‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 43 sur 77 · Corrap. d'Eroâme, 176t. A · texte numérisé non relu

Corrap. d'Eroâme, 176t. A

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178 HEMAISSANCE ET RÉFORME.

tails, et énerver sa défense en l'éparpillant. Il vit le piège, et, dans l'interminable lecture de l'attorney, il distingua quatre chefs dont la réfulalion devait faire tomber tout le procès et sauver son innocence, sinon sa vie. L'attorney, dans ses conclusions, le ■ déclarait traître au roi et au royaume, pour avoir nié la suprématie spirituelle du roi, au principal, et pour mille autres crimes au particulier.

Lecture faite de l'acte, le lord chancelier, comme chef suprême de la justice, et le duc de Norfolk, comme membre du conseil, lui promirent qu'il obtiendrait son pardon du roi, s'il voulait abjurer son opinion. « Je prie Dieu, dit Slorus, qu'il m'y affermisse et m'y fasse persévérer jusqu'à la mort. » On l'invita à se défendre. € Quand je pense, dit-il, combien l'acte d'accusation est long, et combien de griefs y sont mis à ma charge, je crains que mon esprit et ma mémoire, qui sont affaiblis, comme mon corps, par la maladie, ne me fournissent pas assez promptement les preuves que je devrais donner, et que, dans un autre état, j'aurais pu donner, » Les juges lui firent apporter un siège, et il s'assit pour la première fois depuis son départ de la Tour, Alors il commença sa défense.

Le premier chef était son opposition au second mariage du roi. Il ne le nia pas; mais il dît qu'il lui semblait qu'il en avait été assez puni par tant de maux de corps et d'esprit, depuis un an, par la

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perte de tous ses biens et par une condamnation à la prison perpétuelle.

Le second était sa désobéissance au statut du parlement touchant la suprétnalie du roi, et le refus qu'il avait fait de donner son opinion. II dit qu'il n'existait ni statuts, ni loi dans le monde qui punit unbomme da n'avoir rien dit ni en bien, ni en mal; qu'il n'y avait de punissable que les actions et les paroles; que, pour les pensées secrètes, Dieu seul en était juge, s C'est de ce silence même qu'on vous accuse, dit brusquement l'altorney. — Le silence implique consentement, > répliqua Morus. Mais, pour qu'on ne tournât pas contre le chrétien cette parole échappée à l'avocat, il se hâta d'ajouter qu'il y avait des cas où l'on devait obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes, et avoir plus de souci de sa conscience que de toute autre chose.

Le troisième chef capital était une prétendue machination contre le statut, prouvée par des lettres écrites de la Tour à l'évèque Fisher, où Morus encourageait son ami à la résistance. Ces lettres avaient été brûlées par Fisher, ce qui permettait ù l'attorney d'y lire tout ce qu'il jugerait bon pour le besoin de la cause. Morus avoua naïvement ce qu'elles contenaient. Plusieurs traitaient de choses privées, comme de leur vieille amitié et accointance. Dans l'une, Morus répondait à Fisher, qui l'avait prié de lui mander ses réponses dans l'affaire du serment, que sa conscience était en repos sur ce point, et qu'il

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régUt de son côté la sienne pour son plus grand bien.

Une preuve de complot, plus forte que ces lettres, fonnait le quatrième chef : c'était une comparaison, commune à Fisher et à Morus, du stalut du parlement avec un plaivf à deux tranchants, tuant l'âme si l'on s'y soumettait, tuant le corps si l'on y résistait. Morus expliqua cette conformité dans les deux réponses par la conformité d'esprit et de doctrine qui l'avait, depuis tant d'années, atlaché à Fisher. a "Pour conclure, dit-il en finissant, je déclare que je n'ai jamais dit un mot contre le statut A aucun homme vivant, encore qu'on ait pu affirmer le contraire à Sa Majesté. 1

L'attorney ne répondit k cette défense que par un mot qui courut dans toute la cour : Malice. Il D'en ajouta pas un second, et il ne prouva pas celuilà. Rich fut interrogé sur son entrelien avec Morus. 11 assura que le prisonnier avait nié le droit du parlement. Morus lui répondit avec véhémence, l'accabla de sa vie passée, de sa mauvaise réputation, de ses désordres, et dît combien il était invraisemblable qu'il se fût ouvert sur un point aussi grave à un homme si léger et si mal famé, lui qui n'en avait voulu rien dire au roi ni à ceux de ses conseillers qui l'avaient interrogé à la Tour. Rich, pour relever son témoignage, fit appeler sir Richard Soulhwell et M. Palmer. Le premier dit qu'il n'avait été envoyé à la Tour que pour procéder à l'enlève-

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ment des livres du prisonnier, el qu'il n'avait pas eu l'oreille à la conversation; le second, qu'il était si occupé à jeter les livres dans un sac, qu'il n'avait pas pris garde à ce qui se disait. Réponses de gens timides, mais honnêtes, qui ne voulaient ni mentir contre Morus, ni dire la vérilé, au risque de se perdre sans le sauver. Le solliciteur Rich devînt lord Ricli, et Morus fut condamné àmort.

Les jurés étaient au nombre de douze. Après un quart d'heure de délibération, il rendirent le verdict de mort : Gutlty '.

Le chancelier se leva pour prononcer la sentence, Morus l'interrompit : « Milord, dit-il, quand j'étais dans les lois, on demandait au prisonnier, avant la sentence, s'il avait quelque chose à dire contre le jugement. » Le chancelier lui dit de parier. Morus se mit alors à discuter librement le statut du parlement. Il l'attaqua comme violant à la fois toutes les lois de l'Église, les prérogatives du saint-siége, les lois mêmes de l'Angleterre, qui déclaraient l'Eglise nationale libre et indépendante. 11 rappela les liens . de reconnaissance qui attachaient cette ile au saintsiége, dont elle tenait le bienfait de la foi catholique, héritage de Grégoire le Grand et de saint Augustin. 11 répondit à tout avec une fermeté et une promp-

1. Voici leurs noms : eir Thomiu Palmer, «irThoinns Peirt, George Lowel, esq., Tliamas Barliage, csrj., CooflVay Chaoïbcrs, Edward SLokinore, Williama Rrowne. Gaspnr l^uke, Thomas B«l1ing[on, Jolin Pai'iiell, Richai'J Etellame, George Stoahes.

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titude admirables, en homme qui n'était plus troublé par le soin de sa vie, et qui s'abandonnait au plaisir de décharger sa conscience si longtemps opprimée. Tout élait consommé. Ce dernier espoir de salut, ce dernier attachement de l'homme à la vie, qu'on eût trouvé peut-être au fond du cœur des plus héroïques martyrs, ne retenaient plus sa langue, et ne mêlaient plus les précautions et les subtihtés de la défense aux libres accents du chrétien rendant témoignage.

Le lord chancelier, soit qu'il no sût que répondre, soit pour diminuer sa part dans la responsabilité de l'arrêt, demanda hautement au lord chef de justice, sir John Filz-James, si l'accusation était fondée ou non. t Milords, dit ceUii-ci, par saint Gil!ian,je dois déclarer que si l'acte du parlement n'est pas illégal, dans ma conscience, l'accusation est suffisamment fondée, n Parole à double sens, comme toutes celles des hommes publics dans les temps de tyrannie, quand il arrive que chacun, sommé de dire son avis, se replie sur les autres, dérobe sa lâcheté derrière la lâcheté générale, et se lave les mains, comme Pilate, dans une eau que tout le monde a salie.

Le chancelier lut la sentence. Elle portait que le criminel serait ramené à la Tour de Londres, par les soiiis de William Bingston, shérif, et de là traîné sur une claie à travers la Cité de Londres, jusqu'à Tybuni, pour y être pendiiju^qu'à ce qu'il

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{ût à demi mort; qu^en cet état il serait lUchiré vif, ses parties nobles arrachées, son ventre ouvert, ses entrailles brûlées; que les quatre quartiers seraient exposés sur les quatre portes de la Cité, et la tête sur le pont de Londres. Henri commua la peine en celle de la tête tranchée, « Dieu préserve mes amis, dit Morus, de la compassion du roi, et toute ma postérité de ses pardons ! s Ce fut le seul mot dur qu'il laissa échapper sur le roi; encore était-ce dit avec un ton de gaieté qui en cachait l'amertume.

Quand Morus eut entendu sa sentence : « Maintenant, dit-il, que je suis condamné, Dieu sait de queldroitje dirai librement ce que je pense de votre loi. Voilà sept années que j'applique mon esprit et que je tourne toutes mes études à cette matière, et je déclare que je n'ai lu dans aucun des docteurs avoués par l'Église qu'un laïque, ou, comme ils disent, un personnage séculier, ait été ni pu être chef d'une Ég;lise.

— Vous prétendez donc, maître Morus, dit le chancelier, être plus sage et de meilleure conscience que tous les évêques, toute ia noblesse, tout le peuple de ce royaume?

— Milord chancelier, répondit Morus, pour un évêque que vous avez de votre opinion, j'ai de mon côté plusieurs centaines de saints et orthodoxes personnages; pour votre assemblée unique, j'ai tous les conciles généraux qui se sont tenus depuis

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miUe ans; pour un seul royaume, j'ai toute la chrétienté, ï Le duc de Norfolk, son ancien ami, l'accusa de malveillance. Morus repoussa doucement le reproche, sans se plaindre de celui qui le lui faisait. Il voulait se justifier ; il ne voulait pas récriminer, La longueur de la discussion prouvait combien ces hommes faisaient à regret leur métier de juges. Le sang qu'on allait verser ne profitait à aucun d'eux et pouvait quelque jour rendre le leur moins précieux. A la fin de la séance, ils dirent à Morus qu'il les trouverait prêts, chacun en particulier, à recevoir tout ce qu'il voudrait communiquer ultérieurement pour sa défense. Morus, touché, leur répondit avec effusion : « Je n'ai plus qu'une chose à ajouter, milords. Nous lisons, dans les Actes des apôtres, que le bienheureux apôtre saint Paul était présent et consentant à la mort du premier martyr Etienne, et qu'il garda les habits de ceux qui le lapidaient. Et cependant Paul et Etienne sont maintenant deux saints dans le ciel, et deux amis pour toujours. De même, j'espère de tout mon cœur, — et je prie Dieu à cet effet, — que, quoique vos seigneuries aient été sur la terre les juges pour roa condamnation, nous pourrons nous relrouver ensemble dans le ciel pour notre salut éternel. Que Dieu vous conserve tous, et, en particulier, mon souverain seigneur le roi, et qu'il lui accorde de sages conseillers ' ! >

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Il fut reconduit à pied de Westminster i fa Tour, la hache portée devant lui, le tranchant de son côté. Son fils, John More, qui l'attendait hors de la salle de justice, se mit â genoux devant lui, el lui demanda sa bénédiction ; Morus l'embrassa et le bénit. Arrivé sur le quai de la Tour, sa fille Marguerite, passant à travers les hallebardes et les haches qui l'enlouraient, se jeta à son cou et y resta suspendue sans pouvoir dire d'autre parole que celle-ci : « inonpérel ômonpère! t Morus lui donna sa bénédiction, et lui dit que, bien qu'il dût mourir pour un crime qu'il n'avait pas commis, cela n'arrivait pas sans l'expresse volonté de Dieu, et qu'il fallait s'y soumettre. Après ces mots, Marguerite se retira; mais, à peine eut-elle fait quelques pas, que, revenant tout â coup, el rompant la foule qui s'était refermée derrière elle, elle se jeta de nouveau au cou de son père, et couvrit son visage de baisers pleins de larmes. Le sang-frotd du prisonnier ne tint pas à celte seconde épreuve. Il ne dit rien à sa fille; il pleura. Ce fut le moment, dans toute la foule, d'une émotion déchirante, qui gagna jusqu'aux soldats de l'escorte. Tout autour de Morus on n'entendil qu'un long sanglot. Les soldats arrachèrent enfin Marguerite des bras de son père. Alors ses autres enfants el petits-enfants vinrent recevoir sa dernière bénédiction. Quant à ceux des siens qui étaient demeurés à la maison, « ils trouvèrent, dit son pieux petit-fils, que ceux qui Tavaient touché à

ce momcnl suprême en avaient rapporté une bonne odeur'. >

Morus resta sept jours et sept nuits dans la Tour, après son jugement, s'armant par la prière, la méditation, l'enthousiasme religieux, pour le jour du martyre; se promenant dans sa chambre en chemise, comme un homme prêt à être enseveli, et se flagellant lui-même, pour faire taire cette chair délicate qui aurait eu peur d'une chiquenaude.

Les deux dernières letlres qu'il écrivit sont adressées, l'une à Antonio Bonviso, marchand italien, son intime ami, qu'il remercie de ses services, et qu'il espère revoir « là où il n'y aura plus besoin de lettres, où une muraille ne séparera point les amis, où on gardien ne viendra pas interrompre leurs entretiens » *; l'autre, en anglais et au charbon, à sa fille Marguerite, qu'il charge de ses dernières recommandations et adieux à tous ses enfants, pelits-cnfants, gendres, brus, et aux amis de sa famille*. Elle est datée du 5 juillet 1535; Morus devait être décapité le lendemain. II rappelle à sa Jille leurs derniers adieux. « Je n'ai jamais mieux aimé, écrit-il, votre manière envers moi, que lorsque vous m'avez embrassé la dernière fois; j'approuve cette piété filiale et cette tendresse de cceur

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