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plus (rrand, il a une chance de plus d'impunité, en faisant disparaître le témoin de son crime. » A la peine de mort pour vol, Ilythlodaius substitue un système de chiktiments qui a beaucoup d'analogie avec les travaux forcés. 11 parle aussi d'un certain pays tributaire de la Perse où on coupe une oreille aux voleurs.
Sa conclusion est que la société ne sera jamais bien gouvernée tant que subsistera le droit de propriété. Là-dessus, les interlocuteurs se récrient, el Morus, qui prend part à l'entretien, réfute l'itlce d'Hythlodœus, surtout comme impraticable. Ilytblodasus répond qu'il en a vu dans ses voyages une application qui a parfaitement réussi. — Où donc? demandent les interlocuteurs. — En Utopie. — On presse le voyageur de raconter tout ce qu'il sait de cette contrée merveilleuse, llyliilodaeus commence son récit, el c'est ainsi que Morus amène sa description d'Utopie. Ces préliminaires occupent tout le premier livre, dans un ouvrage qui n'en a que deux.
L'ile d'Utopie est située au delà de l'Océan Atlantique. Elle tire son nom d'Utopus, roi d'un paj'svoisin, qui l'a conquise et lui a donné les lois qui la gouvernent encore. La capitale d'Utopie, la première des cinquante-quatre grandes villes du pays, s'appelle Amaurote '■
1. kfi.'ejfit, sombre, obscur, et, sans doute par analogie, inconnue
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La forme du gouvernement est républicaine.
Tout s'y fait par élection, même le roi qui n'est qu'un simple magistrat. La seule chose qui le distingue des autres Utopiens, c'est qu'il porte une gerbe de blé à la main, en guise de sceptre. Le pontife, qui est le premier personnage de l'île après le roi, se fait précéder d'un homme portant un cierge allumé.
L'organisalion civile est fondée sur la famille. Chaque famille se compose de quarante personnes, tant hommes que femmes, plus deux esclaves, car il y a des esclaves en Utopie. Pour trente familles il y a un magistrat appelé philarque, dont l'autorité s'étend sur les chefs de ces familles, et pour dix philarques il y a un magistrat supérieur nommé protophilarque. Ces protophilarques, au nombre <le deux cents, et élus pour un an, choisissent, en cas de vacance du trônej le prince entre deux candidats nommés par le peuple, et forment le conseil ■du roi qui est en charge. Ce conseil s'assemble tous les trois jours. En cas d'affaires importantes, on «ensuite la nation. Chaque philarque assemble ses trente familles, recueille leur avis et va le porter au sénat. Cent soixante-deux citoyens, e' est-à-dire trois par chaque ville, forment ce sénat qui s'assemble tous les ans dans la capitale. On les choisit parmi les vieillards. Toutes les fonctions, soit législatives, soit executives, sont annuelles, hormis celle ■du roi, qui est nommé à vie.
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Tout appartient h tous, sauf les femmes. Quiconque a besoin d'une charrue, d'un habit, d'un outil de travail, va le demander au magistrat, qui le lui donne. Les voyages, pour lesquels il faut obtenir la permission des magistrats et le consentement du père et de la femme, se font sans aident et sans viatique, tous les biens étant communs. L'étranger reçoit partout l'hospitalité, mais àla condition de la payer par quelque travail. Le temps du voyage est limité.
L'agriculture est une sorte de conscription à laquelle personne n'échappe. Chaque ville envoie tous les ans à la campagne vingt jeunes gens qui doivent apprendre à cultiver la terre. Il est vrai que ceux qui n'y ont pas de goût sont libres de revenir; on les remplace par d'autres.
Outre l'agriculture, tous les citoyens sont obligés de savoir un métier. Il faut élre tisserand, maçon, charpentier ou menuisier. Ceux qui marquent des dispositions particulières pour les sciences sont dispensés de ces travaux ; mais si les résultats ne répondent pas aux espérances qu'ils ont données, on les fait rentrer dans la classe des artisans. Le prince est choisi parmi ceux des artisans qui, par de grandes facultés, ont pris rang parmi les savants.
Le travail est modéré. La journée de l'Ulopien se divise en trois parties : six heures pour travailler, dix heures pour se reposer ou faire ce qui lui plait, huit heures pour dormir. Des cours publics sont
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ouverts aux heures de lécréalion, pour ceux qui veulent cultiver les lettres et les sdÊiices. Le soir, «Q «té, on traTaille au jardin ; chaque famille a le sien. En hiver, on se réunit dans de grandes salles où l'on joue, non à des jeux de hasard, mais à un jeu moral, en manière d'échecs; on y fait combattre, en ordre de guerre, les vices et les vertus, représentés par des pièces de bois. C'est la seule guerre connue en Utopie. En cas d'attaque étrangère, ils opposent à l'ennemi une armée de mercenaires, les Suisses d'Utopie. On entretient cette armée avec l'argent amassé dans les coffres, et provenant des blés f[u'ils exportent. C'est là tout l'emploi qu'ils donnent à l'argent, métal qu'ils méprisent pour eux-mêmes, comme la principale source des maux de l'espèce humaine, et dont ils font leurs vases de nuit. Les chaînes des galériens -^ car il y a des galériens dans Utopie — sont en or. Tout individu qui a commis quelque grave délit est condamné à porter des boucles d'oreilles d'or.
On dine en commun dans de grandes salles où tiennent trente familles de quarante membres, c'csL-à-dire douze cents convives, présidés par leur pbilarque. On ne soupe jamais sans musique dans cette île bienheureuse. H y a au dessert toutes sortes de confitures et de friandises. Les parfums, les cassolettes, les eaux de senteur, embaument la salle du festin. Les Utopiens ont pour principe que toute volupté dont les suites ne sont pas fâcheuses doit
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ctK peniiise. Ils sont exlrêmemcnt sensuels. Ils disent que tous les plaisirs ont été donnés à l'hommo pour en jouir sans en abuser. Ils croient, en s'y livrant, suivre la voix de la nature et la volonté de Dieu. Les Utopiens sont de la secte de Fonrier.
Quand une maladie mortelle vient les frapper au milieu de cette vie de plaisirs sans abus, de travail sans fatigue, de bien-être sans luxe, de liberté sans fainéantise, les prêtres et le philarque viennent exhorter le malade à prendre quelque potion calmante qui l'envoie sans douleur de cette vie dans l'autre. Mieux vaut mourir que souffrir est un des points de leur philosophie. Cependant le malade est libre d'attendre le moment où il plaira à Dieu de l'appeler à lui. On n'impose la potion calmante à personne; c'est un avis paternel et non une loi. Le suicide, honoré dans ce cas, est flétri publiquement dans tous les autres. Tout Utopien qui se lue par dégoût de la vie est privé de sépulture et jelé à la voirie.
Le mariage n'a lieu, entre fiancés, qu'après vériiicalion mutuelle de leur état physique. Cette véri- Hcation se fait en présence de deux experts, d'une matrone et d'une sorte de médecin ad hoc, lesquels font subir aux deux jeunes gens une visite du genre de celle que passent nos conscrits devant les conseils de révision.- Quand les futurs se sont ainsi vus face à face et sans voile, et ont déclaré se trouver satisfaits l'un de l'autre, on les marie. Si, — ce qui
ne se voil guère sur le corps, — il y a incompatibilité d'humeur, le divorce est permis par consentemenl mutuel. L'adultère est puni d'esclavage pour la première fois, et de mort pour la récidive. C'est' le seul crime qui emporte la perte de la vie.
Toutes les religions sont tolérées en Utopie, même celle du Ctirist, que les Utopiens ne connaissent que par Hythlodjeus et trois de ses compagnons. € Un des nouveaux convertis, raconte le voyageur, s'était mis, malgré nos conseils, i disserter du Christ et de son culte avec plus de zèle que de prudence ; il criait que notre religion était supérieure à toutes les autres, et la seule vraie; que tout autre culte n'était qu'une profanation, et ses sectateurs que des sacrilèges et des impies dignes du feu éternel. Comme il remplissait la place publique de ses clameurs, on le saisit, non comme coupable de mépris pour les religions d'Utopie, maïs comme agitateur du peuple, et on l'exila. Ce fut un des premiers soins d'Utopus, en prenant possession de l'île, d'ordonner que chacun serait libre dans ses croyances, et qu'on ne pourrait y amener les autres que par les voies de la douceur et de la persuasion. Il pensa que c'était un acte absurde et insolent d'imposer à tout le monde, par la force et les menaces, la croyance d'un seul, cette croyance fût-elle la seule vraie, et toutes les autres vaines et mensongères. Mais il prévit que, pourvu que les
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choses se fissent par la raison et la modération, la force de la vérité finirait quelque joui' par l'emporter. C'est pourquoi il laissa chacun libre de croire ce qu'il voudrait ' . »
Telles sont les principales idées de ce livre, si goûté à l'époque où il parut, si oublié maintenant. Ëtait-ce une critique directe des gouvernements, de la société, des mœurs, de l'ardeur religieuse de cette époque? Toutes les féticités que Morus prêle à l'île fortunée d'Utopie sont-elles autant de contre-vérités eu égard à son temps? Non, Wlopie est comme tous les livres dece genre, comme la république de Platon, comme la Salante de Télémaque, une créalion oii il n'y a guère moins de fantaisie que d'intention critique. On pourrait, à l'aide d'une analyse ingénieuse et conjecturale, faire deux parts dans ces républiques en l'air, celle des allusions satiriques aux choses contemporaines, et celle des inventions de pur caprice. Mais vouloir donner à tout un sens ironique et profond, Irouver à loute l'orce un mécontentement amer sous chaque détail fantastique, un vœu de réforme sous chaque peinture d'un bien impossible, la préméditation de la raison sous toutes les rêveries de l'imagination, ce serait une puérilité.
1. J'ai cité ce passage, parce que les idées de loiéi'ance qu'on 3 remarque, et que sans doute Thomas Moj'us ne prêtait pas à son héros imaginaire sans en Être pénélré tiii-même, ont Hé opposées, comme une contradiction déplorable, à In conduite de Morus devenu chancelier. Nous verrons plus tard ce qu'il gaida de ces idées, et ce qu'il en laissa.
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-le RENAISSANCE ET RÉFORME.
Sauf quelques passages où l'intenlion satirique est évidente, l'Utopie est plutôt Taimable jeu d'esprit d'un érudit que la déclaration de principes d'un réformateur. C'est, par moments, l'image agréable et fidèle de l'esprit de Morus, dans les années où il fut le plus libre, le plus impartial, le plus ouvert à toute sorte d'idées, même à celles qui s'accordent le moins avec l'exaltation religieuse de sa première jeunesse, et avec l'âpreté dogmatique de la fin de sa vie.
Dans cet intervalle de moins de dix ans, le jeune ascète qui avait lait une si rude guerre à son corps, le chrétien qui n'avait pas trouvé le cloître assez dur pour y enfermer sa jeunesse révoltée, l'écrivain polémique qui allait défendre si ardemment la cause du catholicisme, avait senti ce relâchement des opinions et cette détente de l'esprit par lesquels nous passons tous vers cet âge-là, et qui nous rendent tolérants dans les matières religieuses, intelligents et modérés dans la critique de toutes choses, réformateurs sans haine, réservés dans la négation comme dans raffiimalion. En proclamant en Utopie la liherté des religions, en ne regardant comme obligatoire que la croyance à l'âme et à Dieu', Morus était plus près du doute philosophique que de la foi romaine. Son âme s'était adoucie, sans se corrompre, par la pratique des affaires, par la connais-