‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 30 sur 77 · Apologie, p · texte numérisé non relu

Apologie, p

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un livre contre le sacrement de l'eucharistie, je témoignai combien j'étais fâché que ce jeune étourdi prît tant de peine pour une œuvre si diabolique, et combien il était à désirer qu'il se trouvât un bon chrétien pour l'avertir du danger que couraient son corps et son âme. J'ajoutai que je craignais bien que le Christ n'allumât pour lui un bûcher dans ce monde, et, après lui avoir fait suer tout le sangde ses veines, n'envoyai tout droit son âme dans les feux de l'enfer. Or, loin que, par ces mots, j'aie voulu ou veuille dire que je le désire, Dieu m'est témoin que, pour beaucoup plus qu'on ne pense, je serais heureux de conquérir ce jeune homme au Christ et à la vraie foi, et de le sauver de la perte de son corps et de son âme'. >

Plus loin', résumant ses sentiments sur les personnes accusées d'hérésie, il dit: < Ence qui louche les hérétiques, je déteste leur hérésie et non pas leurs personnes, et je voudrais de tout mon cœur que l'une fût détruite et les autres sauvées. El combien il est vrai que je n'ai pas d'autre sentiment envers qui que ce soit, — quelque démenti que m'en veuillent donner les nouveaux frères, professeurs et prêcheurs de vérité, — vous le verriez clairement et pleinement, si vous connaissiez toutce que j'ai eu de bonté el de pitié pom" eux, et toutce que j'ai fait pour leur

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amendement, comme j'en pourrais produire des témoigriages, si besoin était. >

Se peut-il qti'une confession si explicite, où il y a tajit à apprendre sur l'homme et sur le temps, ait été ignorée, ,ou, si elle a été connue, n'ait pas été comptée aumoinscommeuntémoignageà déchaîne?

De quoi faut-il accuser Burnet, Hume, Voltaire, Mackintosh, qui d'ailleurs se montre doux pour Morus; Lingaid, qui reste neutre, et qui omet ce qu'il n'a pas le temps ouïe goût d'éclaircir? Gomment ose-t-on condamner un des plus grands personnages de l'histoire sans l'entendre? Comment charge-l-on la mémoire d'un homme de meurtres qu'il n'a pas commis? Comment dort-on tranquille quand on a jugé sans pièces ni témoignages? Et, pour ne parlfir que du tort de manquer de curiosité? comment passe-t-on à côté d'un caractère si intéressant sans chercher à le pénétrer, à le comprendre, à le concilier avec lui-même? Comment ne montre-t-on de pareils hommes qu'à demi et par un côté, celui par lequel ils ont été saisis et emportés parle torrent des passions contemporaines, et laisse-t-on dans l'ombre d'une incertitude calomnieuse le côté par où ils sont restés libres et bons?

Mais sur quelle preuve ai-je osé, humble biographe, casser le jugement de si graves historiens? Sur la parole écrite de Morus, dira-l-on. Depuis quand donc la parole d'un accusé est-elle une garantie suffisante de son innocence?Oh! si la parole

d'un accusé tel que Thomas Morus n'était pas un gage de vérité, si l'homme qui va mourir pour l'honneur de sa conscience n'est 'pas digne de foi quand il se défend d'avoir versé le sang, rien n'est vrai, rien n'est certain, ni du monde extérieur, ni de nous, ni de Dieu, ni de la morale, ni de la conscience, et l'histoire n'est qu'un puéril exercice de bel esprit et de rhéteur. Je répondrai à ceux qui douteraient de la parole de Morus ce qu'il répondait lui-même à l'auteur du Pacificateur y espèce d'intermédiaire entre les catholiques exclusifs elles catholiques tolérants. L'orgueil de l'innocence éclate dans ces lignes :

t Maintenant quelle foi le Pacificateur va-t-il ajouter à ma parole, donnée dans ma propre cause? En véritéj'je ne puis le dire, et je n'en ai pas grand souci. Mais je ne doute pas assez de moi-même pour n'être pas convaincu que, dans l'opinion des honnêtes gens, où j'aime à croire queje dois le compter, ma parole toute seule, même dans mapropre cause, ferait plus foi que le serment de deux membres de 1% nouvelle confrérie, dans une affaire qui ne les concernerait point'. »

Le Pacificateur répondit à l'Apologie de Morus par un dialogue oii, sous le nom de Salem, et de Bysance, deux Anglais en réfutaient les doctrines. L'auteur de l'écrit se cachait sous l'anonyme : On

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DIT 11 Some say », ce qui lui valut le eobriquel plus burlesque que piquant que lui donnait Morus de M. Some Say. Du reste, dans SJi réfutation de \' Apologie, il ne faisait aucune allusion de doute à la déclaration de Morus; ce qui le prouve, c'est que Morus, dans la Défense de l'Apologie, ne revient pas même indirectement sur cette déclaration. Il ne s'y défend que de l'interminable longueur de ses écrits, dont le raillaient les protestants, avec irop de raison.

Dans cet écrit, dont le titre réel est un long quolibet ', et le titre résumé, la Débellation de Salem et de liysance, Morus persistait à justifier les lois pénales appliquées aux hérétiques, tantôt par des motifs tirés de la grandeur du crime, de la modération des Juges cbargés d'appliquer ces lois, tantôt par des motifs généraux, par les inconvénients du changement trop fréquent des lois, par l'impossibiliti; de faire sortir d'une assemblée de tous les sages réunis une loi pénale dont jamais un innocent n'eût ù souffrir ■; principes d'un bon Anglais et peut-être d'un sage politique, mais qui démentaient plus d'un passage de l'Utopie. Le livre de la Déhellation, comme tous les écrits de Morus, est plus abondant que bien composé et digéré, parfois éloquent, parfois plus subtil qu'éloquent. L'habitude de la chicane y donnij

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à la bonne foi la plus inconteslable un faux air de casuisme. Une prière le termine, prière belle et charitable, où Morus demande è Dieu de pardonner à tous, mais où le disputeur se montre jusqu'à la fin, en exhortant les lecteurs à prier pour les âmes du pui^atoire, « qui existe réellement, dil-il, et dont le feu brûle comme celui de l'enfer », quoique moins fort et moins longtemps.

Je sais bien que toutes les doctrines de Morus menaient droitau meurtre juridique des hérétiques; qu'il n'y avait pas loin de les assimiler, pour le crime, aux assassins et aux voleui's, à les ,y assimiler par la peine; que l'homme qui approuvait les évêques d'Angleterre livrant les hérétiques au bras séculier, dût la mort s'ensuivre, s'associait moralement à ce qu'il ne blâmait pas : je sais que les paroles qui absolvent le juge et le bourreau, sont bien près, à l'apparence, des actions qui tuent;

Mais je sais que Thomas Morus n'a pas tué.

11 ne reste donc plus qu'à admirer la sublime inconséquence d'un logicien qui, comme chrétien, prend.sapart de toutes les responsabilités de son Église, et ne veut pas d'une innocence qui accuserait ses frères; mais qui, comme homme, s'arrête devant la conclusion de son raisonnement, et descendant en lui-même, se trouble, hésite, et nefrappe point.

Certes les combats ne durent pas être médiocres dans cette conscience, quand, poussé par son austé-

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rite, par sa logique, par l'opinion commune qui assimilait le crime d'hérésie au crime de sédition, par des lois qu'il croyait venues de Dieu, par la contagion des bûchers de l'Allemagne et de la France, par les libelles des protestants qui l'attaquaient dans sa vie privée, malade d'esprit et de corps, tourmenté de je ne sais quel désir de mourir qui dispose mal à respecter la vie d'autrui, dans une place pleine de tentations où l'homme qui venge ses opinions peut ne se croire que le magistrat pourvoyant à la sftreté publique, maître en plus d'une occasion de la personne de ses adversaires, il résista, au dernier moment, à tant de passions qui donnent la bonne foi, et à la bonne foi qui absout jusqu'au meurtre I 11 n'est jamais hors de propos d'admirer ce courage, le plus difficile et le plus héroïque de tous, parce qu'à toutes les époques, même dans la nôtre, où, s'il plaît à Dieu, la civilisation et les mœurs le doivent rendre rare, il y a des esprits honnêtes, fort imprudemment appelés logiciens, qui croient et qui font croire à la foule qu'il faut au besoin savoir conclure par l'échafaud. Si quelqu'un de ces théoriciens de la politique, chez qui le fanatisme est poussé jusqu'à vouloir la destruction de leurs contradicteurs, venait à lire ces lignes où j'eialte en Morus l'homme donnant un démenti au logicien, il rirait ou s'offenserait de mes paroles. Aussi n'est-ce point pour leur faire abjurer leur aveugle et cruelle foi, ■ c'est pour la foule qui les écoute et qui peut être

lenlée de se laisser sauver par eux, que j'ai osé refuser pour Moi'us l'indulgence de rhistorien,,coinpensant froideme'nt ses prétendus crimes avec ses vertus et sa mort. C'est pour toutes ces consciences incertaines, qui rendent à la violence le calte de la peur, que j'ai osé dire qu'il peut y avoir plus de courage à résister au droit de frapper qu'à frapper, à être inconséquent qu'à être logicien, et que du Morus falsifié par l'histoire au vrai Morus, il y a la distance d'un homme ordinaire, qui a un beau moment, à un grand homme.

Mais la grandeur de Morus est principalement dans l'ordre moral, où les noms moins éclatants, sont plus purs et plus aimés. Morus est un grand homme dans le rang des Boëce, des L'Hospital, des Vincent de Paul, grands esprits et grandes âmes dont les titres sont moins dans les imaginations que dans les cœurs. Leur gloire est de celles qui appartiennent à l'homme intérieur, et ne sont que des victoires remportées sur lui-jnême, dont le monde a eu connaissance.

Maintenant va commencer le martyre du juste.

Les deux années qui lui restent encore à vivre ne sont plus qu'un long chemin jusqu'au lieu du supplice, avec des stations dans un cachot. 11 va passer devant nous, revêtu de sa robe blanche dont il a effacé la tache de sang que la calomnie y avait je- ■ tée; il va mourir, non de la peine du tAlion, car il n'a fait mourir personne, mais parce que sa vie est

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devenue un remords pour toutes ces consciences de cour qui vont faire sortir d'une intrigue d'alcôve une réforme et une Église.

Li famille de Morus se diaperae. — Ses inquiétudes. — Commun! il le préparc et prépare les tiens à un dernier malheur. — Pré- Eent d'argent que lui funi des évêques. — Haiiage de Henri VU) avec Anne de Boleyn. —Conduite do Mnrus avant el aprts le mariage. — On cherche à l'impliquer dans un procès capital. — Accusations de corruption, — On lui impute le livre de Henri VIII contre Luther. — Morus est renvoyé de toutes les accusations. — Ses pressentiments.

La pauvreté disperse les familles. Le projet de continuer à vivre en commun, proposé et agréé dans ce premier besoin de rapprochement qui suitles grandes calamités, ce projet facile et doux dans l'abondance de tous les biens, devenait impossible entre gens qui ne pouvaient plus s'aider que par des privations. On n'aime pas être pauvre en commun. Les enfants de Morus demandèrent à quitter Chelsea, et à se retirer chacun dans leur maison. Morus y consentit. La séparation se fit sans refroidissement. Les enfants continuèrent à venir voir leur père dans une maison dégarnie de tous ses meubles. Morus les avait vendus pour une somme de cent livres qu'il joignit à son revenu.

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Quand il se vil seul dans cette maison, autrefois si animée, il fut troublé de terreurs secrètes. Les premières nuits d'inquiétude qu'il passa, non plus dans le lit séparé du chancelier, mais dans le lit commun, à côté de sa femme, furent pleines de larmes. La chair, pour parler sa langue chrétienne, prenait le dessus sur l'espril. Morus avait une grande appréhension de toutes les douleurs physiques, et surtout de la plus terrible et de la dernière de toutes, la mort. Il connaissait le roi ; il savait que sa tête allait être de moindre prix, n'étant plus couverte du bonnet de chancelier, et qu'aux yeux d'un tel prince, une disgrâce recherchée était un plus grand crime qu'une disgrâce reçue. Il n'avait pu retirer du monde que sa personne ; il y avait laissé sa renommée, et sa renommée faisait plus de mal au roi que sa personne. L'homme qui, pour une ville de France, aurait fait tomber la tête d'un favori, pour la possession d'une femme ménagerait-il une tête disgraciée?Autermedetoutes ses perplexités, Morus voyait donc la mort, et tout son être frémissait, car, ainsi qu'il l'avouait lui-même, il avait peur d'une chiquenaude ' . Cependant l'ardeur de la prière finit par le raffermir. A force d'exaltation religieuse, il en vintàne plus craindre la mort; plus tard illa désira.

Toutes ses conversations avec ses enfants roulaient sur ce sujet. Il avait besoin d'en parler sans

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