‹ Réminiscences: souvenirs d'Angleterre et d'ItalieChapitre 8 sur 14 · L'ANNEE SUIVANTE · texte numérisé non relu

L'ANNEE SUIVANTE

et en italien, et, sans avoir alors été publiées dans Tune ou Tautre langue, elles passèrent par beaucoup de mains, et plus d'un cœur s'émut à ce récit, pathétique et simple, de la vie et de la mort d'une enfant de dix ans, tracé par la main de sa mère.

Lorsque je visLina pour la première fois àNaples, elle avait deux ans, et depuis lors jusqu'à sa mort elle fut sans cesse sous mes yeux. Nos noms se trouvent mêlés à ses joies enfantines et à ses longues

souffrances, et son cœur plus précoce encore que son esprit a donné à ces souvenirs une empreinte qui n'est pas celle de son âge. Mais ceux qui naissent ainsi pour mourir, sans toucher autrement à la vie que par leur tendresse et leurs souffrances, ont véritablement dans l'âme une lueur d'en haut qui d'fitvance les éclaire, et cette même lumière peut seule illuminer aussi le mystère, qui, plus que tous ceux de la terre, trouble le cœur et semble blesser la raison : le douloureux mystère de la souffrance des enfants ! En songeant en effet aux pauvres petits qui furent les premiers martyrs du Christ, en pensant à ceux qui à travers les siècles furent arrachés des bras de leurs mères et sacrifiés

à toutes les barbaries, en lisant les récits qui se font encore aujourd'hui chaque jour des tortures infligées à tant de pures victimes, en retrouvant enfin dans ses propres souvenirs des jours tels que ceux que retracent ces pages, on tomberait dans Tabime de la plus amëre désolation, sans cette lumière magique et pourtant véritable, qui au sein de ces ténèbres nous révèle une espérance puissante, sereine et infaillible !

Cette lumière, c'est celle de la foi. La foi, c'est croire. Croire, c'est être assuré delà vérité absolue des paroles et des promesses de Dieu. C'est donc comprendre le sens véritable de tout ce qui nous séduit, et de tout ce qui nous déchire ; c'est savoir que, sur la terre, toutes ces choses portent des masques mensongers, que ce soient nos joies le^ plus pures et les plus enivrantes, ou bien que ce soient nos plus cruelles douleurs. La mère qui serre sur son cœur l'enfant qu'elle idolâtre, demain peut-être pleurera sur sa tombe, ou, plus malheureuse encore, dans vingt ans regrettera que la mort n'ait pas cueilli cette fleur avant que la vie ne l'ait flétrie. Contre cette double crainte, rie?i sur la terre ne peut la protéger. On peut dire qu'humainement

L'ANNEE SUIVANTE. :i5;i

parlant , Tirréflexioii est le seul soulagement de rinquiétude. Mais en revanche nos douleurs aussi sont fausses, et, malgré le masque affreux qu'elles portent, ce qu'elles nous cachent, c'est une réalité radieuse, une réalité certaine. Il n'y a aucune proportion entre la souffrance quelle qu'elle soit^ et le bonheur dont elle est le germe. Le péché seul en diminue le prix; mais, là où il n'y a pas de péché, il n'y a au-delà de la souffrance que la gloire, et une félicité inexprimable parce qu'elle est infinie !

Nous croyons connaître ici-bas la joie et les délices. Nous n'en connaissons que Tombre grossière. Mais la souffrance, nos cœurs déchirés et saignants Tattestent, nous la connaissons réellement^ et nous pouvons connaître , en la mesurant^ la hauteur de nos espérances^

Ces réflexions furent l'apaisement de ma pensée dans ces jours de deuil comme dans tous les jours semblables qui se sont rencontrés dans ma viei Témoin de cette longue torture^ et touchée jus^ qu'au fond du cœur pat* ce spectacle, je sentis si vivement alors la vérité qui était au delà, que^ ramenée vers ces tristes jours^ je n'ai pu m*em*

pêcher d'ajouter ici, à leur souvenir, celui de la clarté qui, à travers ces sombres nuages, rayonna alors à mes yeux.

Depuis lors, vingt années se sont écoulées ; mais le temps n'a pas effacé le souvenir de l'enfant. Ce souvenir a plané sur la vie de sa mère, et cette vie s'est consacrée à des œuvres qui ont eu un retentissement si bienfaisant et si public, qu'il répand aujourd'hui un intérêt nouveau sur ce passé douloureux et fécond.

Ces pages, écrites au couvent des Dorothées de Bologne en 1860, au moment où la mort venait d'arracher à ce cœur maternel son unique trésor, viennent d'être publiées, pour la première foisj à l'intention des nombreux enfants que la charité lui a rendus. Je crois donc aujourd'hui, à mon tour, avoir le droit de placer ici la traduction que j'en fis à la même époque.

Bologne^ du monastère de Sainte-Dorothée, septembre 1860^

« C'est loin d'un grand nombre de ceux qui Taimaient et dans un lieu qui lui était étranger, que Dieu a rappelé dans Tétemelle demeure des saints l'angélique et chère enfant dont il nous avait fait le don trop précieux, hélas I et trop cher !...

(( A ceux qui l'ont connue, qui Font aimée, qui, jadis et ailleurs, ont partagé mes soins, j'adresse ces pages qui, bien qu'elles contiennent quelques souvenirs de sa chère enfance, sont surr tout destinées à conserver celui des dernières

^ Les notes signées P. C. ont été ajoutées par celle qui traduit ces pages.

actions, des dernières pensées et des dernières paroles de sa vie achevée loin d'eux à Florence, le 1" septembre 1860, lorsque j'avais été bénie de sa présence, onze ans et neuf mois^ et comblée par elle d'un bonheur dont la mesure n'a pu être surpassée que par la douleur soufferte, en partageant son martyre pendant les seize derniers mois de sa vie.

« Dans cette pieuse retraite où je suis venue offrir au Seigneur une douleur qui n'a point et ne pourra jamais avoir de consolation humaine, mais qui cherche dans la pensée bienheureuse du séjour des anges la seule paix qui soit possible, je veux penser à celle qui m'a été ravie après tant de souffrances, car toute ma consolation se fonde sur le souvenir de ce que fut sa courte vie, et c'est aussi là le fondement de mon éternelle espérance.

« Ma Lina vint au monde le 9 novembre 1848, et fut, dès sa naissance, revêtue des couleurs de la Vierge, couleurs qu'elle a pieusement portées jusqu'au 18 septembre de l'année dernière, jour de sa première communion.

(1 Dès sa plus petite enfance, elle resaentit et

exprima pour Jésus, la Vierge et les saints l'affection la plus tendre, et ce fut à leurs images vénérées qu'elle envoya ses premiers baisers. Ne pouvant encore ni parler ni marcher, elle tendait déjà sa petite bouche pour les embrasser en quelque lieu qu'elle les aperçut.

(c Oh ! Jésus crucifié ! c'est aussi pour vous qu'a été son dernier baiser et c'est dans cet acte de teur dresse et de foi que s'est exhalée sa vie !

« A peine put-elle comprendre un récit, qu'elle écouta avec toute l'attention de son esprit enfantin celui de la Passion de notre Sauveur, et après ce jour, portée encore dans les bras de sa bonne, elle ne pouvait voir un crucifix sans s'écrier : « Oh ! briitti Giudei^ ! )^ Dès lors les impressions religieuses étaient vives chez elle, et elles se développèrent de plus en plus jusqu'à la fin de sa vie, si voisine, hélas I de son berceau...

« Sans être d'une intelligence excessivement précoce, elle me fit cependant, dès sa première enfance, ressentir de doux mouvements de joie : non-seulement par sa facilité à saisir toute espèce

1 Les méchants Juifs!...

de beauté religieuse, mais encore certaines beautés de la nature et des arts qui sont lettres closes pour la plupart des enfants de son âge. — Elle était sensible à la musique et à la poésie, et avait pour l'harmonie de Tune et de Tautre Toreille fine, l'intelligence prompte et la plus grande facilité. Il lui suffisait d'entendre une mélodie une ou deux \

fois pour la retenir ; elle se faisait ainsi répéter les chants qui lui plaisaient, et les chantait elle- |

même ensuite avec la plus exquise justesse, ren- j

dant à merveille avec sa petite voix, d'une douceur et d'une pureté rares, les chants parfois les plus difficiles et qu'une oreille musicale avait seule pu saisir ainsi. Plus tard, et surtout lorsqu'elle fut tombée malade, la musique, qu'elle étudiait avec passion, devint son plus grand plaisir, et sa principale distraction,

« Ce sentiment si vif du bon et du beau fut un des dons principaux de sa nature privilégiée.. Dites-le, Pauline, vous à qui ma bien-aimée a été si chère, et qui lui avez porté tant d'amour, dites, vous qui mieux que toute autre l'avez connue et étudiée, dites-moi si, dans vos longs entretiens maternels avec elle, vous n'avez pas souvent été

surpr se de l'élan de son âme, et si vous n'avez pas parfois trouvé qu'elle s'élevait, presque sans effort, jusqu'à la vôtre ! . . .

<( La confession était pour elle une satisfaction une joie ; la veille des jours où je devais l'y conduire, je me souviens que, couchant dans ma chambre et se réveillant de grand matin, ou même dans la nuit, elle m'exprimait toujours sa joie de devoir aller le lendemain à l'église pour y accomplir ce devoir que beaucoup d'enfants regardent plutôt comme redoutable qu'attrayant; mais jamais elle n'envisagea la confession sous cet aspect. Elle aimait à s'accuser de ses fautes dans Tespoir d'en obtenir le pardon et de s'en corriger. Etonnée de cette disposition la veille de sa première confession, je lui dis en souriant : « Mais, Lina, tu n'éprouves donc pas de honte à dire tes péchés ? » « A les dire, noni » répondit la chère enfant, « mais j'en ai de les avoir commis. »

« J'eus ensuite la douce consolation de m'entendre dire par son confesseur plus d'une fois : « Remerciez bien Dieu de lui avoir donné cette « belle âme, et tâchez d'être la digne mère de ce « petit ange. »

« Elle ne trouvait jamais le temps long à Téglise, et elle y restait si volontiers, et dans un si grand recueillement, que les assistants s'en étonnaient souvent. Combien de fois, la regardant ainsi à côté de moi, ne me suis-je pas sentie émue par l'expression de ses yeux et la ferveur avec laquelle elle articulait ses prières, ainsi que par l'attention et l'intérêt avec lesquels elle suivait les cérémonies saintes ! Il m'est arrivé, dans plus d'un de ces moments, de m'écrier : « Oh! Seigneur I cette enfant est à vous! Bénissez-la comme si elle était déjà en paradis. » En paradis! oui, en paradis! C'était bien laque mon Dieu l'appelait. Pourquoi donc aujourd'hui ma douleur est-elle si désespérée? Pourquoi l'angoisse du terrible déchirement est-elle ai grande? Pourquoi la souffrance de l'abandon et de la séparation m'empêche-t-elle de sentir l'aC' complissement des promesses de Dieu qui dès lors la bénissait? Oh! mon enfant! demande-la, cette résignation, pour ta pauvre mère, qui a perdu en toi la vie tout entière de sa vie !

« Oui, demande-la au Seigneur en souvenir de ce jour du 31 mai 1886 où tu reçus le Saint-Esprit dans le sacrement de la Confirmation; fais pénétrer

dans mon âme un rayon de la consolation divine dont j'eus, ce jour-là, le cœur rempli en te voyant si belle par la pieuse expression de ton visage, et si brillante, hélas ! de santé, de joie et de tendresse.

« Le matin de ce jour solennel, elle voulut, avant de partir, aller trouver dans sa chambre É... Th...* (qui alors était encore protestante), pour lui demander de venir avec elle à l'église. «Venez, venez, lui dit-elle, « c'est le même bon Dieu que nous « aimerons et que nous prierons. » Ce cher petit visage animé d'une joie céleste, ces douces paroles }a touchante cérémonie, la manière dont elle s'y était préparée, tout cet ensemble fit une forte impression sur celle qu'elle avait voulu en rendre témoin et ne fut point une circonstance indifférente parmi celles qui disposèrent son âme à la grâce de la conversion, qu'elle obtint dans le courant de la même année.

« Oh ! ma Lina ! merci de cette pensée ! je te demandais une consolation, et tu me l'as obtenue.

* La jeune femme de chambre de M«« Craven, qui se fit catholique cette année -là, et qiii depuis soigna ma Lina dans sa maladie avec un si tendre dévouement.

« J'ouvre maintenant le journal que j'écrivais en voyage, je parcours tes chers petits livres, je reicueille dans ma mémoire fatiguée tous mes souvenirs du passé, et je me donne la consolation de revivre encore avec toi quelques-uns des jours de ta douce enfance. Les amis auxquels je promettais seulement le récit de ta sainte mort me pardonneront ces quelques détails de plus sur des années dont bien des souvenirs sont aussi les leurs.

« Voici ce que je trouve dans mon journal à la daté du 2 août 1854, lorsque, pour fuir le choléra qui sévissait à Naples et à Ischia où nous nous trouvions pour Tété, nous nous décidâmes à partir pour Lucques avec nos excellents amis M. et M"' Craven.

« Liyourne, le 2 août, à sept heures du matin.

« Nous sommes arrivés hier dans le port. Nous déjeunions à bord à huit heures, lorsque le commandant est venu nous apporter la sentence qui condamnait à six jours de quarantaine tous ceux qui venaient de Naples. Vers neuf heures, le

temps menaçant était devenu tout à fait mauvais. Gusman, le bon commandant du Vésuve, avec une physionomie qui me sembla triste et agitée;, nous conseilla de descendre le plus promptement possible parce qu'il craignait une tempête. En effet, nous nous mîmes tous dans une barque (nous étions vingt-quatre personnes), remorquée par une autre barque du lazaret, afin que les rameurs ne fussent pas en contact avec nous. Nous nous approchions ainsi du port sur une mer passablement agitée , laissant le bateau à vapeur dans la rade à peu près à un mille de distance. Ce trajet me semblait pénible, mais pas dangereux comme à quelques-uns de nos compagnons de voyage.

Cependant je regardais la plage avec un ardent désir de l'atteindre lorsque tout d'un coup, à une portée de fusil du rivage, nous apercevons des signes et nous entendons des cris qui nous indiquent que le passage intérieur du port nous est interdit et qu'il nous faut retourner en arrière et aller tourner l'extrême pointe du môle pour gagner le premier lazaret de l'Ardenza ! Poveri noil je comprends alors le danger qui nous menace, et je m'efforce de me calmer et de ne pas perdre

courage. Quelques rameurs se joignent aux nôtres, et nous commençons à nous éloigner du port et à prendre le large. Dans cette direction, la tempête soulevait déjà furieusement la mer. Ni promesses, ni prières, ne purent cependant fléchir ceux qui nous condamnaient à cette navigation insensée. Bientôt les cris des matelots se joignirent aux nôtres, mais nos voix se perdaient dans le bruit effrayant de la mer. Nous étions inondés, et il nous semblait que chaque vague allait être la dernière, c'est-à-dire celle qui, en rompant la corde qui nous attachait au bateau remorqueur, nous livrerait à la meixi de la mer. La vue de Lina me faisait perdre les sens. Elle voyait le danger comme moi, comme nous tous, mais elle avait le courage de s'empêcher de pleurer ou de crier : un seul cri sorti de sa bouche m'aurait, je crois, fait mourir. Elle était à côté de moi dans les bras de Pauline qui la tenait embrassée, et là, serrée ainsi contre elle, elle leva les yeux et lui dit : « Prions Dieu » ; et, joignant sur-le-champ ses petites mains, elle se mit à adresser à Dieu des prières auxquelles nous devons peut-être notre salut. Peu après, se tournant encore vers celle

qui la tenait si tendrement serrée sur son cœur, elle lui dit : « Oh! quel bonheur que Marie* soit à la Gava et pas ici pour mourir avec nous! » Elle se consolait donc au milieu de cet extrême péril par la pensée que sa petite amie était à Fabri du sort qui nous menaçait! Ces deux pensées, Tune de foi, l'autre de tendre dévouement, dans cette heure de danger, me firent voir quel était déjà ce cœur de cinq ans, et quelles espérances maternelles il m'était permis de concevoir,

(' Après ces douces paroles (dont je conservai le souvenir dans cette page écrite le même jour), elle n'en proféra plus d'autres pendant les longues heures que dura encore cette cruelle navigation, et elle montra dans cette occasion cette force et ce courage qui jamais ne se sont démentis, et dont elle donna dans sa courte vie des preuves que j'ose nommer héroïques. En tout, jamais enfant ne fut moins sujette qu'elle à la peur d'aucune sorte, mais néanmoins l'émotion de ce trajet, suivi d'une quarantaine à laquelle la brutalité de nos gardiens donna aux yeux de Lina l'aspect d'une dure

* Marie Camporeale, une amie de son âge qu'elle chérissait.

captivité, produisit sur elle une impression dont elle sembla se ressentir plus tard.

« Arrivée à Lucques, elle fut prise d'accès de fièvre qui se répétèrent pendant toute la durée de Tautomne, et, à la fin de Thiver suivant (revenue à JNaples), elle fut reprise de la même fièvre qui cette fois dura soixante-dix jours de suite et la laissa grandement affaiblie. Je regrette de n'avoir pas noté alors ou gardé dans ma mémoire tout ce que je lui entendis dire pendant les longues semaines de cette maladie qu'elle supporta avec une douceur et une patience inaltérables. Je me souviens seulement que, le samedi-saint de cette année, le curé de la paroisse, qui venait bénir la maison, étant entré à Timproviste dans sa chambre, elle en fut un peu émue et tremblante, et, lui ayant demandé ce qu'elle avait, elle me répondit en souriant (qu'on se souvienne qu'elle n'avait que six ans) : « J'ai cru qu'il venait me prendre ^ maman, et, après tout, je me serais bien résignée à mourir comme cela, dans mon petit lit. C'était une grande grâce de Dieu en comparaison de la vilaine mort dont il nous a préservés l'année dernière à Livourne. »

« Elle parlait déjà alors de la mort en souriant !

« Remise de cette longue maladie (qui, hélas ! laissa dans sa santé le germe fatal des souffrances dont elle fut atteinte plus tard), elle reprit force, gaieté, santé et toutes les joies de son âge. Avec sa gouvernante, miss Louise Delany, qu'elle aima d'une tendresse infinie, elle apprit en peu de mois à parler anglais avec facilité et bientôt avec une rare perfection, et elle commença à faire des progrès dans toutes les petites études proportionnées à Tâge qu'elle avait.

« Pendant Tété de 1858 que je passai en entier à Rocca-PiemonteS je lui donnais ses leçons et je m'amusais parfois à exercer son imagination en lui donnant de petits sujets de composition, tels que ia bonne conscience, l'amour filial, etc. ^ etc., et je la priais de m'écrire ce qu elle en pensait.

« Ces compositions que je montrai alors à quelques amis me causèrent de vives jouissances et sou-» vent une grande surprise. Je regrette bien maintenant de ne pas avoir conservé ces pages qui furent au nombre de mes dernières joies maternelles ; car,

* Propriété du duc de Ravaschieri près de S. Clémente, non loin de la Cava.

hélas ! me voici déjà parvenue à la fin de ces jours bienheureux de sécurité, et au commencement de son long martyre et du mien, c'est-à-dire aux derniers mois de Tannée 1858 et aux premiers de Tannée suivante. Dès lors quelques symptômes

de faiblesse s'étaient produits dans la santé de ma

Lina, mais sans cependant me causer, non plus qu'aux médecins consultés sur - le - champ , la moindre inquiétude ; lorsque tout d'un coup elle fut atteinte, comme par la foudre, d'une douleur vive, aiguë, effroyable, dont un cri violent et douloureux indiqua le premier accès le matin du 19 mars 1889. Douleur cruelle, inexorable, mystérieuse, jamais expliquée, jamais guérie et qui, suspendue parfois^ mais reparaissant toujours, a fini, malheureuse que je suis ! par lui coûter la viel...

« Mon Dieu I donnez-moi la force de continuer maintenant.

« Pendant les trois mois qui suivirent ce jour, ma pauvre enfant ne put jamais demeurer étendue un seul instant, elle se tenait courbée, sa tète touchant presque ses petits pieds, souffrant p^r moments les plus affreux paroxysmes et jetant alors

des cris de douleur déchirants et navrants, mais sans les accompagner d'aucune plainte ni d'aucun murmure. Elle fut pendant ce temps un ange de patience et de résignation !

« Au commencement de juillet, une crise favorable sembla avoir lieu ; elle se redressa, put s'étendre dans son lit, et, à dater de ce jour, fut tellement mieux que toutes mes espérances se ranimèrent et allèrent même, à cette époque, jusqu'à la croire complètement guérie. Ce fut le jour de la Madone du Mont-Carmel, envers laquelle elle avait toujours eu une,tendre dévotion, qu'elle put sortir pour la première fois de son lit, s'habiller, venir avec nous dîner dans la salle à manger et recevoir tous les amis qui l'entourèrent ce jour-là avec une joie inexprimable, la croyant rendue à la vie; et le même jour elle reprit sa place au piano, y joua ses airs favoris avec sa petite amie Marie, et se livra à toute la joie d'avoir retrouvé les plaisirs de son âge et la société de celle qui lui était plus chère qu'une sœur»

« Mais ce progrès ne se maintint pas longtemps, la douleur reparut avec la fièvre ; et ma pauvre pe* tite, qui s'était livrée avec tant de bonheur à l'es-

poir d'être guérie, fut forcée de se remettre au lit. Ce jour-là elle me dit avec tristesse : « Ah ! maman, il n'y a pas de bonheur pour moi ! » [Mamma mial la félicita non è per me/) y> paroles qui retentirent bien douloureusement dans le cœur de sa pauvre mère !

« Son confesseur, l'excellent P. Borghi, qui l'aimait tendrement , lui avait promis que le 18 août elle recevrait, pour la première fois, son Dieu dans la sainte communion. Oh! avec quelle effusion elle désirait cette grâce I... Mais Tabsence de sa marraine*, dont elle attei^dait et désirait vivement le retour, fit remettre ce jour jusqu'à l'époque de son arrivée, et sa première communion fut fixée pour le 15 septembre. Pendant qu'elle s'y préparait, son père lui proposa un jour de la conduire à Naples (du Scudillo, nous nous trouvions à Capo di Monte) pour y voir la procession de Piè di Grotta. Elle était mieux, et levée dans ces jours-là, et le médecin lui permettait cette course à Naples, où elle devait se trouver avec

' J'avais été sa marraine à sa confirmation, non pas à son baptême ; mais, en Italie, on attaché plus d'importance à cette fonction, dans ce cas, que dans l'autre, (P. C.)

toutes ses cousines et ses amies, réunies pour la recevoir et pour jouir avec elle de la fête. Mais ma Lina voulut faire à Dieu le sacrifice de ce plaisir, « afin, dit-elle, de me rendre un peu plus « digne de recevoir mon cher Jésus » ; ce furent ses propres paroles, et pendant toute la journée que je passai seule avec elle, je n'aperçus pas sur son visage une ombre de tristesse ou de regret. Tout entière à la pensée du jour qu'elle attendait avec tant de désir, elle pria, lut et travailla toute la journée aux vêtements de douze pauvres petites filles qui devaient l'accompagner à la table sainte. « Le 15 septembre vint enfin, et ma Lina, toute vêtue de blanc, pâle et pure comme un lys, fut portée par moi comme en triomphe à la pieuse petite chapelle de Scudillo, que j'avais préparée et ornée moi-même de fleurs et de tentures. Elle était pénétrée de foi, d'amour et d'espérance ; et quoique jusque dans cette heure de grâce l'atteinte de la douleur se fût plus d'une fois fait sentir, elle sut, dans cette heureuse matinée, la maîtriser presque entièrement ; elle supporta sans peine le jeûne, l'émotion, la fatigue, et sembla tout oublier dans la ferveur qui remplissait son âme.

« Revenue à la maison, cependant, une vive attaque la saisit presque subitement; mais, l'accès surmonté, elle revint joyeuse et souriante aider ses amies à servir le repas des pauvres enfants dont son seul plaisir, en ce jour, était de s'occuper ; et le bon Père Borghi qui présidait à la fête, pour laquelle il l'avait si bien préparée, l'aidait aussi à se faire la petite servante des pauvres et les servait avec elle.

« Elle passa ainsi doucement la fin de cette journée au milieu de ses amis, et moi j'en conservai le plus doux souvenir et pendant longtemps les meilleures espérances. Ces espérances semblèrent toutes se confirmer pendant la durée du mois d'octobre suivant, qu'elle passa en entier à Castagneto (àCava), confiée aux soins de nos chers amis. Là, elle fut pendant quelques semaines entièrement délivrée de ses atroces douleurs, et nous eûmes l'inexprimable joie de la voir marcher, courir et faire de longues promenades, non-seulement à pied, mais à âne. Oh I avec quel transport elle jouissait de ce retour de bien-être! Avec quelle joie elle gravissait les sentiers les plus escarpés, et admirait du haut de nos belles montagnes la

vue magnifique qu'on en découvre de toutes parts 1 Sa jeune âme était si accessible à ce genre de jouissance que la poésie de la nature (comprise si tard souvent) semblait être pour elle une langue naturelle.

« £lle nous semblait alors en voie de complète guérison, et dans les premiers jours de novembre je la reconduisis avec moi à Naples. Mais à peine y fut-elle revenue que les douleurs, la fièvre et la faiblesse reparurent ! Alors, et malgré la saison avancée, je la reconduisis dans le même lieu et auprès des mêmes amis que nous venions de quitter, espérant voir se renouveler les bons effets de son premier séjour à Castagne to, et, de fait, il en fut ainsi pendant plusieurs semaines encore dont le souvenir restera ineffaçablement cher à eux aussi bien qu'à moi.

« Au nombre de ces semaines, oublieront-ils jamais celle qui précéda la fête de Noël, pendant laquelle elle illumina chaque soir avec tant de soin le presepio \ qu'ils avaient fait venir, pour lui donner son plaisir de chaque année, qui jamais ne

* On sait qu'on nomme ainsi ces représentations plus ou- moins grandes de la Crèche et des diverses scènes de Tenfahce de

fut plus grand pour elle que celle-ci?... Oublieront-ils jamais la prière que nous faisions tous ensemble le soir à Jésus enfant, après que deux A&spifferaj^ qui parcourent nos montagnes à cette époque, avaient joué leur air de cornemuse devant sa petite crèche et chanté leur cantique?... Oublieront-ils surtout jamais la chère et douce voix de ma Lina chantant ce refrain qui était celui du cantique des paysans de Gastagneto :

dolce yita mia !

Bel figlio di Maria, Sei tu mio caro Dio Sei tutto il mio Tesor !

« Oh mon Dieu 1 c'est avec les anges qu'elle le chantera cette année I

« Pour la veille de Noël, nous avions eu pour elle ridée d'arranger un arbre tel que Marie Camporeale (qui avait passé l'hiver précédent en Allemagne) les avait dépeints à Lina, et, après avoir

Notre Sauveur, qui à Tépoque de Noël sont exposées dans les églises dltalie et que la plupart des enfants disposent dans les maisons. (P. C.)

orné cet arbre de fleurs, de fruits et de lumières, nous avions disposé à Tentour des vêtements pour douze petites filles du village que nous voulions lui donner le plaisir de distribuer, après y avoir travaillé elle-même pendant la semaine précédente avec le zèle et l'activité, je puis dire, la tendresse qu'elle portait toujours à ce qui regardait les pauvres. Elle était d'une grande adresse et cousait très-bien pour son âge, de sorte que plusieurs de ces robes pour les enfants les plus jeunes furent entièrement faites de ses petites mains !

«. La vie que nous menions pendant ce séjour lui plaisait plus que tout autre. Nous avions établi pour la journée une sorte de règlement dont nous ne nous départions jamais, et c'était un bonheur pour Lina que de s'y conformer, et un grand chagrin lorsqu'il fallait l'enfreindre. Tant qu'elle le put, elle fit exactement chaque chose à son heure, lisant, écrivant, jouant du piano ainsi tour à tour et parfois copiant des vers qu'elle nous priait de lui choisir. Il me semble encore la voir assise à sa table (toujours en si bon ordre) placée près de celle de l'amie qui veillait sur elle presque avec autant de tendresse que moi et écrivant les pages de ce

petit journal que nous relisons aujourd'hui ensemble avec de si brûlantes larmes I »

Jusqu'à présent j'ai traduit ce récit douloureux littéralement et sans en rien omettre. Si je ne transcris ^as maintenant ici en entier (comme Ta fait la mère de Lina) le petit journal dont eUe vient de parler, c'est qu'il se compose du récit quotidien de journées trop simples et trop uniformes pour pouvoir intéresser ceux auxquels ces pages ne rappellent aucun souvenir personnel. Quant au reste, tous peuvent, si je ne me trompe, étudier, avec respect et profit, le degré de patience et de courage qu'une ardente foi religieuse peut développer dès Tâge le plus tendre dans Fâme d'une enfant.

Ce petit journal l'atteste lui-même : car, dans ces mêmes pages où se trouvent une foule de circonstances indifférentes qui rappellent Vkge de

celle qui les inscrit, on lit à plusieurs reprises des lignes telles que les suivantes :

« Samedi 14 janvier i.

« Oh ! quelle joie pour moi d'avoir passé la nuit sans souffrir ! Plus tard, il faisait froid et il pleuvait beaucoup, j*ai pensé aux pauvres petites filles qui, pendant que j'étais là tranquillement à écrire près de maman, étaient dehors exposées au froid et à la pluie ! . . . Mon Dieu ! . . . que vous êtes bon pour nous! Comment peut-on vous aimer si peul...

« Après tout cela j'ai eu une attaque de douleur très-forte, quoique pas très-longue. »

Pour ceux qui savent ce que c'étaient que les souffrances dont elle parle, il y a, dans la simplicité avec laquelle elle en fait mention dans ce

1 Ce petit journal est tout entier en italien, et en italien le meilleur, ce qui pourra surprendre ceux qui, en entendant Lina parler habituellement français et anglais (l'une et l'autre langue sans le moindre accent), étaient disposés à croire qu'elle parlait moins bien la sienne ; mais il n'en était point ainsi, elle aimait la charmante langue de son pays et s'étudiait à la bien parler. Ce fut celle qui fut le plus souvent sur ses livres à la un de sa vie et les dernières paroles qu'elle prononça furent en italien. (P. C.)

petit journal, un courage que sa pauvre mère a bien le droit de nommer héroïque.

Peut-on s'imaginer, en effet, qu'il s'agissait de spasmes si affreux que, pendant qu'ils duraient, ils lui arrachaient des cris dont le souvenir glace encore ceux qui les ont entendus I . . . de spasmes dont la violence forçait parfois à se jeter et à se rouler par terre cette courageuse enfant qui, plus qu'une autre, savait maîtriser la douleur et la supporter longtemps sans se plaindre !

Oh! que de fois sommes-nous restés là, devant elle, éperdus et pétrifiés; ne pouvant faire autre chose que la regarder souffrir ! sachant par expérience que dans de tels moments rien ne la soulageait, et n'osant pas la prendre dans nos bras ou même toucher ses mains parce que le moindre contact augmentait ses souffrances !...

Hélas ! lorsque, après une courte trêve, je visées douleurs recommencer à sa dernière rechute, je me souviens d'avoir plus d'une fois pensé et d'avoir dit à sa mère elle-même : «Toutes les joies de la terre ne suffiraient plus maintenant pour la dédommager de ce qu'elle endure, il n'y a plus pour cela que celles du ciel ! . . . »

Au milieu de ce long martyre, on a vu que la pensée de ceux qui souffraient davantage ou étaient plus pauvres qu'elle revenait à sa mémoire, avec cet héroïque oubli d'elle-même qu'elle avait manifesté dès l'âge de cinq ans, pendant la tempête, au milieu de laquelle elle se réjouissait de penser que sa petite amie était sur terre et à l'abri du danger. Ce même sentiment se retrouve dans le passage suivant :

<( J'ai eu une bonne nuit, après mon petit souper hier au soir. Ce matin nous sommes sorties. Nous avons été au jardin de Gardito, qui domine toute la route de Pozzuoli. Je suis restée là longtemps. En revenant, je me suis amusée toute seule. Le soir, maman (qui fait tout pour me faire plaisir) m'a fait une lecture qui m'a" beaucoup divertie, et, après avoir mangé mon petit morceau de pain, je me suis endormie en remerciant Dieu qui m'a donné un bon lit et tout ce que je désire, tandis qu'il y a tant de pauvres petites filles qui dorment dans la rue, et qui sont encore heureuses de trouver, le soir, un trou où elles peuvent se reposer de leur triste journée * ! »

^ « ... c chè son contente la sera, di trovare un huco per ndagiarsi stanche deJ trUto gioimo! >»

Ces lignes (les dernières inscrites dans le petit livre où elle consignait ses souvenirs de chaque jour) sont datées de Pozzuoli, où sa mère la conduisit, après son séjour près de nous, lorsque Tair vif des montagnes de la Gava, qui d'abord avait semblé lui faire du bien, cessa d'avoir pour elle un effet salutaire.

Le jour de cet adieu à un lieu où elle avait passé des jours, qui nous avaient laissé à tous un ineffaçable souvenir, elle écrivit dans son journal ces lignes si touchantes pour ceux à qui elles s'adressent :

« Aujourd'hui s'est achevé mon séjour à Gastagneto avec les chers amis, qui ont été bons comme des anges pour moi. Seigneur! bénissez-les, et faites qu'un jour je puisse leur rendre en tendresse tout ce qu'ils ont fait pour moi. Mais moi, je ne puis que les aimer! Vous, mon Dieu ! vous pouvez les rendre heureux ! »

£lle partit I et Dieu sait quels vœux la suivirent I . . A Pozzuoli, comme il arrive souvent aux malades, elle sembla d'abord ressentir de bons effets de ce nouveau changement d'air. Mais, en poursuivant le récit maternel que j'ai suspendu un mo-

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