heure même où Tltalie, plus insensée encore qu'impie et téméraire, se préparait à venir substituer sa petite royauté à celle qui n'était que le reflet de cette autre grandeur, dont aucune souveraineté du monde n*a jamais pu supporter, sans préjudice pour son honneur et pour sa propre importance , le trop imposant et trop auguste voisinage !
« Les fêtes religeuses se succédèrent, on s'en souvient, pendant cette période, et elles furent tellement admirables qu'il est permis de défier tous
i46 REMINISCENCES.
les souverains du monde de jamais en montrer de semblables. Je n'eus pas le bonheur d'être présente à toutes, mais il en est une dont le Pape était personnellement l'objet et qui me laissa une impression, à la fois profonde et joyeuse, impossible à oublier.
« Cette fête fut celle du cinquantième anniversaire du jour oîi Pie IX avait célébré sa première messe. Depuis on en renouvela de semblables, à l'occasion de la vingt-cinquième année révolue de son pontificat, puis de la cinquantième de son épiscopat; enfin, et ce fut la dernière, du soixantequinzième anniversaire de sa première communion. Ces fêtes étaient toutes personnelles ; jamais auparavant on n'avait songé à en célébrer de pareilles pour aucun autre Pape, mais par cette raison même elles eurent un caractère spécial, où se rencontraient ensemble les plus majestueuses cérémonies de l'Église, et les émotions vives et cordiales des plus joyeuses fêtes de famille.
« Le jour dont je parle, le 11 avril 1869, le Pape célébra sa messe au grand autel de Saint-Pierre. Par une circonstance que je n'avais pas osé prévoir, on me tiia de la foule au moment où cette
messe solennelle commençait, et je fus placée de manière à être du nombre des cent personnes auxquelles (parmi les milliers qui communièrent ce jour-là) le Saint-Père donna la communion de sa main. La ferveur et Témotion de tous étaient profondes et lorsqu'à la fin de la messe la foule tout entière prit part au « Te Deum » qui la suivit, en en chantant alternativement les versets avec le chœur, cette émotion fut portée à son comble. Ce sont de ces souvenirs qui, toute la vie, réchauffent le cœur aux heures où il se refroidit, et c'est pourquoi la grâce de ces moments passagers est précieuse ! . . .
« Dans le courant de cette journée, la foule ne cessa pas un seul instant de se presser sur la place de Saint-Pierre. Les députations de toutes sortes, venant de tous les lieux de la terre, montaient et descendaient la Scala regia. Les magnifiques présents des souverains, envoyés par l'entremise de leurs ambassadeurs, les simples offrandes des paysans d'alentour, étaient portés indistinctement par leurs donataires, jusqu'aux salles du Vatican, et tous se confondaient ensuite sur la place où l'éclat des vêtements bariolés des femmes, le cos-
tume des membres de la cour pontificale , celui des suisses et celui des zouaves pontificaux qui s'harmonisait à merveille avec ceux auxquels il était venu se mêler, donnaient à cette foule un aspect brillant et pittoresque tout à fait différent de celui de toute autre réunion populaire.
« Vers quatre heures, le Pape parut un instant à la loggia où il fut acclamé, tandis que pour la première fois se faisait entendre sur la place rhymne composé par Gounod exprès pour ce jour. Une joie communicative et enthousiaste régnait dans Tair, joie à laquelle tous semblaient prendre part et qui n'avait aucune ressemblance avec les manifestations ordinaires de la satisfaction publique. »
Quelques heures plus tard, à Theure où, à la nuit tombante, le Pape, en revenant de sa promenade, traversait en voiture la place de Saint-Pierre, on avait imaginé pour Faccueillir une illumination nouvelle. Peut-être, au point de vue du goût, cette innovation n'était-elle pas sans reproche ; mais toutefois, lorsque Ton vit des feux de toutes couleurs éclairer subitement la magnifique place, lorsque la Colonnade sembla transformée en éme-
raudes, la façade de Saint-Pierre en rubis, que des diamants semblèrent jaillir des fontaines et que dans la clarté de toutes ces lumières on vit s'avancer le carrosse dans lequel on apercevait les nobles et vénérables traits de Pie IX et Ton pouvait distinguer sa physionomie émue et souriante, tandis que, la mainlevée il bénissait à droite et à gauche la foule agenouillée sur son passage; il y eut mieux alors que les cris et les vivats qui accueillent un souverain , il y eut ces acclamations passionnées, tendres et familières par lesquelles des enfants saluent leur père!... Cela avait un caractère si frappant et si émouvant qu'un Anglais de grand mérite, mais non exempt de préventions, lord T..., qui se trouvait près de nous, ne put s'empêcher de s'écrier : « Assurément on ne peut nier que ces « gens-là n'aient Tair heureux et satisfait. J'avoue « que ce spectacle m'étonne, et dément complète- « ment l'idée que je m'étais formée d'avance sur « l'état des esprits à Rome. »
Quel prophète eût songé ce jour-là à prédire les événements qui devaient s'accomplir dans ces mêmes murs avant la fin de l'année suivante? Quel ami eût songé à les craindre? Quel ennemi eût
osé les prévoir ? Mais, hélas ! ce n*estpas d'aujourd*hui que date la versatilité du peuple romain. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a mérité que l'on dise de lui : « Est-ce qu'ils devraient avoir des su/^ages, n ces gens qui dans une minute les donnent, et la M minute d'après les reprennent^ ? »
Shakespeare, en parlant ainsi des concitoyens de Goriolan, savait toutefois de son temps, comme nous le savons, hélas ! trop bien du nôtre, que ce langage est loin de s'appliquer exclusivement à « la changeante multitude » de la grande Rome!
^ Sqakbspkaheï. Coriolan^ acte III. scèQe \r^,