‹ Renaissance et Réforme: Érasmus, Thomas Morus-MélanchthonChapitre 44 sur 77 · Eaglish Worfo · texte numérisé non relu

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qui ne s'inquiètent pas du respect humain. » Il prie son bon fils Jean, si la terre paternelle doit lui échoir, de ne rien changer à ses dispositions dernières pour sa sœur. Avec cette lettre, il envoyait pour celte sœur son portrait sur parchemin, pour sa belle-fille Alice une pierre précieuse, pour Marguerite, sa fille chérie, un mouchoir, son ciliée et le fouet dont il s'était flag;ellé. Le combat fini, il envoyait à sa fille ses armes.

Le lendemain matin, de très-bonne heure, sir Thomas Pope vint lui apporter le message du roi et de son conseil, qui lui annonçait qu'il devait mourir le jour même, avant neuf heures, et qu'il eût à s'y préparer.

( Monsieur Pope, dit-il, je vous remercie de tout mon cœur pour vos bons offices. Je dois beaucoup au roi pour les honneurs et les bienfaits dont il m'a comblé ; mais je lui dois plus encore pour m'avoir mis dans celte prison, où j'ai eu le temps et un lieu convenable pour me souvenir de ma fin. Et, je le jure devant Dieu, ce dont je suis le plus obligé envers Sa Majesté, c'est qu'il lui plaise de me faire sortir sitôt des misères de ce pauvre monde. .

— La volonté du roi, dit sir Pope, est que vous ne prononciez pas de discours à votre exécution.

— Vous faites bien, monsieur Pope, reprit Morus, de me transmettre la volonté du roi ; car je m'étais proposé de dire quelques paroles, dont aucune d'ailleurs n'eût offensé Sa Grâce ou tout autre

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personne. Quel qu'ait été mon désir h cet égard, je suis prêt à obéir au commandement de Sa Majesté. Je vous prie, bon monsieur Pope, d'obtenir du roi que ma liile Marguerite assiste à mes funérailles.

— Le roi, reprit M. Pope, a déjà permis que votre femme, vos enfants et vos amis fussent libres d'y assister.

— Combien je lui suis reconnaissant, dit Morus, d'avoir eu tant de considération pour mes pauvres funérailles ! n

Sir Thomas Pope, prêt à prendre congé de lui, ne put retenir ses larmes, Morus le consola. « Ayez conliance, monsieur Pope, nous nous reverrons quelque jour l'un l'autre, dans un lieu où nous serons sûrs de nous aimerau sein d'un bonheur éternel! »

Quand Morus fut seul, il quitta sa chemise de mortification, et, comme un homme invité à un banquet solennel, il s'habilla du mieux qu'il put et revêtit une robe de soie que lui avait donnée son ami Antonio lîonviso. Le lieutenant de la Tour, la voyant ainsi paré, lui dit que c'était grand dommage qu'il s'habillât si bien pour le profit du misérable qui devait lui donner le coup de la mort.

« Quoi! monsieur le lieutenant, dit Morus, un homme qui va me rendre un si grand service! Si cette robe était d'or, je ne ferais qu'une chose juste en la lui donnant. Saint Cyprien ne donna-t-il pas trente pièces d'or à son exécuteur en reconnaissance

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de l'ineffable bienfait qu'il en allait recevoir?

Le lieutenant insistant, sans doute par un scrupule de haut fonctionnaire qui ne veut pas qu'on gûte les subalternes, Morus ôta sa robe de soie, et la remplaça par une robe de laine de Frise. Toutefois il donna un angelot d'or au bourreau pour qu'il ne le fitpas souffrir, < mais qu'il se montrât son ami t.

A neuf heures, il fut livré par le lieutenant de la Tour au shérif, et s'achemina vers l'échafaud. Sa barbe était longue, ce qui ne lui était pas accoutumé ; son visage pâle et amaigri; il tenait dans ses mains une crois rouge, et levait souvent les yeux au ciel. Une bonne femme lui offrit un verre de vin; il le refusa en disant : < Le Christ à sa passion ne but pas de vin, mais du fiel et du vinaigre. > Deux malheureuses, apostées, dit-on, pour détruire l'effet de ,sa noble mort, l'apostrophèrent sur son passagft. L'une lui redemandait certains livres qu'elle lui avait donnés en garde pendant qu'il était lord chancelier. Llautre se plaignait d'une injustice qu'il lui avait faite dans le même temps. A la première, il répondit doucement que le roi l'allait débarrasser de tout souci de ses papiers, livres et autres choses de ce genre ; à la seconde, qu'il se souvenait de son affaire, el que si c'était à recommencer, il rendrait la même sentence.

Le dernier qui l'interrompit, mais pour un tout autre motif, ce fut un homme de Winchester, lequel ayant senti autrefois de violentes tentations de

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désespoir', s'était fait présenter par un amt à sir Thomas, alors chancelier. Moriis lui avait promis de prier pour lui, et, depuis lors, trois ans s'étaient passés sans qu'il se ressentit de son mal. Quand Morus fut mis en prison, cet homme, ne pouvant plus le voir, avait été repris de ses tentations jusqu'à vouloir se tuer. Le jour de l'exécution, il vint à Londres, se mit sur le chemin du cortège funèbre, et quand Morus passa, il le pria de se souvenir de lui dans ses prières, disant qu'il était enfoncé si avant dans le désespoir, qu'il ne pensait . plus pouvoir s'en retirer.

1 Allez, dit Morus, et priez pour moi, je prierai de grand cœur pour vous, b

Ce fut le dernier incident de la route.

Arrivé au pied de l'échafa-id, il le trouva si branlant, qu'il dit au lieutenant de la Tour : « Veillez, je vous prie, à ce que je puisse monter sûrement; pour la descente, je m'en tirerai comme je pourrai. » Comme il commençait à parler au peuple, le shérif l'interrompit. Morus se borna à demander à la foule de prier pour lui, et d'èlre témoin qu'il mourait dans ta foi catholique, lidèlc serviteur de Dieu et du roi. Puis, s'agenouillanl, il récita avec un grand recueillement le psaume Miserere. L'exécuteur lui demanda pardon, Morus l'embrassa et lui dit :

a Tu vas me rendre le plus grand service que je puisse recevoir d'aucun homme. N'aie pas peur de

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faire ton devoir. Mon cou est court; prends garde de ne pas frapper à faux et sauve ton honneur. »

L'exécuteur voulut lui bander les yeux.

« Je me les banderai moi-même », dit-il^ et il se couvrit d'un mouchoir qu'il avait apporté dans ce dessein. Alors il posa sa tête sur le bloc, disant à l'exécuteur d'attendre qu'il eût écarté sa barbe, qui n'avait jamais commis de trahison.

Ce fut sa dernière parole. L'exécuteur, d'un seul coup, sépara la tête du tronc.

Cette tête, exposée d'abord sur le pont de Londres, puis rachetée par Marguerite, fut pour cette femme tendre et exaltée, pendant les douze années qu'elle survécut à son père, un lugubre sujet de douleurs filiales et de méditations religieuses. Deux actes du parlement déclarèrent conllsqués tous les biens que Morus avait reçus de Henri et une portion de ses biens particuliers. Sa femme fut expulsée de la maison de Chelsea, et reçut du roi une pension de vingt livres. John Morus, son tils, d'abord enfermé à ta Tour pour la même cause que son père, fut relâché comme de trop peu de valeur pour rien ajouter à l'exemple paternel. . Henri jouait aux échecs avec Anne, dans son palais de Richemond, quand on vînt lui apprendre que Morus avait cessé de vivre. Lançant sur elle un regard irrité : < C'est votre faute, lui dit-il, si cet homme est mort. » Et il se retira brusquement dans sa chambre, où il se tint enfermé tout le jour.

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Elait-ce remords du meurtre de Morus, ou commencement de dégoût pour la nouvelle reine?

Érasme, qui était lui-même près de sa fin, écrivit, sous le nom de Nucérious, une relation touchante de la mort de son ami et de celle de Fisher, exécuté quelques jours après Morus. 11 y fait un portrait éloquent de celui-ci, dans un langage oii l'on reconnaît encore un esprit jeune dirigeant une main affaiblie. « J'ai vu beaucoup de gens, dit-il, pleurer Morus, qui n'en avaient reçu aucun service, et moi-même, en écrivant ces lignes, je sens mes larmes couler malgré moi. Quelle sera la douleur de notre Érasme, lequel était lié avec Morus d'une de ces amitiés dont Pylhagore a dit que c'est la même âme en deux corps! En vérité, je tremble que le bon vieillard ne survive pas à son cher Morus, si toutefois il est encore parmi les vivants, s Je reconnais Érasme à ces paroles où l'estime parle comme l'amitié; mais je le reconnais bien plus encore à ces conseils qu'il aurait donnés, dit-il, aux deux illustres victimes. € Si ceux qui sont morts m'avaient demandé mon sentiment, je leur aurais dit de ne point résister publiquement à l'orage. La colère des rois est violente; sion la brave, elle soulève des tempêtes. On adoucit les chevaux farouches, non avec la force, mais avec des mots caressants. Les pilotes ne vont pas de l'avant contre la tempête, ils l'éludent en louvoyant, ou attendent à l'ancre un vent plus favorable. Le temps remédie à beaucoup de raaux que nulle force

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humaine ne peut empêcher. Ceux qui sont au service des rois doivent dissimuler beaucoup de choses, et, s'ils ne peuvent les amener à l'avis qu'ils jugent bon, tâcher du moins de modérer par quelque moyen leurs passions. Mais, dira-t-on, il faut savoir mourir pour la vérité. Pour toute vérité, non. > Ce n'est plus là le a bon vieillard *, mais le vieillard aride, et l'homme qui doute même de l'utilité de la vertu ' .

Voici, dans une autre lettre, un passage où se montre l'homme sage et plein d'expérience, qui flattait les rois, mais non jusqu'à leur engager sa liberté, et qui avait fui les honneui's parce qu'il savait à quel prix l'on y reste et l'on en sort ; • Si Morus m'avait con-

1. La lettre est daUe do juillet 1535, et de Paris. D'aprïs l'opjnioD de M. Gaston Fengère, cette lettre ne aérait pas d'Ërasme. La ration qu'an donue M. Feugère, c'est la réserve plus que circonspecte avec laquelle Érasme dans sa correspondance donne, ou pluldt se défend de donner son avis sur la lutle de Henri VllI et de Horus. Les extraits de celle correspondance, rapprochés par riiiatorien, ne permettent pas ea effet de douter que, toiil au moins aux yeux des personnes auxquelles écrit Érasme, il tenait à rester neutre entre le prince dont il se déclarait honnêtement l'obligé et son malheureux ami. Mais ce qu'il se gardait bien, par trop de souci de sou repos, de dire tout baut, quoi de plus vraisemblable qu'il se soit donné le soulagement de récrire sons le voile du psendonjrme? Et puisqu'il s'est trouvé des contemporains pour lui attribuer, et publier comme venant de lui, une lettre qui l'honore, et qui d'ailleurs est marquée de son tour d'esprit et de son stjle, pourquoi lui en disputer le mérite? Aussi bien la réserve n'j manque pas, et la conlradiclion mflme qu'on relève, entre ses habitudes de circonspection et Texpression éloquente de ses sentiments sur la mort de son ami, me semble la meilleurs preuve de rauthenlicité de cette pitice où, par un double Irait de son caraclèi'B, en mSnie temps qu'il laisse parler son coeur bonnÔle, il cacbe prudemment m personne.

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in RENAISSANCE ET RÉFORME.

suite quand on lui proposa la place de chancelier, le connaissanL d'une conscience scrupuleuse, je l'aurais détourné de l'accepter, il est impossible à ceux qui occupent des fonctions élevées auprès des princes d'être aussi rigoureusement justes dans les grandes que dans les petites choses. Aussi, quand on me félicite d'avoir pour ami un homme placé si haut, j'ai coutume de répondre que je ne le complimenterai de sa prospérité que s'il me l'ordonne ' . »

Mélanchthon, à qui Henri Vill faisait des avances, et qui en recevait des assurances écrites de protection él d'amitié, l'année même où ce prince fit mourir Morus, écrivit sur son épistolier :« Cette année a été fatale à notre ordre. J'apprends que Morus et d'autres ont été mis à mort', v Et plus loin : « Je suis attristé du malheur de Morus, et ne memêleraiplus de ces afîaires-là'. »

Les morts des hommes illustres ne peuvent être jugées, comme leurs vies, avec impartialité, que quand les faits et les idées, les religions etles sociétés où ils ont vécu, ont péri. Tant qu'il en reste quelques parties encore vivantes; cette impartialité n'est pas possible. Nous jugeons sainement la vie et la mort de Soerale ; mais qui peut dire que nous ne nous trompons pas encore sur Thomas Morus? Là société antique, au milieu de laquelle a vécu Soerale,

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