‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 41 sur 77 · Engllili Workii, 1151. C. D · texte numérisé non relu

Engllili Workii, 1151. C. D

Ce conseil avait lieu le deraier jour d'avril i 535, un vendredi après midi. Morus alla changer d'habit pour paraître plus convenablement devant les personnes qui le composaient, et s'étant rendu dans la galerie, il s'y trouva entouré de gens de connaissance et d' inconnus. Vainement on le pria de s'asseoir; il resta debout, soiL humilité, soit pour montrer que désormais aucune conférence ne pouvait plus être longue avec lui. On lui parla des nouveaux statuts du parlement; il déclara ne les avoir lus qu'avec peu d'attention, On lui demanda s'il n'avait pas lu celui qui conférait au roi le lilre de chef de l'Église d'Angleterre, et, sur sa réponse qu'il l'avait lu, le secrétaire Cromwelll'invita obligeamment à dire ce qu'il en pensait, a A présent, dit Morus, que j'ai mis mon esprit en repos sur ces matières, je ne suis plus d'humeur à discuter les titres des rois et des papes. Mais je suis et je veux être ie fidèle sujet du roi, et chaque jour je prie pour lui et pour tout ce qui lui appartient, et pour tous ceux qui composent son honorable conseil, et pour tout le royaume; hors de cela, je ne me mêlerai plus de rien. — Cela ne satisfera pas le roi, répondit Cromwell; il veut une réponse plus précise. C'est d'ailleurs, ajouta-tiJ, un prince bon et compatissant, prêt à pardonner des actes d'obstination suivis de repeniir, et qui désire en particulier vous voir rentrer dans le monde parmi les autres hommes. — Le monde!

dit vivement Morus, jouant sur le mot, je n'y vouw

drais p.is rentrer, dût-on me le donner tout entier', ï Puis, continuant, il déclara qu'il voulait rester étranger à tout, et passer désormais ses jours à méditer sur la passion du Christ et sur son propre passage dans l'autre monde. On le fit retirer un moment pour concerter ce qu'il restait à lui demander.

Appelé de nouveau devant le conseil, on lui dit que sa condamnation à la prison perpétuelle ne le dispensait pas d'obéir, et que le roi pouvait lui imposer le statut aux mêmes peines qu'à tous ses autres sujets. Morus ne le nia pas. Cromwell lui parla de l'influence qu'allait avoir son exempte. « Que veut-on de moi? répondit Morus; je ne Tais pas de mal, je ne dis pas de mal; si cela n'est pas assez pour garder un homme en vie, eh bien, je ne désire pas de vfvre plus longtemps. D'ailleurs, je suis déjà mourant, et, depuis que je suis entré ici, j'ai dû penser plusieurs fois que je n'avais pas une heure à vivre. Mon pauvre corps est à la disposition du roi. Dieu veuille que ma mort lui fasse du bienl n Le conseil, que ces belles paroles embarrassaient fort, voulut rentrer dans la question; Morus s'y refusa, déclarant qu'il ne parlerait plus. Alors Cromwell leva la séance, après lui avoir promis de ne pas prendre avanlage de ses dernières paroles.

i I woulde never medlc in Ihe wof We agajn, to hâve Ihe worldo geven mee... Engtith Work», 1453, A.

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On fil appeler le liciilenaiit, et on lui remit le prisonnier, qu'il ramena dans sa chambre.

Le roi voulait que Morus se prononçât pour ou contre le statut. Les mêmes personnages revinrent donc à la Tour, quelques jours après, pour l'interroger de nouveau. C'étaient milord de Cantorbéry, le lord chancelier, lord SuPFolk, lord Willshire, et le secrétaire Cromwell, l'âme de ces inteiTogatoires, et, de tous les membres du conseil, le mieux disposé pour Morus.

On lui déclara la volonté irrévocable du roi. Morus rappela encore une lois la maxime de Henri : s Servez Dieu d'abord, et le roi après Dieu ». C'était la seule vengeance de l'honnête homme.

On lui objecta les hérétiques qui avaient élé obligés, sons son administration, de reconnaître le pape pour chef de la chrétienté, et d'exposer avec précision leur croyance sur ce point. Morus protesta contre la confusion qu'on voulait faire entre deux cas si différenls. « La loi, dit-il, en vertu de laquelle on a contraint les hérétiques était fondée sur une croyance universelle; la loi au nom de laquelle on exige de moi que je me prononce n'est qu'une loi particulière à un royaume. Or, en matière de croyances, un homme est moins lié, dans sa conscience, envers un règlement local contraire à une loi de tout le corps de la chrétienté qu'envers une loi émanée de tout ce corps, fùt-elle contredite

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par les statuts particuliers d'un État. » C'était la vraie doctrine catholique.

La discussion se prolongea inutilement. On finit par lui poser ces deux questions :

— Avez-vous lu le statut"?

— Il répondit : Oui.

■ — Est-il légal, oui ou non? — Il se tut.

Un membre pensa le prendre en paraissant douter de son mépris de la vie. C'était la plus forte des tentations. II dit A Morus : t Si vous avez un si grand désir de quitter le monde, que ne vous prononcez-voiis nettement contre la légalité du statutt? Votre silence ferait croire que vous seriez moins content de mourir que vous te dites. »

Morus fit cette sublime réponse ; s Je n'ai pas été un homme d'une vie si sainte que je puisse oser m'oiïrir de moi-même à la mort. Je craindrais que Dieu ne me punit de ma présomption en m'abandonnant. Aussi, au lieu de me jeter en avant, j'ai cru devoir plutôt me retenir et reculer ' . »

Cromwell lui dit qu'il était moins content de lui qu'à la dernière conférence, et que, cette fois, il le croyait malintentionné. Trop de grandeur d'âme devient suspect aux âmes ordinaires. Cromwell pouvait être de bonne foi en ne voyant qu'un commencement de mauvaise intention là où commençait en effet l'héroïsme suprême. Ne pouvant sauver

1, EtiglUh Worlii, 1453-1^1.

Morus, et forcé, pour son propre intérêt, de s'associer à ceux qui voulaient sa perte, il devait saisir avec empressement toutes les apparences qui, un donnant une couleur de justice au meurtre de Morus, allégeraient la part qu'il allait y prendre. Il devait en venir à soupçonner la conscience de Morus pour décharger d'autant la sienne, outre que la grandeur d'âme offusque et impatiente à la longue un courtisan.

Après ce dernier interrogatoire, le roi envoya à la Tour, sous le prétexte officiel d'en enlever tous les livres et papiers de Morus, mais avec l'ordre secret de lui tirer des aveux sur le statut, un certain M. Rich, solliciteur général, depuis lord Rich, Magistrat de fortune, c'était un de ces ambilieux qui se prêtent à tous les genres de services. Sir Richard Southwell et un M. Palmer l'accompagnaient. Rich amena la conversation sur le droit qu'avait le parlement de* déférer au roi le tiire de chef suprême de l'Église d^Angleterre. Morus, qui ne savait pas se refuser à la discussion, parce qu'il y réussissait, accepta le débat, mais sur le terrain où il l'avait tenu jusque-là, entre un oui qu'il ne voulait pas donner et un non qu'il atténuait par toutes sortes d'humilités ou de rélicences. C'en était assez pour les affaires de Rich. Il courut chez le roi se vanter de conlidences qu'il n'avait pas reçues, « laissant, dit le naïf biographe de Morus, une si mauvaise odeur sur son passage, que M. le

lieutenant de la Tour en fut incommodé, et que sir Thomas la sentit'. »

On lui avait tout pris une seconde fois, papier, plumes, encre, livres. Il ne put achever son comraenlaire sur la passion du Christ, ouvrag;e latin, en forme de paraphrase, et, chose singulière, sans allusion à sa situation, 11 en était resté à ce mot si solennel : Il Alors ils s'approchèrent et mirent la main sur Jésus; tune accesserunt et injecerunt manus in Jesum... t Ce devait être, quelques jours après, le premier verset de sa passion.

Quand le solliciteur Rich et ses comp^nons furent partis, Morus ferma la fenêtre : « Que faitesvous donc là? lui dit le lieutenant de la Tour. — Quand toutes les marchandises sont parties, reprit Morus, n'est-il pas temps de fermer la boutique? ;>

Procè« à'tUA. — Condamnalion. — Horl. — Conclusion. Mai, juin, juillet 1535,

Pourvu que l'opposition de Morus cessât, il importait peu à Henri VIII que ce fût par son déshonneur ou par sa mort. On se fût mieux arrangé de son déshonneur; on eût fait ainsi disparaître à la

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