‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 36 sur 77 · II... ...Gooyic · texte numérisé non relu

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lui avait rappelé les statuts particuliers du royaume, et notamment le statut de Prœmunire, par lequel des bornes étaient mises à l'autorité spirituelle du pape. Mais le roi, tranchant la discussion, avait répondu que, tenant du saint-siége sa couronne royale, il n'était obstacle qui pût l'empécher de proclamer celte autorité. C'est ainsi que les choses s'étaient passées, < el, dit Morus avec une noble fierté, j'espère que, ces éclaircissements étant rapportés au roi, si Sa Majesté veut bien se souvenir de ce que j'ai fait et dit dans cette affaire, elle n'en parlera plus, et me renverra elle-même de cette accusation. «

Après la séance, Morus et son gendre Roper montèrent en bateau pour retourner à Chelsea. Morus paraissait très-gai; il parlait vivement, et de toutes choses, et sur un ton auquel les siens n'étaient plus accoutumés. Roper, par une discrétion mêlée de crainte et d'espérance, ne lui avait point parié du bill ; mais, le voyant pendant toute la roule si gai et si libre d'esprit, il s'était plu à penser qu.'il avait été mis hors de cause. Quand ils lurent dans le jardin : « Je pense, dit Roper, que tout va bien, puisque vous êtes si joyeux. — Oui, tout va bien, fils, et j'en rends grâces à Dieu! — Vous êtes donc délivré de ce malheureux bill? — Par ma foi, je ne m'en souvenais plus. — Quoi! vous oubliez une chose qui vous touchait de si près? Qu'il me chagrine de vous entendre parler ainsi, moi qui avais

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pensé, à voire visage, que c'était fini de ce bill ! — Voulez-vous savoir, fils, pourquoi je suis si joyeux? De bonne foi, je me réjouis d'avoir fait faire une chute au diable, car j'ai été si loin avec ces lords, que je ne puis plus reculer sans la dernière honte. » Henri l'avait compris ainsi.

Quand il sut le l'ésultat de la conférence, il entra dans une violente colère, et dit qu'il entendait qu'on donnât suite au bill du parlement. On lui objecta la faveur que la chambre des lords montrait à Morus. Henri parla de s'y l'endre en personne pour leur imposer le bill. Les membres du conseil se jetèrent à ses genoux, et lui représentèrent le danger qu'il courait de recevoir des démentis; Morus, disaientils, loin d'être coupable dnns l'affaire de Kent, n'avait mérité que des éloges. Le roi céda, mais avec un surcroît de haine contre l'homme dont l'innocence était plus forte que sa volonté.

Morus fut renvoyé de l'accusation : il n'y vit qu'une affaire ajournée. Quand on vint le lui annoncer : < Ce qui est différé n'est pas perdu s , dit-il ; comme si, à ce moment, il eût lu dans le cceurdu roi '.

Le duc de Norfolk, son collègue dans l'administration précédente, et son ami à la façon du secrétaire Cromwcll, c'est-à-dire jusqu'au bon plaisir -du roi, le vint voir quelque temps après, et, revenant

1. Qttod differtuT non auferlur... The Life of sir Th. Morus, bj his gmndson, p. 315.

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THOMAS HOKUS. 151

sur la dernière affaire : « Par la messe! monsieur Morus, lui dît-il, il est périlleux de lutter avec les princes. Je vous conseille donc, en bon ami, d'incliner au bon plaisir du l'oi : car, corps de Dieu ! monsieur Morus, l'indignation d'un prince c'est la mort ' , — " N'est-ce que cela, milord? répondit Morus; alors il n'y a d'autre différence entre vous et moi, sinon que je mouiTai aujourd'hui et vous demain. Et si la colère d'un prince ne peut donner qu'une mort temporelle, combien plus devons-nous craindre la mort étemelle où peut nous condamner le roi des cieux, si nous risquons de lui déplaire pour plaire 5 un roi terrestre ! »

Deux ans auparavant, ce même duc de Norfolk, l'ayant trouvé un dimanche dans l'église de Chelsea, chantant la messe à pleine vois, et en surplis, lui avait dit qu'il dégradait, par ces pratiques, son office de chancelier d'Angleterre. C'est pourtant dans ces pratiques mêmes, dans l'humilité de son cœur et dans la force de sa foi que Morus avait trouvé le secret de cette résistance aux colères des princes, que ne comprenait pas le duc, bon courtisan et médiocre chrétien.

i. Indignatio principù mors est. Sir Th. MûTUtUfe,tj hia grand- Bon, p. 317.

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HENAISSANCE ET RÉFORME.

■ Ce fut le parlement de 1 534 qui vota les bills d'allégeance aux descendants de la reine Anne, et de suprématie spirituelle du roi d'Anglelerre. Sur tous les points du royaume ce double serment fut exigé de touslessujets.etreçu par des commissaires royaux. Pour le clergé de Londres et de Westminster, la prestation se fit â Lambeth, sur les bords de la Tamise, dans le palais du secrétaire Cromweli, entre les mains de Cranmer, archevêque de Cantorbéry, et d'autres personnes de marque. Tous les évêques, abbés, prêtres, et un seul laïque, Tbomas Morus, avaient été mandés. Pour tout ce clergé, saufFisber, la séance était de pure formalité. Ce grand appareil n'avait pour objet que d'intimider les deux seuls récalcitrants, Fisber et Morus.

Le matin, avant de se rendre à Lambeth, ce dernier entendit la messe et regut le sacrement de l'eucharistie, comme c'était son usage dans les circonstances graves. Ses enfants et sa femme le reconduisaient, d'ordinaire, jusqu'au rivage, et ne le quittaient

TUOUAS HORUS. 153

qu'après l'avoir vu monter dans le bateau. Ce jourlà, il voulut qu'ils demeurassent à la maison, et, fermant la porte derrière lui, il partit seul avec son gendre Roper. Quand il eut mis le pied dans le bateau, il dit à Roper, dans une sorte de transport extatique : » Fils, je remercie Notre-Seigneur; lo champ est gagné », désignant par ce champ le ciel qu'il allait conquérir par le martyre. Roper, qui voulait toujours se tromper, interprétant cette parole en bien : a J'en suis charmé, monsieur s, dil-il. Peu après il comprit et s'attrista profondément.

Quand Morus fut arrivé devant les juges, il pria qu'on lui montrât la formule du serment. Après quelques moments de réflexion intérieure, il dit qu'il n'y trouvait rien à reprendre et qu'il ne blâmait ni ceux qui l'avaient rédigée, ni ceux qui seraient disposés à s'y soumettre; mais que, pour lui, il se regarderait comme en danger de mort éternelle s'il prétait ce serment. On lui montra la liste de tous tes grands personnages de la noblesse qui y avaient apposé leurs signatures. 11 lut celte liste, mais ne changea rien à ses premières paroles. Alors on l'invita à quitter la salle, et à attendre dans le jardin, jusqu'à ce que le tribunal eût reçu les serments de toutes les personnes convoquées. Les juges voulaient lui donner le temps de se consulter.

On était en septembre et il faisait une extrême chaleur. Morus, dont la santé était fort délicate, aima mieux attendre dans une chambre du palais qui avait

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154 REHAISSAMCE ET RÉFORME.

vue sur ie jardin. Là, au lieu de délibérer avec luimême, il se mil à regarder les nouveaux assermentés qui se promenaient dans les allées. Il les voyait sortir tout joyeux de la salle des commissaires et raarr cher d'un pied léger dans le jardin, soit gaieté de gens indif^rents, soit soulagement de gens timides, après un grand péril évité. Le plus gai de la troupe était le docteur Latimer, chapelain de l'archevêque de Cantorbéry, qui riait aux éclats avec quelques docteurs de ses amis, se jetant à leur cou et les serrant dans ses bras. Venait ensuite le vicaire de Croydon, joyeux prêtre, suivi d'ecclésiastiques dont on n'avait pi'is le serment que pour la forme, < et à qui, dit Morus, on n'avait pas fait faire ie pied de grue, comme c'est le lot des plaideurs b . Maître de Groydon, fort connu de l'archevêque, alla sans façon à l'office, et s'y fit servir un grand verre de bière, qu'il but tout d'un trait ' . La conscience n'était pas si exigeante chez le bon abbé que la soif, Morus, de sa fenêtre, notait ces petites circonstances, non sans malice, ni sans s'étonner que ces gens prissent si gaiement une chose où, selon sa foi, il y allait de ses deux vies.

Quand tous les serments furent reçus, on le rappela et on lui montra la liste des nouveaux noms. Il persista dans sa première déclaration, ne blâmant personne, mais ne voulant imiter personne. On lui

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