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THOMAS MORtJS. 35
bien voulu donner à ma république ne m'a pas rendu plus heureux que ne l'eût fait un talent de l'Atlique. Tu ne sais pas combien je me réjouis, combien je me sens grandi à mes propres yeux, combien je porte ma tête plus haut ! 11 me semble que mes Utopiens vont me nommer à perpétuité leur roi : je me vois marchant à leur tête, couronné de la gerbe d'épis, insigne de la royauté dans Utopie, beau dans mon 'vêlement de franciscain, et, dans cette pompe si simple, allant au-devant des ambassadeurs et des princes étrangers, mallieureux qui s'enorgueillissent de porter des ornements et des parures de femmes, des chaînes de cet or que nous méprisons tous dans Utopie, de la pourpre, des perles, et autres colifichets qui les rendent si ridicules. Je ne veux cependant pas que loi ni Tunstall vous me jugiez par l'exemple des autres hommes, dont la fortune change les mœurs. Et, jjuoiqu'il ait plu aux dieux d'élever mon humilité à cette grandeur suprême, à ce rang auquel nul monarque ne peut comparer le sien, vous ne me verrez jamais oublier la vieille amitié qui m'unissait à vous quandj'étais simple particulier. Que si vous ne craignez pas de faire un peu de chemin pour me venir voir en Utopie, je ferai en sorte que tous les mortels sonmis à mon empire vous rendent les honneurs dus à ceux qu'ils savent être les plus chers amis de leur roi. — J'allais prolonger encore ce doux rêve, mais le lever de l'aurore a dissipe mes songes et -
m'a chassé de ma royauté pour nie replonger dans
ce pétrin qu'on appelle le barreau' » Cela
pourra paraître plus enjoué que fin, et plus naïf que délicat, à cause de cette diversité des palais dont parle Moras, si grande dans les hommes d'une même époque, si changeante d'une époque à l'autre; mais il n'est personne qui ne doive être touché du ton aimable de ces confidences, et qui ne reconnaisse le cœur de l'homme de hien dans les joies de l'homme de lettres applaudi.
L'Utopie parut en 1518. Le public confirma le suffrage particulier des amis de Morus. Ce fut une rumeur d'admiration dans toute l'Euiope occidentale. Les savants, les politiques, les magistrats, les princes, lurent ce livre. Ni les Colloques d'Érasme, ni VÉloge de ta folie, n'avaient eu plus de débit. Les érudils lisent encore les Collogiies d'Érasme et l'Éloge de la folie; mais personne ne Ht YUtopie, grande leçon pour les livres à succès. Toutefois il y a une gloire pour les ouvrages qui ont été utiles un . jour ; même quand on ne les lit plus, on les nomme avec respect. Ceux qui n'ont été écrits que pour le plaisir, et qui n'ont parlé qu'à l'imagination des contemporains, ne sont ni lus ni nommés.